‹ Les lorettes vengéesChapitre 3 sur 8 · ALPHONSE LEBÈGUE, IMPR IMEUR- EDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEBÈGUE, IMPR IMEUR- EDITEUR

Rue (les .liinliiis tridiilie, \.

Eiiln'o par la rue ?iolrp-I)aiiic-3in-N(;i,';cs, co

Blondinette (suite).

C'élail le vinglième jour de liaison de Maurice el Uo Fanny.

Maurice qui s'élail levé, le malin, avec un grand mal de lêle, se senlit pris, vers midi, d'un accablemenlsi profond, si général, qu'il en perdit presque connaissance...

Quand il revinl à lui, il se trouva couché. Devant lui était un médecin, une malo du jeune homme dans lu main; au pied du lit se tenait Fanny, dont les regard; inquiets s'allacliaient sur le docteur.

IBS I-OULTTES VLNGÉES, T. 2. 1

— Tiens! dil iMiiuricc, qu'y a-!-il donc?... je suis donc malade? — Chul! chul! reparlil le médecin, un vieux médecin que Fanny avait élé chercher, au hasard, dans la maison en face.

Oui, nous sommes malade, nous avons un peu de fièvre, mon cher monsieur...

D'après ce que m"a expliqué mademoiselle, cet élul proviendrait d'un excès de travail.. .

Le docteur sourit légèrement en prononçant ces mots.

Fanny rougit.

— Quoi qu'il en soit, il vous faut du repos... beaucoup de repos.

Voici une ordonnance que je viens de rédiger.

Mademoiselle aura le soin de vous faire prendre celle tisane par moments réglés, comme je le prescris.

Surtou!, elle s'opposera à ce que vous parliez beaucoup.

N est-ce pas, mademoiselle, que vous empêcherez

monsieur de causer?

Fanny inclina la lête.

— Demain, je reviendrai, continua le docteur,

Et avant quatre ou cinq jours, j'espère, monsieur, vous pourrez reprendre vos pinceaux et vos crayons...

Eu me promettant, néanmoins, de peur d'une rechute, de ne plus... travailler avec autant de persistance.

L'homme n'est pas de fer, que diable, monsieur!...

el il ne faut pas abuser de ses f.iciillés, même à bonne intention.

Ceci dil d'un ton où perçait un peu de malice tempérée par de la bonbomie, le vieux médecin s'éloigna.

— Qu'est-ce qu'il nous cbante avec son travail, celui-lu!... fil Maurice en attirant à lui Fanny; c'est donc toi, Blondinette, qui lui as dil que je travaillais trop? — Dame! repartit Fanny en rougissant de nouveau, il fallait bien lui dire quelque chose! Quand il est arrivé et qu'il ta vu évanoui et tout brùhinl... el moi qui pleurais à tes côtés... il s'est écrié tout de suite en me menaçant du doigt... oh! sans colère, du reste... il a l'air bien bon, ce monsieur, au contraire : « Ali! mademoiselle, mademoiselle!... des larmes ne signillent rien mainlenani... c'est quand ce beau garçon-là voulait trop souvent vous prouver qu'il vous ainiail qu"il fallait pleurer!... »

— Vieille bêle, murmura Maurice, de quoi se mélel-il! mais ce qu'il dit n'a pas le sens conmiun...

Tu le mettras à la porte demain quand il reviendra, entends-tu, Blondinette?

Fanny lioclia la tète.

— Non! monsieur, non, répliqua-l-elle gaiement, je ne le mettrai pas à la porte du tout... d'abord, parce qu'il s'est aperçu que ses paroles me faisaient de la peine, il s'est empressé de me demander pardon... bien gentiment... bien gentiment!. .. en me disant ;

— « A mon âge, mon enfant, on a le droit de donner des conseils, mais ou sait mieux encore pratiquer i'indiili^-ence... »

Ensuile, parce qu'il m'a assuré aussilôl, comme il te l'a dit à toi-nicme tout à l'heure, que ton indisposition ne durerait pas!

Maurice sourit à la jeune Olle.

— Tu es bonne aussi, toi, Blondinette, lui dit-il, embrasse-moi.

Fanny eflleura vivement de ses lèvres les lèvres de son amont.

— Voilà! fit-elle, et maintenant... tu sais la recommandation du docteur, Maurice? Ne parlons plus... et reposons-nous- — Le docteur m'ennuie... ~ C'est possible; moi, il me plaît. Allons! restez tranquille, mousieur, et dormez.... je vais faire votre tisane... quand elle sera prèle, je vous réveillerai pour vous en donner une tasse. — Alors, lu ne t'en iras pas sans me dire adieu. — M'en aller?... et pourquoi m'en irais-je? — Mais ton théâtre, ce soir? — On joue une pièce nouvelle où je n'ai pas à faire. Je ne bougerai pas d'ici. — Ah! tant mieux!

Maurice sourll encore à sa maîtresse; puis il ferma les yeux...

Et il s'endormit...

On s'endort si doucement tous la garde de quelqu'un qui nous aime.

Pendant trois jours, Maurice ne quitta pas le lit.

Il n'allait pas plus mal, et la fièvre avait disparu, mais il se sentait toujours faible et brisé.

Avouons pour lui qu'il avait à la fois trop travaillé el trop aimé depuis quinze jours. L'amour el le travail marchent rarement de pair sans se gêner mutuellement, ou tout au moins sans faire payer cher son plaisir à celui qui tient à les héberger chez lui tous les deux à la fois.

Fanny ne s'éloigna pas une minute de son amant.

Le jour, elle brodait à ses côtés et elle chantait des chansons tout en l'obligeant à boire, heure par heure, sa tasse de tisane.

Mais Maurice délestait la tisane.

La nuit, elle reposait sur un lit de sangle que le concierge lui avait prêté et qu'elle dressait, chaque soir, dans la chambre du malade.

El au moindre mouvement, au moindre soupir de l'artiste, elle était debout, près de lui, lui demandant : « Souffres-lu? as-lu besoin de quelque chose? » r'arrangeanl ses oreillers et sa couverture... rafraîchissant ses mains cl son front sous ses baisers.

Le quatrième jour, Maurice était tout à fait bien.

Le docteur lui avait permis de se lever une heure et de prendre un bouillon.

Il était quatre heures du soir. Maurice, assis sur son grand fauteuil de cuir, dans son atelier, examinait ses bois abandonnés depuis quatre jours, tandis que le con-

ciergOjSOUsIa surveillance de Fanny, faisait sa clianibru à coucher.

Un coup do sonncllc rclenlil à la porlc du iogenienl do l'artiste.

— Si c'est un étranger, fil Maurice à Fanny qui allait ouvrir, je ne veux pas recevoir, enlends-lu? Demande le nom.

Fanny revint.

C'est un monsieur qui se nomme Fabien de Crosne, dit-elle.

— Fabien ! répéta Maurice avec joie ; Fabien! Fais entrer! fais entrer!

Fabien parut, Fanny se retira discrètement.

— Hein! qu'est-ce que c'est? s'écria Fabien à l'aspect de l'artiste, pâle et changé, lu es donc malade! — C'està-dire que j3 l'ai été... oh! une simple indisposition... mais c'esl fini. — El lu n'as pas pu me le faire savoir?...

Et depuis plus de vingt jours je n'entends pas parler de loi.

— Oh! il n'y a que quatre jours que je suis au lit... et lu !e vois, je me lève déjà....

D'ailleurs, pourquoi m'as-lu laissé loi-même si longtemps sans me donner de tes nouvelles?

Fabien s'inclina.

— C'esl juste, reparlit-il, si lu es coupable, je le suis aussi!

Nous n'avons donc pas de reproches à nous adresser niulucllement.

Mais, dis-moi, à présent que je suis là, as-lu besoin de quelque chose?

— Merci, repril Maurice. — Bien vrai! J'ain)e à croire (jiie lu ne te gênerais pas avec moi! — El lu ne le trompes pas... mais j'ai loul ce qu'il me faut.

Fabien sourit.

— Tout... répéta-l-il; c'est beaucoup... Après cela, c'est vrai! quand on est amoureux... et qu'on a près de soi ce qu'on aime... ne possède-t-on pas plus qu'un roi!

Ah çà! que m'a appris Spindler, Maurice? Spindier que je viens de rencontrer tout à l'heure... et qui ne le savait pas malade non plus, lui, mais dont les propos ont été, je l'avoue, la première cause de cette visite.

Tu es amoureux... réellement amoureux...

Et c'est sans doute celle petite blonde qui m'a ouvert la porte qui est l'heureux objet de la passion?

Maurice ne répondit point. Près de Fabien^ comme près de Spindler, il hésitait à entamer le chapitre des confidences... chapitre d'autant plus scabreuxqu'il fallait ou mentir ou rougir en le déroulant.

Cependant aussi Maurice aurait bien envie de parler à quelqu'un de Fanny...

De Fanny, qui s'était montrée si charmante, si bonne, si dévouée pour lui depuis quatre jours!...

A qui fera-t-on l'éloge d'une maîtresse, si ce n'esl à un ami?

Et puis Fabien, en questionnant à ce moment Maurice

sur ses amours, n'avait pas cet air railleur qui, à ce propos, avait tant déplu ù Maurice ciiez Spindler.

— Voyons, reprit Fabien, lu as peur de m'avoucr que ton cœur est pris, mon pauvre Maurice... et pris par quelque petit ange déchu, à ce que je présume... Tu as tort... je confesse bien, pour ma part, que, depuis une semaine entière, je ne songe qu"à certaine femme mariée... que le hasard a jetée sur ma route... et que je n'abandonnerai pas tout de suite, je le crois fort, à la tournure que prennent les choses, si j'ai jamais le bonheur de la posséder.

Nous n'en sommes plus tous deux à nous défier mutuellement de devenir amoureux...

En niant des joies que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre.

Parle donc sans crainte. Aujourd'hui c'est à loi de m'apprendre qui tu aimes et de qui lu es aimé...

Demain peut-être, je viendrai à mon tour le conter mes aventures.

— Eh bien, soit! fit Maurice, aussi bien, toi qui es plus versé que moi dans ces sortes de relations, quand je t'aurai dit ce qu'est Fanny et ce qu'elle a fait pour moi, si tu trouves qu'il y ail lieu de me donner des conseils... tu m'en donneras... et je les accepicrai avec reconnaissance.

Ou le voit, Maurice agissait ici comme ces joueurs timides qui, au débat d'une partie, demandent pardon d'u-

vance 5 leurs adversaires de n'èlre pas liabiles. C'est un moyen comme un autre de prouver de la modestie et d'obtenir de l'indulgence.

— A la bonne heure, repartit Fabien, tu t'exprimes comme Cicéron et je suis tout disposée le répondre comme Socrate.

Nous disons donc que ta Fanny...

— Nous disons que Fanny...

Nous n'entrerons pas dans le détail des confidences de Maurice à Fabien; il nous suffira de relater que moitié de bon gré, moitié par entraînement, l'artiste ne cacha rien à son ami de ce qui pouvait concerner la jeune fille.

Quand il eut achevé, Fabien, se levant, dit à Maurice:

— Eh bien, bravo! la Blondinette est une brave el diarniante petite fille... et tu as raison de l'aimer... car tu dois être convaincu enfin qu'on peut trouver du cœur parmi ces créatures-là, comme tu les intitulais insolemment autrefois...

Qu'elle ait eu quelques amants... avant... el quelques histoires... ténébreuses... que t'importe?

D"après ce que tu m'as appris d'elle, je parierais cent contre un qu'elle ne t'a pas menti néanmoins en te jurant qu'elle n'avait jamais aimé personne.

L'amour d'une lorette, vois-tu, est un bijou dont elle ne se pare que près des gensqui ne luioffrenlpas de le lui acheter.

Spindler est un niais de s'êlre moqué de toi... il n'y avait pas de quoi!...

Pour mon compte, loin de le blâmer, je le félicite... Seulement...

— Seulemenl' rcpéla Maurice qui buvait les paroles de Fabien. — Seulement, conlimia Fabien en allumant son cigare, puisque tu m'as autorisé à te donner des conseils... en voici un que lu accepteras , j'espère, parce que lu es trop sage pour ne pas être de mon avis.

C'est Irès-joli d'aimer el delreaimé... c'est très-beau d'acquérir la preuve qu'une femme a du cœur...

Cependant il y a amour et amour, cœur el cœur, comme il y a zinc el zinc!...

Je ne me rapi)elle plus dans quel vaudeville on disait celle savante bèlise-là!

Tu peux donc adorer la Fanny et te laisser adorer d'elle... six mois... ou un an, mon cher Maurice.

Mais ce lemps écoulé, quoi qu'il t'en coûte, lu ne dois pas oublier qu'un lioinme comme toi, qui sera un jour riche et un grand arlisle, ne poul donner longtemps son bras qu'à une femme digne de lui.

Est-ce vrai?

— C'est vrai, murmura Maurice. — Puisque nous sommes si bien d'accord là-dessus, n'en parlons donc plus, reprit Fabien.

Et au revoir! A ma prochaine visite, je l'apprendrai mon histoire avec ma femme mariée.

Ah! avant de partir, je voudrais pourtant bien admirer un peu encore mademoiselle Dlond incite, mol!

Qu'est-ce qu'elle fait donc dans la chambre à coucher?

— Elle n'ose pas se monlrcr peul-èlre. — Bah ! appelle-la!— Fanny! fil Maurice.

La jeune fille entra dans l'atelier.

Fabien la considéra un instant en silence; puis, lui tendant la main :

— Mademoiselle Fanny, lui dit-il, mon ami Maurice m'a dit que vous étiez la plus adorable petite fille du monde...

Et plus je vous regarde, plus je suis persuadé qu'il ne m'a pas-trompé.

Continuez donc d'aimer Maurice, mademoiselle!... car il vous aime aussi...

Et quand vous me rencontrerez, serrez-moi la main comme à un véritable ami.

Fabien de Crosne s'était éloigné. Tout émue encore des douceurs qu'il venait de lui dire, Fanny, qui avait reconduit le jeune homme jusqu'à la porte, s'empressa d'accourir vers son amanl.

-— Ah! il a l'air bien aimable, bien bon, ce monsieur-là! lui dit-elle. — Tu trouves! fit Maurice.

Pauvre Blondinette! elle ne se doutait pas que ce monsieur, si bon et si aimable, venait, sous forme d'un conseil, de jeter un gros pavé dans son boiilieur!

Maurice avait pu oublier vite les railleries de Spindlcr.

Mais le sage discours de Fabien, Maurice devait désormais se le rappeler sans cesse.

Vue lettre.

-4 M. Fabien de Crosne.

Voici quatre jours de suile que nous nous \o\ons, M. Fabien, quatre jours que vous venez chez moi; ces visites sont dangereuses: si vous m'aimez comme vous rae l'avez juré hier, il faut me le prouver en m'oublianl. Ma lâche en ce monde esl d'être élernellemonl niallieureuse, je le crains bien... mais quelque malheureuse que je sois, je veux conserver toujours le droit de garder la tête haute!... Fabien, encore une fois, si vous m'aimez... oubliez-moi!

Tenez, je vous crois, Fabien, vous m'aimez... Oui, dans voire voix, dans vos larmes, hier, il y avait plus que de la pitié, il y avait de la tendresse...

Mais quand je vous aimerais à mon tour, comme vous m'en suppliez, répondez, Fabien, à quoi cela me mènerait-il? Les fautes de mon mari m'autorisent à me venger, dites-vous... Me venger!... quelle vengeance? celle de répondre à des outrages parle déshonneur... AbJ demandez au monde qui nous juge, qui il méprisera le plus, du mari qui trahit sa femme ou de la femme qui oublie ses devoirs? Ce sont les hommes qui ont fait les lois, Fabien, et ils les ont faites plus sévères pour nous que pour eux... C'était justice : ils nous donnent leur nom... le souiller serait un crime de notre part... Ils ne sont responsables qu'envers eux-mêmes de leurs mauvaises actions; et puis leurs désordres ne troublent que superficiellement la famille... Nous... en devenant coupables, nous risquons d'apporter dans notre maison un sujet éternel de honte et de discorde. Si demain j'avais un enfant, Fabien, demain je me tuerais... Cet enfant ne pourrait être celui de mon mari... et si je consens à ce que mon mari m'abandonne et m'offense... je ne puis consentir à ce qu'il me méprise... à ce qu'il haïsse mon enfant.

Allons! vous entendrez la raison, Fabien, n'est-cepas? vous ne reviendrez plus! Déjiï mes domestiques s'étonnent, j'en suis sûre, de vos fréquentes visites en l'abscnco

de M. de Roslaing... il ne faut pas que leur élonnomcrii se change bientôt en calomnies. Vous m'oiïrez de me voir dehors, chez vous, que sais-je!... Non, Fabien... Une fois que nous nous serions vus ainsi, nous nous accoulunierions à nous revoir... nous ne pourrions plus nous ])asser l'un de l'autre... vous me répéteriez chaque jour que vous m'aimez... Un jour j'oserais vous avouer de vive voix... ce que je vous avoue ici ^ans iionle... parce que je compte assez sur votre cœur pour être certaine que vous n'abuserez pas de ma confiance... Oui... je vous avoue queje serais heureuse... bien heureuse d'être votre femme, Fabien...

El ce jour-là je serais perdue sans retour, mon ami!

Adieu! adieu! adieu! Fiibieui... Ce triste mol queje vous adresse à mains jointes, mon ami, que voire âme me le renvoie avec résignation. Il vaut mieux souffrir loin l'un de l'autre que de se montrer réciproquemenl des larmes que le remords fait couler.

Cependant, avant de me séparer à jamais de vous, Fabien, je tiens â ce que vous sachiez au juslc quelle a été mou existence depuis que je suis la femme de M. Emmanuel de Rostaing; je refuse de déshonorer aux yeux du monde le nom que je purle, sans doute... mais il m'est bien permis, n'esl-il pas vrai? de me plaindre à la seule personne que j'aie encore trouvée digne de m'enlendre.

Lors de vos visites, mon ami, ce récit que vous me

demandiez, j'hésitais, vous l'avez vu, à vous le faire; vous-même, vous reculiez devant des confidences qui devaient me coûter encore des pleurs...

Seule, j"ai plus de courage... et puis, écrire, ce n'est plus parler... Là où ma voix se serait brisée, ma plume, au contraire, deviendra éloquente.

Écoutez-moi donc, Fabien.

J'avais dix-huit ans, el depuis six ans déjà j'étais privée de ma mère.

Pauvre mère! si elle eût vécu, aujourd'hui peulêlre je ne serais pas si malheureuse. Oui! il faut plaindre, bien plaindre les jeunes filles qui nont plus de mère. Si l'avenir leur garde des douleurs, elles n'auront personne pour les apaiser. Il est pour elles des iriïlesses qu"un père ne saurait ni coniprendre ni adoucir.

Je sortais de pension à peine.

A peine avais-je eu le temps d'oublier dans la maison paternelle el mes travaux et mes plaisirs du pensionnat.

— Henriette, me dit mon père un soir, fais-toi belle demain, mon enfant, il va arriver de Paris un jeune homme à qui je désire que lu plaises.

Car ce jeune homme doit être ton mari.

— Mon mari! répliquai-je, mon mari!

Mais mon père ne m'ccoulait pas; il s'était déjà retiré dans ses bureaux où l'appelaient ses affaires : mon père était et est encore un des plus riches banquiers de

Rouen. Le seul mobile de sa vie a été l'argent. Il rêve l'argent, il veut de l'argent, il gagne de l'argent... Eu dehors de l'argent, il n'est point d'autre pensée, d'autre désir, d'autre félicité pour lui. Cependant il m'aime, assure-t-on, car^ en me mariant, il m'a donné une dot de trois cent mille livres...

Ah! pourquoi mon père n'esl-il pas un simple artisan, il m'eùl aimée peut-être autrement qu'avec sa bourse!...

M. Emmanuel de Rostaing arriva.

Mon père me présenta à lui.

Pendant trois semaines, M. Emmanuel de Rostaing flt semblant de s'occuper de moi.

Pendant trois semaines, je pus observer à la dérobée (je n'osais pas alors la regarder en face) cette figure où d'instinct je lisais déjà la froideur, l'indifférence à mon égard.

Et pourtant M. de Rostaing, il me l'apprit plus tard, faisait à ce moment des frais d'amabilité et de tendresse pour moi...

Puis, un matin, on me revêtit d'une robe blanche qui avait coulé mille écus.

Et le soir même, mon mari m'emportait à Paris... sans oublier ma dot.

Les premiers temps de mon installation à Paris, dans l'hôtel de M. de Rostaing, se passèrent assez bien.

J'avais mon appartement où mon mari venait, chaque matin, me rendre une visite de quelques minutes.

L'heure des repas nous réunissait encore.

Le soir, nouvelle \isile d'un inslanl, de mon mari.

El c'était tout... absolument tout...

M. de Roslaing ne voulait ou ne pouvait plus, à Paris, se gêner avec moi par de faux semblants d'affection.

Et il ne se gênait pas.

Cette conduite me surprenait bien un peu...

Car, enfln, je ne me connaissais pas trop laide, cl quelque innocente que soit une jeune fille en sortant de pension, elle est encore assez instruite pour s'étonner qu'un mari se contente, près de sa femme, de simples rapports de politesse! Mais de la part d"un homme que je ne savais pas aimer parce qu'il n'avait rien fait pour me rajjprcndre... cette manière de me traiter ne pouvait me causer une grande affliction.

M. de Rostaing s'apprêtait à me prouver qu'il ne m'avait pas épousée pour me laisser, même à ses côtés, le triste bonheur du calme dans l'indifférence.

Deux semaines, environ, s'étaient passées.

Un jour, comme je me disposais à aller faire en voiture un tour de promenade au bois, la seule distraction que je me fusse permise jusque-là, deux ou trois fois au plus, mon mari se présenta subitement à moi, tenant une dame par la main.

— Ma chère Henriette, me dit-il, je vous présente une charmante personne qui désire ardemment devenir votre amie.

LES lORETTES VE>GÉES, T. 2. 2

Madame Estelle Vigi.

Madame est veuve et madame s'ennuie. J'aime à croire que vous mellrez tout en œuvre pour lui être agréable. De son côté, je vous le répète, madame est toute disposée à mériter vos sympathies.

Là-dessus, mon mari s'éloigna, après avoir échangé avec madame Vigi un sourire dont je n'appréciai le sens que plus lard.

Pour le moment, pauvre jeune fille crédule et confiante que j'étais, je ne songeais qu'à remercier le ciel de me donner une société, une compagne, une amie.

Madame Vigi m'accablait de caresses, damabililés, de louanges.

Je répondis aussi chaleureusement que je pouvais à ses protestations, à ses éloges, à ses serments.

Nous allâmes ensemble au bois, mon mari nous accompagnait. Puis nous revînmes à l'hôlel tous trois.

Après le dîner, nous finies de la musique.

Et le lendemain et le surlendemain et les jours suivants, madame Vigi, qui ne me quittait plus, ne cessa de se montrer charmante et aux petits soins pour moi.

Je ne discontinuai point de lui donner les marques les plus évidentes d'alTeclion.

Cependant, à mesure que j'apprenais à connaître madame Vigi, par l'effet d'un sentiment dont je ne me rendais pas compte encore, mais qui n'en agissait pas moins énergiqueraent sur moi, au lieu de l'aimer davantage, je

me prenais, au contraire, à ressentir près de celte femme une sorte de malaise, de défiance, de ciiagrin.

D'abord, je m'étais aperçue bien vile que le caractère de celle qu'on m'avait si brusquement imposée pour amie ne concordait en aucun point avec le mien. J'étais simple, timide... madame Vigi était coquette... et ne s'effrayait de rien. Au théâtre, où mon mari nous menait toutes les deux, maintenant, assez souvent, elle parlait haut pour que chacun la remarquât, et riait à l'occasion plus fort encore. A la promenade, elle regardait tout le monde et paraissait enchantée que tout le monde la regardât... Puis, elle éiait railleuse, méchante même... Elle avait des anecdotes sur tous les hommes, sur toutes les femmes, au front desquels elle pouvait attacher un nom, et ces anecdotes, parfois plus que légères, elle les contait à mes côtés sans se préoccuper de la rougeur qu'elles étaient susceptibles de me faire monter au visage. Enfin, el ceci n'était pas la moindre des raisons qui commençassent à m'éloigner de madame Vigi, sa conduite, ses manières avec mon mari devenaient chaque jour tellement étranges, que, malgré moi, je m'en sentais non pas allrislée. jalouse, on n'est jaloux que de ce qu'on aime, mais profondément humiliée. Emmanuel et madame Vigi levaient peu à peu le masque. Par un reste de pudeur, ils continuaient de se contraindre assez pour ne point m'avouer absolument leurs relations... mais peu leur importait déjà que je les devinasse. Chuchotements, re-

gards furlifs, mains oubliées dans les mains... voilà ce qu'à chaque inslanl je surprenais entre eux... Cepeiidaiil, comme j'étais loin encore de soupçonner la vérité tout entière, ces indices, suffisants pour me froisser, ne l'étaient pas pour me donner le droit d'essayer de rom])ro avec une position indigne de moi...

J'abrégerai, Fabien. Aussi bien je me sens prise de dégoût en m'appesanlissant sur les détails de cet ignoble drame.

Il y avait un mois que madan;e Vigi, en qualité de mon ami intime, ne quittait plus ma maison...

Lorsque le hasard, le hasard qui se plail souvent à se servir des moyens les plus communs, les plus vulgaires, l^our découvrir les crimes, les infamies les plus sûrs do l'impunité, me livra, enfln, tout entier, le secret de mou aversion instinctive et croissante pour Estelle Vigi.

Cette femme perdit un jour, chez moi, dans ma chambre, une lettre de mon mari.

Celte lettre, je ne vous en rapporterai pas les termes, Fabien, par respect pour vous autant que pour moi; celle lettre m'apprit tout ce que je pouvais apprendre... plus que je ne devais apprendre.

En la lisant, je pleurai... oh! je pleurai comme un enfant... non de douleur, encore une fois, mais de honte!...

Je courus à l'appartement de M. de Rostaing.

Sans prononcer un mot, je jetai devant lui.la lettre de sa maîtresse...

Le croiriez-Yons, Fabien! un sourire... un sourire... leile fui la première réponse de mon mari à mon regard irrité.

L'exaspération s'empara de moi.

— Monsieur, dis-je à M. de Roslaing, je sais loul, vous ne niez rien...

Il vous plaira donc, je l'espère, à l'avenir, de me dispenser de la société de madame Vigi.

Je ne vous demande pas d'amour... je vous demande du respect.

Traitez-moi toujours en étrangère, j'y consens... mieux encore, j'en suis heuieuse!

iMais, du moins, ne m'avilissez pas?

M. de Roslaing me considéra d'un air railleur.

— Voici de bien grandes phrases, dil-il. Est-ce en pension que l'on vous a enseigné toutes ces belles choses, ma chère petite?

El comme j'allais répliquer... sans m'en laisser le temps, et d'un Ion qui m'effraya, je ne \ous le cache pas :

— Madame, continua M. de Roslaing, écoutez-moi. Oui, j'aime Estelle Vigi... je l'aime depuis trois ans déjà... et je l'aimerai longtemps encore, toujours peulclre...

Vous voyez que je suis franc.

Maintenant, que si vous vous étonnez, et cela sérail assez naturel, qu'aimant ainsi ailleurs, je vous aie pour-

lanl épousée, je vous dirai encore, non moins fraiwlicnient, que j'avais besoin de voire fortune pour consolider la mienne...

El que madame Vigi ne possède rien.

— Eli bien, monsieur, gardez ma forluiw et laissezmoi retourner près de mon père! m'écriai je. — Non pas! fil M. de Roslaing du même ton qui me gliiçail; non pas!

Vous êtes ma femme, vous resterez avec moi, chez moi.

Et comme je veux, vous entendez, comme je veux recevoir chez moi madame \ igi, vous serez assez bonne de continuer, comme par le passé, d'accueillir en amie madame Vigi.

Nous vivrons ensemble tous les trois de la sorte.

Moi, entre la fe^«me que j'aime, oui, que j'aime, el celle à laquelle je ne demande que d'être une soeur pour moi.

El le misérable osaii me prendre la main en prononçant ces mots:

— Vous, entre deux cires dont l'unique désir sera de vous épargner le moindre ennui, la moindre peine!

— 3Iais, monsieur, murmurai-je, surmontant mon effroi, à force d'indignalion; mais, monsieur, il y a des tribunaux en France, et vous oubliez que je puis, devant eux, vous demander compte de votre conduite!...

M. de Roslaing cul de nouveau son sourire de hyène.

— Je n'oublie rien, reparlit-il, el la preuve, tenez... il brûlait alors la lettre que j'avais eu l'imprudence de lui remcltrc, et la preuve, c'est que je m'empresse d'à-

néanlir un papier qui pourrait, en effel, me compromellre.

Si, munie de ce papier, vous vous sentiez l'-iudace de braver ma haine, madame, vous entendez? ma haine, en allant, comme vous l'avez dit, devant les tribunaux, traîner dans la boue le nom que vous portez...

El un autre nom qui m"est plus cher encore que le mien.

Que vous dirai-je, Fabien! Ce récit que j'ai entrepris pour la première fois, ce récit, je n'ai pas plus le courage de l'achever que je neus celui de répondre aux paroles que je viens de vous rapporter.

Comment se sont écoulées les deux années qui ont suivi cet instant où mon mari ne craignit pas de m'avouer qu'il aimait une autre femme que moi... où il eut le cynisme d'exiger que sa maîtresse demeurât mon amie!

Comment ai-je su|)porlé celte existence horrible, à travers mille affronts, mille misères, mille cruautés !

Car, enhardi par ma faiblesse, vous en avez été témoin vous-même, l'autre jour, M. de Rostaing en est arrivé maintenant à me menacer lorsque je me refuse , par hasard, à une nouvelle complaisance...

Comment ne suis-je pas morle, enfin, de colère, de douleur, d'ennui, de désespoir!

Je n'en sais rien.

Vous me direz que, bravant les menaces de M. de Rostaing, forte de mon droit, j'aurais dii, depuis long-

lomps, fuir sa maison, ou tout au moins domander à mon père de m'accouriren aide.

Mais pour fuir, Fabien, il me faudrait un prétexte plausible, une preuve flagrante de Tinlimité criminelle de mon mari et de madame Vigi, et ce prétexte, celle preuve, ils se donnent bien de garde de me les fournir... ils savent trop qu'une imprudence de leur part les mettrait en mon pouvoir. Seuls avec moi, sans doute, ils se gênent à peine pour se parler de leur amour... En public, ou lors d'une visite, ils deviennent, sinon tout à fait prudents, au moins plus circonspects. On peut soupçonner la vérité en les observant, mais les accuser absolument, non! Madame Vigi, surtout, cette vile et méprisable créature qui n'a pas reculé devant un bonheur, si c'est du bonheur qu'elle goùle, acheté au prix de mon riicpris; madame Vigi alTecte, en ces moments, les dehors de l'amitié la plus tendre... et la froideur avec laquelle je la traite est une arme qu'elle retourne alors contre moi en m'accusanl de sécliorosse et de sauvagerie...

Quant à l'aide que je pourrais demander à mon père, hélas, Fabien, au plus fort de mon affliction, je n'ai même pas songé à celle ressource. Mon pi^re, qui est un honnête homme, ne comprendrait rien à un semblant de lilaintes de ma part... et, encore une fois. Il m'est impossible de prouver positivement. Mon père, depuis mon mariage, est venu souvent à Paris. J'ai pleuré dans ses bras... mais M. de Rostaing lui souriait pendant ce

temps... mon père n'a pas deviné l'amertume de mes larmes, il n'a vu que le sourire de mon mari...

Et maintenant, Fabien, vous savez tout.

Vous savez que je suis bien malheureuse.

Mais vous savez aussi que je préfère courber éternellement la tête sous mon malheur.

Plutôt que de chercher dans une faute l'oubli, la vengeance de ce qu'on me fait souffrir.

Ne m'accusez pas d'ingralilude, Fabien, je vous remercie du fond du cœur de la douce pitié que j'ai su vous inspirer.

Votre amour, son souvenir sera désormais la seule joie de ma vie.

Mais, pilié et amour, il m'est défendu d'autoriser l'une et d'accepter l'autre.

Quoique, je vous le répète, Fabien, je vous aime... oui, je vous aime!...

Une dernière fois donc, mon ami, adieu! adieu!,..

Figurez-vous que c'est l'aveu d'une mourante que vous avez reçu là, après sa confession.

Et, à l'avenir, ne pensez à moi que comme on pense à ceux pour lesquels on eût donné sa vie et qui eussent aussi donné leur sang pour vous...

Mais dont on est séparé par la tombe.

Avec un soupir de regret et de résignation.

néponse k la précédente.

Nota. Voici de quelle façon le billel suivant arriva aux mains de madame de Roslaing :

Le jour même oîi il avait reçu la icltre que vous venez de lire, à l'heure où il avait l'habitude de faire sa visite, sûr de ne point se rencontrer avec le mari et la maîtresse, Fabien se présenta, comme d'ordinaire, à l'hôtel de Roslaing.

En entendant annoncer iM. Fabien de Crosne, Henriette do Rostaing rougit... Cependant, elle ne fît rien pour s'opposer à ce que le jeune homme vînt jusqu'à elle.

— ôl —

Elle se réservait probablement de lui adresser ellemême les reproches qu'il niérilait pour son infraclioii à ses ordres, à ses prières.

Fabien parut.

Et, à son aspect, tout ressentiment, si vraiment elle en éprouvait quelque peu alors, s'évanouit aussitôt dans l'ànie de madame de Rostaing pour faire place à une terreur mêlée de pitié.

Fabien s'avançait vers elle, pâle, anéanti... brisé...

Des larmes, de véritables larmes, mouillaient sa paupière...

Une sorte de tremblement nerveux agitait tout son corps.

— Pardonnez-moi, madame, murmura-t-il en s'arrêtant à quelques pas en face de madame de Rostaing, pardonnez-moi de vous avoir désobéi.

Que voulez-vous... il a fallu que je vous visse encore une fois... cela a été plus fort que moi.

El comme madame de Roslaing faisait un mouvement :

— Mais rassurez-vous, poursuivit Fabien en posant la main sur sa poitrine comme pour comprimer les battements de son cœur, je ne vous importunerai pas longtemps de ma présence.

Tenez... lisez ceci... et... quand vous l'aurez lu... si vous persistez encore dans votre vœu de séparation éternelle...

Eh bien! adieu, alors, madame! adieu!... pour toujours!

Là-dessus Fabien s'enfuil...

Madame de Rosiaing décacheta vivemcnl l'enveloppe du billet que le jeune lionime venait de lui remellre.

Tel était le contenu de ce billet :

Vous m'avouez que vous m'aimez , Henriette, el vous exigez que je renonce à vous!...

Je ne répoiidrai rien ici à votre lettre que j'ai lue el relue toute la nuit.

Ce n'est que de vive voix que l'on peut convenablement flétrir certains crimes, consoler certaines douleurs...

Mais ce que je dirai à celle près de qui, pour la première fois de ma vie, j'ai compris ce que c'était que l'amour...

A celle à qui je sacrifierais tout... et qui ne veut rien me sacrifier...

Rien... pas même l'honneur d'un misérable qui n'a jan)ais su que lui imposer des souffrances!

Ce que je dirai à celle qui ose mccrirc en même temps : a Je vous aime!...

El je ne veux plus vous revoir! »

Le voici :

Si demain, h l'heure où je vous ai remis ce biliel, vous n'êtes pas près de moi, chez moi...

Demain, je vous le jure sur mon âme, Henriette, à celle heure, j'aurai cessé de vivre!

Et ne croyez pas que ce serment soit une vaine menace, un subterfuge, un piège, pour vous attirer près de moi!

— oo —

il est des femmes, et vous êtes de ce nombre, Henriette, avec lesquelles un homme de ma nature n'emploie jamais de vaines menaces, de subterfuges, de pièges!

Oui, je mourrai... parce que je dois, parce que je veux mourir, plutôt que de vivre séparé éternellement de vous!

Parce que je n'aime que vous, parce que je n'aimerai plus en ce monde que vous...

Et que je me sais aimé de vous.

Oui, je vous le répète sur mon âme, je me tuerai^ Henriette!

C'est à vous de savoir maintenant ce qui vous convient le mieux :

Ou de venir oublier chaque jour vos chagrins, réfugiée dans ma tendresse, dans mes soins, dans ma protection...

Ou, par une obéissance aveugle à ce que vous appelez vos devoirs, d'ajouter aux douleurs dont deux infâmes vous accablent...

Un remords...

A vos larmes...

Une tache de sang.

J'ai dit : A demain donc ou à jamais!

Ne m'écrivez pas!

J'ai donné ordre de refuser toute lettre.

Vous ou rien.

Le bonheur ou la mort.

3Ion son est en ire vos mains.

~ ôi —

Après avoir lu ce billcl, Hcnrielle de Rostaing poussa un géniisseinenl de désespoir...

Il n'y aviiil plus à liésiler pour elle. Elle ne devait pas laisser mourir Fabien!

Cependant, que faisait alors ce pauvre désolé que nous venons de voir apporter à madame de Rostaing l'épître susdite?

Il rentrait chez lui, allumait un cigare, montait à cheval et partait pour Sainl-Mandé, où rallcndail un joyeux repas de garçons!

Allons! ne vous empressez pas néanmoins de jeter la pierre à Fabien, mesdames.

On peut jurer à une femme qu'on se tuera, si elle ne vous cède point...

Avec la ferme intention, le cas échéant, de ne point se défigurer par la plus légère égratignure.

L'inanité du serment ne suppose pas toujours la fausseté du cœur!...

Fabien était fort amoureux de madame de Rostaing, je vous le certifie.

El s'il n'avait pas la moindre envie de se tuer pour elle, on dépit de ce qu'il lui avait écrit, pourtant il se fût trouvé sérieusement privé s'il lui eût fallu renoncer à la revoir!

Il avait cm))loyé, pour combattre les sages résolutions de madame de Rostaing, un moyen qui, quelque usé,

— oo —

reballu, vieillot et niais qu'il paraisse, à première vue, n'en a pas moins Tavanlage de réussir, à preuve! huit fois sur dix.,.

Près des femmes les plus expérimentées...

A plus ferle raison près de celles qui ne savent rien...

Et niainlenaiit, en attendant l'heure du triomphe ou delà défaite, Fabien s'en allait gaiement tuer le temps...

Comme un général qui danse la veille d'une bataille.

Bah! je vous donne des récils de la vie réelle.

Ne m'en veuillez pas si mes personnages ne sont pas, parfois, aussi romanesques que vous le désireriez peutêtre.

En fait de personnages romanesques, je n'en reconnais que deux espèces de bonne foi, à certains moments de leur existence :

Les poètes... quand ils ont bien soupe.

Nos maîtresses... quand nous leur pardonnons une inQdélité.

l'n peu Ticomte de Talniont.

Connaissez-vous les Liaisons dangereuses, celle œuvre curieuse du siècle dernier, ce livre h la fois infâme et magnifique, qui, de même que la Paysanne pervertie, de Rélif de la Brelonne, semble ne se résigner à amener son lecleur à bon port qu'après lavoir iraîné par les senliers les plus fangeux du vice?

Si vous avez lu ce roman, vous devez vous en rappeler un des chapilrcs les plus inléressants ; la lettre CXXV, dans laquelle le vicomle de Valmont, le héros de riiisloire, apprend à madame de Merleuil, son hono-

rable confidente, comme quoi la voilà donc vaincue, celle femme superbe, qui avail osé croire quelle pourrait lui résisler.

Celle lettre où le susdit vicomte développe ainsi sa lliéorie de l'arl de séduire :

« Par bonheur, je me ressouvins que, pour subjuguer une femme, tout moyen était également bon et qu'il suffisait de l'étonner par un grand mouvement pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela changeant seulement l'inflexion de ma voix et gardant la même posture... »

Le chevalier de Valmont est alors aux pieds de madame de Rosemonde, sa victime; mais soit mauvaise disposition, soit peul-êlre, seulement, l'ellet de l'attention pénible et continuellequ'il a mise à tout, il lui est impossible de pleurer. « Oui, conlinuai-je, j'en fais serment à vos genoux, vous posséder ou mourir! En prononçant ces dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé et s'échappa de mes bras dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne fisrien pour larelenir,car j'avais remarquéplusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre. »

La lettre se termine par ces mois :

« Je ne sortis de ses bras que |)our retomber ù ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. EnGn, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point, et j'ai eu besoin de me Iravailler pour m'en distraire. »

Horreur! Et cette femme que le chevalier de Valmont se reproche presque d'aimer un peu, les lèvres chaudes encore de ses baisers, cette femme, il la sait pourtant honnête, bonne, charmante... il se sait adoré d'elle... il sait qu'il lui a fallu, pour la vaincre, passer par mille épreuves!... employer mille artifices, implorer mille dieux!...

Tenez, j'ignore si Fabien de Crosne avait lu les Liaisons dangereuses, lui.

Mais, à ce moment de cette histoire, tout près de vous conter la visite de Henriette de Rostaing à Fabien et ce qu'il résulta de celle visite, une pensée triste m'a saisi; l'idée d'un rapprochement, comme manière de se conduire, entre Fabien et le vicomte de Valmont m'est venue à l'esprit.

Rien de nouveau sous le soleil... surtout en fait d'amours, n'est-ce pas?

Et je me suisdit que si Fabien, qui n'était pas unemauvaise nature après loul, et qui n'avuil pas de marquise (le Merteuil pour le conseiller, eût rénéclii un peu avan^ de s'engager dans une intrigue dont le dénoùmcnl inévi-

lab!e devait être le malheur d'une pauvre femme, il se fùl arrêté court en face dune mauvaise aciion.

Au risque d'y perdre un plaisir!...

Mais Fabien était jeune, mais Fabien était fou, mais Fabien ne croyait pas à grand'chose, vous vous en souvenez, quanta la vertu et au cœur des femmes...

Il avait écrit à Henriette de Rostaing qu'il l'attendrait le lendemain chez lui et que si elle ne venait pas il se tuerait.

Et maintenant que le lendemain était arrive, il attendait sans un regret, sans un remords, Henriette de Rostaing...

En s'amusant à faire jouer la batterie d'une paire de pistolets qu'il avait chargés exprès pour la circonstance...

A poudre...

C'est égal, je me reproche de vous avoir certifié tout à l'heure que Fabien était amoureux sérieusement de madame de Rostaing.

Oui, j'avais tort, je le reconnais.

Quand on aime du fond du cœur, il est très-permis, sans doute, de ne pas se tuer parce qu'on refuse de vous céder.

Mais il est impossible aussi de mentir impunément.

Trois heures sonnèrent, Fabien commençait à redouter d'en être pour ses frais de poudre.

Cependanl, une voilure s'arrêta devant sa demeure.

Il courut à la feiièlre. el il poussa une exclamation de joie.

C'élail Henriette.

Chère femme, ou plutôt clicre jeune fille!... puisque le mariage lui avait laissé, comme un sol, ce que le célibat ne garde pas toujours, lui, comme un saint! Elle était bien pâle, bien défaite, en entrant chez son amant...

Et cependant son premier regard fut pour ces armes que Fabien avait laissées en montre sur une table.

Sa première pensée fut pour lui!

D'un geste elle désigna ce qui Teffrayail... Fabien prit les pistolets et les cacha en rougissant légèrement dans une armoire.

Elle tomba assise sur un fauteuil.

Fabien était bien vile revenu près d'elle... il s'était mis à ses genoux.

— Vous avez désiré me voir, lui dit-elle, me voici. Elle avait prononcé ces mots bien simplement... Mais deux grosses larmes se traçaient un sillon le long

de son visage tandis qu'elle parlait.

Fabien fut plus ému qu'on ne pourrait le croire; il répliqua :

— Vous pleurez! regreltez-vous donc votre démarche, madame?

Un sourire d'ange fut la première réponse de Henrictfe.

— Vous vouliez mourir, fil-olle, puis-je regretter de venir vous dire : Vivez...

Fabien saisit avec transport les deux mains de sa maitresse.

— Merci! s'écria-t-il, mille fois merci! Oui, je vivrai, et je vivrai pour vous, Henriette! — Pour moi, répéiat-ejle tristement... pour moi... mais loin de moi. — Loin de vous... que voulez-vous dire? — Mon Dieu! ne vous souvenez-vous plus que je ne m'appartiens pas, Fabien...

Et que, lors même qu'un lien nous unirait... notre bonheur ne serait toujours qu'un bonheur volé?...

Que nous ne pourrions goûter que par hasard et en cachette!

— En cachette, il est vrai! et que nous importe!... Serions-nous plus heureux parce qu'il nous serait permis de nousaimer devant tous?... Mais, par hasard, pourquoi? Qui vous empêchera de vous rendre souvent ici, au contraire?,..

Dans la journée, vous me l'avez dit vous-même, ils ae sont jamais près de vous... Eh bien! chaque jour je vous attendrai... chaque jour vous viendrez ici oublier vos ennuis, vos douleurs... Je vous aime, Henriette, je vous aime... Croyez-vous que ce me sera un sacrifice que d'abandonner tout, plaisirs et liberté, pour vous? Je vous aime!... Tous mes moments, à l'avenir, sont à vous... Je ne sortirai jamais d'ici qu'après que je vous y aurai vue... El quand vous ne serez plus là, même, n'y aura-

t-il pas encore pour moi, dans le souvenir, un cliarme qui nie retiendra en ces lieux... une joie qui me fera trouver froide et pâle toute autre joie au dehors!

Henrielte? mon Henriette! vous pleurez toujours!

Et pourtant je vous ai convaincue, je l'espùre!

Henriette, vous avez eu pitié de moi... vous n'avez pas voulu me laisser mourir...

Ne voulez-vous pas maintenant que je vive en vous odorant?...

Fabien paila ainsi longtemps... et puis encore...

Henriette récoulait, et les larmes séchaient peu à peu sur son visage.

Quand il s'arrêta, elle tressaillit néanmoins...

C'est que, à bout d'éloquence, il avait recours alors aux caresses, aux baisers...

Aux baisers?... Le premier qu'illui donnala renversa demi-morte sur le fauteuil.

Oh! elle ne jouait pas la comédie, allez, elle!

Mais, écoutez donc! elle avait vingt ans... elle aimail...

Et c'était la première fois que sa bouche sentait le contact de la bouche d'un homme!...

Fabien la considéra avec ivresse, éperdue, palpitante devant lui.

1! ne lui parlait plus... il ne la touchait plus...

Wais du regard il lui disait : M'aimes-tu?

El du regard elle lui répondait : Je l'aime!...

Franchemenl, ce jour-là, Fabien eûl doimésa vie pour Henrielle.

Quanl à elle, son amant n'était plus un homme pour elle, c'était un dieu...

Le passé, le présent, l'avenir, tout se résumait, dès ce moment, pour elle, en lui... en lui seul...

M. de Roslaing et Estelle Vigi, et leurs lâchetés et leurs insultes... elle pouvait braver tout maintenant...

Ou plutôt elle ne craignait plus de souffrir de rien.

Elle avait appris le bonheur dans les bras de celui qu'elle aimait.

El dont elle était aimée.

liC revers de la luctlaillc.

Il y avait deux mois bienlôl que duraient les amours de Maurice et de Faniiy.

El à pari quelques légers nuages qui flottaient de temps à autre au-dessus de l'esprit de l'artiste, au souvenir des railleries de Spindier, des conseils de Fabien, rien jusque-là n'avait sérieusement troublé le bonheur de nos deux amants.

Elle élail si gracieuse, si gentille, si douce, si empressée toujours!

li était toujours si lentlre, si bon, si affectueux!

Mais l'orage se formait au loin. Invisible encore, il allait se signaler pourtant par quelques éclairs.

Un matin qu'ils se disposaient tous de-ux à partir pour montmorency (depuis longtemps il lui avait promis cette partie de plaisir), au moment où la jeune fille achevait sa toilette, on sonna violemment à la porte de l'artiste.

Il alla ouvrir lui-même.

C'était une femme d'unequarantaine d'années, grande, grosse, à l'air dur et commun, grêlée comme une poêle à marrons et coiflee d'un bonnet de jaconas qui n'avait jamais dû avoir le moindre démêle avec l'eau, le savon et le fer à repasser.

— Que désirez-vous, madame? ûl Maurice à celte créature qui demeurait plantée devant lui en le. toisaiU d'un air presque impertinent.

La femme partit d'un éclat de rire.

— Ce que je désire? répliqua-l-elle, pa^di^ monsieur,, c'est très-naturel.

Vous êtes bien monsieur Maurice Daloz, pas vrai?

— Oui, madame. — Eh bien! je veux voir ma fille qui est chez vous... voilà! — Votre fille!

A ce moment, Fanny, qui de loin avait entendu les derniers mots prononcés par la femme, accourut. Elle était rouge comme une cerise.

— Ah!... c'est vous, niaman^ dit-elle, vous avez à me parler?

— /iC —

El elle lendail la inain à sa mère.

Mais celle-ci, louriiant sur la jeune Glle son regard narquois, s'écria, sans paraître apercevoir ce gesie d'à mi lié :

— Ali! mon Dieu! mais comme le voilà requinquée, loi!,., il faii bon de resler longtemps sans le voir... ça l'embellil... Hlais où as-lu péché cellemise-làï... tu ressembles à une princesse, ma parole d'honneur, ma chère !

Une princesse! Il paraît que la brave dame ne se faisait pas une haute idée du luxe souverain. La mise de Fanny, cette mise qui éblouissait si fort sa mère, se composait d'une robe de foulard à petites fleurs bleues, d'une pelisse en soie noire des plus simples , et d'un chapeau de paille.

Le loul brillant, il est vrai, de fraîcheur et de propreté.

Car il y avait à peine trois jours que Maurice avait acheté pour sa maîtresse le chapeau et la pelisse.

Et la robe n'était sortie que de la veille des mains de la couturière.

Fanny fît semblant de ne pas s'occuper de l'espèce de compliment ironique dont l'auteur de ses jours lavait saluée.

Maurice s'était retiré dans une pièce voisine pour laisser à la mère et à la fllle la liberté de causer.

— Vous avez quelque chose à me dire, maman? reprit Fanny.

Madame Pichon, c'ctail l'intitulé de celte chère dame,

s'arrêta au milieu de son sourire; !e ton sérieux de Fanny la choquait.

— Eh bien! oui! que j'ai quelque chose à le dire, s'écria-t-elle, ça l'élonne? — Non, sans doute, ma mère.,, seulement, je pense... qu'ici...

Et Fanny rappelait du regard à sa mère le lieu où elles se trouvaient alors toutes deux.

-^ Et puis après... ici... est-ce qu'on n'a pas le droit de parler ici? poursuivit en élevant la voix madame Pichon, Ici ou ailleurs, est-ce qu'il n'est pas toujours permis à une mère de débitera son enfant ce qu'elle a sur le cœur? — Sans doute! sans doute! murmura Fanny, qui rougissait de plus en plus, et pour elle et pour Maurice, à qui rien de celte conversation ne devait échapper.

Mais enfin, ma mère, vous pourriez comprendre...

Madame Pichon ne laissa pas achever sa fille.

Elle était venue là disposée à se mettre en colère; elle jugea le moment convenable pour éclater.

— Ce que je comprends, hurla-l-elle, ce que je comprends, le voici : c'est que depuis plus d'un mois on te voit à peine à la maison... — J'y vais tous les deux jours, pourtant, ma mère... — Oui... à l'heure où tu sais que.je n'y suis pas... connu ton truc!... Tu le glisses dans ta chambre pour changer de linge... et c'est encore moi qu'il faut que je le donne à la blanchisseuse... — Ne vous laissé-je pas de l'argent pour me rendre ce petit

service? — Qu'esl-ce que ça me fait ton argcnlî je me fiche pas mai de Ion argenl!... ça m'embêle, moi, d'èlre la (jomesli(|ue!... — Ma mère!... — Enfin, je trouve du plus mauvais goùl, lu m'entends, la manière d'agir avec les parents !... Si tu n'as plus besoin d'eux, si lu vis avec quelqu'un ù cette iieurc.si ça t'amuse de jouer au pelil ménage; oh! je sais toute ton histoire, va!... quand on veut s'instruire, c'est facile... et tu vois que je n'ai pas été longue à apprendre où tu perchais... Bref, si lu préfères l'amitié des étrangers à celle de tes père et mère, eh bien ! ma fille, ça le regarde.... seulement, c'est l'un ou l'autre. Je n"ai pas besoin d'un enfant qui n'arrive chez moi que lorsqu'il lui faut une chemise blanche. Toul ou rien. Ou lu reviendras comme autrefois coucher tous les jours à la maison (pardi ! tu sais bien qu'on ne te gênait pas d'ailleurs... et qu'on n'allait pas voir tous les soirs si tu étais rentrée ou non), ou tu resteras dehors... ù perpétuité. El alors... ma foi!... les meubles de la chambre... comme il est inutile que j'aie chez moi des choses qui ne me servent pas... — Vous les vendrez... comme vous avez fait déjà deux fois, ma mère. — El puis? Oui, je les vendrai... qu'est-ce qui m'en empêchera, si ça nio con\ienl? — Pas moi, n)a mère, car je suis décidée, quoi qu'il m'arrive, à ne plus habiter chez vous... Vendez donc mes meubles, vendez toul ce qui m'appartient... je ne m'oppose à rien. Il y a longtemps que vous me faites payer trop cher l'hospitalité que vous.

me donnez... Et aujourd"hui encore... — Aujourdhui encore, pas vrai, ça te chiffonne que je sois venue le relancer ici... t'as cru queje n'oserais pas me présenter chez ion monsieur... Avec ça que je m'effraye facilement, moi, n'est-ce pas? tu me connais ! Ah î lu le prends sur ce Ionlà !... ab ! décidément, lu nous abandonnes , ton père et moi... Mais tu ne sais donc pas que lu n'es pas majeure, ma bonne, qu'il y a des lois... — Oui, madame, il y a des lois, et ces lois autorisent toute personne qui est chez elle à s'opposer à ce qu'une mère même vienne y traiter comme vous le faites son enfant.

A ces mois que Maurice, ù bout de patience, avait jirononcés enlre madame Picbon et sa fille, la brave dame recula malgré elle vers la porte.

— C'est bon ! c'est bon 1 monsieur, on connaît les usages, murmura-t-elle; on s'en va... puisque vous y tenez... seulement, c'est bien triste...

Madame Pichon essayait de larmoyer.

— C'est bien triste de n'avoir qu'une fille et de se voir exposée, à cause d'elle, à une semblable avanie... — Ma mère, murmura Fanny en essayant de serrer la main de la mégère, ma mère, vous vous trompez... Personne n'a voulu vous humilier... votre place n'élail pas ici... pourquoi y êles-vous venue... et surtout... pour vous y comporter de la sorte?... Retournez chez vous, et demain si vous voulez... — Demain... après-demain... et toujours, et toute la vie, enlends-tu, répliqua la mauvaise

femme en lançant à son enfant un regard venimeux, je le ilérends de remellre les pieds cliez nous... Tu m'as fait chasser d'ici... je te chasse de noire maison... Adieu !... tu crèveras sur la paille avec ton artiste el ce sera pain bénit pour toi el pour lui !

Sur celle malédiction, l'ignoble mère ferma sur elle la porte de manière à renverser la maison.

On l'entendit descendre l'escalier en grommelant encore des menaces.

Et à chaque étage, comme si elle eût regrellé de quitter si vite la partie, sa voix, au lieu de faiblir par la distance, devenait au contraire plus aigre et plus glapissante.

C'est qu'elle criait plus fort à mesure qu'elle s'éloignait davantage.

Enfin, cependant, on n'entendit plus rien.

Maurice et Fanny demeuraient immobiles et silencieux en face Uun de l'autre :

Lui, pâle encore de colère.

Elle, pourpre de honle.

— Pourquoi n'allais-lu pas plus souvent la voir, puisque cela lui faisait plaisir? dit, le premier, Maurice, d'un ton sec. Cela nous aurait évité celle scène qui n'a rien de drôle.

Fanny ne répondit pas.

— Eh bien! ne ra'as-tu pas entendu? reprit l'arliste plus doucement.

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