MOEURS ET COUTUMES DES LQLOS
OS et les mucent (mettent) en petites arches; puis les metent en grans montaignes et hautes et les metent en grans cavernes et les pendent en tel manière que beste ne homme n'y puet toucher. La monnaie que il despendent est de pourcellainne en tel manière comme je vous ai dit.»
Pour distinguer les tribus entre elles, il ne faut pas non plus se fier aux costumes (une même tribu peut s'habiller de différentes manières) ; ni au langage, car un même dialecte peut appartenir à plusieurs tribus. Il n'y a en réalité qu'une manière de reconnaître à quel clan appartiennent ces habitants aux costumes et aux dialectes si variés : c'est de savoir s'ils se marient entre eux.
Sans doute, il y a des exceptions à cette règle, il ne peut en être autrement; mais le principe reste vrai et lui seul suflit pour expliquer bien des choses. En somme, une tribu n'est pas autre chose qu'une nation en petit et une famille en grand.
J'arrive maintenant à la tribu gni. Elle est située à Test du Yun-nan et à trois jours de la capitale ; ses limites sont : au nord la tribu ho, à l'est la tribu hodabè, au sud la tribu as/iiV, à l'ouest la tribu sagni. Au point de vue chinois, elle se trouve en partie dans le département de Lou-leang-tcheou et en partie dans celui de LoU'lan-iclieou, Il existe encore une colonie de Gni entre Koang^si'tcheou et Koang-lan^fou, que je n'ai pas visitée.
Le Gni est de grandeur moyenne, un peu plus haut que le Chinois; les épaules sont carrées, la tête ovale, les cheveux noirs ou châtains, le front haut, les yeux sur la même ligne, un peu enfoncés, le nez petit, la poitrine bien développée. Quand le Gni marche, il penche le buste en avant; ses pas sont arqués et un peu lourds.
La femme est élancée, ses traits sont fins et réguliers, «moult belles gens, mais brunes», comme dit le Vénitien; sa démarche est droite et régulière, tout Tensenible dénote la joie d'être au monde sans s'occuper du monde. Jeune fille, elle court et s'amuse comme une enfant de France; après avoir de bon matin apporté son fagot de bois, elle prend le bâton pour conduire les bêtes aux champs; ou bien elle reste dans le village pour s'occuper du petit bambin. Jeune femme, ells s'occupe tout d'abord des travaux de la maison qui lui sont toujours dévolus, ou bien elle se rend dans ses terres pour certains travaux qu'elle partage avec l'homme : piquer le riz, le sarcler, rentrer la moisson ; laissant à l'homme seul les gros travaux, comme piocher et labourer. Vieille femme, elle ne sort presque plus, s'occupe du ménage, des enfants, des bêtes, des épargnes, et parfois de la pipe.
Le Gni voyage beaucoup, mais dans sa tribu; faut-il sortir de là, il se presse, il court, il ne vit plus, il chante ses complaintes, il soupire après sa montagne et ne respire qu'en la revoyant. Il rend très volontiers service pour vous plaire; mais il n'est pas un serviteur. Trouver un domestique est, sans contre-
XM) LES LULOS.
dit, une de mes plus grandes difficultés; pour la tourner, j'ai été obligé d'inviter toute une famille qui vit chez moi comme chez elle, fait son travail et le mien. Du reste, dans toute circonstance, je suis sûr de trouver des hommes de bonne volonté. Chez les Gni le salaire pour ainsi dire n'existe pas. Quand on a un travail à faire, on avertit les voisins qui arrivent chacun avec un bol et une paire de bâtonnets, et on les régale de n'importe quoi, de riz, sarrasin ou maïs, de piments, d'herbes sauvages et de vin.
On mange par terre les mets étendus sur une natte ou une peau, ou sur l'herbe; ^on s'accroupit tout autour, et Ton comr mence. Le Gni se couche tard, très tard, et se lève matin; il chante avec vérité :
Le matin me trouve à la montagne Et le soir m'y trouve encore.
Le jeune homme passe sa soirée à bavarder avec ceux de son âge, à jouer de la mandoline ou" de la. flûtç, à lutter ou à danser; les jeunes filles et les femmes ne dansent jamais.
Les jeunes filles se rassemblent pour travailler selon la saison, décortiquer et moudre le maïs ou le sarrazin, filer le chanvre ou Tamadouette (ho-tsao-pou) confectionner leurs habits, etc. Ne font-ils ou ne font-elles que cela?
Je vais contre un préjugé enraciné qui veut que les Lolos soient corrompus; je le sais, mais huit années de mission chez les Chinois et autant chez les indigènes me donnent le droit de formuler un jugement sûr en dépit de toute contradiction. Je ne crois pas qu'en dehors de la religion chrétienne on puisse trouver un peuple dont les mœurs ne soient au moins très légères. Les lois n'y font rien sinon de cacher le mal et donner le change aux hommes superficiels. Extérieurement le Chinois est très sévère et retenu ; mirage d'illusion ! son cœur est d'autant plus corrompu que la loi lui fait un rempart trompeur.
Le Gni n'a en fait de lois coercitives que celles dictées par la nature, et une nature obscurcie par des siècles d'erreurs. Ses mœurs sont légères, très légères même, du moins dans sa jeunesse; mais en légèreté elles ne dépassent pas ce que j'appellerais l'honnêteté païenne; et pour dire toute ma pensée, il y a en cela autant de passion que d'enfantillage. Ce qui trompe les voyageurs, c'eTst qu'en fait d'indigènes ils ne voient que ceux qui fréquentent les Chinois. Je permets à n'importe qui, excepté aux Chinois, de jeter à ceux-là la première pierre.
Le Gni est né timide, mais non craintif; il fuit l'étranger comme s'il lui apportait la peste. Si vous êtes bon, il devient sympathique, cordial, expansif même; sa bonne et candide nature s'ouvre à vous comme la tendre feuille s'ouvre au soleil; et plus vous entrez dans son intimité, plus vous découvrez en lui les
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douces qualités qui font de rhomme, même païen, une esquisse du Dieu de bonté et d'amour. Le Gni n'est pas orgueilleux; je lui reproche au contraire un manque d'audace et une humilité qui va parfois jusqu'à une apparente couardise. Il n'a pas peur, mais il n'ose pas. Il est devant un Chinois comme un chien devant un tigre; ce n'est pas l'homme, mais sa perfidie qu'il redoute. Les replis tortueux d'un esprit rusé lui sont inconnus; son intelligence est toute droite, une terre vierge où là semence divine germe lentement, mais à plaisir. Le défaut le plus grave du Gni est précisément d'être un grand enfant qui vous suit, mais qui ne vous précédera jamais. Il lui manque cette tête qui fait les nations et les chefs, mais entre sans^-tête et sans-cœur, je ne délibère pas et je choisis le sans-tête.
Une dernière particularité du caractère gni, c'est l'esprit de liberté; soyez ce que vous voulez, ange, homme ou diable, on vous laissera tranquille pourvu que vous ne gêniez pas les autres. On sait ce qu'en pays chinois une famille qui veut se convertir a de persécutions à subir. Chez les Gni, non seulement on ne vous dit rien, mais il n'est jamais venu à ma connaissance que quelqu'un se soit permis de calomnier notre religion. Du reste, les conversions isolées sont assez rares; c'est par villages qu'on vient se convertir, après que tous les anciens se sont entendus. Ainsi actuellement dans les deux tribus gni et ashi, que j'ai évangélisées, je compte quinze villages qui reconnaissent Notre Seigneur : ce qui fait à peu près 430 familles, soit 2200 personnes. Les familles éparses n'arrivent pas au cinquième de ce nombre.
Je prends ici une moyenne de cinq personnes par famille ; mais la moyenne de six est certainement plus près de la vérité.