AVRIL
Réveil de la nature. — Les fleurs du printemps; les crucifères.
Voici avril, premier mois du printemps, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes les enfances, un peu pleureur parfois, comme un nouveauné qu’il est. En ce mois, tout est vert, tout est riant; la nature a des lueurs charmuntes, et, comme les fleurs, le cœur s'ouvre à l'espérance. Avril vient du latin aperire, ouvrir, parce que c’est l’époque à laquelle. la terre ouvre son sein, d’ou les plantes commencent à sortir.
Le soleil, dans sa course apparente, a franchi la ligne équinoxiale ; la durée du jour, un moment égale à celle de la nuit, augmentera à mesure que l’astre radieux va décrire au-dessus de notre horizon des arcs de plus en plus grands. Sous les feux du soleil la terre devient féconde et tout s'imprègne de vie dans la nature. Le tendre feuillage se nuance de jaune et de vert; le gazon est diapré de pâquerettes ; les reptiles engourdis se réveillent; les oiseaux, parés de leurs plus brillants atours, répètent aux échos des bois leurs joyeuses chansons; des fleurs, déjà nombreuses, entr'ouvrent leurs brillantes corolles, au-dessus des-
quelles volent en bourdonnant des insectes fraichement éclos. La vue de toutes ces merveilles, le contact de cet air frais et pur remplissent d’une douce ivresse; la poitrine se dilate plus aisément; le sang semble couler plus vite, et toute cette magie nous entraîne à nous identifier avec ce réveil de la nature.
Les bois nous offrent les prémices de la saison; sur les coteaux, ils gardent encore la livrée de l'hiver ; mais les buissons du bas-fond se sont glacés de vert tendre. L’anémone des bois y tient encore ses blanches corolles inclinées vers la terre, comme si elle craignait un retour de l'hiver; elle ose à peine développer ses feuilles découpées. Près d’elle croît le corydalis aux racines tubéreuses, aux fleurs roses étagées le long d'un épi, et la jolie pulmonaire aux feuilles tachées de noir et aux corolles d'azur. Près des primevères et auprès de moelleux tapis de mousses éclatantes croît la scille à deux feuilles, avec ses grappes épanouies d'un bleu d’outremer ; près d’elle se dresse la jacinthe des bois, sa sœur. La ficaire-renoncule ouvre ses fleurs aux pétales d’or, sur le bord des sentiers, et offre ses feuilles tendres et lisses aux amateurs de salades printanières ; mais gardez-vous de la confondre avec les vraies renoncules aux boutons d’or, dont les feuilles découpées renferment un sue âcre et corrosif.
Les gazons sont constellés de petites pâquerettes. Quelle est jolie cette modeste fleur des champs avec sa couronne blanche et rose etson cœur d’or! Comme
UT PA v Pan +.
elle dresse joyeusement sa petite tète au-dessus de sa rosette de feuilles! Elle cherche le soleil, elle aspire à la lumière; elle se pénètre de l'humidité de l’air et paraît tout heureuse de vivre.
Cà et là se détachent des groupes de houx au feuillage éternel, aux fruits écarlates, et des cerisiers sauvages étalent leurs branches qui disparaissent sous la neige des fleurs qui les couvre. Toutes ces fleurs attirent déjà de laborieux insectes sortis de leurs retraites et se livrant à leurs travaux. Des bourdons annelés de blanc, de noir et d’orangé y cherchent un miel encore rare et sans parfum, puis s’envolent en bourdonnant et s'arrêtent sur d’autres fleurs.
Dans nos climats, c’est au printemps que les grands arbres laissent épanouir les fleurs et presque toujours avant que les feuilles ne viennent les entourer d'ombrage et de fraîcheur. Les trembles à la verte écorce et les peupliers blancs laissent tomber les écailles résineuses qui abritaient leurs fleurs; les saules allongent subitement les filets de leurs étamines et leur pollen odorant attire de nombreuses tribus d'insectes qui s'agitent en bourdonnant autour de leurs épis parfumés; le sycomore balance ses grappes allongées.
Les hôtes du printemps jouissent du soleil et les
arbres à peine feuillés ne répandent pas encore leur
ombre protectrice. Plus tard les habitants des bois chercheront un abri contre les feux du jour; en ce moment le contraire a lieu, et c’est au contact d’une
vive lumière que ies espèces printanières se dévelop-
pent sur la terre. Le daphné-lauréole cache ses fleurs verdâtres sous son brillant feuillage, et le bois gentil ou mézéréon, aux flexibles rameaux, couvre ses branches de fleurs roses qui répandent au loin un doux parfum. Des tapis de pervenches restent humblement appliquées sur la terre, mêlées au lierre des forêts, parsemés de corolles d’un bleu céleste, et non loin de là, le narcisse jaune allonge ses godets orangés. Avril est le mois des crucifères; déjà partout leurs fleurs jaunes aux pétales placés en croix abondent dans les sentiers et dans les champs. Ce sont les sénevés ou petites moutardes jaunes, répandus partout, qui fleurissent de bonne heure et tard et donnent aux champs cette teinte dorée en se mêlant aux fleurs du chou, du navet, du colza. C’est la julienne blanche, la cardamine violette ou cresson des prés au goût piquant. C’est le violier qui eroît sur les vieilles murailles ; le thalictron jaune fleurissant au bout de sa quenouille de siliques longues et déliées. Voici le tabouret ou bourse à pasteur, à petites fleurs blanches auxquelles succèdent des silicules plus larges que longues, aplaties et échancrées; l’alliaire, qui altère, diton, le lait des vaches, et la roquette, qui donne du montant à la salade et aime à parer les décombres de ses petites corolles brunes bordées d’un jaune pâle. Presque toutes ces plantes ont dans la tige ou dans la feuille un peude ee goût piquant du cresson ; aucune n’est vénéneuse, elles possèdent une huile volatile qui leur communique des propriétés excitantes et anti-
bé.
scorbutiques. L’azote, substance fort rare dans la plupart des autres végétaux, existe en quantité assez notable chez les crucifères, qui lui doivent leurs propriétés nutritives. Nous trouvons en effet dans cette famille des plantes alimentaires importantes, telles que les choux, les raves, les navets, etc.; d’autres donnent à l’industrie et à l'économie domestique une huile abondante, tels sont le colza, la navette; plusieurs enfin fournissent à la médecine des remèdes excellents, parmi lesquels on peut citer la moutarde noire, le cochléaria, le vélar, le cresson.
La sève du printemps. —— La circulation chez les plantes.
Si, par un temps ealme, nous entrons dans les bois, tout autour de nous éclatent de petits pétillements : on croirait, s’il y avait de la fumée, assister à un commencement d'incendie ; c’est l'effet de la sève, qui élargit et fendillé l'écorce emprisonnant le bois. La sève, ce sang végétal, arrêté par le froid de l'hiver
dans son mouvement circulatoire, comme chez les animaux hibernants, reçoit une impulsion nouvelle par l’action vivifiante des rayons solaires qui raniment tous les êtres.
On se demande comment les anciens ont pu placer la terre au centre du monde, en considérant le rôle que joue le soleil, cette âme de la nature d’où dérivent toutes les sources de chaleur et de mouvement, C'est
lui qui produit les vents en échauffant plus que d’autres certaines parties de l'air, qui tendent alors à se déplacer ; c’est lui qui pompe l’eau des mers et des forêts et l’amasse en nuage sur la montagne, d’où elle retombe en neige qui se glace, et des glaciers s'écoule en fleuves qui distribuent partout la vie et le mouvement; c'est lui qui rend la vie au germe endormi d’où sortent l'arbre et la fleur, et qui forme dans la plante les aliments qui nous nourrissent; c’est lui qui nous échauffe et nous éclaire et qui, chaque année, ramène le printemps.
Mais pour en revenir à la sève du printemps, elle ne parait pas se réveiller en même temps chez toutes les plantes, car les unes ont déjà des feuilles quand les autres ont à peine des bourgeons; certaines espèces même ont des fleurs, alors que le chêne, le hêtre et le bouleau continuent à porter l’image de la mort : la sève qui doit les ranimer n’est pas encore sortie de son sommeil hivernal.
La plante pompe dans le sol, au moyen de ses racines, l’eau chargée des substances minérales qu’elle y a dissoutes; ce liquide s'élève par endosmose et capillarité dans les vaisseaux jusqu’au sommet de la plante; on lui donne alors le nom de séve ascendante, elle monte à travers les fibres ligneuses et, à cette époque, les végétaux que l’on taille laissent exsuder leur sève comme l’eau d'une fontaine. Qui ne connaît les pleurs de la vigne? Cette sève s'épaissit en mon- tant à mesure qu'elle délaye et dissout les matériaux
contenus dans les cellules et qui se sont épaissis pendant l'hiver. Puis, après s'être modifiée dans les feuilles au contact de l’air, et avoir acquis par cette sorte de respiration les qualités nécessaires pour nourrir et développer les tissus, elle redescend des feuilles vers les racines, son point de départ; on lui donne alors le nom de sève descendante. C’est entre l'écorce et le bois que descend cette sève élaborée. Les végétaux ont donc une circulation complète exactement comme, chez les animaux, le sang veineux mis en contact avec l'air dans les poumons se change en sang artériel. C'est ce mouvement alternatif de vaet-vient qui constitue la circulation de la sève ou du sang et ne cesse complètement qu'avec la vie de la plante ou de l'animal.
L'animal et la plante. — Le polypier.
A première vue, rien ne ressemble moins à un animal qu’une plante ; et cependant, pour le naturaliste qui envisage surtout l’organisation générale, tous deux vivent ; œuf ou graine, leur point de départ est le même; puis l’un et l’autre se nourrissent, ont une respiration, une circulation, se reproduisent et meurent; ce qui faisait dire plaisamment au philosophe Bonnet qu’il-ne voyait pas grande différence entre son chat et son rosier. Sans pousser aussi loin la complaisance, il faut reconnaitre qu'il existe une grande
analogie entre l’animal et le végétal. Certes, on ne peut pas confondre un chien avec un chou, un bœuf avec un chêne; mais si l’on examine les êtres moins élevés dans l'échelle animale, il n’en est plus de même. Les polypiers, par exemple, différent fort peu des végétaux et à ce point même que pendant des milliers d'années on a pris des polypiers pour des plantes marines. Il a fallu les études suivies et les expériences scrupuleuses des savants pour trancher la question.
En effet, qu'est-ce qu'un polypier, le corail, par exemple ? C'est un petit arbuste d’un rouge vif ayant une tige, des branches et des rameaux; seulement au lieu d'être en bois, cet arbuste est en pierre et c'est de cette pierre, dure comme du marbre, que sont faites les belles perles rouges des colliers et une foule d’autres petits objets.
La tige est revêtue d’une écorce molle criblée de trous, dans chacun desquels bourgeonne et se développe un petit animal ou polype en forme de campanule, dont les bras s’épanouissent en dehors comme les pétales de la fleur. Avec ces bras, toujours en mouvement, les polypes happent au passage les particules nutritives amenées par les eaux. On pourrait croire que chacun de ces polypes vit solitaire et renfermé dans sa cellule sans communication avec ses voisins ; mais si l'on ouvre le polypier dans sa longueur, on voit qu'il y à entre ces parties continuité organique et que le corps du polype se prolonge en un long tube qui, dans une partie de son étendue, est.
soudé à ses voisins et plonge plus ou moins profondément dans la masse commune; tandis qu'à son extrémité supé- | rieure 1l est et reste isolé.
Grâce à cette disposition, la colonie entière profite de la nourriture prise séparément par chaque individu. Les aliments élaborés
dans l’estomac de chaque po- SE lype passent > En,
danslescanaux qui le mettent en communication avec les organes digestifs des autres polypes et nourrissent ainsi la colonie entière dont chaque membre lui transmet à son tour une petite fraction de sa propre nourriture. De sorte qu'un groupe de polypes ainsi constitué ressemble à un animal qui, comme l'hydre de la Fable, aurait un seul corps et un seul estomac,
Le corail et son polype grossi.
40 à LES LOISIRS D'UN CAMPAGNARD.
surmonté d'un grand nombre de têtes. Comme on le voit, ce polypier offre l’image d'une république modèle où l'égalité et la fraternité sont exercées beaucoup plus sérieusement qu’elles ne l'ont jamais été dans n'importe quelle république ancienne ou moderne; mais il faut avouer qu’il y existe peu de liberté.
Tout polypier, tout pied de corail débute par un seul polype qui, issu d'un œuf, se fixe à une roche sous-marine pour y fonder une colonie. Une fois qu’il a pris domicile, ce polype bourgeonne à la manière de la plante et produit d’autres polypes comme un arbre étendant ses branches.
Le premier polype, le polype mère, devient alors un tronc qui par l’âge se solidifie; il se transforme en pierre sur laquelle les générations accumulées de ses enfants travaillent et se multiplient en montant pour ainsi dire sur les épaules les uns des autres.
Eh bien! les plantes ne sont, comme le corail et les autres polypiers, que des assemblages d'individus, des êtres collectifs; un saule, un cerisier, un chou ne sont, comme le corail, qu'un agrégat composé de l'individu primitif provenu de l’œuf ou de la graine et de tous les individus provenus de bourgeons qui se sont développés les uns sur les autres. Et, ce quile prouve, c'est que presque toutes les parties peuvent être à volonté séparées de l’ensemble et constituer un nouvel être. Si vous enlevez un membre ou une portion quelconque à un animal supérieur, cette partie meurt aussitôt qu’elle est détachée du tout; mais si l'on fait la
mème opération sur un polypier ou une plante, la partie détachée, placée dans des conditions favorables, donne naissance à une collection d'êtres nouveaux. C'est ainsi que s'expliquent les opérations du
bouturage,du marcottage, du greffage, familiers à tous
les jardiniers. Une plante est donc un composé de petits êtres organisés semblables, c'est une confédération d'individus tous intimement unis, s’entr'aidant les uns les autres et travaillant tous au bien de l’ensemble,
Le paradis terrestre. — L'homme et la nature. — Les plantes potagères et les arbres fruitiers.
Comme le fait judicieusement remarquer le philosophe Bacon : « Dieu commença par créer un jardin peur y placer Adam, et c’est là, en effet, un des plai-
sirs les plus purs que puisse se procurer l’homme. »
Ce devait être, en effet, un ravissant jardin que cet Éden, au milieu duquel nos premiers parents ouvrirent les yeux à la lumière. Jardin sans pareil, plantureux, toujours vert, regorgeant de fleurs et débordant de fruits qui ne se flétrissaient jamais et n'avaient à craindre ni les intempéries, ni la voracité des insectes. Tout y venait à point, sans qu'aucun jardinier eût besoin d’y arroser la terre de ses sueurs, Dieu n'ayant eu qu’à dire aux arbres et aux plantes : Croissez et produisez vos fleurs et vos fruits chacun suivant son espèce.
Malheureusement, au milieu de ce merveilleux jardin s'élevait un pommier, le seul arbre dont il fût dé-
fendu de manger le fruit, et lorsque notre mère Eve, hélas ! eut cueilli cette fatale pomme, origine de tous nos maux, combien ia scène changea! l'Éden disparut avec ses fleurs parfumées et ses fruits savoureux ; l'homme fut condamné à labourer la terre maudite, qui ne produisit plus que des chardons et des épines, et il dut manger son pain à la sueur de son front. Ce sont les propres paroles de l'Écriture, et je ne comprends réellement pas sur quoi se fondent certaines gens, qui persistent à croire que tout à été fait ici-bas pour les plaisirs et la commodité exclusive de l’homme.
Il a beau s’intituler orgueilleusement le ro2 de la création, comme s'il n'avait qu’à commander en maître à la nature, il n’en est pas moins forcé de lutter sans trêve ni repos contre elle ; c'est une guerre perpétuelle entre l’homme qui veut tout accaparer, tout changer à son profit, et la nature qui s'efforce de rétablir les choses au point de vue de l'utilité et de l'harmonie générales et ne se préoccupe pas plus de l'homme que des autres êtres sublunaires : elle ne voit que.son but et n’agit que d’après des lois générales et immuables.
La vanité humaine nous persuade aisément que tous les êtres terrestres ont été créés pour nous seuls et que nous en sommes les maîtres ; mais l'inutilité ou même la nocuité d’une foule de plantes et d'animaux s'élève contre cette prétention et la détruit. Sans doute l'homme domine les animaux par son intelligence supérieure, mais encore, combien en est-il de soumis à sa domination sur le million d'espèces que l’on con-
naît aujourd'hui? à peine une trentaine. Est-ce pour lui qu'ont été créés le tigre et le naja qui, dans l'Inde, font tous les ans des milliers de victimes ? ou le serpent fer-de-lance, de la Martinique, dont le venin tue en quelques secondes? ou le crotale et le caïman d'Amérique et mille autres bêtes dangereuses? et jusqu'au sein des villes ne sommes-nous pas attaqués par des milliers de microbes invisibles qui portent en nous des germes de mort? Non, il serait aussi absurde de prétendre que la terre fut créée pour nous, que de croire que le corps de l’homme fut formé pour nourrir la puce ou le cousin. Chaque créature de l'univers est formée pour une fin, l’homme comme les autres.
La terre est pour nous une rude marâtre, et ce que l'homme en reçoit est peu de chose en comparaison de ce qu'il l’oblige à lui donner ; féconde à contrecœur, il faut lui faire violence pour jouir de ses bienfaits. Ce n’est qu'à force de travaux et de soins que l'homme est parvenu à s'assurer la propriété de quelques espèces végétales et animales qui lui sont utiles et à les multiplier autour de lui. Il est obligé de nettoyer et de préparer le sol pour recevoir la semence ; il doit s’opposer à l'invasion des mauvaises herbes, qui affameraient les plantes qu'il protège; si ces dernières sont délicates, il doit leur ménager des abris convenables contre les atteintes du froid et les ardeurs du soleil. Pour préparer, surveiller, diriger leur développement, pour les récolter ensuite, il est obligé de passer une partie de sa vie en plein air et de braver
toutes les intempéries des saisons. Il lui faut labourer, bêcher, sarcler, arroser sans cesse, éloigner des jeunes plants les insectes dévorants. Le vrai jardinier, celui qui cultive lui-même son jardin, n'a ni paix ni trêve ; il est toujours sur la brèche. Il doit avoir une épine dorsale en fer forgé et des muscles d'acier.
Ces légumes succulents et ces fruits savoureux, qui font la gloire de nos jardins et l’ornement de nos tables, ne sont point des dons de la nature; c’est à son intelligence seule et à son industrie que l'homme les doit. Mais que d'essais infructueux, que de peines avant d'arriver à ce résultat! Ce n’est que lentement et peu à peu que l’homme a pu démèêler, parmi les nombreuses espèces végétales, celles dont les qualités et le naturel facile pouvaient se prêter à des améliorations, mais le plus grand nombre est resté rebelle malgré toutes les tentatives, et rien n'a pu les faire sortir de leur état sauvage.
Voyez ce magnifique chou aux larges feuilles frisées et cloquées, aux nervures brillantes, emboîtées les unes dans les autres, de manière à former une grosse tête serrée. Croyez-vous que ce soit la nature qui nous le donne ainsi? Nullement; cette belle plante potagère, qui faisait les délices de Caton, est un produit de l’industrie humaine. Si vous voulez connaitre le vrai chou de la nature, il faut vous transporter sur les falaises de l'Océan, exposées à tous les vents ; là vous trouverez un chou maigre, efflanqué, à haute tige à peine garnie de feuilles échevelées d’un vert cru, de
L'adiun ail
saveur âcre et d’odeur désagréable. Qu'espérer de ce sauvageon? Eh bien! parles soins patients de l'homme,
il est devenu ce magnifique chou pommé qui accompagne sibien une perdrix cuite à point. Mais que de soins il a fallu pour conserver ces améliorations graduellement conquises ; que de travail ! La nature jalouse est toujours là qui guette pour reprendre ses droits. Que le jardinier l'abandonne à luimême sans engrais, Sans arTOsage, qu'il laisse les graines germer à l'aventure
Le chou sauvage.
où le vent les aura chassées, et le chou s’empressera d'abandonner sa pomme serrée de feuilles blanches pour reprendre sa livrée de chou sauvage des falaises.
L’artichaut aux feuilles charnues, au réceptacle délicat, n’est qu'un chardon civilisé qui, abandonné à lui-même, retourne bien vite à ses épines.
Et le navet et la carotte aux racines gonflées de pulpe savoureuse ? A l’état de nature, leur racine est un maigre pivot de la grosseur d’une plume d’oie, dépourvue de chair et de matière sucrée ; il a donc fallu les obliger à amasser des provisions dans leur propre intérêt, et l’on y est parvenu en les semant assez tard pour qu'elles n’eussent pas le temps d'accomplir leur floraison et leur fructification avant l’arrivée de la mauvaise saison, qui suspend le travail de la végétation. La carotte sauvage ne vit qu’un an; mais, empèchée de se développer, elle pousse ses bourgeons pour l’année suivante — car il faut qu'elle remplisse sa mission qui est de fructifier — et elle gonfle sa racine de provisions pour sustenter ses jeunes pousses : elle est devenue bisannuelle.
Et ce poirier, dont les fleurs viennent de s’ouvrir, et qui nous donnera à l’automne ces délicieux fruits dont la chair fond dans la bouche en la parfumant, croyez-vous qu'il soit sorti ainsi de la terre? non, c'est encore un produit de l’art. Le poirier sauvage, tel que le prit l’homme et tel qu'on le trouve encore dans nos bois, est un affreux buisson hérissé de fortes épines; ses poires, toutes petites, âpres, dures et graveleuses, vous serrent la gorge et vous agacent les dents. Transplanté dans un terrain substantiel, entouré de soins, dépouillé de son bois superflu dont la sève se porte
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