ED
L'ÉTÉ. 265 beau, le mieux conformé, et l’on coupe tous les autres. La branche qui porte le fruit doit être coupée au-dessus de la deuxième feuille située au-delà du fruit, et toutes les autres sont taillées vers la base au-dessus de la deuxième feuille.
Quand le fruit est formé et commence à grossir, 1l faut lui donner très peu d’eau; on a, en effet, remarqué que l’eau, en contact direct avec la racine, produisait des melons très gros, mais creux ; si, au Contraire, on n’arrose pas, on obtient des fruits solides jusqu’au centre et de bien meilleure qualité. Mais comme, d'un autre côté, il est important que les feuilles de la plante restent vigoureuses jusqu’à ce que le fruit soit mûr, il est nécessaire de conserver une certaine humidité dans l’atmosphère; on y arrive en mettant dans le châssis des soucoupes pleines d’eau. Il ne faut couper le fruit que quand il est bien mûr, et il faut le manger immédiatement: dans ces
conditions, il est parfaitement sain. Les maraïchers
ont l'habitude de le cueillir avant qu’il soit tout à fait mûr; mais c’est là une précaution toute commerciale, et afin qu'il ne se gâte pas lorsqu'il leur reste pendant quelques jours. Aussi sont-ils rarement bons, et l’on a pu dire d’eux : « Les melons sont comme les amis, on en trouve à la douzaine, mais il yen a à peine un sur vingt qui vaille quelque chose. »
Le parterre. — Travaux de jardinage. — Les ravageurs : altises, limaces, escargots, vers de terre.
Dans les parterres, les rosiers des quatre saisons, du roi, du Bengale, noisette, continuent de montrer leurs fleurs et sont accompagnés des dahlias, d’une nombreuse légion d’asters, de clématites, de phlox, du soleil vivace, des mufliers et d’une infinité d'autres fleurs plus ou moins éclatantes. On voit peu d'arbres de pleine terre en fleur dans cette saison ; cependant, c’est l’époque où l’acacia de Constantinople se couvre de ses élégantes aigrettes pourprées, le troène du Japon de ses panicules de fleurs blanches, les bignones de Virginieet dela Chine de leurs grappes de longues fleurs rouges. La sève est alors suspendue dans les arbres; c’est à ce moment qu'on commence à les couper pour les greffer et les boutu-
rer. C’est aussi le temps le plus favorable pour la
transplantation des arbres résineux.
Les ratissages, les arrosements, les élagages sont les principaux travaux de ce mois, qui, plus aride et plus brûlant que les précédents, oblige à ombrager les plantes que dévorerait un soleil ardent et à les rafraichir par des arrosements abondants le matin et le soir. On met en place sur les plates-bandes les fleurs d'automne élevées en pépinière ; on marcotte les œillets, et l’on a soin de munir de tuteurs les grandes plantes que le vent pourrait briser. On sème
L'ÉTÉ. 267 encore, pour avoir des fleurs en septembre et octobre, la julienne de Mahon, le réséda, le phlox de Drummond, le souci de Trianon, le thlaspi blanc, etc.
Plus que jamais, il faut rechercher et détruire les insectes nuisibles; car c’est l’époque où le plus grand nombre d’entre eux vont déposer leurs œufs. Ceux-ci passeront l'hiver en sûreté, quelque froid qu'il fasse, et, au printemps suivant, en sortiront des légions de larves et de chenilles qui dévoreront vos plantations et vos semis. Sus donc aux ravageurs, et, malgré la chaleur, inspectons le jardin en commençant par le potager.
Hum, hum ! voilà des tomates dont les feuilles ressemblent à de belles guipures, grâce aux .
horribles petites puces noires qui sautil- dd
lent tout autour sans qu'on puisse jamais
les attraper. Ces insectes, que les jardi-
niers désignent sous le nom de #iquets
ou de puces de jardin, mais dont le vrai
nom est altise, sont de très petits coléop- . tères lisses, luisants, souvent ornés de couleurs métalliques bleues, vertes ou bronzées; leurs cuisses postérieures très robustes leur donnent la faculté de sauter comme les puces quand on veut les saisir. Leurs larves sont de petits vers jaunâtres à six pattes, qui vivent à l'intérieur des feuilles, où elles se creusent des galeries en tous sens. Ces insectes font beaucoup de mal aux plantes potagères : choux, navets, radis, tomates ; ils dévorent tout, et ne se font pas
Altise
grossie,
pis
faute d'attaquer aussi les plantes d'agrément, surtout les giroflées, les juliennes et les résédas.
Mais, hélas! ce n’est pas tout; mes semis de pois et de haricots pour l'automne sont à moitié dévorés, et mes laitues d’été ne sont pas en meilleur état. Quels sont les auteurs de ces méfaits? Pour m'en assurer, je bine légèrement autour de mes plantes, et je ne tarde pas à mettre à découvert une famille de limaces. Il y en a de toutes tailles et de toutes nuances, des rouges, des grises, des noires.
Vous connaissez sans doute ce mollusque dégoûtant. Sa forme est à peu près celle d’un colimaçon dont on aurait enlevé la coquille; comme lui, il rampe sur un large pied, comme lui, il a sur la tête quatre cornes ou tentacules, dont les deux supérieurs portent les yeux, comme lui enfin, il progresse lentement, bien qu'il n’ait pas de maison à porter sur son dos, et laisse une trace gluante sur son passage. Pouah ! la sale bête, et la méchante bête pour le jardinier ; car elle exerce des ravages considérables sur tous les légumes, sur les fruits et jusque sur les fleurs. Les limaces craignent le soleil et ne sortent guère que la nuit pour dévorer les plantes; pendant le jour, elles se cachent dans l'herbe, sous les pierres ou à fleur de terre.
Les limaces sont des mollusques sans coquille, appartenant à la division des pulmonés, c’est-à-dire n'ayant pas de branchies pour respirer dans l’eau, comme tant d’autres mollusques; mais bien une
he
L'ÉTÉ. 269 sorte de poumon qui leur permet de respirer l’air en nature. Il communique au dehors au moyen d’une petite ouverture dont ils ferment à volonté l’étroit orifice et qui peut se voir sur le rebord du manteau, soit en avant, soit en arrière, suivant les espèces. Le manteau est ce disque charnu, ovale, à surface chagrinée ou plissée, qui règne sur le dos du mollusque et près de sa tête. Ce manteau recouvre les organes
La limace.
vitaux de l’animal, et c’est par conséquent leur point vulnérable; une limace embrochée par le milieu du manteau est une limace morte; blessée sur tout autre point, elle guérira promptement.
Les limaces sont herbivores et recherchent surtout les feuilles succulentes et sucrées ; aussi les jeunes plantes ont-elles toujours plus que d’autres à souffrir de leurs dégâts. Elles dévorent la plupart de nos espèces potagères : choux, carottes, radis, épinards, salades, et montrent une certaine prédilection pour les plantes légumineuses, telles que les pois et les
haricots. On est souvent obligé de semer plusieurs fois les mêmes végétaux, qu’elles dévorent à mesure qu'ils paraissent.
Ces êtres mollasses, rampants et gluants, sembient craindre le soleil et ont des habitudes noeturnes ou crépusculaires. C’est, en effet, le soir ou l’extrèême matin qu'on les rencontre en grand nombre, et le jour on ne reconnaît guère leur présence qu'aux traces luisantes de la bave qu'ils laissent derrière eux en rampant, sauf lorsque l'atmosphère est chargée d'humidité, et surtout après une pluie douce. Les années humides et pluvieuses sont particulièrement favorables à leur multiplication ; mais, si sèche que soit l’année, jamais la limace ne manque; à la moindre rosée, il en sort des légions de terre.
Pendant le jour et surtout lorsque le soleil luit, elles demeurent cachées sous les feuilles, les écorces, sous les pierres ; en un mot, partout où il y a obscurité et fraicheur. Ces habitudes nous indiquent un des meilleurs moyens pour les détruire, e’est de leur offrir un certain nombre de ces abris où on sera certain de les trouver. Il suffira de mettre sur les plates-bandes des tuiles ou des planchettes de bois humides, un peu soulevées d’un côté au moyen d’un caillou, ou même de simples feuilles de chou, tous objets qui peuvent sembler aux limaces un abri eontre la chaleur du jour, pour qu'elles s’y retirent en grand nombre. On n'aura qu'à retourner ces pièges et à embrocher ces mollusques comme nous l'avons dit, au moyen d’une
| L'ÉTÉ. 271 tige de fer bien aiguisée ou même d'une fourchette. On peut encore, avec plus de profit, si l'on possède une basse-cour, les donner aux poules, et surtout aux canards, qui en sont très friands.
En hiver, les limaces s’enfouissent en terre, s’y engourdissent en boule et attendent le printemps. A cette époque, elles se reproduisent avec une déplorable fécondité; chacune d'elles pond plusieurs cen- taines d'œufs, et des expériences m'ont prouvé que, contrairement à ce que l’on avait prétendu, ces œufs peuvent être soumis à plusieurs reprises aux rayons d'un soleil ardent sans perdre rien de leur vitalité.
En présence d’une telle multiplication, on peut se demander comment la végétation ne disparaît pas tout entière de dessus le globe, car les limaces pullulent partout. Mais, comme nous l’avons déjà vu, la nature sait équilibrér ses forces, et lorsqu'elle a donné à un être vivant une grande fécondité, c'est toujours en proportion des chances de destruction qu'il a à courir. Il en périt évidemment un grand nombre dans l’œuf, et, à l’état parfait, elles sont recherchées par beaucoup d'animaux qui en font leur proie ; les oiseaux, les reptiles, le crapaud, plusieurs quadrupèdes, et notamment le hérisson, en détruisent . des quantités énormes, fort heureusement. Mais, malheureusement, l'homme, qui, malgré toute son intelligence, n’est pas encore parvenu à distinguer ses amis d'avec ses ennemis, massacre tout indistinetement : limaces, insectes, oiseaux, crapaud, héris-
son ; et, si la nature ne lui est pas toujours favorable, il faut avouer aussi qu'il donne souvent du fil à retordre à dame nature.
On trouve dans les jardins, dans les champs, dans les bois, diverses espèces de limaces plus ou moins voraces et par conséquent nuisibles aux cultures. Les plus répandues sont : la limace cendrée, ou grande limace grise; c’est la plus grande de notre pays: elle a souvent 15 centimètres de longueur. Sa couleur est jaunâtre ou grisâtre, tigrée de brun foncé; son man-. teau, grand et bombé, est bordé de brun. Cette espèce fuit la lumière et se réfugie souvent dans les caves, où elle va chercher les légumes qu’on y serre; mais, à la nuit, elle en sort pour se jeter sur les végétaux du: jardin, qu’elle coupe et déchiquette en peu de temps. On la trouve souvent dans les bois; elle se cache alors pendant le jour sous les feuilles ou sous l'écorce des vieux arbres.
On trouve également dans les caves une limace plus petite; elle n’a que 10 à 12 centimètres, et sa peau rousse est maculée de taches claires. Cette espèce, qui ne s’engourdit pas pendant l'hiver, sans doute par suite de la température moyenne qu'elle trouve dans ce séjour, commet de grands dégâts parmi les légumes qu’on y dépose pour les sauver des gelées.
La limace agreste, ou petite limace grise, que les cultivateurs nomment loche, est une des plus petites, mais non des moins nuisibles. Elle est d’un gris
transparent, tirant quelquefois sur le roux, et n’a que 4 à 5 centimètres de longueur. C’est la plus prolifique de toutes les limaces ; elle se réunit souvent par petites troupes au pied des végétaux qu'elle envahit, s’insinue entre les feuilles des choux, des laitues, des chicorées et en ronge le cœur; elle monte aussi sur les arbres et les espaliers dont elle dévore les fruits. Un observateur sagace, M. E. Noël, dit avoir vu cette limace descendre des arbres en se suspendant à sa bave étirée en fil très mince et se balancer ainsi dans l'air à la façon des araignées.
La grosse limace rouge, à laquelle on donne aussi le nom de /oche, est une des plus grandes espèces; elle mesure de 12 à 15 centimètres. Sa couleur est très belle, variant du rouge-vermillon au brun rouge bronzé. Moins féconde que les autres, elle n’en com-
met pas moins de très grands dégâts quand elle pé-
nètre dans un jardin, s’attaquant à toutes les plantes potagères, aux fruits et même aux fleurs, principalement aux dablias, dont elle ronge la tige, de telle sorte que celle-ci se brise au moindre vent. Cette espèce paraît être moins lucifuge que ses congénères, et on la rencontre souvent le jour dans les bois humides se promenant le long des sentiers.
Une autre petite limace rouge à tête noire n’a que 4 centimètres de long. On la trouve principalement dans les salades, dont elle troue et hache les feuilles.
Outre les pièges-abris dont j'ai parlé plus haut, un
moyen efficace de défendre les plantes contre les ap-
proches des limaces et des chenilles, est d’en entourer le pied d’une large zone de suie; mais ce moyen, que l’on peut bien employer pour protéger quelques plantes rares ou auxquelles on tient particulièrement, ne peut guère être appliqué partout.
Si des limaces nous passons aux escargots, la transition est naturelle, car ils ne diffèrent guère entre eux que par la coquille bien développée, qui recouvre ces derniers et dans laquelle ils peuvent se retirer complètement.
Au seuil de son palais nacré, Ce mollusque à bave incongrue, Se carre en bourgeois décoré, Tout fier d’avoir pignon sur rue,
a dit Béranger. Mais ce que je vous dis, moi, c'est que l'escargot est le pire ennemi des jardins. Il est vrai que, pour nous, il présente sur la limace cet avantage : s’il nous mange, nous le mangeons, c'està-dire cela dépend des goûts, car tout le monde n’apprécie pas ce mets.
J'ai beaucoup étudié l’escargot, non pas au point de vue gastronomique, mais à celui des mœurs, et je vais vous conter par le menu les faits et gestes de ce mollusque pulmoné terrestre. Je dis terrestre, parce qu'il existe des mollusques pulmonés aquatiques, telles sont les lymnées et les planorbes, que vous voyez nager dans les ruisseaux et les étangs, le pied en l’air et la coquille en bas ; mais ceux-là ne man-
L'ÉTÉ. 275 geant que les herbes aquatiques, nous n'avons pas à nous en occuper.
Les escargots, limaçons ou hélices, comme vous voudrez les appeler, sont de plusieurs «espèces; il en est de très grandes, comme la vigneronne ou grand limaçon de vigne, qui a jusqu’à 5 centimètres de diamètre, et de fort petites, qui atteignent à peine la grosseur d’un petit pois. Les unes ont la coquille glo-
L'escargot.
buleuse, les autres l’ont plus ou moins déprimée et à spires aplaties ; mais toutes ont à peu près les
mêmes mœurs et un degré de nocuité proportionné
à leur taille et à leur nombre.
Le gros limaçon de vigne ou hélice vigneronne est la plus répandue dans les vignes; elle abonde surtout en Bourgogne, en Champagne, et fait fréquemment son apparition dans nos jardins. Elle est de couleur roussâtre ou jaune mat, marquée de raies transversales noirâtres. C'est l'espèce qu'on mange le plus.
L'hélice des jardins, d’un tiers plus petite que la vigneronne, lui ressemble beaucoup et n’en est peutêtre qu'une variété.
L'hélice némorale ou petit limaçon des jardins, la plus commune dans nos régions, est de taille moyenne, de couleur jaune, parfois rosée, avec des bandes noires ou brunes bien marquées. La couleur de sa coquille varie d’ailleurs beaucoup ; on en voit de toutes blanches et de violettes.
Lorsque la mauvaise saison est proche, les escargots se cachent dans la terre, sous des pierres ou des feuilles et s’enferment dans leur coquille comme dans un tombeau ; elles en bouchent l'ouverture d'un couvercle crétacé ou opercule. Le froid venu, l’escargot cesse de respirer, son cœur cesse de battre ; il se congèle même et devient dur comme un morceau de glace, si le thermomètre descend à quelques degrés au-dessous de zéro ; mais il re meurt pas pour cela.
Le printemps arrive avec ses tièdes haleines, et lorsque les pluies chaudes d’avril ont fait sortir les feuilles de leurs enveloppes; lorsque les premiers roulements du tonnerre se sont fait entendre, les
escargots soulèvent l’'opercule de leur coquille, sor-
tent leur tête et déploient leurs longues cornes ou tentacules.
Le sens de l’odorat, qui occupe chez les limaçons,
l'extrémité des grands tentacules, leur apporte la douce senteur de la végétation ; l’herbe est tendre ; ils se dédommagent avec délices d’un jeûne de plu-
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nu
L'ÉTÉ. 277 sieurs mois; de toutes parts on aperçoit des limaçons qui se promènent gravement sur le sol ou s’élevent le long des branches des arbustes et des ceps de vigne, dont ils dévorent les jeunes pousses. Durant les temps chauds et humides, les jeunes escargots mangent chaque jour une quantité d'aliments d’un poids supérieur à celui de leur corps; ils ont besoin de se sustenter pour grandir ; plus tard, ils sont moins voraces.
Les limaçons s’attaquent à tous les végétaux dont les tissus ne sont pas trop coriaces; mais ils ont des préférences marquées : les uns s'adressent aux choux, aux laitues et autres feuilles succulentes ; d’autres sont très avides de fruits sucrés, et montent sur les arbres qui portent ces fruits. Mais, en attendant qu’ils soient mûrs, ils mangent jes feuilles et font ainsi aux arbres un tort considérable; les branches languissent, les fruits avortent ou restent petits et chétifs. Il en est même qui recherchent certaines plantes, telles que le pavot, le datura, la belladone, dont l'odeur, nauséabonde pour l’homme, l’avertit de leur action nuisible sur son organisation. Il faut croire que l’odorat et le goût des limaçons en sont affectés tout différemment, puisqu'ils les mangent avidement et n’en sont nullement incommodés. C’est probablement à cette cause qu'il faut attribuer les symptômes d’empoisonnement qu'ont éprouvés quelques personnes après avoir mange des escargots. Aussi, est-il prudent de ne manger que les escargots operculés, c’est-à-dire dont l’ouverture
est fermée par un couvercle ; parce qu'on est sûr alors que leur estomac est vide.
Les limaçons mangent parfois de la terre, comme le font les lombrics ; mais ce n'est pas pour se nourrir ; c’est afin d'y puiser les éléments calcaires qui leur sont nécessaires pour l'agrandissement de leur coquille, pour la formation de l’opercule ou de l'enveloppe des
œufs. Ils boivent aussi fréquemment et même en assez
grande quantité.
Vers le mois de juin, après une pluie qui a ramolli le sol, le limaçon cherche un terrain exposé au midi, pour y construire un nid destiné à recevoir ses œufs. Ce nid consiste en une cavité de forme ovale, dont l'ouverture est beaucoup plus étroite, et dont les dimensions diffèrent suivant l'espèce qui le construit. Ce travail est pénible et de longue durée, l'animal se sert de sa mâchoire tranchante pour creuser la terre, dont il avale une partie, et c'est à l’aide de son pied, auquel il donne toute espèce de formes, qu’il enlève Ia terre ou polit l’intérieur du nid.
Celui-ci terminé, l’eseargot y pond ordinairement une cinquantaine d'œufs enduits d’un liquide gluant qui les fait d'abord adhérer l’un à l’autre, comme un chapelet : de cette manière, les premiers œufs pondus arrivent doucement et sans se rompre au fond de la cavité. La ponte terminée, l’hélice bouche le conduit et égalise le terrain à la surface du sol à l'aide de son pied, et elle le fait avec une telle perfection que rien ne peut trahir l'existence du nid.
Ces œufs sont ronds, blanchâtres, recouverts d’une cuveloppe crétacée, et très gros proportionnellement à l'animal qui les produit. Ceux de l’escargot de vigne ontla grosseur d’un pois, et l’on se demande comment il peut en contenir cinquante, dont la masse forme un volume beaucoup plus considérable que celui de l'animal lui-même. On nierait avec raison la possibilité du contenu plus grand que le contenant, si l’on ne savait que, chez l’escargot, les œufs se développent les uns après les autres, au fur et à mesure de la ponte, et à un assez long intervalle l’un de l’autre.
Les œufs éclosent du trentième au quarantième jour à partir de la ponte, selon la température régnante, et les petits en sortent, si le temps est favorable. Ils sontrevêtus d'une petite coquille mince ettransparente qui n’a qu'un tour et demi de développement. Cette coquille, principalement composée de carbonate de chaux et d’une substance visqueuse, est agrandie progressivement par l'animal, qui tient en réserve les . matériaux nécessaires à son accroissement. Ils se répandent sur les végétaux, et mangent, mangent, mangent, pour se faire des matériaux.
Lorsque l’escargot veut accroître sa coquille, il sécrète une substance visqueuse jaunàtre qui, en se desséchant, ajoute à tout le pourtour de la coquille un liséré membraneux ; celui-ci ne tarde pas à durcir. Il forme ensuite un second liséré qui vient s'ajouter au premier ; puis trente, quarante lisérés sont produits ainsi successivement et forment par leur réunion un
prolongement de la coquille, un tour de spire. Les stries circulaires que l’on remarque sur la coquille indiquent ces lisérés.
On a prétendu qu’un limaçon décapité, non seulement ne périt pas, mais que, au bout d’un certain temps, il lui a poussé une nouvelle tête. Cette croyance repose, pensons-nous, sur des observations mal faites. En effet, chez ces animaux, le cerveau, centre où aboutissent tous les nerfs, n’est pas placé au sommet de la tête, mais bien à sa partie inférieure, en dessous et dans le cou ; de sorte qu’en enlevant le sommet de la tête, on ne lèse pas le cerveau, principe du mouvement, et dans ce cas le mutilé peut régénérer la partie enlevée et même recouvrer ses cornes ; mais l’opération ne réussit pas toujours. Quant à ceux dont on retranche le cerveau, ils n’en reviennent pas.
Un escargot en mouvement semble glisser plutôt que marcher ; il avance comme l’aiguille d’une pendule sans paraître faire aucun mouvement. Pour reconnaître le mécanisme de la marche d’un limaçon ou d’une limace, il faut le placer sur une lame de verre et regarder en dessous; on voit se former sous le pied une série d'ondulations. L'animal s’avance porté en avant par ces ondulations, comme un navire par les flots de la mer. Lorsque l’escargot monte le long d’un arbre 6u d’un mur, le poids de sa coquille rend sa marche plus difficile; alors l’orifice d’une poche qui est située à l’intérieur du pied verse au-devant de cet organe un liquide visqueux, très gluant, qui augmente
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L'ÉTÉ. 281 son adhérence. Ce liquide forme ce ruban brillant que l’on observe parfois sur les traces d’un escargot 4 ou d’une limace.
. Aupointde vue de l'alimentation, l’escargot, malgré son humble volume, joue un certain rôle. Pline nous apprend que, chez les Romains, les escargots étaient
“ un mets très recherché. Des navires allaient les chercher en Sicile, en Espagne, et jusqu’en Afrique. On les enfermait pour les engraisser dans des parcs appelés cochlearra, autrement dit, dans des escargotières. Leurs cuisiniers les apprêtaient avec non moins de recherche, et Apicius, dans son Traité de l’art culinaire, nous à transmis les différents modes d’apprêt qu’on leur faisait subir. Mis dans une chaudière avec du lait, ils y étaient laissés jusqu’à une demi-coction ; on les trempait ensuite dans de l’huile d'olive, puis on les roulait dans de-la farine et on les saupoudrait de menthe, de safran, etc.
Dans les pays catholiques, les lois religieuses placent l’escargot au nombre des aliments maigres : les limaçons y sont très recherchés pendant le carême.
À Bordeaux, la population se rend en foule, le mercredi des Cendres, le premier jour de carême, à un petit village appelé Cauderan, pour terminer gaiement le carnaval et prendre un avant-cvoût du carême, en y mangeant des escargots ; naturellement, on les arrose abondamment d’un vin généreux.
Les limaçons sont aujourd’hui en grande vogue à Paris; ils ont leur place à la halle. Ce sont les huîtres
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du pauvre. Et puis, disent les ouvriers de Paris, qui en font une grande consommation, « les escargots font trouver le vin bon » ! Quant à leur valeur nutritive, pourme servir des expressions du docteur Ebrard, ils ne valent pas même un bifteck de vache maigre ou de cheval.
Mais n’en dégoûtons pas les autres. Dans le Midi, apprêtés à l’ayoli, à l’aillado, ou à la calourada, sortes de fareis à l'ail, ils font un mets très recherché.
En somme, les limaçons ne sont pas moins nuisibles aux jardins que les limaces, peut-être le sont-ils plus encore, car certaines espèces, les petites principalement, qui se cachent facilement sous les feuilles, les buis, dans une fissure d’écorce ou d’échalas, y sont répandues en quantités considérables.
Le meilleur moyen de se débarrasser des limaçons, est de les rechercher, soit de grand matin, soit après une petite pluie douce, sous le chaperon des murs et surtout derrière les treillages et les espaliers. Il m'est arrivé d'enrecueillir ainsi plusieurs centaines en moins d’une heure, et, à la campagne, il est facile de trouver des enfants enchantés de faire cette besogne pour un salaire insignifiant.
Le moyen que nous avons indiqué pour sauvegarder les plantes de prédilection de l'atteinte des limaces, en les entourant d'une large ceinture de suie ou de cendres, est applicable aux escargots ; mais par un temps sec seulement. Les pièges-abris, tels que tuiles et planchettes,sont également bons pour les limaçons;
mais quelques brassées de rameaux verts, des genûts surtout, les attireront encore mieux aux heures du
4 soleil.
Le Généralement, les cultivateurs et surtout les jardi- À niers enveloppent dans une même réprobation les à . vers de terre ou lombrics, qui pullulent surtout dans
4 les prés et les terrains un peu humides, et ils ne manà, quent jamais d'en multiplier les tronçons à coups de 4 bêche, ce qui est un tort; car, si le ver de terre est nuisible et que, suivant la croyance répandue dans les campagnes, chaque tronçon puisse redevenir un animal complet, ils ne feraient que favoriser sa multiplication ; mais, s’il est au contraire utile, comme l'ont prétendu quelques naturalistes, ils ont tort de le détruire. En réalité, Le lombric a une grande vitalité; si on le coupe en morceaux, chaque tronçon conserve longtemps le mouvement; mais, de là à ce qu'ils constituent autant d'individus séparés, il y a loin. Sans doute, la portion antérieure du corps, qui renferme les ganglions nerveux, les organes de la nutrition et de la reproduction, pourra reproduire l'extrémité postérieure enlevée, mais un tronçon privé de cesorganes importants reste bien mort.
Tout le monde connaît le ver de terre, et l’ou professe généralement à son égard le plus profond dédain. Comparer quelqu'un ou quelque chose à un ver de terre, est l'expression du plus grand mépris, et nous étonnerons certainement beaucoup de gens, qui regardaient cet animal comme un des êtres les plus
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insignifiants de la création, en leur disant qu'il joue un très grand rôle dans la nature. Mais avant d’expliquer la mission qu’il remplit, jetons d’abord un coup d'œil sur son organisation...
Le ver de terre ou lombric a le corps long, cylindrique, beaucoup plus effilé à un bout qu’à l’autre, et divisé par des rides en un grand nombre d’anneaux — de 150 à 200 chez le ver adulte — dont chacun est muni de petites soies raides et crochues qui l’aident à se mouvoir en s’accrochant aux inégalités des surfaces sur lesquelles il rampe. L’extrémité effilée et pointue du corps est la tête; l’autre extrémité, la queue, est épaisse et obtuse. A la partie antérieure est la bouche, placée un peu en dessous et munie d’une lèvre saillante. Les lombrics sont privés d’yeux ; cependant ils ne sont pas insensibles à la lumière, car si l’on projette sur eux, à l’aide d’un miroir, un rayon soudain de lumière, on les voit souvent plonger dans leur trou comme les lapins. Il est donc évident qu’ils peuvent au moins distinguer entre le jour et la nuit, et, de fait, rares le jour, sauf après une pluie, ils sortent la nuit au point de couvrir les pelouses et les prairies. Léur système circulatoire à sang rouge et leur système nerveux sont bien développés, mais ils n’ont pas d’organes respiratoires et respirent par la peau.
Les vers de terre abondent partout où le sol est humide ; bien qu'animaux terrestres, l’eau leur est nécessaire et à ce point que l'exposition à l’air sec pendant une seule nuit leur est fatale, tandis qu’ils peu-
dasiont.s “hab: 4 DR Éd aupes de de de À té dé Sd Lt dt du de, AU nn hé , TOY Pa Ë né. AVR f
L'ÉTÉ. 285 vent vivre pendant plusieurs semaines complètement submergés dans l’eau. Quand le sol est sec l'été, ou lorsqu'il est gelé l'hiver, ils pénètrent à une profondeur considérable et cessent de travailler.
Ils rampent de tous côtés la nuit; mais, s'ils sortent de leur trou le jour, ils y laissent habituellement leur queue insérée et s'y cramponnent si bien qu'il est difficile de les arracher du sol sans les mettre en morceaux. Ils emploient deux méthodes pour creuser leur trou : en écartant la terre devant eux’ dans tous les sens, et en l’avalant. Dans le premier cas, le ver allonge sa tête amincie dans toute petite crevasse ou trou qu'il rencontre, puis 1l gonfle la partie antérieure de son corps de manière à écarterla terre ; mais, quand il ne peut procéder de cette façon, il avale la terre et la rejette par l'extrémité postérieure de son corps, formant ainsi ces-petits tas vermiculaires si fréquents dans tous les terrains qu'ils habitent.
Non seulement les vers mangent la terre pour construire leur trou, mais pour en extraire la matière organique qui y est contenue ; car, comme l’on sait, la terre végétale contient non seulement de nombreux détritus de feuilles et d’autres matières végétales, mais tout un monde d'œufs, de larves et d'animaux microscopiques vivants ou morts. Leur organisation leur permet de s’assimiler ces substances nutritives et de rejeter la terre complètement épurée dans cet alambic vivant.
Les terriers ainsi formés sont loin d’être de simples
trous, ce sont en réalité des puits de mine qui descendent parfois à de grandes profondeurs; j'en ai vu qui avaient plus de 1 mètre. Ils sont toujours perpendiculaires ou très peu obliques, et tapissés dans toute leur étendue d’un revêtement de terre foncée très fine qui n’est autre que celle qu'ils rejettent. Cet enduit devient très compact et lisse quand 1l est sec; et comme le tube est exactement adapté à la forme du ver, celui-ci y monte et y descend fort aisément au moyen des soies raides et crochues dont son corps est garni. La plupart des trous se terminent par une petite chambre qui a sans doute pour objet de permettre au ver de se retourner dans son étroit tuyau.
Les vers, avons-nous dit,avalent une quantité extraordinaire de terre, dont ils extraient toute la matière digestible, mais ils consomment aussi une énorme quantité de feuilles en décomposition, et ils s’en servent non seulement comme d’aliment, mais comme de tampons pour boucher l'ouverture de leurs trous ; ils y emploient d’ailleurs toute autre espèce de débris organiques. Les brins de paille, les plumes, les feuilles, les morceaux de papier qu'on voit le matin fichés en terre dans les cours et les jardins et qui ont l'air d'avoir été plantés par des enfants, sont enterrés la nuit par les vers. Ces espèces de tampons ont probablement pour but de cacher l’entrée de leur retraite aux carabes, aux scolopendres et autres animaux qui sont leurs ennemis ; mais ils ne peuvent les mettre à
L'ÉTÉ. 287 l'abri des taupes, qui en détruisent des quantités considérables.
Eh bien, cette créature infime, ce ver de terre que les naturalistes eux-mêmes considéraient comme un anneau insignifiant de la chaîne des êtres organisés, devient, d’après les observations de Darwin, une des forces les plus considérables de la nature et joue un très grand rôle dans l’histoire naturelle de notre monde. Il est un exemple remarquable de l'effet immense produit dans la nature par l'accumulation continue de petites causes. Ne sait-on pas déjà que les foraminifères, ces coquilles microscopiques, ont bâti des montagnes, et que Paris et ses environs sont en quelque sorte construits de leurs débris. ;
Les vers de terre participent à modifier la surface
‘terrestre. On les rencontre sur tous les points du
globe en nombre incalculable. Des expériences faites avec le plus grand soin, et comme sait les faire l’illustre observateur Darwin, ont prouvé que, dans un champ moyen, les vers de terre déposent à la surface 647 grammes de déjections par mètre carré en un mois. Les vers ne travaillent ni par les temps très secs l’été, ni pendant les grands froids de l'hiver; par conséquent, en prenant une évaluation très basse et même en admettant qu’ils ne travaillent que pendant six mois de l’année, ils rejetteraient par an 3*,882 de déjections par mètre carré, c’est-à-dire en nombre
. rond 38 000 kilogrammes par hectare, ce qui donne-
rait en dix ans une conche uniforme de 3 centimètres d'épaisseur ; car, sous l'influence des vents et de la pluie, ces petits monticules finissent par s’étaler en couches parfaitement horizontales. [l a trouvé 1345 vers dans 1 are, ce qui donne 134500 vers par hectare. Mais il faut remarquer que cette estimation est fondée sur le nombre des vers trouvés dans un jardin et qu’il en existe beaucoup plus dans les prés. Tous les pêcheurs, qui emploient le lombric comme amorce du gros poisson, savent que, dans les prairies humides, on peut en ramasser, la nuit avec une lanterne, plusieurs centaines en fort peu de temps.
Somme toute, il paraît bien prouvé que, sur chaque hectare de terre adapté à l’œuvre des vers, un poids de 38 tonnes de terre passe annuellement par leur corps et est ramené du sous-sol à la surface. Par ce travail des vers, la terre végétale est en mouvement constant, quoique lent, et des surfaces fraîches sont continuellement exposées à l’action des agents atmosphériques. Les feuilles que les vers entraînent dans leurs trous sont déchirées en minuscules fragments, partiellement digérées, saturées de leurs sécrétions et ensuite mélangées à la terre, et c’est cette terre qui forme ce qu’on appelle l’humus. Comme on le voit, le ver de terre est loin d’être nuisible, et peu d'animaux sont appelés à jouer un rôle plus important dans l’éconuomie de la nature.
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naise ornée.
La pre des potagers. — M. de Buffon et son valet de chambre. Le crapaud.
Mais je reviens, non pas à mes moutons, mais à mon potager, et je vois mes beaux choux. percés à jour. Quels sont les auteurs de ce méfait? Sont-ce les limaces, ou les escargots ? Non, ce n'est pas leur manière de travailler.C'est là l’œuvre d’une punaise tout habillée de rouge et de noir, comme Méphistophélès. On l’appelle la pu-
Qui l’a appelée? Ce n'est pas moi, assurément.
Pour une belle punaise, c’est une belle punaise, au La punaise ornée. point de vue entomologique, mais c'est un être absolument désagréable pour les amateurs de choux et d'autres crucifères ; car non seulement elle les fait dépérir en déchiquetant leurs feuilles, mais encore elle imprègne de son odeur infecte les plantes sur lesquelles elle se promène. Cet insecte à robe bariolée est d'autant plus difficile à attraper qu'il vole dans les ténèbres et disparaît en plein jour. Il faudrait, pour le surprendre, se lever avec le soleil. Donc, lorsqu'on a
un jardin et qu'on veut devancer les punaises, les
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limaces, les courtilières, les blattes, les mulots, les loirs et autres maraudeurs, il faut aimer à voir lever l’aurore ; ou, pour mieux dire, il serait bon d’être sur pied toute la nuit et d’avoir des yeux de chat, car, comme tous les malfaiteurs, c’est dans les ténèbres que tous ces ravageurs déploient la plus grande activité. Malheureusement, ce genre de vie serait incompatible avec la santé pour un honnête homme, à moins qu'il ne se résignât à mener une vie de noctambule, c'est-à-dire à dormir le jour et veiller la nuit; ce qui ne me paraît nullement agréable.
Il suffirait même de se lever au petit jour pour surprendre tous ces malfaiteurs, au moment où ils se préparent à quitter la scène, comme le braconnier qui se porte près du terrier du lapin au moment où celui-ci va rentrer au gîte. Mais il n’est pas donné à tout le monde de se lever aussi matin. Cependant avec une ferme volonté on y arrive ; témoin le grand Buffon, dont l’exemple se trouve ici fort bien placé, puisqu'il est question d'histoire naturelle.
M. de Buffon, homme du monde et fort recherché, se couchait tard ; mais comme il était en même temps grand travailleur, il s’imposait d’être debout tous les jours à cinq heures en été, à six heures en hiver. Cela lui coûtait souvent; mais, pour en assurer la réalisation, son valet de chambre, Joseph, recevait un écu chaque matin pour l’éveiller et le faire lever à l’heure dite, et pour arriver à ses fins tous les moyens lui étaient permis.
Un jour donc, Buffon, vaincu par le sommeil, ne voulait absolument point quitter son lit. Joseph le tira par les pieds.
« Insolent! criait Buffon, sortez, je vous chasse. »
Joseph sortit en effet, mais pour revenir aussitôt avec une cuvette d’eau glacée qu'il lança sur son maître, mais en se sauvant cette fois pour de bon. Il ne reparut que quelques heures plus tard.
« Tenez, mon bon Joseph, lui dit Buffon, voilà votre écu ; vous l’avez bien gagné. »
« Je dois à ce garçon-là, disait-il à la fin de sa vie, trois ou quatre volumes de l’Hrstoire naturelle. »
Buffon habitait son château de Montbard pendant neuf mois de l’année, bien qu'il fût surintendant du Jardin des Plantes. La légende qui le représente ne travaillant qu’en manchettes est un conte fait à plaisir. Il travaillait jusqu’au diner — deux heures — en robe de chambre, puis reprenait ses allures mondaines jusqu’au soir. |
Quoi qu’il en soit, ce moyen de se lever matin me semble un peu pénible, et je préfère avoir recours aux auxiliaires précieux que nous fournit le règne animal, auxiliaires dont je vous ai déjà parlé, et au premier rang desquels je place le crapaud.
Le crapaud est une des victimes les plus innocentes de la calomnie. Incapable de plaider sa cause et de repousser les accusations lancées contre lui, le pauvre batracien se voit voué à l'exécration publique et à toutes les persécutions qu’elle entraîne. Objet d'hor-
Fin 248 POINT fn FR be CT A+ ; on F7 OR PTE \ k / Re Er
reur et de dégoût, on le poursuit, on le traque partout dès qu'il paraît pour jouir de la part d’air et de soleil que son créateur lui a départie. C’est un haro général, c’est à qui lui jettera la pierre, c’est à qui le fera souffrir et inventera quelque nouvelle torture pour la pauvre bête. Et celle-ci se venge en rendant d’immenses services à ses bourreaux, jardiniers ou marai-
chers, qui ne s’en doutent même pas, car nul mieux
qu’elle n’attrape les punaises, les limaces et autres mécréants. Et, après tout, de quoi l’accuse-t-on? « Il est hideux et dégoûtant, dites-vous, sa morsure est dangereuse ; 1l lance son venin sur ceux qui l’approchent. » Votre jardinier vous à même dit que, lorsqu'un crapaud touchait un chou ou une salade, ils étaient empoisonnés ; et que sais-je encore!
Voilà, en effet, de graves accusations, et, si elles sont fondées, je dois avouer qu'on en a lapidé de moins coupables. Seulement, 1l est juste, avant de condamner un accusé, d'examiner les pièces du procès. Et d’abord, il ne mord pas; comment mordrait-il, puisqu'il n’a pas de dents? Il est vrai qu'il lance parfois, quand on l’irrite, un petit jet de liquide ; mais ce liquide n’a rien de venimeux, non plus que l'humeur visqueuse qui suinte des verrues de sa peau ; d’habiles chimistes s’en sont assurés, et il n’y à aucun doute à cet égard. J’ai d’ailleurs manié cent fois des crapauds, sans en être jamais incommodé. Reste donc sa laideur, et il faut avouer que ce grief-là est au moins fondé. Son corps ramassé et ventru, sa peau