‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 40 sur 51 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

La chute des feuilles. — L'été de la Saint-Martin. Utilité des plantes. — Travaux du mois.

Nous voici en novembre, ce mois qui commence par la Toussaint et le jour des Morts, triste emblème du deuil de la nature; ce mois que les Anglais nomment mots des brouillards et du spleen.

Hélas! les jours sont devenus courts, le soleil échauffe à peine la terre, un crêpe de brume se répand sur les champs privés de verdure. Les oiseaux se font rares comme les fleurs ; leur joyeux ramage n'égaye plus les bosquets, en partie dépouillés de leur parure.

Le ralentissement de la sève et la fraicheur des nuits ont, dès la fin d'octobre, donné aux feuilles des arbres ces teintes jaunes, brunes, rouges et violettes qu'admire l'artiste, mais que le cultivateur regarde comme l’avant-coureur des frimas qui vont bientôt venir engourdir la végétation. Cette nouvelle parure, de courte durée, annonce la chute des feuilles; elles tombent aux premières bises de novembre. Leur chute nous attriste autant que leur retour nous a réjouis au printemps. Les premières gelées provoquent

la débâcle, et bientôt les feuilles tombent dru comme

grêle et couvrent les sentiers des bois. Les fougères se dessèchent et se brisent, les herbes se flétrissent ; tout prend un aspect gris et désolé. À peine l’œil attristé trouve-t-il à se reposer sur le feuillage toujours vert des houx et des genêts. |

L'un des premiers arbres qui perd ses feuilles est

. le noyer; le mürier, le frêne et le marronnier viennent

ensuite. Les pommiers et les pêchers restent verts très tard ; les chênes et les jeunes hèêtres ne se débarrassent de leurs feuilles qu’au printemps, alors que les nouvelles sortent et poussent les vieilles dehors. Ces feuilles du hêtre deviennent d’un châtain foncé ; celles du chêne prennent cette nuance café au lait, devenue typique sous le nom de couleur de feuille morte.

Cependant, pour peu que la saison soit favorable, on peut jouir encore de quelques beaux jours dans la première quinzaine de novembre. Ce court répit que nous laisse l’hiver est ce qu’on appelle l'été de la Saint- Martin.

Combien souvent est belle la fin d’une de ces trop courtes journées ! Le soleil, comme s’il voulait se faire regretter davantage, met en jeu toute la magie de ses couleurs. Effieurant la cime des monts, il en dessine le relief par un filet d’un jaune pourpre qui se détache nettement du fond gris bleu de l’espace, et, en même temps, il brode de magnifiques teintes les nuages qui flottent en écharpe aux confins de l’horizon. A cet adieu du bel astre, les rares fleurs de la saison

ferment leur corolle, et le saule pleureur incline mélancoliquement ses branches, que reflètent les eaux tranquilles du lac.

Mais, hélas! combien est court ce retour momentané des beaux jours! À mesure que les heures s’écoulent, les rayons solaires deviennent de plus en plus obliques ; la température baisse par degrés et le jour cède peu à peu aux envahissements progressifs de la nuit. En même temps, l'air et l’eau concourent à

former une atmosphère brumeuse et refroidie. Tout

annonce la venue de l'hiver. Le sifflement des vents, le bruit mélancolique des feuilles tombantes, sont comme les gémissements de la nature à l’agonie.

c Déjà les aquilons Des ns des bois ont jonché les vallons.

Au reste, les feuilles séparées du végétal qui les a produites, ne restent pas inutiles sur la terre. Rien n’est perdu dans la nature, et les débris des plantes ont aussi leur usage. Ils se pourrissent au pied des arbres et-se convertissent en cet humus ou terre végétale si essentielle à la nourriture des plantes. Cette jonchée les préserve sous sa molle épaisseur, elle les met à l'abri des vents rigoureux, elle couvre toutes les graines autour desquelles s’entretiennent ainsi une humidité et une chaleur qui les aident à germer. Ce terreau est surtout d’une grande utilité dans les jardins, où l'on en étend des couches qui contribuent beaucoup à l'accroissement des arbustes. Dans certains

si, PR on |

1 de ot | ln 2

ANT Nec ATP

pays, les habitants des campagnes font de grands amas de feuilles ; ils les brülent tout l'hiver et emploient les cendres qui en proviennent à l'ameublissement des terres paresseuses.

Le sol n’est cependant pas privé de tous ses ornements, et l'on voit çà et là quelques végétaux qui semblent braver les rigueurs de l'hiver. Les pins, les sapins, les genévriers, les cèdres, les mélèzes ornent encore les bois ; l'épine blanche sauvage montre ses baies purpurines, et les fruits éclatants du houx scintillent au milieu de son feuillage qui ne se flétrit point. Le troène, le daphné, l’airelle et l’arbousier conservent leur verdure ; le lierre serpente encore autour des vétérans de la forêt, et l’humble buis montre, même au milieu de la neige, ses rameaux verts. Sur le vieux mur s'épanouissent en rosaces les feuilles charnues de la joubarbe, toujours vivace, et aux bords de la route s'élève une tige herbacée, émettant des branches rustiques qui portent à leur aisselle des fleurs d’un beau bleu céleste. C’est la chicorée sauvage, dont la fleur embellit encore les derniers jours ensoleillés de l’été de la Saint-Martin. Mais c’est le dernier tribut que nous paye l'année.

Cetteterre, naguère si belle et si féconde, devient de jour en jour triste, indigente et stérile. De longtemps nous ne reverrons les prairies émuillées de fleurs. Dépouillée de ses richesses, la terre ne montre de tous côtés qu’une surface inégale et raboteuse, un sol fangeux et de sombres couleurs. Les champs ont perdu

leurs parfums, et l’on n’y respire qu’une certaine odeur humide, qui n’a rien de gracieux.

L'importance du monde végétal est si grande, que

LA chicorée sauvage.

sa disparition momentanée nous surprend et nous afflige. 11 semble que nous éprouvions une perte irréparable, et qu'une partie de nos biens nous soit ravie.

me.

En effet, que ferait l'homme sans la plante ?

Non seulement elle réjouit notre vue, mais nous lui devons nos demeures, nos meubles, notre chauffage et la plupart de nos ustensiles ; nous lui devons tous nos aliments ; car la viande elle-même se fait avec les végétaux : le bœufetle mouton ne donnent leur chair, la vache et la chèvre leur lait, qu'après avoir brouté l'herbe; la poule n’a pu donner ses œufs qu’en échange du grain qui l’a nourrie. Les animaux supérieurs ne peuvent exister sans les plantes ; aussi celles-ci ontelles été créées avant eux. Elles ont été chargées d’assaiuir l’air qu’ils devaient respirer, et d'organiser en matières nutritives les principes de vie partout répandus, mais dont ils n'auraient pu tirer parti sans elles.

Et combien de produits variés les plantes nous fournaissent; à combien d'industries donnent-elles naïssance. Les unes, les plantes ligneuses, nous donnent leur bois, si utile pour construire nos ponts, nos navires, nos maisons et nos meubles; d’autres, les plantes textiles : chanvre, lin, ortie, phormium, etc., nous fournissent les filaments précieux de leurs tiges, de leurs feuilles, de leurs graines, qui alimentent tant d'industries diverses.

D'un autre côté, les fruits d’une foule de plantes nous fournissent l’huile que nous mangeons, que nous brûlons, ou que l’on emploie dans les arts. La plus appréciée des huiles est celle qu’on extrait de l’olive ;

puis viennent celles des noix, des amandes, des faines, -

des arachides ; puis encore celles que l’on obtient des graines du colza, de la navette, du sésame, du pavot, du chènevis.

La plupart des matières tinctoriales que nous employons sont aussi empruntées aux végétaux. Pour n’en citer que quelques-unes, ce sont: les racines de la garance et de l’orcanette, le bois de campêche, les fleurs du carthame, qui teignent en rouge; les feuilles de la gaude, les fleurs du safran, l’écorce du quercitron et le suc du guttier, qui donnent de belles couleurs jaunes ; le pastel, l’indigo, le croton, qui nous fournissent de beaux bleus ; l'orseille, qui produit un riche violet, etc.

De certaines plantes parfumées, comme la rose, le jasmin, l’oranger, l’héliotrope, la vanille, etc., on retire des essences précieuses fort recherchées pour les soins de la toilette ou les raffinements culinaires. La médecine et la pharmacie emploient avec succès les sucs d’un grand nombre de plantes pour guérir les malades ou tout au moins pour apaiser leurs souffrances. Il nous suffira de nommer l’opium et le quinquina.

Mais je m'aperçois que je ne vous ai guère parlé jusqu'ici des travaux de novembre; il est vrai qu'il y a bien peu de chose à en dire.

Dans la grande culture, pendant ce mois, on com-

- mence les labours profonds ; on procède au curage

des fossés et aux travaux de drainage. C’est le moment de fumer les prés ou les prairies artificielles,

parce que, pendant l'hiver, les pluies et les neiges dissolvent les sels contenus dans les fumiers et les font pénétrer dans le sol. C’est aussi la meilleure époque pour planter les arbres et les haies vives. Dans le verger, il faut enlever la mousse sur l'écorce des arbres, rechercher les œufs des insectes qui forment souvent des plaques ou des bracelets autour des branches, et nettoyer celles-ci des nids de chenilles qu'il faut brûler avec soin. On peut commencer à tailler les arbres à fruits à pepins, surtout les vieux, et, dès que les figuiers ont perdu leurs feuilles il faut rassembler leurs branches en faisceaux et les envelopper avec de la paille; car, plus que tout autre, ils craignent la gelée.

Il y a peu de travaux à faire dans le potager, sinon butter, nettoyer et couvrir de litière les artichauts, les céleris, les cardons, les chicorées, et établir des couches pour y planter les laitues et les asperges.

Quant au parterre, il prend la tenue d'hiver. Excepté les asters, les chrysanthèmes et les reines-marguerites, rien n’y paraît plus. Dès le mois précédent on à dû rentrer en serre, ou tout au moins en chambre, toutes les plantes vivaces qui craignent le froid. Avant les premières gelées, on coupe les tiges des dahlias et on arrache les tubercules, que l’on dépose dans une cave bien sèche; puis l’on fume les plates-bandes et l'on prépare le sol pour les semis du printemps.

La chasse au sanglier. — La pêche.

Le chasseur, à cette époque, n’a que l'embarras du choix : lapins, lièvres, chevreuils courent les bois, et dans la plaine voltigent par troupes les alouettes etles perdreaux; des grives se sont en grand nombre attardées à la cueillette des baies du sorbier et du genévrier, et l’on rencontre des convois d'émigrants, bécasses et bécassines, mais ce sont là menus gibiers, et le hardi chasseur peut se procurer de plus fortes émotions.

Par une belle matinée de novembre, le piqueur de M. de G.., chez qui je me trouvais à ce moment, vint lui annoncer la présence dans ses bois d’un gros sanglier. Ses traces et ses boutis annonçaient un mâle de cinq à six ans, c’est-à-dire dans toute sa force et par conséquent dangereux. Il reçut l’ordre de le détourner, et il fut convenu qu’on lui donnerait la chasse le lendemain matin.

Le sanglier est une bête sauvage et brutale, la plus forte et la plus dangereuse de toutes celles qui habitent nos forêts. Il établit de préférence sa demeure dans le voisinage des mares, où il aime à se vautrer; mais il est extrêmement nomade et parcourt souvent de grandes distances. C’est un voisin très incommode, fort nuisible même aux forêts, au gibier et aux champs riverains. Son régime omnivore, résultat de son système dentaire, le porte à se

UE f 4

nourrir non seulement de racines, d'herbes -et de fruits, mais encore à dévorer les lapereaux, les levrauts, les jeunes faons, les œufs et les jeunes poussins des faisans et des perdrix. Il détruit les semis, les plantations nouvelles et bouleverse les champs cultivés. Le jour, il reste habituellement couché dans son gîte ou bauge, et c’est pendant la nuit qu'il va commettre ses déprédations.

Le sanglier fait choix d’une compagne en décembre. Celle-ci, la /aie, porte quatre mois et met bas au printemps quatre à huit petits, qui prennent le nom de marcassins et conservent jusqu’à six mois une livrée ou pelage spécial formée de bandes longitudinales alternativement blanches, fauves et noires. A six mois, la livrée s’efface et fait place à un pelage de teinte uniforme et d’un gris sale; on donne alors au jeune sanglier le nom de bête rousse; à deux ans, il est dit ragot, à trois ans, tiers an, à quatre ans, quartanier. À partir de cinq ans, il devient vieux sanglier ou solitaire. Le mâle a les mâchoires armées de quatre dents saillantes et dressées vers le ciel, les deux d’en bas sont les défenses; elles sont très fortes, aiguisées et tranchantes, et l’animal s’en sert pour découdre et éventrer ses ennemis. La laie est dépourvue de défenses, mais elle mord cruellement.

Nous avions donc affaire à un solitaire de forte taille, et dès le point du jour les piqueurs assemblèrent le vautrait, c’est ainsi qu'on nomme l'équipage employé à chasser le sanglier, et il se compose ha-

SAUNA Lu:

D TNT

ÿ (ED

La chasse au sanglier.

L'AUTOMNE. 381 bituellement de quarante chiens courants. Tout étant bien disposé, nous nous rendimes au fourré où était rembuché le sanglier et le piqueur y entra, tenant le limier en laisse, pendant que les cors sonnaient.

Au bout de quelques minutes débuchait une bête énorme qui traversa la clairière à fond de train, entrainant à sa suite les quarante chiens qu'on avait découplés. Comme un ouragan qui passe, le sanglier se lança à travers bois, brisant tout sur son passage et faisant sa trouée, mais suivi de près par les chiens dont les aboïements furieux nous guidaient. Un quart d'heure à peine s'était écoulé, lorsque d’affreux hurlements mêlés aux aboiements vinrent frapper nos oreilles. Le solitaire tenait tête aux chiens.

Un temps de galop nous amena promptement sur le champ de bataille. Le sanglier avait gagné un fourré de houx et d’épines noires; là il s'était arrêté, et sachant bien qu’il n'avait pas à craindre un mouvement tournant, les yeux rouges de sang, les lèvres écumantes, le poil hérissé, il était tombé comme la foudre sur les plus rapprochés de ses assaillants, éventrant, décousant, mutilant de ses terribles défenses tout ce qui s’offrait à ses coups. Quelques-uns des chiens, et des meilleurs, étaient restés sur la place; d’autres se retiraient à l’écart, remplissant l’air de douloureux hurlements, l’un traînant un membre ensanglanté, l’autre montrant à son cou ou à son flanc une plaie béante.

Nous descendons de cheval, et, le couteau et la carabine à la main, nous nous disposons à pénétrer dans le fourré; il faut mettre fin au combat, car les moments sont chers et chaque minute compte une nouvelle victime. Nous y voilà ; nous entrevoyons la masse noire du sanglier entouré par les chiens ; c’est un vacarme effrayant d’aboiements frénétiques, de grognements de rage ét de cris de douleur. M. de G... se hâte et profitant du moment où, emporté par sa fougue, l’animal en chargeant les chiens se montre à découvert, il lui loge un lingot entre les deux yeux. La bête tombe, il était temps. Le combat avait duré vingt minutes, et il y avait cinq morts, onze blessés grièvement, sans compter les écloppés; un peu plus, et la meute y aurait passé.

Pour agir ainsi, il faut être, comme M. de G..., un tireur hors ligne et un homme de grand sang-froid, car c’est un rôle dangereux. Lorsque le sanglier est acculé à un tronc d'arbre ou à un rocher, et occupé à discuter sérieusement avec les chiens, la vue du chasseur a le don de porter sa colère au paroxysme, et, le plus souvent, la bête furieuse laisse là ses premiers adversaires et fond droit sur l’homme. C'est le moment que les veneurs habiles et de sang-froid choisissent pour servir au sanglier une once de plomb.

Que l’on chasse le sanglier à courre, à tir ou à l'affût, il faut toujours le viser au défaut de l'épaule, s’il est en travers du tireur; au poitrail ou dans l'œil, s’il vient droit sur lui. L’armure qui le recouvre par-

tout ailleurs est tellement épaisse et forte, que souvent une balle ne l’arrêterait pas.

En somme, les piqueurs et les chiens aiment peu cette chasse où il faut toujours être muni d’aiguilles et de fil pour raccommoder ceux qui sont déchirés, et c’est une folie digne du héros de la Manche, qu'un joyeux chasseur aille risquer d’éprouver le sort du bel Adonis en faisant assaut de plain-pied avec un pareil animal au fond des bois. Il est plus raisonnable, lorsqu'on veut s’en débarrasser comme animal nuisible, de le tirer à l’affût, posté en un lieu sûr.

Quant à la pêche pendant ce mois de novembre, elle est rarement heureuse; les herbes aquatiques, comme les terrestres, se fanent et se décomposent; les vents violents, les pluies et souvent même la neige agitent et enflent les eaux. Les gardons, les carpes et les vandoises se retirent en eau profonde et y restent jusqu'au printemps; les brochets, les perches, les chevaines mordent bien encore au vif, mais au milieu du jour seulement. Peut-être encore prendra-t-on quelques barbeaux avec des vers rouges ou du fromage de gruyère, mais il faut pour cela qu’il n'y ait pas de brouillard et que l’eau ne soit pas trop trouble. Les anguilles sont disparues ou cachées dans la vase. Quant aux saumons et aux truites, la fleur du panier, ils sont au temps du frai, et leur pêche est interdite.

Page 1