DÉLUGE
Les traditions précédentes sont plus ou moins bien connues du peuple; on y parle de Dieu et de son action, du diable et de ses méfaits, toutes choses terribles que le profane n'aime pas à connaître.
Mais la tradition du déluge est dans toutes les bouches; elle fait partie chez les Gni des cérémonies du mariage; elle est comme le second commencement du monde, image du commencement de chaque famille.
Voici d'abord le texte littéral :
Dalaje tse, époque du tumulte des eaux.
«La famille de nos vénérables ancêtres se composait de quatre personnes, frères et sœur (trois frères, une sœur).
Un jour ayant labouré la terre, ils reviennent le lendemain pour labourer et trouvent les sillons remis en leur place, tous comme s'ils n'avaient rien fait; ils reviennent un troisième jour pour labourer et ils retrouvent encore les sillons remis en leur place, tout comme s'ils n'avaient rieri fait; chaque nuit, à minuit le vieillard Gnigna, un bâton d'argent (ou blanc) à la main, remettait les sillons en leur place; le grand frère veut le battre, le second frère veut l'enchaîner, le trosième frère veut l'interroger : ^
«Pourquoi as-tu agi ainsi?- — Vous autres, trois frères, il est inutile de labourer; l'époque du déluge est arrivée; l'eau va se répandre en désordre du ciel à la terre et de la terre au ciel; les hommes seront entièrement submergés. -— Nous quatre qu'allons-nous faire?»
Le grand frère s'assit dans un coffre de fer (et il fut submergé). Le second frère s'assit dans un coffre de cuivre (et il fut submergé).
TRADITIONS RELIGIEUSES. 9
Le plus jeune et sa sœur s'assirent dans un coffre de bois. Le veillard leur dit :
«Prenez avec vous un œuf; tant que le petit poussin ne chantera pas, n'ouvrez pas la porte du coffre ; dès que le petit poussin chantera, ouvrez la porte du coffre.»
Ils se trouvèrent enlacés dans les branches d'un chêne qui croissait à mi-hauteur d'un rocher du mont Mouto. Ils ne pouvaient ni descendre ni monter. Du haut du rocher descendait une branche de keleu (espèce d'orchidée) : «Je vais te prendre par la tête pour monter sur le rocher; une fois monté, moi qui n'ai jamais vénéré d'ancêtre, je te prendrai pour mon ancêtre et te vénérerai.» Tel est le commencement de cette nouvelle époque.
Ce keleu n'est pas encore oublié puisqu'il forme précisément, chez les Lolos, le culte des ancêtres. Chez les Chinois, l'ancêtre, que l'on adore ou vénère jusqu'à la troisième génération [kongsan-tai) est représenté par une tablette en bois ou en papier placée dans un angle de l'autel de famille ; un père de famille vientil à mourir, l'ancêtre le plus élevé est brûlé, et le mort prend sa place. Chez les Lolos on ne vénère que deux générations; mais au lieu de se servir de bois ou de papier on se sert de cette orchidée nommée keleu, dont on fait un petit bonhomme recouvert de quelques haillons, et on le place, non sur un autel, mais entre le toit de chaume et le mur. Ce culte a cela de tout spécial que, tandis que chez les Chinois on ne vénère que le père, comme le seul représentant de la famille, chez les Lolos on vénère la mère aussi bien que le père et même à un degré au-dessus.
Cette orchidée est formée de nœuds ; pour le père on prend une longueur de sept nœuds et pour la mère une longueur de neuf nœuds (1). De même le deuil de la mère est porté plus longtemps que celui du père.