‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 31 sur 51 · PO OR CP · texte numérisé non relu

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L'ÉTÉ. 293 livide, couverte de verrues d’où suinte une humeur visqueuse, sa démarche lourde et rampante en font un être absolument disgracié de la nature. Mais quoi: faut-il done maudire tous ceux à qui la nature n’a pas accordé la beauté en partage ? Que deviendrions-nous,

, grand Dieu! La laideur n’est odieuse que lorsqu'elle se pavane.

Le seul moyen de défense que la nature ait accordé

au crapaud, consiste dans la faculté de gonfler sa peau

Le crapaud.

d’air comme un ballon; son corps se trouve ainsi placé au milieu d’une couche élastique qui amortit les chocs. C’est ce qui fait qu'il résiste longtemps aux coups de pierre et de bâton dont les enfants sont si prodigues à son égard. Il n'est pourtant pas invulnérable, et bien souvent il perd un œil ou une patte à la bataille dont lui seul paye les frais. Il ne bouge plus; on le croit mort; puis, quand l'orage est passé, il se traîne sous une pierre ou entre deux touffes d’herbe ; il se dégonfle, il se repose, et le soir on l’entend chanter

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sa chanson mélancolique composée de deux notes flûtées : Pi! pou!!

J'ai eu pendant assez longtemps des relations d’amitié avec un gros crapaud qui habitait chez moi. Cet estimable batracien, sans m'en demander l’autorisation, avait élu domicile dans un trou qui s'était produit sous une des marches de pierre du perron qui donne sur mon jardin. Il y restait tapi tout le jour, mais, quand venait le soir, il en sortait pour aller chercher sa pâture. Un jour, le temps pluvieux sans doute l’engagea à commencer plus tôt son excursion habituelle, et je l’aperçus, à quelques pas de sa retraite, immobile et accroupi sur ses jambes de derrière que cachait son gros ventre, ouvrant de grands yeux béats. Il ressemblait ainsi à l’une de ces statuettes qui nous viennent de la Chine et qu’on appelle des magots. Peut-être réfléchissait-11l mûrement si aller plus loin n’était pas une imprudence. Je m'approchai et lui jetai un ver de terre; il fit d’abord un demitour, comme pour regagner son trou, mais le ver était tombé près de lui, il remuait, la tentation était trop forte, et, allongeant la tête avec une promptitude dont je ne l'aurais pas cru capable, il lança comme un trait hors de son énorme bouche une langue gluante et engloutit le ver; puis il reprit sa position de magot. Sans doute, son opinion à mon égard s'était améliorée, car il ne bougea pas, et je finis par gagner tout à fait ses bonnes grâces en lui jetant plusieurs lombrics qu'il engloutit avec la même vivacité. Aux

L'ÉTÉ. 295 lombries succédèrent des limaces, puis des chenilles qui reçurent le même accueil. Émerveillé des talents gastronomiques de mon nouvel ami, je lui donnai à partir de ce jour de nombreux compagnons, et, bien que ravagé trop souvent encore, mon jardin l’est beaucoup moins que ceux de mes voisins qui ont horreur du crapaud.

Il faut dire, d’ailleurs, que cet estimable animal ne recherche pas les louanges ; modeste à l'excès, il semble avoir conscience de sa laideur et du dégoût qu'il inspire et ne se montre pas volontiers ; il ne travaille que la nuit et reste caché pendant le jour. J’en ai bien au moins trois douzaines dans mon jardin, et je reste souvent quinze jours sans en voir un seul, sauf toutefois après.les pluies d'orage. Oh ! alors, ils surmontent leur timidité, et on les voit sortir de tous côtés, surtout les petits, qui sautillent comme des diablotins le long des allées sablées. C’est en réalité un spectacle très réjouissant. Surpris de cette apparition subite, beaucoup de gens ont cru qu'ils tombaient du ciel avec la pluie; des personnes sérieuses même ont tenté d'expliquer ce fait extraordinaire par des trombes qui auraient enlevé les œufs avec l’eau des mares. Mais, si l’explication méritait d’être réfutée, on pourrait leur objecter qu'il devrait, à plus forte raison, tomber des têtards, première forme du crapaud, et qu’il en tomberait aussi bien sur les villes que dans les campagnes ; ce qui ne s’est jamais vu.

Un de mes voisins prétend que les crapauds sortent

pendant une averse pour avoir de l’eau, d’où le dicton : « Saute, crapaud, nous aurons de l’eau. » Moi, je crois le contraire; ce n’est pas de l’eau qu'ils viennent chercher, et s’ils sortent de leur trou en toute hâte, c’est pour échapper au danger d’être noyés. Le crapaud est donc en cela comme tous les animaux qui habitent le sol : quand sa demeure est inondée, il Ia quitte.

Le crapaud passe la plus grande partie de sa vie sur terre, et non dans l’eau, comme la grenouille ; mais c’est cependant dans ce dernier élément que les femelles pondent leurs œufs et que les petits passent le premier temps de leur jeunesse sous la forme de têtards. Aussi ai-je, tous les printemps, dans mon petit étang, la représentation curieuse de la ponte des crapauds avec accompagnement d’une musique que je ne puis comparer qu'à celle que produirait un chœur de jeunes chats mélomanes.

La moisson. — Le faucheur et la ramasseuse. — Les meules. Conservation du blé.

Août est le mois de la moisson — messidor —.

Cette opération demande toute la prudence et l’activité du cultivateur ; c’est la fin et le couronnement en quelque sorte de ses travaux. Quel mouvement, quel train, quelle fatigue! Et comme on se rend bien compte de l’énormité de la tâche, lorsque, traversant la Beauce, on voit cette mer d'épis ondulants, dont l'œil n’aperçoit pas la fin. Il faut cependant qu’en quelques jours

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L'ÉTÉ. 297 tout cela soit abattu, assemblé en javelles, puis en meules et rentré; car vienne une rafale, une forte pluie ou même la grêle, et voilà le fruit d’une année de travail perdu.

La coupe des céréales et en particulier du blé se fait à la faucille, à la faux ou à la sape ; la faucille est l'instrument qui ménage le plus le grain, lorsqu'il est bien mûr ; mais elle n’opère qu'avec une extrême lenteur, et l’on ne s’en sert guère dans nos régions. La faux est plus généralement employée, comme plus expéditive, ou la sape, surtout si les blés sont versés ou roulés, et l'usage de ce dernier instrument, employé surtout en Belgique et dans le Nord, tend à se répandre de plus en plus. Toutefois, dans les grandes exploitations, on fait usage des moissonneuses mécaniques, qui opèrent beaucoup plus vite, avec économie, et peuvent remédier à la disette de bras qui afflige les campagnes ; mais les innovations font lentement leur chemin à travers champs, et c’est encore aujourd’hui la faux qui est le plus employée.

Il vaut mieux commencer la récolte trop tôt que trop tard, sans cependant trop se presser; cela dépend, d’ailleurs, du temps qu'il fait; en réalité, le moment précis est celui où le grain, n'étant plus en lait, se coupe facilement avec l’ongle et où le chaume est devenu blanc, les nœuds inférieurs restant encore verts.

Les petits cultivateurs fauchent généralement euxmêmes leurs moissons, ou les faucheurs l’entrepren-

nent à la tâche. C'est un rude métier que celui de faucheur ! non moins rude celui de la ramasseuse chargée de relever l’andain — ce que couche à terre un coup de faux — et d'en former des javelles. Tous deux partent avant l’aurore, mangeant le long du chemin leur morceau de pain frotté d’un oignon, heureux s’ils peuvent y ajouter quelques gouttes de piquette ou de mauvaise eau-de-vie. Le ciel se teinte à peine de rose au levant et la plaine est encore dans l'ombre; mais il n’y a pas de temps à perdre, et l’homme aiguise sa faux. Le silence n’est interrompu que par le chant de la caille et le cri aigre du grillon, auquel se joint bientôt le sifflement strident de la faux, qui abat les épis d’un mouvement régulier et continu, comme celui du balancier d'une horloge.

Ranimé par la fraicheur du matin, le faucheur avance à pas pressés et couche à terre des rangées d’épis que la ramasseuse s’empresse de former en javelles ; mais c’est lorsque le soleil est arrivé à son zénith, que ce brave ouvrier de la plaine montre ce que peut l’énergie et la volonté. Brüûlé par les rayons d’un soleil ardent qui tombe d’aplomb sur sa tête, déjà fatigué par six à sept heures de travail, la sueur ruisselle sur son corps. C’est alors que devient vraie cette métaphore que l’homme arrose la terre de ses sueurs.

Vers midi, il s'arrête et reprend des forces au moyen d'un léger repas et d'une courte sieste ; cinq quarts d'heure à peine ; puis il saisit de nouveau sa faux

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