LITTÉRATURE ET POESIE
Mon père en mariant sa fille Obtint une jarre de vin Dont je ne goûterai pas ; Toujours ta fille est triste.
Ma mère en mariant sa fille Obtint un panier de riz Dont je ne mangerai pas; Toujours ta fille sera triste.
Mon frère en mariant sa sœur Obtint un bœuf Dont je n'userai pas; Toujours ta fille sera triste.
Eux se couchent, et moi je veille^ Semblable à un voleur; Eux se lèvent, je ne me lève pas.
Semblable à un pestiféré.
Chaque jour je cueille des légumes.
Trois paquets par jour.
En trois jours neuf paquets :
Leurs paroles sont encore dures.
Mère, ta fille est triste; Triste, je vais au bois.
Qu'y a-t-il au bois?
La cigale chante au bois.-
Mère, ta fille est triste; Triste, je vais aux champs.
Aux champs il y a l'herbe; L'herbe a Therbe pour compagne.
Mère, ta fiUle est triste.
Ta fille est sans amie :
Toujours pensant, Son cœur est triste.
La simplicité de ces complaintes n'a de rivale que la simplicité de la musique, qui n'est qu'une modulation, un sanglot, un pleur, un soupir. Toujours le même pleur, toujours le même soupir, que j'ai essayé de noter ainsi :
fr?i iji
É - ma, neu cha Mère, fille triste
la li la;
ifi' 'I f r g f .1
se gni ta tche - ra la li la; é - ma, trois jours partie mère
tcho kou
ja
la
la; ê-ma, ga leu leu
re - viens
mère, pense beaucoup.
Le Lolo ne chante pas seulement ses peines, il chante encore son pays; non seulement celui qu'il habite, mais encore celui qu'il a perdu. Ce chant appelé mifèkè, chant de la division des terres, est très long et forme à lui seul une petite géographie. Il se chante surtout en voyage, quand le cœur retourne au pays; et il produit sur les indigènes ce que, dit-on, le ranz des vaches produisait sur les Suisses.
Le sens de ces couplets n'est pas toujours bien clair, du moins actuellement; ils sont dûs sans doute à des circonstances fortuites que Ton a oubliées. Je ne cite que trois couplets sur trois villes, Dèpeu, Loudla, Leudi, que les Chinois ont plus tard appelées : Gni-leang bien, Tchen-kiang fou, Lou-lan-tcheou.
DÈPEU.
Dla bou tou ma neu, Dla ne tu sa hiè :
Dèpeu hiè leu ma.
LoUDLA.
Kepeu tchema tleu, Noupeu tche tlè ga Tche tleu ga Loudla.
Gni-leang-hien.
L'abeille est dans son alvéole.
Elle en sort avec bruit :
C'est le bruit de Gni-leang-hien.
Tchen-kiang-fou.
Le soleil t'illumine en face, Tourne-toi, il t'illumine encore.
En tombant sur Tchen-kiang-fou.
littérature et poésie. 23
Leudi. Lou-lan-tcheou.
Amè vé ma eu ; La jeune fille n'appelle pas le porc;
Vé eu, neu kousa : Elle l'appelle, sa voix est douce:
Leudi gègè peu. Le mont Gègè de Lou-lan-tcheou.
Telles sont dans l'ensemble la langue, la littérature et la poésie de la race lolo. On dirait que tout est resté à l'état primitif, non pas sauvage comme chez les peuples tombés, mais enfant comme le jour où nos premiers pères se divisaient sur les monts de Pamir ou d'ailleurs.
Comme l'étude de l'écriture lolo est assez complexe, je la renvoie à la fin de ce livre, pour parler immédiatement des mœurs et coutumes.