‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 29 sur 51 · AOÛT · texte numérisé non relu

AOÛT

Fleurs des champs. -- Le tamier, légende de l'herbe aux femmes battues.

Août, corruption du mot latin Awgustus, nom de l'empereur Auguste, auquel ce mois était consacré, est le huitième mois de notre année; il était le sixième dans l’ancien calendrier romain et portait le nom de sextils.

Août est le mois des grandes chaleurs et des moissons; mais le travail des champs ne se borne pas à la récolte, il faut encore préparer la terre pour l’année suivante. Dès que les grandes récoltes sont eulevées, il faut faire un labour en vue des semailles d'automne, ou bien fumer les terres.

Remuez votre champ dès qu'on aura fait l’oùt,

dit le vieillard de La Fontaine à ses enfants. Pendant la plus grande partie de ce mois, la chaleur reste stationnaire, et les fleurs et les fruits se succèdent avec rapidité. Mais, si déjà la campagne a perdu sa fraicheur, elle conserve de splendides parterres et des fleurs nouvelles que la nature tenait en réserve pour orner ses derniers tableaux. Les prai-

L'ÉTÉ. 257 ries, d’un vert encore pur, ressemblent à d'immenses tapis de velours, sur lesquels on voit successivement apparaître de nouveaux décors. Les centaurées y étalent leurs couronnes purpurines, la scabieuse succise offre ses capitules azurés au papillon Vulcain, que distinguent des taches de feu placées sur le fond noir de ses ailes. Les trèfles, aux corolles roses et blanches, fleurissent de nouveau et attirent les papillons nacrés, dont la violette a nourri les chenilles. L’eupatoire borde les ruisseaux de ses tiges élancées, et épanouit ses légers corymbes de fleurs lilas; l’aunée montre ses grandes fleurs jaunes et enfonce ses racines odorantes dans le sol profond où la bardane puise la nourriture de son ample feuillage. Les chemins sont bordés des fleurs bleues de la chicorée sauvage, qui ne s'ouvrent qu’au soleil du matin, des bouquets dorés de la brillante tanaisie et des gazons découpés de l’achillée millefeuille. Les bois sont remplis de nombreuses épervières, dont les fleurs, en épis ou en ombelles, offrent les plus belles nuances du jaune et de l'orangé, et les œillets sauvages mélangent leurs fleurs d'un coloris si pur aux parasols rosés des ombellifères. De vastes terrains sont teints d’un lilas violet par les mille corolles des bruyères.

Mais. quelle est cette jolie plante à tige grêle, sarmenteuse, qui de ses longs rameaux s'accroche aux buissons ? Ses feuilles ovales, en cœur, sont d’un vert luisant et portent à leur aisselle de petites grap-

pes de fleurs d’un jaune verdâtre. Quelques fruits

sont déjà formés; ce sont de petites baies vertes de la grosseur d’un pois; mais quand elles seront mûres, elles seront d’un beau rouge, formeront comme des guirlandes de corail, et seront la providence des oiseaux qui nous restent l'hiver.

Mais ce n'est pas là le seul mérite de cette plante, et dans les campagnes, où l’on est pour la médecine des simples, qui ne coûtent rien, on lui attribue une foule de qualités, bien qu'elle ne figure pas dans le Codex. Sa racine, grosse et noire, a des propriétés purgatives; le suc de ses feuilles écrasées, étendu d’eau chaude, est un vomitif; et, réduites en cataplasme, ces feuilles, appliquées à l'extérieur, calment les douleurs articulaires et guérissent les contusions. Cette plante, précieuse à tant de titres, est, pour les botanistes, le tamier (éamus), mais pour nous autres campagnards, c’est le sceau de Notre-Dame ou l'herbe aux femmes battues. Pourquoi ces noms? demanderez-vous peut-être. Quant au premier, je n'en sais rien; mais pour Ce qui est du second, voici ce que raconte la légende :

« Un frère capucin parcourait les villages à plusieurs lieues à la ronde autour de son couvent, pour recueillir les offrandes et les dons en nature des fidèles. Un jour, passant dans un hameau, 1l- vit une pauvre jeune femme qui pleurait, et, s'étant enquis de la cause de son chagrin, elle se plaignit d’être constamment battue par son mari, et lui montra comme preuve ses bras et ses épaules meurtris et bleuis.

« La sainte Vierge, lui dit le moine, m'a enseigné Ja connaissance d’une plante miraculeuse qui, non seulement guérira votre peau marbrée de taches bleues, mais encore vous empêchera d’être bat- É tue par votre mari. Mais suivez bien exactement

mes prescriptions : Faites une infusion de l'herbe

Le tamier.

de Notre-Dame, qui croît abondamment dans les haïes à la lisière du bois, bassinez-en trois ou quatre fois par jour vos bras et vos épaules, etles contusions disparaitront rapidement. Voilà pour le présent. Lorsque dorénavant votre mari, un peu pris de boisson, rentrera du cabaret, remplissez votre bouche d’une infusion faible d’herbe de Notre-Dame.

N'avalez pas cette infusion, car elle vous purgerait : ne la rejetez pas non plus, car votre mari commencerait immédiatement à vous battre. »

Là-dessus il partit.

A quelque temps de là, repassant par le village avec sa besace sur l'épaule, le capuein vit la brave femme qui, du plus loin qu’elle l’aperçut, fit le signe de la croix et courut au-devant de lui en s’écriant : « Vous êtes un saint! Non seulement mes bras sont redevenus en quelques jours frais et blancs comme les voilà, mais encore mon mari ne m'a pas battue une seule fois, depuis que, suivant votre conseil, je remplis ma bouche de l’eau en question, lorsque je le vois rentrer entre deux vins.

— Eh bien, continuez, répondit le frère mendiant en souriant. Bénissez la merveilleuse herbe de Notre- Dame, et n'oubliez pas mon couvent. »

Elle lui donna une miche de six livres et plusieurs bottes de légumes, en échange desquelles il lui donna sa bénédiction.

Le capucin n'était pas un saint, mais c'était un homme de sens et de bon conseil. S'il avait simplement dit à cette femme : Ne faites pas de reproches à votre mari et ne lui répondez pas avec aigreur quand il est ivre, car vous l’irritez et vous le poussez à vous battre, elle ne l’eût point écouté; tandis qu'ayant la bouche pleine d’eau, elle se trouvait dans l'impossibilité de lui répondre, de le mettre en colère et de s’attirer des coups.

Le jardin frfuitier et le potager; le melon.

Les jardins ne sont pas moins riches que les campagnes; aux produits du mois précédent viennent s’en joindre de nouveaux. On a toujours tous les légumes en abondance et aucun mois n’est aussi riche en fruits : fraises, abricots, figues, pêches, poires, plusieurs espèces de pommes mûrissent à l’envi; il faut y joindre les amandes et les noix vertes ; enfin, c’est dans ce mois que les melons abondent le plus.

Le melon, délices de toutes les tables, est un des produits de l’horticulture les plus soignés et les plus délicats. Sa chair, composée d’une aggrégation de vésicules pleines d’un suc aromatique et sucré, constitue un des fruits les plus délicieux de l'été. Le type du melon cultivé ne nous est pas connu, pas plus que son pays natal; les uns le font venir d’Asie, les autres le disent originaire de l'Afrique ; ce qu’il y a de certain, c'est qu'il -appartient aux pays chauds de l’ancien monde, qu'il gèle aisément et que, pour atteindre sa parfaite maturité, il demande en nos climats une grande chaleur.

Plante annuelle, le melon a la racine branchue et fibreuse, la tige longue, rampante, sarmenteuse ; sa feuille alterne, anguleuse, arrondie, molle; ses fleurs jaunes, en forme de cloche évasée, poussent réunies en petit nombre aux aisselles des feuilles. Ces fleurs sont, les unes mâles, les autres femelles, mais por-

tées sur le même pied. Elles sont d’ailleurs faciles à distinguer au premier coup d'œil : les fleurs mâles sont plus en entonnoir et portent les étamines; les fleurs femelles sont plus évasées et contiennent un style très court avec trois stigmates épais et bifides. On s’étonne toujours de voir une plante, en apparence si faible, produire un si gros fruit, mais on se rappelle aussitôt la fable de La Fontaine : /e Gland et la Citrouille. AE

Le melon cultivé varie dans sa forme, sa grosseur, sa couleur et la broderie de ses côtes plus ou moins saillantes, aussi bien que dans la saveur et l’excellence de sa chair. On les classe dans trois groupes principaux : les melons brodés ou communs, les cantaloups et les melons à écorce unie. A la première catégorie appartiennent le melon maraîcher commun, à chair d'un rouge pâle, épaisse, mais de saveur médiocre ; le sucrin de Tours, plus petit, à côtes moins profondes, à chair plus rouge, plus parfumée, plus sucrée, et le melon de Honfleur, très gros, de forme allongée, bien brodé, à chair jaune, suceulente et sucrée.

Les cantaloups, dont le nom vient de Cantalupo, village aux environs de Rome, où ils furent d’abord et uniquement cultivés, se distinguent par leurs côtes très marquées, leur écorce épaisse et rugueuse. Leur chair fine et fondante, sucrée et d’un parfum très agréable, en fait une espèce fort recherchée. On en connait d’ailleurs de nombreuses variétés, telles

que le Prescott, le cantaloup d'Alger, le cantaloup

du Mogol, etc.

Les melons à peau unie ont l'écorce lisse, sans cô-

Le melon.

tes, verte ou panachée ; leur chair verdâtre est fondante, parfumée et sucrée, mais un peu fade. Tel est le melon vert de Malte que l'on cultive dans quelques-uns de nos départements méridionaux; mais il ne mûrit pas au nord.

Veut-on choisir un melon? Il faut en général que le pédoncule, ou vulgairement la queue, soit courte et grosse, qu'il soit pesant, qu’il exhale un peu d'odeur, qu'il soit ferme sous le doigt. Mais il est surtout essentiel, dans les pays situés au-dessus du 45° degré de latitude septentrionale, de le manger bien müûür. Pour combattre et même détruire avec certitude ce que sa froideur naturelle a de vicieux sur les estomacs délicats, pour prévenir les fièvres, coliques et dysenteries qu’elle détermine souvent, il convient de boire par-dessus un vin généreux.

La culture du melon ne peut se faire en pleine terre que dans le midi de la France; on est obligé, dans nos départements du nord, de le semer sur couche, dans un terrain bien abrité du nord et découvert au midi. C’est en février que se font les premiers semis, sur couches remplies de terreau et de fumier de cheval, et couvertes de châssis. Lorsque les plants sont levés, on leur donne un peu de jour en soulevant les paillassons, puis on leur donne de l’air en ouvrant les châssis dans le moment le plus chaud du jour; mais il faut avoir soin de replacer les paillassons pour la nuit.

Quand les fleurs paraissent et que les plantes ont acquis un grand développement, il faut féconder à la main les fleurs femelles en secouant dessus le pollen des fleurs mâles, car les insectes auxquels incombe généralement cette fonction n’entrent pas dans les châssis. Quand le fruit est noué, on choisit le plus

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