‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 32 sur 51 · PL D · texte numérisé non relu

PL D

et la fait manœuvrer jusqu’à la nuit. Après quinze ou seize heures d’un travail aussi fatigant, le faucheur se retire à pas lents, suivi de la pauvre ramasseuse, et tous deux n’aspirent qu'aux quelques heures de repos qu'ils ont si rudement gagnées, car, à l’aube, il leur faudra reprendre leur dur labeur. Le plus souvent, c’est dans une grange et sur la paille qu'ils passent la nuit, et ils n’ont pas d’insomnies, je vous assure. QIl n’y a que celui-là seul qui l’a fait pousser, me disait un paysan, qui sait ce que vaut une bouchée de pain. » Cette rude bataille de la moisson dure quinze jours à trois semaines. Un faucheur habile et son aide peuvent ainsi couper, ramasser et lier environ 40 ares ou 1 arpent de blé par jour, etils gagnent ensemble de 10 à 12 francs, dont un quart pour la ramasseuse. Mais cette bonne aubaine n’a lieu qu’une fois par an. Lorsque, par suite d’un temps incertain, on coupe le blé un peu vert, après quelques jours de javelle on le met en moyettes ; c'est-à-dire qu'après avoir lié les javelles en bottes, de manière à former une gerbe, on place cinq ou six de celles-ci debout, les épis en haut, un peu inclinées les unes contre les autres : puis, pardessus ces gerbes, on en pose une en guise de toit, en écartant les épis et en les tournant vers la terre. Aïnsi disposé en moyettes, le blé peut rester sur place près d’un mois ; il achève de mürir et son grain y devient plus lourd et plus nourri ; il peut même braver plusieurs jours de pluie, sans fermenter et sans que le grain soit exposé à germer dans l’épi, ce qui n'arrive

que trop souvent, quand les javelles restent à plat sur le sol humide. Enfin, dès que les gerbes ou les moyettes sont sèches et que le temps est favorable, il faut les rentrer, sans tarder, et ne pas oublier qu’un seul jour de retard dans la moisson peut amener la perte d’une partie de la récolte.

Les blés secs, on les dispose en meules ou on les transporte à la grange avant le moment de l’égrenage.

Qui n’a vu en ce mois d’août, dans les champs, aux alentours des villages et des fermes, ces énormes meules de paille, dont la plupart sont faites avec une rare perfection? C’est le moyen employé généralement pour mettre les céréales à l’abri des intempéries, lorsque la ferme ne possède pas tous les abris nécessaires à son exploitation, ce qui, malheureusement, est la règle commune, au grand détriment des récoltes. Il arrive, en effet, que ces meules sont détruites par l'incendie : tantôt c’est un fumeur imprudent, qui s’est couché à l’ombre et qui, en allumant sa pipe, a en même temps allumé sa chambre à coucher ; tantôt c'est un de ces vagabonds, ennemis de la propriété, graine d’anarchiste, qui y met le feu pour le seul plaisir de détruire; d’autres fois, ce sont les locomotives qui lancent leurs escarbilles et incendient les meules voisines des lignes ferrées. Comme généralement les meules sont assurées et que les compagnies d’assurance ou de chemin de fer payent les dégâts, le paysan ne s’en inquiète pas autrement; mais cela n’en est pas moins perdu pour la consommation.

BANENLLER SRE | La construction des meules.

LA ne

L'ÉTÉ. 308 En outre, pour peu que la saison soit pluvieuse, ce

qui arrive fréquemment dans notre climat, malgré la couche de branchages et de paille qui forme le sous-trait

de la meule, les gerbes inférieures seront gâtées par

l'humidité du sol. Il est vrai que, même lorsqu'il fait sec, la base de la meule sert de refuge à une telle quantité de rats, de souris, de mulots et d’autres rongeurs, qui trouvent là la nourriture et le couvert, que ces gerbes du bas sont toujours en partie perdues. Nos voisins les Anglais, à qui nous pourrions emprunter quelques bons usages, surtout en agriculture, ont imaginé, dans le but d’éviter ces inconvénients, des plates-formes supportées par des piliers en forme de cône renversé, sur lesquels les animaux ne peuvent grimper ; c'est sur ces plates-formes, élevées dans un

enclos spécial, que l’on construit les meules. (te 1

Mais voici justement qu’on en construit une dans mon voisinage ; voyons comment on procède pour élever cette espèce de kiosque : le meulier plante d'abord un fort piquet en terre, puis, à l’aide d’un cordeau qu’il attache au piquet, il trace autour de celui-ci un cercle de la dimension qu’il veut donner à la meule. Il garnit le sol d’un lit de branchages, recouvert de paille, d’une épaisseur de 30 à 40 centimètres au moins, afin que les gerbes de blé ne soient pas en contact avec la terre, puis il procède au placement des gerbes,

Il commence par piquer, dans la perche centrale, une gerbe, les épis en haut, et range, tout autour de cet axe et debout en cercles, des gerbes jusqu’à la cir-

conférence tracée. En raison de leur forme conique, les gerbes ont été en s’inclinant de plus en plus, en sorte que le rang extérieur est presque couché. Le meulier commence le second lit par la circonférence de la meule, les picots des gerbes toujours tournés en dehors, et il continue de même le troisième lit. Arrivé là, la meule commence à creuser au milieu; il tourne alors les épis en dehors et continue ainsi jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à la hauteur voulue.

Jusqu'à 3 mètres de hauteur, les rangs de gerbes sont disposés de manière que le rang supérieur déborde l’inférieur de quelques centimètres ; après cela c'est le contraire ; de telle façon que la meule estcomme renflée vers la moitié de sa hauteur. On la termine par un toit pointu, que l’on forme au moyen d'une douzaine de bottes de longue paille, dressées debout et maintenues par des fiches en bois.

Après avoir récolté le blé, il faut séparer le grain des tiges qui le portent, opération connue sous le nom d’égrenage, de dépiquage ou de battage, suivant le mode employé. Le dépiquage est un procédé propre au midi de la France et aux contrées méridionales de l’Europe, comme l'Italie et l'Espagne ; il consiste à étaler les gerbes sur un sol convenablement disposé, qu’on nomme aire, et à les faire piétiner par des chevaux. Ce procédé remonte à une très haute antiquité ; c’est celui qu'employaient les anciens; mais, quoique plus rapide, il offre de graves inconvénients, tels que de hacher la paille et de salir le grain; aussi l’abandonne-t-on pro-

L'ÉTÉ. 305 gressivement pour le fléau et les machines à battre.

Le fléau, généralement adopté dans nos contrées, se compose d'un bâton ou manche en bois, à l’extrémité duquel est rattachée, par des courroies de cuir, une masse en bois ou batte, plus courte que le manche et qui sert à frapper la gerbe.

Le battage se fait parfois en plein air ; mais, le plus souvent, il a lieu l'hiver et exige l'abri d’une grange.

Dans l’un et l’autre cas, il se fait sur une aire de

terre durcie. Les gerbes sont étalées par couches, les épis dirigés tous d'un même côté, et un ou plusieurs hommes armés de fléaux frappent alternativement en mesure sur les gerbes et sur toute la longueur de la paille. Lorsqu'un côté est bien battu, on le retourne et on bat le second côté, puis on retourne encore et ainsi de suite cinq ou six fois. Le battage au fléau est très fatigant et très long à exécuter ; il tend de jour en jour à être remplacé par les machines à battre, et l’on n’emploie plus que ces dernières dansles grandes exploitations.

Ensuite on relève la paille et l’on recueille le grain; mais ce grain, mêlé à des fragments de balles ou de paille, à de la poussière, à des corps étrangers, à besoin d’être nettoyé. On le vanne en le projetant en l’air sous l’action du vent dans un grand panier à deux anses en forme de coquille évasée, que l’on nomme van; puis on le tamise dans un récipient ou crible, qui est percé de mille trous. Ces procédés,

fort anciens, et employés encore aujourd’hui par un

grand nombre de petits cultivateurs, ont été remplacés dans les exploitations un peu importantes par des machines connues sous le nom de {arares ou de trieurs, et qui, non seulement débarrassent le blé de toutes les matières étrangères, mais encore le trient par qualités de volume.

Le grain, bien sec et bien nettoyé, est porté dans le grenier, soit que, dans les années d’abondance, on le mette en réserve pour les temps de disette, soit qu'on doive le livrer à la consommation immédiate. La première condition pour la conservation du grain est de ne le déposer dans les greniers que dans un bon état de dessiccation, afin d’éviter l’échauffement qui se produit constamment dans les matières organiques humides; puis ensuite, il faut le mettre à l’abri des animaux déprédateurs et des insectes nuisibles.

Les anciens peuples du Midi, et même nos ancêtres gaulois, conservaient leurs récoltes "pendant de longues années au besoin dans des silos, profonds souterrains qu'on avait soin de tenir à l'abri de l'air et de l'humidité. Ce procédé, le plus simple et le plus utile, est le moins employé peut-être par nos cultivateurs ; mais il est encore fort usité en Italie, en Espagne et en Algérie, et certains auteurs ont cherché. à prouver que c'est au moyen d'immenses silos que Joseph conserva le blé récolté pendant les années d’abondance pour préserver l'Egypte de la famine pendant les années de disette.

Quoi qu'il en soit, un silo doit être creusé dans un

L'ÉTÉ. 307 terrain bien sec, à une certaine profondeur, afin que la température y soit à peu près égale en tout temps, comme une bonne cave. L’excavation doit être revétue intérieurement de ciment ou d’une bonne maçonnerie imperméable, être close hermétiquement, de façon à ne donner accès ni à l’air extérieur ni à l’humidité. Dans ces conditions, les grains peuvent s’v conserver indéfiniment. Les silos ne sont pas, d’ailleurs, exclusivement propres à la conservation des céréales ; ce moyen est même plus fréquemment employé chez nous pour les récoltes de carottes, navets, betteraves, pommes de terre, choux, etc.

Le grenier à grains doit être bien bâti, à murs épais, blanchis à la chaux, bien secs; il doit être planchéié ou carrelé et entretenu de manière à ne présenter ni trou ni-fissure qui puisse servir de retraite aux souris ef aux rats. Autant que possible, le bâtiment doit être éloigné des étables, écuries, mares, fumiers, dont l’odeur peut influer sur les qualités du grain. Il doit avoir de nombreuses fenêtres, surtout au nord, de façon à pouvoir aérer largement le grenier en toute saison, et les fenêtres sont garnies de volets ou d'un treillage assez serré pour empêcher l'entrée des animaux nuisibles ; les rayons du soleil, au midi, doivent être interceptés.

Pendant les quatre ou cinq premiers mois qui suivent le battage, les grains, même lorsqu'ils ont été récoltés dans de bonnes conditions, conservent toujours une certaine humidité qui pourrait y provoquer

et Re dk Là A NOR,

un mouvement de fermentation, s'ils étaient entassés en couches trop épaisses. On ne leur donne donc qu'une épaisseur de 25 à 30 centimètres ; plus tard, lorsqu'ils seront bien desséchés, on pourra porter cette épaisseur à 60 centimètres. Quelques cultivateurs, pour éviter l’échauffement qui peut menacer les grains, les font traverser d’outre en outre par des tuyaux de drainage percés de petits trous à leur eirconférence, et communiquant au dehors par leurs deux extrémités ; ils assurent ainsi une ventilation continue très favorable à la conservation du grain et en même temps contraire à la multiplication des insectes nuisibles.

Les souris, les rats, les oiseaux, ne sont pas les ennemis les plus à craindre pour nos provisions de grains ; bien plus redoutables mille fois sont ces peüts êtres, dont la taille, presque microscopique, les dérobe à nos yeux et ne nous permet souvent de constater les dégâts que lorsqu'il n’y a plus de remède. La calandre ou charançon, la teigne des blés, l'alucite, sont les plus dangereux.

Tout le monde a entendu parler du désastreux charançon ou calandre, dont les ravages sont tels que, dans certains cas, tout le grain contenu dans un grenier est perdu; c'est un petit insecte coléoptère, à enveloppe très dure, d’un brun noirâtre, pointillé, dont la tête se prolonge en une trompe cylindrique au bout de laquelle sont les mandibules. Sa longueur totale est de 2 ou 3 millimètres.

Dès que la température atteint 10 à 12 degrés, c’est-à-dire en avril, ou, au plus tard, en mai. la ca-

NE

landre pond ses œufs en grand nombre, un seul sur chaque grain, et il en sort au bout de quelques jours un très petit ver blanc, allongé, mou, à tête écailleuse, qui pénètre dans le grain, en ronge toute la substance amylacée et ne nous laisse que l'enveloppe extérieure ou le son. Chaque larve consomme la farine d’un seul grain et se métamorphose dans son intérieur ; mais cette larve, grâce à la malheureuse fécondité de la calandre, est quelquefois en si grand nombre dans un monceau de blé, que plus de la moitié

Ld2

Le mn. cle de de sd

TT

OV. MU IT à IPS TU

des grains sont attaqués, et, comme elle a bien soin de ne pas endommager l’enveloppe, ce n’est qu'en prenant une poi- Lo cn UE gnée de grains qu'on s'aperçoit à leur du blé. légèreté qu'ils sont vides.

Lorsque la larve a dévoré tout le contenu du grain, elle se transforme en nymphe et reste immobile jusqu'à ce qu'elle ait acquis les formes de l’insecte parfait. Celui-ci sort alors du grain évidé et ne tarde pas à aller pondre ses œufs sur les grains restés sains. Et l’on a calculé que, d’un seul couple de charançons, pouvaient sortir environ six mille descendants en une année.

Comme on sait que ces insectes ont besoin d’être laissés assez longtemps tranquilles pour subir leurs métemorphoses, et que l'agitation, le grand air et la

lumière les font fuir, on remue souvent le grain à la pelle. Chaque fois qu'on fait cette opération, on voit les charançons, qui ne volent pas, bien qu'ils soient pourvus d’ailes, et qui marchent même assez lentement, se disperser dans toutes les directions; c’est le moment de les écraser. Un autre moyen que j'ai vu fréquemment employé, consiste à étendre sur les tas de grains une ou plusieurs peaux de moutons, en mettant la laine en contact avec le grain. Les charançons se retirent tous dans la laine, qu’on secoue fortement tous les matins dans la basse-cour, où les volailles savent les ramasser sans en perdre un seul. Mais le meilleur procédé de tous est de soumettre les grains envahis à la vapeur du sulfure de carbone, qui tue sûrement les insectes sans altérer le grain. Tous ces moyens doivent être employés avant la ponte, c'est-à-dire en février ou mars, car ils n’ont aucune action sur les œufs.

La teigne des blés est un petit papillon nocturne, de ceux qui viennent fréquemment le soir se brûler à la chandelle. Il est d’un blanc jaunâtre, avec les aïles supérieures tachetées de noir. Il pond ses œufs sur les grains et la petite chenille quien sort ronge ces grains et les agglomère en les enveloppant de fils de sole.

L'alucite est également un petit papillon du groupe des teignes. Il est couleur de café au lait et pond ses œufs sur les grains de blé. La chenille, qui ressemble à un très pett ver blanchâtre, pénètre dans le grain,

| hill] | lil ) \| | || | nr | | | } ÿ il | (all LE | il q l A ill 1 1

à épi ns Lobdé dà LÉtditrhhd 4 ' Fi de La .

PR TR EM EAP ET TE PART VO : LÉ À | » ù : L

L'ÉTÉ. 311 en ronge toute la farine, puis s’y transforme en chrysalide, d’où sort le papillon. Et, non seulement l'alucite ronge et détruit une quantité considérable de grains, mais elle gâte et salit le reste de la récolte avec ses fils et ses excréments qui agglomèrent les grains en AE ar

La teigne du blé et sa chenille, très grossies.

Les ravages que commet ce petit insecte sont incalculables, et, vers le milieu du siècle, il a failli ruiner plusieurs de nos départements, principalement dans l'Angoumois. Le pain qui provient des blés attaqués par l’alucite est mauvais et très malsain. Il provoque | chez ceux qui en font usage un mal de gorge très dangereux.

On a pese de nb l’alucite par la chaleur ; il

suffit, en effet, d’une température de 55 degrés pour tuer la chenille et le papillon ; mais il n’est pas toujours facile de se procurer les appareils nécessaires à cette opération dans les petites fermes et l'emploi du

A. Epi de blé attaqué par la cécidomye.

B. Tige de blé rongée par la larve du cephus.

four est dangereux, car si la chaleur dépasse seulement de 10 degrés la température indispensable à la destruction des insectes, le grain se trouve altéré ; aussi préfère-t-on l’emploi des tarares et autres machines à battre, qui, secouant violemment le grain et le projetant avec force contre des corps durs, tuent infailliblement tous les insectes. On peut aussi employer contre l’alucite le sulfure de carbone ; mais son

MOMERN D x

odeur infecte en rend l'usage fort désagréable. Il est

vrai que le paysan, habitué aux parfums brutaux du

fumier et des eaux croupissantes, n’a pas les cornets olfactifs aussi susceptibles que le citadin.

Outre ces insectes, qui détruisent le grain dans les greniers, il en est d’autres qui attaquent le blé sur pied; tels sont la cécidomye, qui ronge l’épi (page 230), et le cephus pygmée, dont la larve ronge la tige à l’intérieur et l’affaiblit au point qu’elle se brise au moindre vent.

L'habitant des villes, qui mange tranquillement son pain tous les jours, se fait difficilement une idée des fatigues et des souffrances qu’endurent les malheureux cultivateurs, qui, trop souvent, après une année de durs labeurs, voient les fruits de leurs peines et de leurs travaux disparaître, dévorés dans leurs champs ou dans leurs greniers,

rat ch Ë !

Page 1