‹ Les Lolos ...: État actuel de la questionChapitre 5 sur 10 · LK8 L0L · texte numérisé non relu

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de les punir» même de mort, sans attendre la réponse du Vioeroy, encore moins de la Cour. Aussi sont-ils servis avec un empressement & un zèle incroyable.

«Chacun regarde comme une fortune d'être admis à servir dans le Palais. Ce nom con\ient mieux à ces Edifices, qu'à tant de Tribunaux Chinois, qu'on appelle ainsi dans quelques Relations, quoique pour la plupart ils soient mal entretenus & peu habitables. Les Lo los qui regardent la Sale où ils donnent audience, & tous les autres Appartemens, comme leur bien, ont soin de les tenir en bon état, 8c de les embellir.

«Outre les Officiers de leur Maison, & d'auti^es qui servent par quartier, ils ont des Capitaines qui commandent la Milice de tout le Pays. Une partie de cette Milice consiste en Cavalerie, l'autre est composée de Piétons, qui sont armez de flèches, de lances, & souvent de mousquets.

«Quoique les chevaux de Yun nan^ de même que ceux de Se-tchtien, soient les plus petits de la Chine, ils n'en sont pas moins estimez; car non-seulement ils sont d'une belle couleur & bien proportionnez, ibais encore ils sont forts, vifs, & assez docUes.

«n faut qu'il y ait des mines de fer Se de cuivre dans les Montagnes de leur ressort, car ce sont eux-mêmes qui fabriquent leurs armes. Les Chinois leur en portent quelquefois, 8c l'on en trouve qui ont soin de s'insinuer dans les maisons de ces Seigneurs, 8c de s'enrichir aux dépens de leurs Sujets.

«Du reste le Pays est abondant en toutes sortes de denrées, & a des mines d'or & d'argent. L'habit du Peuple Lo lo consiste en un caleçon, une veste de toile qui ne passe pas les genoux, & un chapeau de paille ou de rotin: Il aies jambes nues & ne porte que des sandales.

«Les Seigneurs portent l'habit Tartare de satin ou de damas. Les Dames au-dessus d'une longue robe qui va jusqu'aux pieds, portent un petit manteau qui ne leur pend que jusqu'à la ceinture. C'est ainsi qu'elles montent à cheval, même dans les cérémonies de mariage, ou dans les visites qu'elles rendent accompagnées de leurs Suivantes pareillement à cheval, 8c de Domestiques à pied».

Le 18 juillet 1861, le P. Fenouil adressait dn Yun-nan à iseï M. Lboréoeois, directeur au Séminaire des Missions Etrangères à Paris , la lettre snivante dans laquelle il raconte la triste expérience qu'il fit des Barbares du Ta Leang chan entre les mains desquels il était tombé pendant une de leurs excursions hors de leurs montagnes entre Yong-chan et Ta-kouan:

«Au commencement de cette année, j'ai voulu ùAre une petite excursion dans le pays des Y-Jîn^ et en cela, je me proposais un double but: celui de

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&ire avancer d'un pas la conversion de ces peuplades, et celui d'obtenir la délivrance de plusieurs chrétiens emmenés captifs les années précédentes.

Dans tous les cas, je comptais être de retour avant trois semaines. Malheureusement pour moi, j'avais tiré mes plans et fait tous mes calculs sans consulter les Mân-Taé. La saison dans laquelle ces brigands ont coutume d'exercer leurs ravages étant déjà fort avancée, nous espérions en être quittes pour cette fois; mais comme vous allez voir, nous tûmes bien trompés dans notre attente. Ces Mân^Tsé, nouveaux pour vous, et les Y-Jtn que vous connaissez déjà, ne font qu'un seul et même peuple: ils se traitent de frères, et le sont en effet. Toute la différence qui est entre eux consiste en ce que les Y-J(n vivent soumis au gouvernement chinois, lui paient les impôts et reçoivent ses mandarins, tout en conservant une autorité entière sur les hommes de leurs tribus. Les Màn- Tsé^ au contraire, n'ont jamais pu être domptés; trop faibles pour résister aux forces de l'empire, ils ont mieux aimé abandonner leur pays que de subir un joug étranger, et se sont retirés sur les montagnes qu'on appelle Leàng^Chân (montagnes froides). Le Leàng-^Chân qui forme un assez vaste plateau sur des hauteurs inaccessibles, se trouve enclavé entre les provinces du Se-Tchoûan^ du Yun-Nân et du Kouy-Tcheou.

Le 2 Janvier, au moment où je quittai mon district, je n'avais encore aucune nouvelle de l'invasion des Mân-Tsé; mais sur la route, et avant la fin de cette première journée, on annonça leur irruption au nombre de trois mille. Ce n'était qu'une vague rumeur, et je n'y ajoutai point foi; d'ailleurs les barbares n'étant encore signalés que dans le lointain, nous avions tout le temps de nous mettre en sûreté. Le mandarin de la petite ville où je passai la première nuit, n'avait point, contre l'usage, reçu d'avis officiel ; ce qui me confirma dans mon erreur et me donna le courage d'avancer. Le second jour fut assez tranquille, mais le troisième fat désastreux. Il était midi environ; encore quelques kilomètres de marche, et nous étions hors de danger, en dépassant la route par où l'ennemi devait venir. Cependant d'une montagne voisine des gens se mirent à pousser des clameurs; c'était sans doute un cri d'alarme; mais comme la distance était grande, il fut impossible de savoir ce qu'ils voulaient nous dire. De mon côté, j'étais assez irrésolu ; les trois hommes qui m'accompagnaient n'étaient pas, non plus, d'une audace à tout braver. Après quelques instants de silence, où chacun attendait qu'un autre donnât un bon conseil, celui qui portait mon petit bagage se prit à dire: Une fais en route^ il faut avoir le courage de marclier^ sans quoi Von n^arriverait jamais. Là-dessus il partit, et nous de le suivre. Un peu plus loin, nous fîmes la rencontre d'un individu qui nous rassura de son mieux, ajoutant que tous les bruits qu'on faisait courir sur l'arrivée des Mân-Tsé étaient faux. Le misérable, il était Mân-Tsé lui-même et espion des brigands, comme je l'appris le soir même.

Ces paroles nous avaient rendu la confiance; nous avions même honte d'avoir hésité un instant, quand je vis courir sur nous trois de ces bandits bien

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armés; ils sortaient d'une forêt de sapins, et venaient nous couper le retour. Aussitôt je donnai Talarme et criai de toutes mes forces un grand sauve-quipeut! Hélas! il était trop tard. Celui de nous qui marchait le premier put se cacher dans un fourré de broussailles, et fut assez heureux pour n'être pas découvert. Nous n'étions plus que trois à fuir: deux de nos ennemis s*an*ètèrent pour piller mon paquet qu'on leur jeta en pâture; un seul se mit à notre poursuite, mais les hurlements de la bande entière qui approchait nous étaient la pensée et le pouvoir de nous défendre. Mon domestique le premier attrapé, reçut six coups de lance et fut laissé pour mort sur la place, après avoir été dépouillé de tous ses habits. Cependant je me sauvais de toutes mes forces avec le seul homme qui me restait; déjà un espoir de salut commençait à renaître, quand nous aperçûmes une nouvelle troupe qai nous attendait au passage. Comme ils arrivaient sur nous prêts à nous percer de leurs lances, je leur criai que nous nous rendions. Jetant aussitôt leurs armes, les Mdn-TVé s'élancèrent sur moi au nombre de huit ou dix; ils m'enlevèrent littéralement de terre; l'un tirait les souliers, les bas, l'autre la tunique, la chemise, etc., tous travaillaient en même temps; aussi la besogne fut bientôt &ite. Pendant cette opération, J'étais tout étourdi, d'autant plus que je ne savais pas comment cela finirait. Il me souvient que je répétais sans cesse une invocation à Jésus et à Marie.

Tous mes vêtements furent mis en morceaux, chacun en eut sa part; après quoi ces gens se remirent en route et moi avec eux. Depuis ce moment je n'ai plus eu aucune nouvelle du chrétien arrêté avec moi. Arrivés des premiers dans la plaine, nous fîmes une petite halte pour manger une partie du butin: des porcs, des poules, des canards, etc. Ici, chacun pour soi; ceux qui avaient pris quelque chose eurent part au festin, tandis que leurs compagnons, moins heureux, les regardaient faire. Pour moi, accroupi auprès d'un vieux mur, je t&chaûi de donner au vent le moins de prise possible. Aussitôt qu'un de ces hommes s'approchait de moi, je lui disais d'un ton respectueux: Ta tào pan, lén tê hèn .... «Maître, il fait grand froid ; prêtez moi un habit, si peu qu'il vaiUe, je vous le rendrai». Plusieurs se mettaient à rire, les plus honnêtes ne répondaient rien, quelques-uns me demandaient si je voulais des coups de trique pour me réchauffer le dos; enfin, l'un d'eux, plus compatissant que les autres, me donna un tout petit manteau qui, bien que trop court, ne laissa pas de m'être d'une fort grande utilité. Daigne le Seigneur récompenser cet acte de bien&isance!

Cependant les bandits avaient à peine dévoré les quelques porcs qu'ils avaient tués, que toute la bande se trouva réunie; elle était composée de douze à quinze cents hommes environ. Comme la nuit approchait, chacun dut chercher un gîte: plusieurs s'établirent en pleine campagne, tandis que les autres allèrent se loger dans les habitations qu'à leur approche les Chinois avaient abandonnées. La troupe dont je foisais partie se retira dans une assez vaste maison qui nous mit à l'abri de la pluie, de la neige et du vent. Ce fut bien

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heureux pour moi; car, dans Tétat où j'étais, comment, en plein air, résister à la rigueur de la saison ? Notre installation se fit sans beaucoup de cérémonie ; pour moi, je dus attendre en dehors de la porte que chacun fut placé. La chasse ce jour-là avait été assez bonne; aussi le soir y eut-il gala au camp, toutefois sans grands frais de cuisine. En effet, rien de plus simple, de plus expéditif que la manière dont ces peuples préparent leurs aliments. Ayant avant tout allumé un grand feu avec les meubles de notre hôte, des bancs, des tables, des lits, etc., on jeta dans le brasier quatre ou cinq porcs, gros ou petits; puis avec des bâtons on les tourna et retourna deux ou trois fois, et, bien que le poil ne fût pas encore à moitié grillé, les botes furent censées cuites. Le maître cuisinier fit alors son office, et chacun, selon son rang, vint prendre sa portion. Jamais je n*ai pu comprendre comment ces rudes gosiers pouvaient si facilement avaler les soies de ces animaux. Manger de la viande crue n'est pas chose extraordinaire pour des gens de cette condition; mais ne pas en arracher le crin, me parut une nouveauté. En guise de dessert, on amena un bœuf qui fut préparé de la même manière: le poil, le cuir, tout y passa. Bien que je n'eusse encore rien pris ce jour-là, la pensée de réclamer une part quelconque du festin ne m'était pas venue; j'avais même peur qu'on me donnât quelque chose; car il faut savoir qu'on est obligà de manger tout ce que ces gens-là présentent, sous peine d'encourir leur indignation. Ceux qui font les dégoûtés, outre les coups qu'ils reçoivent, doivent encore avaler des saletés que sur-le-champ on ajoute à leur ration. Je me croyais sauvé, quand celui-là même qui m'avait prêté un manteau m'apporta environ une livre de viande, toute rouge et encore tiède de la chaleur naturelle de l'animal. Combien je fus embarrassé! surtout en voyant mon homme observer comment j'allais me tirer d'affaire. Ma condition était déjà assez malheureuse, sans en augmenter les misères en trahissant mes répugnances. Je pris bravement mon parti et mordis là-dedans jusqu'à quatre bouchées, qui firent bien des tours dans la bouche avant de passer à l'estomac. M 'étant ensuite aperçu que mon homme avait porté ailleurs son attention, j'en profitai pour cacher le morceau que j'avais dans les mains, et faute de mieux, je le plaçai entre mes pieds. Peu après, le même individu revint à moi, s'informant si j'avais mangé le tout: «Vous m'en aviez donné beaucoup trop; lui répondis-je, j'achèverai demain». Là-dessus ce brave garçon ramassa la viande que je lui avais montrée du doigt, et, quoique déjà froide, il la mangea fort bien; ce qui me fit croire qu'il s'en était privé pour me la donner. Aussi, depuis ce moment, nous fuîmes bons amis, et sans nul doute il contribua beaucoup dans Ja suite à me faire rendre" la liberté.

Après le souper, je fus mis à la chaîne; mais contre l'usage reçu, on ne me lia ni les pieds ni les mains, ce qui me permit de pi*endre quelque repos La première moitié du jour suivant fut pénible à passer. Mon ami et bienfidteur était allé au pillage dans les environs. Outre qu'il n'y eût ni déjeuner ni dîner pour moi, j'eus assez à souffrir, et on ne me permit guère d'approcher du feu.

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Celai-d me tirait par les cheveux, celui-là me donnait un soufiQet, un coup de pipe, un coup de pied; d'autres s'amusaient à lû'arracher la barbe, Tun tirait les poils blancs, Tautre les noirs; un troisième, trouvant cette opération trop longue, apportait une bûche embrasée et me rôtissait le menton sans miséricorde. Plus d'une fois je vis de bien près le couteau et la lance; mais il se trouva toujours une main secourable pour détourner le coup, un cœur plus sensible pour demander ma grâce. Enfin l'on m'envoya tourner la meule : ce fut la fin de mes grandes disgràceb et presque un commencement de bien-être. A peine j'étais à l'ouvrage, que tous les chefs sortirent pour me voir travailler; les uns admiitûent la blancheur de ma peau, les autres se moquaient de mon peu d'habileté à la besogne. J'avais à peine moulu quelques poignées de mais, qu'ils me crièrent tous ensemble : «Assez, Assez ! viens te chauffer». Ce fut bien à propos, car tout mon corps était raide de froid: je marchais lentement et avec la plus grande difficulté, en sorte qu'il était aisé de voir qu'il me serait impossible -de supporter longtemps un pareil genre de vie. Aussi les Mân-Tse m'offrirent-ils la liberté moyennant mille onces d'argent pour ma rançon. Un peu plus tard, ils réduisirent leurs prétentions à cinquante onces d'argent, seize cents livres de sel et vingt pièces de toile. — «C'est fort bien, leur dis-je à mon tour, vous ne demandez pas trop; mais où prendre ici de l'argent? où trouver des toiles? à qui emprunter du sel pour vous en donner? Vous avez pris tout ce que j'avais avec moi: que voulez vous que je vous offre quand je n'ai plus rien?» Mes raisons étaient si claires et si justes, même aux yeux de ces brigands, qu'il ne fut plus question de mon rachat. — «Sais tu bien qui nous sommes? me dit alors un des chefs. Cette question me parut embarrassante, car j'ignorais où l'on en voulait venir, et je m'en tirai quelque peu en gascon. D^ailleurs personne ne se méprit sur le sens de mes paroles, car mon homme syouta aussitôt: «C'est bien, c'est bien! aujourd'hui tu as peur. Nous savons que vous autres Chinois nous appelez voleurs et brigands: c'est vousmême qui êtes les spoliateurs. Toutes ces contrées ont appartenu à nos pères; ils en avaient toujours été les maîtres et paisibles possesseurs, quand les Chinois vinrent les en chasser injustement. Nous étions alors les plus faibles, il fallut céder; notre pays ne fut ni vendu ni donné, nous venons en percevoir la rente. D'ailleurs retirez'tvous sur vos terres, et vous verrez que nous n'irons pas vous y poursuivi*e. Au moins, lui répliquai-je, quand vous avez ùÀt des prisonniers, il ne faudrait pas mettre à mort les malades et ceux qui ûe peuvent pas marcher. — En ce cas, dit mon homme, quel est celui qui voudrait nous suivre? Us se diraient tous malades, et nous ne pourrions emmener personne avec nous». Ce qu'il y a de plus fâcheux pour le gouvernement chinois, c'est que ces gens disent vrai. Il est constant que les premiers rois de la dynastie actuellement régnante s'emparèrent du Yûn-Nan par la violente expulsion des indigènes. Il resterait à examiner si ceux-ci, par leurs brigandages, n'avaient pas donné lieu à une l'épression sévère.

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Pendant les quarante-huit heures environ que j'ai été au milieu des Mân- Tsét j*ai fait une remarque qui m'a singulièrement étonné. Jusqu'alors j'avais regardé ce peuple comme extrêmement corrompu: c'est la réputation que les Chinois leur ont faite. Je puis cependant attester que, sauf quelques paroles plutôt grossières que lascives, je n'ai rien vu en eux, sous le rapport des mœurs, dont même un chrétien eut à rougir. A la vérité, ceci ne prouve pas que ces handits, rentrés dans leurs montagnes, mènent totgours une conduite aussi régulière; mais ils montrent an moins qu'ils en sont capables quand ils le veulent bien, même au milieu d'une invasion qui fiivorise tous les abus de la force.

J'avais ainsi passé l'après-midi du 5 Janvier; et comme mes maîtres m'avaient témoigné quelque bienveillance, j'espérais être un peu mieux traité à l'avenir. Mon illusion fut de courte durée. Un de mes compagnons d'esclavage, saisissant le moment où nous étions moins observés, me dit à l'oreille: «Les affaires sont mauvaises, on a résolu de te tuer ce soir après le souper, ou demain avant le départ». Je remerciai cet homme par un signe de tête, car il n'était pas sûr pour nous de causer trop longtemps. Ne voyant donc plus aucun moyen d'échapper à la mort, je songeai à m'y préparer de mon mieux. Deux heures se passèrent de la sorte; il était déjà nuit, plusieurs avaient fini de souper, d'autres mangeaient encore. Je crus bien ma dernière heure sonnée, surtout quand on vint me i*eprendre le mauvais petit manteau que j'avais sur les épaulas. Dans cette extrémité, mon bon ange qui, sans nul doute, veillait sur moi, m'inspira de &ire ce qu'on appelle ici le hieôu'iaing, ou recours en grâce. Voici comment je m'acquittai de cette cérémonie. Notre bande était partagée en cinq groupes, autant qu'il y avait d'appartements dans la maison; j'allai à chaque groupe, et, dans l'attitude d'un suppliant, je me résignai à dire à chaque fois: Je fais appel à la générosité de votre cœur. Ce moyen me réussit au-delà même de mes espérances. Les Mân-Tsé^ flattés de me voir à genoux devant eux, me promirent la vie sauve et, de plus, la liberté que je n'aurais jamais osé demander. U est en effet inouï que jamais ils aient relâché un captif; il faut marcher ou mourir. Parfois il arrive qu'au moment de la capture ils laissent aller quelques-uns de ceux qu'ils ont dépouillés, par exemple, une vieille femme, un homme estropié, mais une fois entré dans leur camp, on n'en sort plus. C'est là une règle non-seulement générale, mais sans exception aucune. Béni soit le nom du Seigneur qui a bien voulu adoucir pour moi la férocité de ces hommes! La mort ne m'effrayait pas beaucoup; mais la pensée que mes parents, mes confrères en Chine et mes amis d'Europe resteraient dans une cruelle incertitude sur mon sort, m'était excessivement pénible.

Je commençais à respirer, à jouir de la vie rendue et presque de la liberté promise, quand celui qui avait toujours semblé s'intéresser à moi me prit à part et me dit: «Parmi nous il y a plusieurs hommes sans conscience: malgré leur solennelle promesse, ils pourraient bien, demain en partant, te donner quelques coups de couteau ; le mieux est de t'en aller dès ce soir. — Où veux-tn

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qae j'aille? lui répondis-je: la montagne est pleine de vos gens; je ne connais

point les routes, la nuit est obscure, je suis sans habits, sans souliers

Supposé même que je sois assez heureux pour vaincre tous les obstacles, il fiiudra toujours mourir de faim et de froid. Brave jeune homme, âiis-moi la grâce tout entière, laisse-moi passer le reste de la nuit sous ce toit, et demain je partirai de très-grand maUnif, Tout fut inutile, il âdlut décamper. J'avoue que je n'ai pas encore pu deviner la raison pour laquelle on voulait me chasser à cette heure-là: évidemment il y avait un autre motif que celui de me soustraire au danger. J'avais à peine Eût dix pas, que reconnaissant l'impossibilité absolue d'aller plus loin, je rentrai en disant: Me tuera qui voudra; mourir dehors ou mourir dedans^ c^est tout un.

Ces bandits, d'ailleurs peu accessibles à la compassion, ne purent s'empêcher de dire que j'étais bien à plaindre et m'assignèrent un coin de la maison pour dormir. Par un petit bonheur, je trouvai là quelques poignées de paille de riz, que j'étendis sur mon corps, pour y conserver le plus de chaleur possible. Vous ne sauriez croire combien cette nuit fut froide et longue. Le lendemain, personne ne songea à me faire du mal. Quand la place fut un peu débarrassée, on me laissa librement approcher du feu. Assis à terre, je voyais avec plaisir avancer le moment du départ; et pendant que je l'attendais avec impatience, un plaisant de la troupe voulut amuser ses camarades à mes dépens. Pour cela, il remplit un vase d'eau froide; et vint par derrière le verser sur mon dos. Cette courtoisie fit beaucoup rire tout le monde, moi seul excepté. Le malheureux coquin allait me gratifier d'une nouvelle douche, mais je ne lui en donnai pas le temps; ayant gagné la porte au plus vite, la peur me fit retrouver encore quelques forces dans mes jambes, surtout quand je les vis tous se mettre à ma poursuite et me jeter des pierres. A la vérité, je compris bientôt qu'ils voulaient seulement accélérer ma fuite, sans intention de m'atteindre; cependant, pour plus de sûreté, je sautai dans un champ de riz, comptant bien qu'ils n'auraient aucune envie de patauger après moi dans ce bourbier. A dessein je me laissai tomber tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, feignant de ne pouvoir me tenir sur mes pieds, tant je craignais d'être sérieusement rappelé au poste. Enfin j'allai me cacher derrière un tertre; et quand les Mân-Tsé ne me virent plus, ils partirent, laissant de grands feux allumés dans la maison où nous avions passé la nuit.

Assis et presque couché dans la boue, je n'osai remuer de longtemps. Quand je n'entendis aucun bruit, je me hasardai à regarder du coin de l'oeil, sans trop lever la tête, puis je mis enfin le nez à l'air, et j'aperçus les derniers Mân-Tsé^ qui parvenus au sommet de la montagne, disparaissaient de l'autre côté. Après m'être bien assuré que j'étais véritablement libre et qu'il ne restait plus un seul de mes ennemis, je revins à la maison, où je pus au moins me réchauffer à mon aise. Cependant il n'était pas prudent pour moi de faire en 6e lieu une halte trop longue. Le mattre du logis ne pouvait tarder à sortir

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de la caverne où il s'était réfugié avec sa famille; il était à craindre que, dans un premier moment de surprise et sans me connaître, il ne me fit payer bien cher les dégâts que les voleurs avaient faits à son habitation. Au plus vite donc je me fis une large ceinture et un petit manteau de paille; ayant par hasard rencontré sous la main une espèce de panier qui ne ressemblait pas mal à un chapeau, je le remplis de paille, m'en coiffai de mon mieux et me mis joyeusement en route, songeant beaucoup plus aux dangers que j'avais courus qu'aux difiScultés présentes.

Le soir j'arrivai dans un petit village dont les habitants n'étaient encore rentrés chez eux qu'en paiiie. J'eus bi«a de la peine à trouver un gîte; personne ne voulait me loger, parce que j'étais sans argent. U me souvient que j'allais d'une porte à l'autre, disant les plus belles choses et sur le ton le plus lamentable possible, sans pouvoir rien obtenir. Quelques-uns, tout en me laissant dans la rue, m'exhortaient à avoir bonne patience, ajoutant que les temps étaient mauvais, que d'ailleurs je n'étais pas le seul malheureux, et autres vérités de cette nature: ceux-là étaient les plus honnêtes. D'autres me déclaraient sans plus de façon que j'étais un voleur, et que leur maison n'était pas faite pour des gens de mon espèce. Je vis le moment où j'allais être obligé, non pas de dormir, mais bien de mourir dans les rues de ce village si peu hospitalier. Mes supplications étaient épuisées aussi bien que mon courage, quand je m'entendis appeler: Lad tchè eûl! laô tchè eûll tchè ly lây: Petit vieux, petit vieux, viens ici! C'était un de ceux qui m'avaient déjà repoussé. Ce brave homme me donna à souper, et fit ce soir-là un acte de charité qui paraîtra incroyable à ceux qui connaissent les payons; jugez en plutôt vousmême. U n'y avait dans toute la maison qu'une seule couverture, les autres étaient cachées dans la montagne par crainte des voleurs: eh bieni cette unique couverture, que mon hôte avait gardée pour son usage, il me la prêta pour la nuit, et cela sans que je l'eusse demandée; tandis que lui-même coucha tout habillé sur un banc, à côté de son petit feu qu'il ralluma plus d'une fois sans pouvoir se réchaufier. J'ai la ferme confiance que le Seigneur, dans sa miséricorde, donnera la foi à ce païen qui en fait déjà les oeuvres, et je recommande instamment à vos bonnes prières sa conversion et celle de toute sa famille.

Le lendemain 7 janvier, je ne savais trop que devenir, quand la divine Providence m'envoya un de mes chrétiens, qui fut fort étonné de me trouver là: comme moi il fuyait devant les Mân-Taé, mais, plus heureux, il n'avait pas été pris. Aussitôt il se dépouilla en ma faveur d'une partie de ses vêtements; et parce que je n'étais guère en état de continuer ma route, je l'envoyai en prévenir M. Baiiod, mon confrère, qui résidait dans une chrétienté voisine. Ce pauvre néophyte n'eut point de chance cette fois: deux heures après m'avoir quitté, il tomba dans une bande de Mân-Tsé, et devint leur prisonnier de guerre. Ce ne fut que six jours plus tard qu'il parvint, pendant la nuit, à se soustraire à sa dure captivité. Peu après le départ de ce chrétien, arriva dans

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la maison où j'étais nn receveur d'impôts; il était à cheval et avait quatre hommes à sa suite. Ce païen, que j'avais connu autrefois, se montra très obligeant et voulut absolument m'emmener avec lui; il m'offrit son cheval et une partie de ses effets. Bien qu'une longue robe, dont j'étais déjà pourvu, fut trop légère pour la saison, je n'acceptai pourtant qu'une ceinture et des souliers de paille. Déjà nous avions marché une bonne partie de la journée, lorsque au sortir d'une forêt de bambous, comme nous allions nous reposer un instant dans une auberge qui bordait la route, nous aperçûmes du seuil de la porte, deux hommes étendus à terre et baignés dans leur sang! Us se débattaient encore dans les transes de la mort. Les Mân-Taé venaient de passer, ils étaient entrés dans le bois que nous quittions, mais par un autre chemin. Je puis vous assurer, sans crainte de mentir, qu'il n'en fallait pas autant pour nous mettra des ailes aux pieds. Fort heureusement pour nous qu'il se trouvait, non loin de là, quelque chose comme des fortifications, où un grand nombre de personnes s'étaient retranchées, résolues, comme elles le disaient de se défendre jusqu'à la mort. Les pauvres gens étaient bien mal armés; car, avec quelques lances plus qu'à demi rouillées, ils ne possédaient qu'un petit fusil et n'avaient pas même une seule charge de poudre. Voici, à mon avis, ce qui sauva ce camp. Plusieurs fois des bandes considérables de brigands passèrent à côté, sans jamais oser donner l'assaut à la place, qui certainement eût été emportée du premier coup. Les barbares voyant les murs mal construits, peu solides, faciles à escalader, ne supposèrent pas que tant de Chinois se fussent enfermés dans une telle souricière sans avoir de bonnes munitions. Plus ils voyaient l'extérieur en mauvais état, plus ils soupçonnaient Tintérieur bien fourni et préparé à une résistance vigoureuse. Durant les deux jours que je restai dans ce retranchement, souvent j'aurais voulu être ailleurs. Enfin, après quarante-huit heures d'une attente mortelle, les chrétiens de M. Bariod i) vinrent à ma rencontre, chargés de tout ce qui m'était nécessaire. C'était le 9 Janvier, qui avec le 4 du même mois, jour de ma capture, fera époque dans mes souvenirs» s).

Malgré la longueur de cette lettre, j'ai cru deyoir la reproduire, imitant en cela Texemple de Baber qui fait suivre sa traduction de cette remarque: «On peut affirmer comme presque certain que cette lettre est le seul morceau de littérature européenno qui fasse une mention authentique des Lolos du Leang chan> '). Hâtons-nous de dire que les soùffirances endurées par le P. Fjsnouil ne l'ont pas

1) nu Bariod, diocdse de St. Claade, parti pour le Tan-nan 29 avril 1852; quitta les Miieioni étrangèrei en 1872.

2) JmnUet de la Tropagtttion de la Foi, XXXIV, 1862, pp. 819—888. 8) Tra9eU. p. 124.

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empêché d*atteindre à un âge avancé; il est mort à Yun-nan fou le 10 janvier 1907 ^). On remarquera que c'est par ce que le missionnaire était pris pour un Chinois qu'il fut si mal traité par les Lolos. Rapprocher de Topinion de Baber celle de GoLquHOUir rapportée plus loin (Page 659).

kiÂton 1861 ^^ Capitaine Thomas W. Blàkistok lors de son mémorable voyage sur le Haut-Yangtseu en 1861 décrit pour la première fois de visu un Lolo qu'il aperçoit à P'ing chan; il l'appelle d'ailleurs Miao''tseu:

«Nous trouvâmes un grand nombre de Chinois réunis ensemble, et au milieu d'eux se tenait un homme grand et de teint foncé, vêtu d'un long hahit gris-foncé, sa tète enveloppée dans une étoffe de coton bleu, formant une espèce de corne au sommet de son front. Ils nous firent place, et laissèrent un passage lihre jusqu'à cet individu paraissant singulier. Il nous adressa immédiatement la parole dans quelque langue au delà de notre compréhension, et U parât, ainsi que les spectateurs, très étonné que nous ne le compiissions point. Toutefois nous lui rendîmes son salut, lui disant que nous étions charmés de le rencontrer, et par signes nous lui fîmes comprendre que nous étions étonnés qu'il fut plus grand et plus large de toute manière que les autres gens, et nous l'invitâmes à bord de la jonque, où, après que Mr. Sghereschewsky ') eut découvert par les Chinois qui il était, nous lui donnâmes un verre d'eau-de-vie; et il nous fit signe qull reviendrait et nous ferait visite avec quelques autres. Dans la journée il revint, avec deux autres hommes de la même race et un métis Chinois, en toilette propre de fête; et comme ce dernier parlait les deux langues, Mr. Schereschewsky put soutenir une conversation. Je puis mentionner ici que la langue du Se-tch'ouan est presque la même que ce qu'on appelle le pur dialecte mandarin; et comme c'était le dialecte que Mr. Schereschewsky avait étudié à Chang-haï, de préférence aux dialectes de Canton, du Fou-kien, de Nan-king ou autres, il trouve que plus il s'éloignait de la côte, plus il se sentait familier avec la langue.

«Ces «Miao-tseu» sont dans leur apparence des gens très différents des Chinois. En premier lieu, leurs traits sont très éloignés du type Céleste à l'oeil

1) Jean Jogqoh Fenouil, né à Radelle (Lot) 18 nov. 1821, entra le 7 aoAt 1844, aa séminaire des Missions étrangères de Paris et fat ordonné prêtre le 29 mai 1847 ; il s'c°^* barqaa le 16 sept. 1847 à destination da Yan-nan; il fat nommé évôqae de Ténédos et vicaire apostolique le 29 juillet 1881. Cf. Toung Pao, Mars 1907, p. 128.

2) Missionnaire protestant, juif converti; cf. Toung Pao, Dec. 1906, p. 706.

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