SI
La jeune fille se cacha la figure clans ses deux mains.
— Elle veut de l'argenl... il lui faul de l'argent, niurmura-t-eile. El comme je ne puis plus.,, et ne veux !)lus lui donner de cet argent-là... depuis six semaines, chaque fois que je la voyais, elle m'accablait d'injures... Elle me disait que j'étais encore une sotte de rester avec toi... que cela ne me mènerait à rien... qu'à perdre mon temps... que je ferais mieux... — Assez! interrompit vivement Maurice. Essuie tes yeux, chère enfant, et partons !
Elle essuyait ses yeux; mais comme Maurice gardait son air pensif :
— Tu ne m'aimes plus, n'est-ce pas? lui dit-elle.
Tu ne m'aimes plus! Pauvre Blondinette! elle avait donc deviné que l'amour, comme l'hermine, s'irrite de la moindre souillure sur sa blanche robe !
Tu ne m'aimes plus! Maurice comprit la plainte, le doute, le chagrin contenus dans ce peu de mots.
— Si ! si ! je l'aime toujours! s'écria-t-il en alliranl la jeune fille vers lui.
Ah! elle ne se trompait pas pourtant... Maurice devait lui reprocher bientôt d'avoir une mère telle que madame Pichon.
C'était l'après-midi.
Maurice el Fanny se promenaicnl dans le Lois de Montmorency,
Ne se souvenant plus ni l'un ni l'autre de la scène du matin.
La jeune fille était rayonnante de joie.
Le jeune homme souriait aux Iransjjorl.s de sa maîtresse.
Oh! c'est qu'elle ne s'était jamais vue à pareille fèlc !
Pour ces mallieureuses filles pauvres de Paris, qui vivent et s'étiolent, la plupart du temps, entre les quatre murs d'une mansarde, c'est si bon, l'air, le ciel, l'herbe et le feuillage df^s »>ois!
Et quand elle jouit de tout cela, près de celui qu'elle aime, quelle est la femme qui ne trouve pas à l'air plus de parfums, au soleil plus de rayons, aux arbres plus d'ombrages ?
Et quand il a du cœur, quel est l'homme qui n'est pas heureux, près de cette femme, du bonheur qu'elle éprouve !
Fanny cueillait des fleurs sauvages... îles myosotis au bleu mélancolique, des liserons roses, qui exhalent une suave odeur d'amande...
Des jacinthes violettes...
Du muguet...
Et puis des boutons d'or... du genêt... des pervenches...
Jusqu'à de la bourrache.
Quand on cueille des fleurs, on n'en saurait trop cueillir.
— Je rapporterai mon bouquet à Paris, disait-elle ^ son amanl, nous le mettrons dans un verre... et nous le garderons longtemps... le plus longtemps possible... Ça nous rappellera notre promenade!
Parfois , au moment de se baisser pour ajouter un nouveau joyau à son trésor rustique, la jeune fille jetait un petit cri et reculait en s'écrianl :
— Ah! une bête ! une bêle ! viens donc voir, Maurice! Maurice accourait en riant.
C'était qui'Ique rapide lézard gris qu'elle avait aperçu se glissant sous l'herbe... ou un grillon à la tète de nègre, qui s'en allait se battre avec un rival... ou bien encore un sergent, ce scarabée au corselet de couleur cuivre bronzé, qui court toujours comme s'il avait des mouzaïas à vendre .'
Mais l'heure du dîner approchait, le couvert de nos amants était dressé à Vaoherge des Trois-AIousquetaires, sur la lisière du bois.
— Allons dîner ! dit Maurice. — Allons dîner! répéta Fanny.
Fanny prit le bras de Maurice, et l'on se dirigea vers les Trois-Mousquetaires .
On s'assit sous une tonnelle recouverte de vigne vierge el de gobéas.
Une julienne, un artichaut à la poivrade, un bifteck, un pigeon aux petits pois, une salade à la crème, du vin de Bordeaux et de l'eau de Seltz.
LES LOKETTES VENGÉES, T. 2. 4
Voilà plus ([u'il n'en faut pour lilner.
Lorsqu'on a faim.
De bonnes dents...
Un bon estomac...
Une quinzaine de francs seulement dans sa bourse.
Mais un million de sourires de bonne bumeur sur les lèvres.
De la scène du malin, avec madame Pichon de vilaine mémoire, il n'en était plus question, nous le répétons, entre Maurice, et Fanny.
S'il y avait encore quelque ombre sur leurs visages, ce n'était que celle de la verte tonnelle qui frissonnait au vent.
Comme on servait à nos amoureux leur second service, un coupé à deux clievaux s'arrêta au bas du monticule sur lequel repose le restaurant des Tr ois-Mousquetaires.
Un jeune lionime et une jeune femme sautèrent à bas de ce coupé.
Tout entier au soin grave de découper son pigeon, tout entière à l'innocent lilaisir de jeter du pain à une douzaine de poules, guidées par leur coq, que la gourmandise avait attirées jusque dessous sa cbaise, Maurice tt Blondinelle n'avaient pas plus fait attention à l'arrivée de la voilure qu'à ceux qui en étaient descendus.
Mais pour parvenir à l'auberge, il fallait gravir un étroit sentier ù pic qui aboutissait justement à l'endroit où se trouvaient attablés Maurice et Fanny.
En passant devant cet endroit, au moment où l'artiste et sa maîtresse riaient comme deux enfants de la voracité de leurs convives ompiumés, les nouveaux venus jetèrent naturellement un regard dans l'intérieur de la tonnelle.
— Tiens ! Maurice Daioz! s'écria le monsieur. — La petite Fanny! s'écria la dame.
Maurice et Fanny se retournèrent.
Le monsieur était un nommé Prosper Bourdon, une sorte d'imbécile orné de quelque fortune, qui faisait de la peinture pour son agrément et qui s'était rencontré trois ou quatre fois avec Maurice dans différents ateliers.
La dame était mademoiselle Cora, actrice des Variétés, peu renommée pour son talent, mais Irès-célèbre pour l'élégance de ses toilettes et la naïveté — je suis poli — de ses propos.
Maurice et Fanny avaient essayé de faire bonne mine au salut de Prosper Bourdon et de Cora, mais leur sourire ressemblait fort à une grimace.
— Ce clier Maurice ! fit Prosper Bourdon en frappant familièrement sur l'épaule de son confrère, comme on se retrouve, liein ? c'est curieux ! Eh ! eh ! nous venons donc dîner en partie fine à Montmorency, mon bon ! — Cette petite Fanny , fît mademoiselle Cora ; y a-t-il assez longtemps que je ne l'ai vue'... Aliî l'on te regrette, ma chère, au tliéâirc... lu as eu tort de les remercier... Il y a deux jours encore, dans une pièce nouvelle... pour un rôle de quatre lignes, qu'on ne savait à qui donner, cha-
— va —
cui) disait : « Quel dommage que la petite Fanny ne soit plus l;i!...» Après cela, si lu vis detes rentes, aujourd'hui, c'est préférable, va!... et je sais bien que, pour ma part, si je n'étais pas aussi avancée que je le suis... il y a longtemps que j'aurais planté là le théâtre...
Fanny semblait de plus en jtlus mal à son aise tandis que l'actrice lui parlait ainsi.
Maurice se mordait les lèvres.
— Vous venez aussi dîner ici? dit-il, pour dire quelque chose à Prosper Bourdon. — Oui ! repartit néglignmment ce dernier, Cora s'ennuyait à Paris... Il y fait si chaud... et puis dans la journée... on ne sait que faire... il y a bien l'Hippodrome... mais c'est toujours la mèmecliose... Bref, j'ai ordonné d'alteler, et nous sommes partis... ma foi, sans savoir où nous allions... c'est mon cocher que j'avais chargé du soin de nous conduire où il lui plairait... Eh! eh! eh! c'est un peu régence, ça, hein? — Et... vous ne jouez donc pas pour l'instant, madame? lit Blondinetle pour dire quelque chose à Cora. — Non!... en été... peuh!... c'est trop fatigant!... Mon engagement porte dailleurs que je ne jouerai que lorsque je voudrai... tu comprends donc que je n'ai pas besoin de me gêner... Tiens! tu as une petite robe assez gentille, là, Fanny... ça ne doit pas être cher, mais c'est frais... c'est léger... il faudra que je m'achète de celte étolTe-là pour des peignoirs du matin, n'est-ce pas, Prosper? — Sans dou'.e, ma bonne... pour des peignoirs... c'est tout ce qu'il faut... et...
M, Proîper s'inlerrompil brusquemenl. En se versant à boire, Maurice venait de lui envoyer de l'eau de Seitz pleiD son gilet.
— Ah! sacrebleu! s'écria le lion. — Pardon! pardon! fil Maurice sansse déranger, jesuisvraimenldésolé...— Oh! il n y a pas de quoi. .. ça ne doit pas tacher, l'eau de Sellz. . , et puis c'est de notre faute... nous nous mettons à causer pendant que vous dînez... Tiens! vous mangez du pigeon... je n'aime pas le pigeon, moi!... c'est une viande fade... comme le cochon de lait... ^ous vous laissons, n'est-ce paSjCora?... Nous entrons dans la maison, nous... c'est trop champêtre les repas sous un bosquet, eh! eh! eh! 31ais si ça vous va de nous attendre, nous prendrons le café ensemble, hein? — Comment donc! — C'est ça... poursuivit mademoiselle Cora: puis nous irons tous les quatre faire un tour de bois... et nous vous ramènerons dans notre voiture k Paris. — Très-bien ! merci ! — Au revoir donc! ne vous pressez pas trop de dîner pour que nous ayons le temps de vous rattraper. — Au revoir!
Et M. Prosper Bourdon et mademoiselle Cora se décidèrent enfin à s'éloigner.
— Plus souvent que nous les attendrons! murmura Maurice dès que le couple trop bien appareillé eut disparu. Avec ça qu'il est amusant, ce Prosper Bourdon ! Et mademoiselle Cora... elle n'a pas l'air fort non plus cellelà? Elle est donc aux Variélés? — Oui, mon ami. — Elle aurait bien dû y rester. Allons! allons! dînons! je n'ai
p-"is envie qu'ils vieniiunl nous retrouver!... Garçon... la salade... les fraises...
Maurice élail de mauvaise humeur. Pourquoi? Hélas! s'ex])Iique-l-on souvent, à soi-même, pourquoi Ton est de mauvaise humeur?
Ce dîner, qui avilit si bien commencé, s'acheva Irislement.
Maurice ne voulait plus |)arler.
Blondinette ne l'osait plus.
La saliide arriva... on y toucha à peine. ^
Les fraises .. on en laissa les trois quarts...
— Ce que je dois? fil Maurice au garçon, comme celui-ci venait s'informer si l'on avait encore du vin.
Le garçon écarquilla ses oreilles.
— Comment ! monsieur ne prend pas de café? — Non, je ne prends pas de café et je vous dispense de vos observations. Ce que je dois, et tout de suite !
L'addition fut apportée, Maurice paya.
— Allons', parlons! dit-il à Fanny.
El il s'enfuit devant, du LÔlé des grands châtaigniers qui bordent l'auberge, pour ne pas être aperçu par M. Prosper Bourdon et mademoiselle Cora.
Ils marchèrent ainsi quelque temps en silence dans le bois, lui, mutilant du bout de sa canne chaque fleur, chaque branche d'arbre qui se trouvait à sa portée, elle, toujours à quelques pas près de lui, en arrière, la tête baissée, le cœur gro.-î...
— Tu ne ni'avais pas dil, s'écria-l-il tout à coup, que lu n'étais plus à Ion ihéàire. — Mais, mon ami... jiuisque... depuis plus de trois semaines, je n'y vais plus... tu pouvais bien présumer... — Je ne présumais rien... tu es charmante, loi î comment veux-tu que je présume?... Est-ce que je connais quelque chose à ces boutiques-là?... Je m'imaginais toul bonnement que tu a\ais un congé... que l'on pouvait se passer de toi^ voilà tout. — J'ai cessé d'aller au théâtre lorsque tu as été malade... et depuis que lu es rétabli... comme.,, tu ne m'en parlais pas toi-même... j'ai pensé que ça te ferait plaisir que je ne reiournasse pas là-bas... — Et lu as eu tort... irès-lort, ma chère amie! Que diable! je ne suis pas assez riche pour entretenir une femme, vous le savez bien !... Ce que je vous donne ne peut évidemment vous suffire... — Je gagnais trenle francs aux Variétés, ce n'était pas gros, cela... — Trente francs!... trenle francs!... c'est trente francs... El puis, d'ailleurs, est-ce que lu es obligée de passer éternellement la vie aux Variétés?... Si lu travaillais... il y a d'autres théâtres... où il te sérail facile de trouver une petite place!... Tenez! voyez-vous, ma chère, je serai franc... la scène de ce matin avec votre mère... celle renconire de toul à l'heure... tout cela ne m'a diverti que médiocrement... Quand on a une maîtresse, il faut pouvoir la mettre à l'abri de certaines récriminations... de certaines plaisanteries... Je ne puis pas... par conséquent... — Vous voulez que nous nous séparions? balbutia Fanny.