PREFACE. VII
du règne; mais nous croyons que pour résoudre une des questions les plus importantes de cette époque, c'est-à-dire celle des finances, il faut premièrement étudier l'action de ces Lombards, trop négligés jusqu'ici ('). Ce sont eux, en effet, qui détiennent presque exclusivement, pendant de longues années, l'administration des finances : ne sont-ils pas monnaiers, maîtres généraux des monnaies, receveurs des dimes et des impôts sur la frappe, à Paris et souvent en province ? Ne sont-ils pas , aux foires colossales de Nîmes et de Champagne, chargés de percevoir les impôts — qui montent à des millions ! — frappés sur leurs compatriotes? Un Betin Cassinel (Betino Cassinellï) n'apparaît-il pas — voir notre chapitre IX — à certains moments, par la multiplicité et l'étendue de ses pouvoirs, sous l'aspect d'une sorte de ministre des finances (2) ?
(i) M. Ad. Vuitry, dans ses belles Etudes sur le régime financier de ht France avant 17S9, Paris, 1878, in-8°, n'a consacré que quatre pages aux Lombards (t. I, p. 103-107) et que cinq autres pages aux mesures fiscales dont ils furent l'objet (p. 484-489).
Nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer ici le regret que le savant écrivain leur ait accordé une si petite place; les Lombards méritaient mieux; leur rôle est plus considérable que celui des Juifs. Il faut attendre l'époque des Fugger, — que rien ne nous autorise à faire remonter au Barthélémy Fuger, bourgeois de Lyon, en 1243, ni au Duran Fuer, de Lyon, marchand fréquentant les foires de Champagne, en juin 1229, comme le fait M. Francisque Michel (Rôles gascons), — pour trouver des particuliers s'élevant seuls et parvenant à d'aussi hautes situations par leur propre initiative. Il n'en est pas de même, à ce point de vue, de Jacques Cœur, qui est pendant longtemps un personnage officiel, et qui occupe dès l'origine un emploi officiel, celui de monnaier.
(2) D'après les extraits des livres de comptes, bien incomplets, que nous publions, page 175 et sq., l'addition de la somme passée entre les mains de Betin Cassinel, du 23 mars 1298 au mois de décembre 1300, se décompose ainsi : 1298 = 348,308 1. 3 s.; 1299 = 255,782 I. 3 s. 3 d. ; 1300 = 53,652 1. 5 s. et donne le total de 657,722 1. Il S. 3 d.
Il nous semble presque impossible de donner une idée, même ap/proxima-
Vm PREFACE.
On pense bien que de si hautes situations, ou si l'on veut, de tels empiétements n'ont pas été sans soulever chez les hommes de ce temps et chez les historiens du nôtre, des protestations et des hostilités violentes. Les Lombards, d'ailleurs, n'ont pas manqué d'abuser de leur influence : on en verra, de reste, la preuve dans les documents qui suivent. (Voir p. 36 : Ordonnance de 1323.} Mais il faut être juste, même avec des étrangers indiscrets et envahissants; il ne faut nier ni les ser-
tive, du capital énorme représenté par cet argent en espèces, actuellement. Malgré les théories, plus ou moins ingénieuses des auteurs qui ont essayé d'établir des tableaux comparatifs de la valeur des monnaies aux différentes époques, nous continuons à regarder la solution de la question comme très hypothétique. C'est un problème, pour ainsi dire insoluble, par la seule raison que les données n'en sont pas posées d'une façon suffisamment exacte. Si, en effet, on réfléchit à la rareté de plus en plus grande alors du numéraire, qui, s'immobilisant dans les ornements (trésors) des églises, s' enfouissant peut-être, comme on l'a dit, dans les cachettes des Juifs, ou s'écoulant vers cet Orient où l'on retrouverait encore aujourd'hui, au dire des explorateurs modernes, des pièces de monnaie de ces temps reculés; si on réfléchit à cette rareté, qui arrêtait l'essor du crédit, entravait les échanges et paralysait l'industrie et le commerce, si on songe en outre à la quantité d'or et d'argent fournie par la découverte du Nouveau Monde qui fît plus que décupler, en un siècle, la quantité du numéraire en circulation; enfin, et ceci s'adresse aux partisans de la théorie' du grain de blé, si on songe que depuis les nouveaux procédés de mouture de la fin du xvine siècle, la même quantité de froment produit un rendement de pain trois fois supérieur, comment veut-on établir une proportionnalité quelconque avec des données aussi élastiques :
Que si, malgré ces observations générales, nous étions obligé de formuler un avis, nous croyons qu'en soutenant que la somme maniée par Betin Cassinel s'élevait non pas à des centaines de mille francs, mais à des millions — cinquante millions pour le moins, valeur relative aujourd'hui, — nous serions fort près de la vérité.
Après cette affirmation , étonnante au premier abord, mais que nous pourrions, jusqu'à un certain point, appuyer sur des preuves concluantes, — entre autres le nombre des talemeliers à Paris de 1296 à 1500, inclusivement. — saurait-on, sans injustice, méconnaître le rôle des Lombards dans notre histoire? I. 'impôt de [6,000 1. t. payé par eux, en 1-9), représente un chiffre d'affaires de 3,840,000 1. 1.