‹ Les Lolos. Histoire. Religion. Mœurs. Langue. ÉcritureChapitre 10 sur 32 · ET 6«. TÉNÈBRES ET RÉDEMPTION · texte numérisé non relu

ET 6«. TÉNÈBRES ET RÉDEMPTION

Je ne suis pas bien sûr si l'époque des ténèbres doit suivre celle du déluge. Ce qui me porte à le croire, c'est que le culte du Rédempteur dont il va être questioi/ est encore le culte le plus 'solennel et, pour ainsi dire, Tunique culte des Lolos. Si chaque tribu a ses superstitions, le culte de Midje est universel ; on le dirait d'hier; c'est pourquoi je le place à la fin de toutes les époques.

Voici le texte traduit vers par vers :

« Pendant sept ans lé ciel ne s'illumine pas ;

(1) Chez les Ashi le père a neuf nœuds et la mère en a huit.

la nuit, les étoiles ne scintillent pas;

le soleil n'éclaire pas;

la lune ne brille pas;

les montagnes ne blanchissent pas;

pierres et rochers ne se distinguent pas;

toute céréale pouss«î en herbe;

sur les cornes de bœufs on allume des torches;

sur la charrue on allume une torche;

tout le peuple se rassemble

pour s'entendre sur ce qu'il faut faire.;

il faut interroger l'esprit,

lui ofYrir pour encens l'herbe aka.

lé, Sa, Za, en tout trois personnes,

se mettent en route;

ils montent au ciel;

de la main ils touchent le firmament;

ils arrivent devant Kedze,

ils sont dans le ciel de Kedze.

«Qu'y a-t-il en bas?

— lé, Sa, Za répondent :

«Pendant sept ans le ciel ne s^illumine pas...»

(Etc. etc. comme au commencement.)

Kedze leur répond qu'ils sont punis pour avoir oublié son «envoyé». Midje va descendre, les protégera et leur apprendra la vraie manière de vivre.

La tradition rapporte que Midje est une famille composée d'un homme du nom de PoUj et d'une femme du nom de No. Ils eurent douze enfants qui devinrent les patriarches, les instituteur» et les sauveurs des hommes. Les Lolos honorent ou adorent plus spécialement deux de ces patriarches, le grand et le petit.

Midje (1) est une pierre informe, petite, et placée sur un lieu haut au milieu d'un bois sacré appelé Midjedu, En temps ordinaire, ce bois n'est pas interdit, mais il est défendu d'y couper des branches.

On adore, on invoque Kedze, mais on ne sacrifie qu'à Midje; c'est lui le protecteur-né de toute vie, de toute agriculture et de tout bien-être.

Les cérémonies du culte n'ont lieu qu'une fois par an. Elles sont fixées au mois du rat (llème lune) et elles commencent le jour du cheval ou du rat, selon que l'un ou l'autre de ces jours arrive tout d'abord au commencement du susdit mois. Quelques jours avant la fête, on se prépare activement à moudre la farine,

(1) Midje est composé de mi «teîTe» et dje «sacrifier».

TRADITIONS RELIGIEUSES. Il

à laver les habits, à couper le bois nécessaire pendant les jours consacrés ; car alors tout travail est interdit.

Anciennement le repos durait sept jours ; il est tombé à trois, puis à im. Seuls les sacrificateurs sont encore obligés au repos de sept jours. Les sacrificateurs sont au nombre de trois, nommés PimOj Pouséj Dlatou, Chaque année ils sont tirés au sort parmi les familles pures. Pour cela on prend douze coquillages appelés jema-hlou (1). On les enferme dans deux bols renversés l'un sur l'autre; puis les sacrificateurs de Tannée dernière vont dans chaque famille tirer au sort en remuant les coquillages et en les jetant sur la table. Si les coquillages font tête, c.-à-d. présentent la bosse en Tair, le père de famille est reconnu l'un des nouveaux sacrificateurs. Si un seul coquillage fait pile, c.-à-d. présente son plat en Tair, on passe à une autre famille. Si le sort n'en désigne aucune, les anciens sacrificateurs sont renouvelés dans leur charge.

On appelle famille pure celle qui dans Tannée n'a eu à déplorer aucune mort, soit d'homme soit d'animal.

Au jour fixé, les trois sacrificateurs, Pimo, Pousé, Dlatou, suivis des hommes purs, se rendent au bois saci'é vers Theure de midi. Pendant que Pimo prie et que Pousé surveille les abords du bois où personne n'a le droit d'entrer, Dlatou égorge Tanimal ou les animaux, ordinairement une brebis et une chèvre ; il asperge la pierre de sang chaud, et divise la chair en autant de parts qu'il y a de familles pures.

Ensuite, tout les monde se prosterne en disant: «Kedze okomiteu, Jesamo okomiteu;» c'est-à-dire «Kedze, nous vous saluons; Jesamo, nous vous saluons!»

Jesamo est peut-être le nom même de Midje; en tout cas, c'est un de ses noms; il signifie «Vénérable Jesa». Ce qu'il y a de singulier c'est que, dans le dialecte de la tribu voisine, celle des Ashi, ce mot se prononce IsoumOj «Vénérable Isou»; depuis qu'ils sont chrétiens, ils nous affirment que Isou et lesou (Jésus) c'est le même. Pour moi je crois encore que ce n'est qu'une ressemblance fortuite.

Après cet acte d'adoration, tout le monde se retire, emportant sa part d'ofîrande, et le Pimo répand du riz (ou autres céréales)

(1) Jema-hlou signifie proprement «coquillage blanc», d'où «monnaie» depuis que les sapèques ont remplacé les coquillages. Hlou peut signifier non seulement «blanc», mais aussi, substantivement, «argent». Peu importe ici cependant. Car d'autre part djetla «sapèque» et «coquillage» dans mon dialecte de la plaine, c'est jema dans la montagne," et imo chez les Xo, à deux jours d'ici. Hlou est donc ici adjectif. J'avais quelque temps, mais à tort, adopté l'interprétation un peu forcée de «cuivre-argent». Je pourrais citer d'autres déconvenues et de longues erreurs dans mes analyses quotidiennes et dans l'audition même de mon dialecte. Celle-ci du moins avertirait, à plus forte raison, les voyageurs et lecteurs de voyages.

et de l'eau lustrale en route. Les jours suivants les trois sacrificateurs parcourent le pays en jetant de l'eau lustrale. On m'affirme que dans certaines tribus la chèvre, au lieu d'être tuée, est chassée dans les bois, comme un bouc émissaire.

Tel est le fond et la forme de la religion chez les Lolos.

De ce fond est né un certain nombre de superstitions qui ont toutes pour but de conjurer les esprits, soit pour éviter un mal, soit pour demander un bien.

J'ai traduit le mot Pimo par sorcier. Il serait plus juste de le traduire par prêtre^ si je ne craignais de profaner ce nom. Le Pimo préside à la naissance, au mariage, à la mort et dans quelques autres circonstances; c'est, pour ainsi dire, le dépositaire du pouvoir divin et de la science humaine. Il est fort honoré et son emploi est lucratif; du reste, c'est un bon agriculteur qui ne fonctionne que par intermittences.

Le vrai sorcier s'appelle Dipa. Il est haï et redouté. Il cache son art et sa puissance; car, s'il est seulement soupçonné, on le chasse comme un être malfaisant. On croit que le Dipa a le pouvoir de l'envoûtement; c'est le sorcier du moyen-âge.

Le Dipa a une ennemie, la chema ou sorcière du bon esprit. C'est elle qui est chargée de découvrir l'auteur, esprit ou homme, du malheur qui vous arrive. Chaque chema a son génie particulier — zeza — dont elle invoque le secours. Pour cela elle possède une espèce de tambour de basque, formé d'une peau de mouton étendue sur un cercle de fer mêlé d'argent et ornementé de grelots. Elle le frappe avec une baguette en appelant l'esprit et en dansant; puis elle lui pose des questions qui tendent à faire découvrir l'auteur du mal.

Ces sorcières sont de bonnes femmes, plutôt douces que sévères. Certains faits me feraient croire qu'elles ont réellement un génie à leur service; mais d'autres aussi me permettent de dire que la supercherie est encore leur grand moyen d'action. J'arrête là l'étude un peu longue de la Religion chez les Lolos. Comme les coutumes de ce peuple primitif sont encore inconnues, j'ai cru que je pouvais m'étendre un peu sans crainte d'égarer l'attention des lecteurs.

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