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Maurice hésita.
— Je ne dis pas cela, (il-ii, mais... — Il suflit, inlcrronipil la jeune fille, ne vous fâchez pas davantage... Demain... je me clierclierai une place...
Et la pauvre enfant, feignant de se baisser pour cueillir une fleur, laissa tomber une grosse larme dans rberbe.
Au bon vieux temps des fées et des génies, si quelque bamadryade eût été témoin d'une scène semblable, à coup sûr, à la place où était tombée cette larme brûlante, elle eût aussitôt fait pousser un souci.
Curiosité.
Jusqu'à présent, ce nous semble, nous n'avons parlé, en quelque façon, que pour mémoire, de Théodore Spindler, tout occupé que nous étions des faits et gestes de nos deux autres héros, Fabien de Crosne et Maurice Daloz.
Cependant, Spindler a droit aussi à notre intérêt, à notre curiosité!
N'était-il pas engagé, comme Maurice et Fabien, dans celte aventure bizarre, celte sorte de comédie fantastique,
qui avait commencé, et devnii se terminer au bout de trois mois, avenue Marbciif, aux Cliam|is-Élysées?
El dans laquelle ciiacun de nos trois jeunes hommes jouait sincèrement le rôle qui lui avait été attribué, sans se rappeler néanmoins ni le point de départ de la pièce, ni le nom, ni la figure de l'étrangn créature qui en avait conçu l'exécution et réglé la mise en scène...
Sans se soucier davantage du dénoiiment vers lequel elle marchait...
Laissant donc de côté, pour quelque temps, Maurice Daloz et Fanny Blondinelle, Fabien de Crosne et Henriette de Rostaing, nous allons rejoindre Théodore Sj^ndler.
Et tenez ! s'il vous plaît, nous le suivrons au moment où, douze ou quinze jours après sa visite à l'aiclier de Maurice et sa rencontre avec Fabien sur le boulevard des Italiens... notre musicien, ganté de blanc, habillé de noir, descendait de voiture, un soir de la fln de juin, devant une petite maison de la rue de Boulogne.
Dans cette petite m:iison de la rue de Boulogne, il se donnait, ce soir-là, une espèce de bal, de fête sans façon, chez madame Gilbert, la femme d'un acteur d'un des théâtres de genre de Paris, aussi connu pour son talent de comique que pour son esprit.
Gilbert, lui-même, avait invité Spindier en lui disant:
— Va donc à la soirée de ma femme, ça lui fera plaisir à cette chère amie... et vas-y de bonne heure, surtout...
— fiô —
moi, je n'arriverai que sur le minuit passé, parce que je joue... Mais c'est égal... je n'ai pas la prélenliou d'être le plus bel ornement de la fête... et je te garantis que tu y trouveras quelque minois que lu chiffonnerais bien... et moi aussi !
Un bai chez un acteur! vous vous imaginez déjà, j'en suis sûr, que cela devait être quelque chose de très sans façon, en effet, dans la mauvaise acception du mol?
Vous vous trompez. Les soirées de madame Gilbert étaient renommées, au contraire, pour le bon goût et la décence qui y régnaient. C'est un sot préjugé que celui qui veut que le théâtre soit le berceau de toutes les excentricités les plus galantes.
On entend dans certaines petites coulisses beaucoup moins de mots légers que dans certains grands boudoirs. Ensuite, comme madame Gilbert n'était pas au théâlrej elle, et qu'elle ne permettait à son mari qu'un nombre fort limité d'invitations parmi ses propres connaissances, il s'ensuivait qu'il n'y avait, en général, que peu d'acteurs et d"actrices aux soirées de madame Gilbert. Des négociants, des peintres, des compositeurs, des artistes de tous genres et les femmes, les filles ou les sœurs de ces messieurs, voilà quel était lenoyaudecette société. Ondansait au piano aurez-de chaussée, dans un immense salon, et au besoin, aussi, dans la salle à manger qui précédait ce salon. Puis, après chaque contredanse, redowa ou polka, on pouvait aller prendre le frais dans un jardin, grand
comme quatre pots de fleurs (mais quatre pots de fleurs, à Paris, cela équivaut à quatre arpeuls à la campagne) attenant à l'appartement. Des siro-is, du punch, des glaces vous étaient offerts à profusion.
Sur les deux heures du matin, on montait au premier, où se trouvait servie une collation Irès-suhstanticlle. El danses, rafraîchissements, souper, madame Gilbert faisait les honneurs de tout cela avec une grâce et un entrain charmants. Madame Gilbert n'était plus une jeune femme, elle n'avait jamais élé jolie... mais elle était aimable, et, chez un amphitryon, le principal mérite esldefaire briller ou d'amuser les autres avant de s'amuser ou de briller soi-même.
Madame Gilbert donnait deux fois par an, depuis «inq ans, ces petites soirées, au mois de juin et au mois de septenib.'-e. C'était la première fois que Spindier s'y trouvait. Après avoir présenté ses respects à la maîtresse de la maison, il se mil donc à chirchcr autour de lui s'il n'apercevait pas quelque figure de connaissance et surtout quelque minois tel que lui en avait promis Gilbert.
Au bout de dix minutes de recherches, Spindier avait salué un nommé Sainl-Aguel, une espèce de lion, qu'il se rappelait avoir rencontré, par-ci par-là, dans le monde et remarqué deux jolies femmes... mais deux îrès-jolies femmes.
L'une dansait justement alors avec ce Saint-Aguet que nous venons de nommer. El de prime abord Spindier
éprouva comme du dépit à l'aspecl des mines, des roulements d'yeux, des eiiucliotemenls dont Saint-Aguet semblait prendre à lâche d'accabler sa danseuse. Cependant, si cette dame n'avait pas l'air de se formaliser du manège quelque peu compromettant pour elle de ce monsieur, elle ne paraissait pas non plus y prendre un agrément extrême. Sans doute, elle était habituée à ces gentillesses de Sainl- Aguet et n'y atlachail ni importance ni plaisir. Celait une femme de vingt-trois à vingt- quatre ans, blonde, petite, minceeifine.Elleavaildesépaulesd'uneblancheuréblouissante, des yeux délicieux et le plus mignon pied du monde.
La seconde dame qui avait provoqué l'admiration de Spindler était tout l'opposé, comme beauté, de la première; celle-là dansait avec un monsieur très-barbu, assez laid, roide et sec comme un bàlon, qui ne la regardait que rarement, mais qui, en revanche, chaque fois qu'il la regardait, l'obligeait aussitôt à baisser les yeux; effet particulier de magnétisme, sans doute, dont Spiniiler s'aperçut encore tout de suite en observant ce nouveau couple, et qui lui déplut autant, d'instinct, que le laisser-aller de iM. Saint-Aguet avec la jolie blonde.
La contredanse terminée, Saint-Aguet, après avoir reconduit sa danseuse, accourut à l'entrée du salon où se tenait debout Spindler, et, serrant avec effusion la main de ce dernier, comme s'il eût retrouvé en lui l'ami le plus fidèle :
— Eh! bonjour, mou bon Spindler! s'écria-l-il. Par quel heureux hasard ici, s'il vous plail?
Les moindres mois vous choquent du la pari des gens qui vous sonl anlipaliiiques; Spindler reparlil donc assez sccLemenl à son inlerloculeur :
— Mais par le même hasard qui vous y a amené vousmême, je présume, mon cher. On m'a inviié... je suis venu... Esl-ce que vous connaissez un aulre procédé pour se présenler quelque pari?
Sainl-Aguel se mil à rire.
— Toujours original! repril-ii. Mais parbleu, mon bon, je suppose bien que vous avez élé inviié... on doil se trouver assez honoré, parloul, de recevoir un homme ici que vous... Je m'élonnais seulement de vous rencontrer, parce que voilà près de trois ans de suite que je suis les petites soirées de madame Gilbert et que c'est la première fois que je vous y rencontre. - Il y a commencement à tout. — Ceci est indubitable. Au reste, je suis enchanté de vous voir dans celle maison... On s'y amuse beaucoup... Madame Gilbert est peut-être un peu bavarde... Le salon n'est peut-être pas assez éclairé... Le jardin où l'on va prendre le frais esl peut-être un peu trop exigu... et le souper qu'on vous offre, vousvous apercevrez de cela, n'est peut-être pas toujours des plus recherchés... La dernière fois on nous y a donne un bœuf à la mode, croiriez-vous ça?... un bœuf à la mode exquis... c'est vrai... et sur lequel chacun est tombé avec fureur... mais c'est
égal... pour un souper de bal... un bœuf à la mode!... Enfin... malgré loul... je vous le répèle... comme on csl à son aise ici comme chez soi... el comme on y trouve quelques jolies femmes...
— Vous daignez passer sur le bavardage de madame Gilbert, l'exiguïté du jardin, le défaut de l'éclairage et la vulgarité du souper.
Ceci prouve un parfait naturel de votre part et je vous en félicite...
— Eli! eh! eh!... qu'il est drôle ce Spindier! il a toujours l'air de se moquer dos gens! — Allons donc!... je vous laisse ce soin, mon cher, et vous vous en acquittez trop bien, je vous le jure, pour qu'on se permette de marcher sur vos brisées.
Jlais causons sérieusement... Vous dilesqu'ily a quelques femmes jolies ici, et j'en ai remarqué en efTet deux qui m'ont principalement paru mériter ce titre. En votre qualité de commensal habituel de la maison, vous devez connaître tout le monde, n'est-ce pas? Vous allez donc me donner des renseignements.
Saint-Aguei se rengorgeait d'avance dans son fauxcol.
— Je suis à vos ordres, mon ami, répliqua-l-il. Oui, je suis tout prêt à vous donner tous les renseignements que vous pouvez souhaiter. Il y a mieux...
El ici Saint-Aguet prit un air suffisant.
— le crois que personne ici ne serait de ma force pour
vous insiruire à ce propos, surloul quant à l'une de ces deuv jolies femmes que vous avez remarquées... — Ah! bah!... mais vous êtes donc sorcier!... je ne vous les ai pas encore désignées...
Je ne suis pas sorcier... je suis homme de goiil; comme vous, par conséquent, j'ai la persuasion de ne pas me tromper en vous disant que les deux femmes qui ont dû captiver vos regards sont... celle grande dame brune... làbas... assise près du piano...
El celle petite blonde qui cause en ce moment avec la maîtresse de la maison...
El qui dansait tout à l'heure avec moi.
— C'est vraiment bien cela! s'écria Spindier en feignant d'admirer outre mesure la perspicacité de son cicérone.
Il avait besoin du bavardage de ce monsieur et il savait que rien ne monte un sot comme lorsqu'on lui suppose de lesprit.
Sainl-Aguel était triomphant.
— Venez donc avec moi faire un tour dans ce qu'on est convenu d'appeler le jardin, coniinua-l-il en s'eniparant du bras de Spindier, voilà justement une nouvelle coiilredansequi commence... nous aurons un peu de place dans le parc... et je vous dirai ce que sonl ces deux dames qui vous ont séduit.
Spindier se laissa emmener.
Il ne restait plus en effet alors que deux ou dois pronioniMirs dans l'unique allée du petit jardin.
— Par laquelle commencerons-nous? fll Sainl-Aguel en s'arrèlanl devant son inlerloculeur, par la brune ou par la blonde? — Par la blonde ou par la brune, peu m'importe!... — Oui... mais il m'importe à moi, car je dois vous avouer avant tout, mon cher, que lune des deux m'appartient... ou à peu de chose près... cl que je suis décidé à écarter sans pitié toute rivalité... — Oh! oh!... ne craignez rien!... mon intention n'est nullement de chercher à vous nuire, mon bon ami, et...
Sainl-Aguel interrompit, en souriant, Spindier.
— Je plaisante, fit-il, je suis très-convaincu que vous n'abuserez pas de ma confiance.
Nous commencerons donc par la brune, s'il vous plail.
— Celle qui cous appartient... ou à peu près?... — Au contraire. — Très-bien! alors... quant à celle-là... il m'est permis... — De la courtiser tant qu'il vous plaira... oh!... parfaitement... et de réussir... si vous pouvez... — Si je puis... vous jugez donc l'affaire difficile? — On le dit, madame Keltler... c'est le nom de notre brune... adore son mari et est adorée de lui. C'est un ménage modèle. M. Keltler est un brave garçon... une nature d'artiste... simple, ronde, sans façon. Il n'est pas riche... et je vous en donne la preuve en vous apprenant qu'on demeure à Balignolles par raison d'économie... et il n'en est ni plus triste ni plus envieux pour cela. Keltler a trente-trois ans... sa femme en a vingt-qualre...
LES LORETTES VE:vr.ÉES, T. 2. 5
— TO- US possèdent deux petits enfants...
Et voilà.
— Merci. El maintenant, sur quoi fondez-vous la difficulté probable d'arriver à madame Ketller? Je vous sais trop fort pour admettre l'amour du mari et celui de la femme comme principale barrière. Il y en a une autre, n'est-ce pas? — Oui... cependant, ce n'est qu'une supposilion de ma part.
Riais avez-vous remarqué ce monsieur qui dansait avec madame Ketller, tout à llieure, en face de moi cl de madame de Castries : madame de Caslries, c'est la petite blonde.
— Oui... un monsieur assez laid, très-ricbe en Liirbe...
El qui avait l'air de danser comme on suit un enterrement!
— C'est cela. Eh bien! ou je me trompe grossièrement, ou je parierais que ce monsieur, quoique trop laid et trop barbu, qni vous représente l'ami intime de Ketller, en est dans le ménage de l'arliste au point où je me trouve moi-même dans celui du baron de Castries, dont je vous représente, de mon côté, l'ami le plus forcené... — Ah!oui-da!...cequisignifierail?... — Ce qui signifierail que M. Lecerf, c'est ce monsieur, un riche négociant, à ce qu'il paraît, un commissionnaire en marchandises, s'il n'est pas encore l'amanl de madame Ketller... a bien enviedele devenir... — Demcme que si vous n'éled pas
encore l'amanl de madame de Castries, ce n'est pas faute d'avoir fait tout ce qu'il fallait pour cela? — Juste! Seulement, je crois ma position meilleure que celle de mon confrère en espérances.
D'abord, je suis moins laid que lui, n'est-ce pas, amour-propre à part?
Ensuite celle à qui je m'adresse n'est pas une vertu... elle a fait ses preuves...
— Comment cela? — Je m'explique : avant d'être baronne de Castries, la charmante blonde se nommait tout simplement Eslher Grosbois. Vous rappelez-vous ce nom? — Du tout. — Elle était danseuse à l'Opéra. Castries, qui est une sorte de niais, s'amouracha d'elle, il y a un an, et l'épousa...
Elle se conduit à ravir depuis son mariage...
— Et vous tenez à la ramener à ses anciennes erreurs? — Elle me plaît... j'ai les moyens de la rendre souple... je les emploierai... Je marche doucement... mais je marche...
Pourquoi me gênerais-je? De par moi ou par un autre ne faut-il pas que ce pauvre Castries devienne un jour ce que deviennent tous les maris?...
Et surtout les maris de danseuses?.. .
Spindler sourit. Cependant l'outrecuidance de Saint- Aguel commençait à le fatiguer.
— Et vos moyens... d'assouplir madame de Castries, repartit-il, serait-ce une indiscrétion de s'informer de la
source où vous les avez puisés?... Vous me paraissez si habile en matières galantes que je ne serais pas fâché de m'instruire à votre école.
Sainl-Aguet réfléchit. Comme tous les sots, il ne demandait pas mieux, quand on l'en priait, que de confier ses secrets, même les plus importants.
IVéanmoins, un reste de pudeur le retenait sans doute.
Il affecta de rire avec modestie.
— Vous me flattez, mon cher Spindier, répliqua-t-il; vous me flattez, ma parole d'honneur! Je ne suis pas si habile que cela.
Le lieu et le moment ne sont guère choisis, d'ailleurs, pour vous dérouler mes combinaisons machiavéliques.
Et puis, j'entends la ritournelle d'une valse, et Eslher doit me chercher...
Mais... si vous voulez que j'aille après-demain vous prendre chez vous... je vous présenterai chez M. de Caslries... à sa campagne... à Nogent-sur-Marne...
Oh! amené par moi, vous serez accueilli à ravir.
Là, nous pourrons causer à notre aise.
Et je vous expliquerai mes plans.
Vous voyez que j'agis en compagnon courtois... sans crainte que vous abusiez de mes confidences...
— El vous avez raison, je vous le jure. — Parbleu! C'est donc convenu... j'irai vous prendre... Oh! vous verrez... c'est la maison du bon Dieu que celle de ce pauvre Caslries!
Et, eu alleiidanl... tenez... voilà Keltler qui vient de te côlé avec sa femme... Le cher graveur raffole de la musique... les arts sont frères... je vais vous mettre en rapport avec lui... Vous avez un nom... du talent... il sera enchanté de vous connaître ei de vous recevoir...
Ce sera encore une maison d'ouverte pour vous.
El oîi vous pourrez, sïl vous convient, tout en vous assurant de la valeur de mes soupçons sur M. Lecerf, vous amuser s'il vous plaît encore, à conlre-balancer la puissance de ce vilain monsieur.
M. Keltler et sa femme s'avançaient en effet à ce moment dans le jardin, du côlé de Spindier el de Sainl- Aguel.
Avant que Spindier eût répondu à sa proposition, Saint-Aguel, courant au-devant de Keltler, lui dit :
— Ma foi, cher ami, vous arrivez bien!... je parlais justement de vous à mon ami Théodore Spindier... Spindier a admiré la plupart de vos eaux-fortes... chez Vibert el Goupil...— Et si monsieur était assez bon pour venir en choisir quelques-unes chez moi, repartit Keltler en s'inclinant devant le musicien, je serais trop heureux de les lui offrir...
A condition, ajoula-l-ilen souriant, que monsieur m'accorderait quelques instants le plaisir de l'entendre.
J'ai un assez mauvais piano, monsieur, mais, pour un grand artiste, il n'est pas de pauvre insirument.
Spindier salua.
— J'accepte vos conditions, monsieur, dit-il. La figure du graveur s'illumina.
— Oh! c'est que j'aime tant la musique, voyez-vous, monsieur, reprit-il; la bonne musique, bien entendu!... el vous avez un si beau talent...
J'étais à votre dernier concert à la salle de Hertz. T'en souviens-tu, Rosalie? Nous y étions ensemble, Rosalie, c'était la femme du graveur: la grande brune allait répondre.
Tout à coup elle ^'arrêta.
M. Lecerf s'approchait d'elle.
— Madame, dit le monsieur barbu, on valse... vous savez?... — On valse!... eh bien!... va valser, ma bonne, fit Keltler à sa femme. Va valser avec ce cher Lecerf...
Moi, je reste à causer un peu avec M. Spindler.
Madame Ketller ne répliqua pas. Son bras avait passé du bras de son mari sous celui de M. Lecerf, qui l'emmenait.
Seulement, Spindler crut s'apercevoir qu'elle avait pâli légèrement en s'éloignanl.
La valse s'animait déjà; du jardin oiî ils étaient demeurés seuls, Kettler et Spindler pouvaient voir dans le salon tournoyer chaque couple.
Spindler considérait surloutSainl-Âguetet madame de Caslries.
Madame Kettler cl M. Lecerf...
El une foule de pensées se succédaient dans le cerveau du jeune homme à mesure que se succédaient , di3vani lui, les évolutions ciiorégraphiques de ces quatre personnages.
— Il faut bien que nos femmes s'amusenl! dit, avec un sourire bonlionime, à Spindler, le graveur, croyant répondre ainsi à la préoccupation de son compagnon.
Spindler, arraché à ses rêveries, sursauta.
— Oui! oui! répliqua-t-il vivement, oui... il faut bien que ces dames s'amusent...
Mais s'amusent-elles? ajouta-t-il tout bas. Voilà ce que je voudrais savoir!
Esther de Castries.
Fidèle à sa promesse, le surlendemain malin, sur les onze heures, Sainl-Aguel venait prendre Spindler chez lui pour le mener à la campagne du baron de Castries. Une élégante américaine appartenant au lion allendait à la porte. Spindler y prit place à côte de son ami de -rencontre.
On descendit les boulevards jusqu'à la place de la Bastille, on traversa le faubourg Saint-Antoine, on suivit la route de Vincennes; bientôt on eut atteint le bois.
Dans une demi-heure au plus maintenani, on devait être arrivé à Nogcnl.
Chemin faisant, Spindier étudia avec une nouvelle attention le caractère de Saint-Aguet. Cet homme, qui se pavanait ainsi avec une sorle d'arrogance dans son orgueil de libertin, ce semblant de Lovelace, qui faisait si bon marché de la réputation d'une femme et de l'honneur d'un mari, qu'il les traînait tout de suite dans la boue, à la première rencontre avec presque le premier venu; cette parodie de don Juan, doulant de tout, excepté de luimême; ce sot, enfin, n'était qu'un sot... mais ce n'était pas un méchant homme; sa moustache retroussée n'avait la prétention que d'èlre retroussée... son œil bleu clair n'était impertinent que parce que la nature lui avait donné cette expression-là... sa bouche ne prononçait des paroles railleuses que parce qu'il ne savait pas lui donner d'autres paroles à prononcer!
Spindier, qu'entraînaient chez M. de Castries et l'envie de s'instruire et peut-être aussi la fantaisie de donner à l'occasion une leçon à un indiscret; Sj)indler, au bout d'une heure de conversation suivie avec son compagnon, en appréciant au juste ce que valait l'homme, comprit en même temps qu'il n'aurait pas grand'peine, si besoin se présentait, à le mater. Et celte assurance morale refroidit un peu l'enthousiasme de Spindier. Il avait rêvé en la blonde madame de Castries une pauvre femme tourmentée par un misérable, et qu'il délivrerait de ses pour-
suites, avec l'espoir peut-être d'une récompense! Mais il s'était imaginé aussi que Saint-Aguet avait bec et ongles et qu'il se iléfendrail contre ses attaques. Et voilà que tout d'abord notre brave chevalier des dames était obligé de reconnaître que l'ennemi qu'il s'apprêtait à combattre était de l'espèce la plus insipide d'ennemis : celle qui tourne casaque au premier coup de feu.
Cependant quelque chose soutenait encore un peu l'entrain de Sjiindleren cette aventure.
En dépit de ses sollicitations près de Saint-Aguet, en dépit du penchant de ce dernier au bavardage et de ses engagements de la veille, Spindier ne savait pas encore à quoi s'en tenir sur ces 7noyens certains d'assouplir madame de Castries, que Saint-Aguet s'était si orgueilleusement vanté de posséder à son service.
— Plus lard... ce soir... en revenant à Paris... je vous conterai cela..., répétait Saint-Aguet chaque fois que Spindier le questionnait à ce sujet. Maintenant ça me gênerait. Vous me comprenez?... Vous allez vous trouver près d'Eslher... je ne pourrais pas vous regarder sans rire... elle s'en apercevrait peut-être... et tout serait perdu pour moi. — Eh bien! à ce soir donc! fll Spindier qui vil que ses instances seraient vaines.
El il se résigna à attendre; s'il n'avait plus de colère, il lui restait sa curiosité.
Cependant nos voyageurs entraient dans le pelil village de Nogcnt-sur-Marne.
L'américaine s'arrêla en face d'une charmante maison devant la façade de laquelle s'élendail une large pelouse verle.
Saint-Aguet aperçut au loin le baron de Caslries qui venait à eux.
— Voici notre hôte, dit-il à Spindler, vous allez voir!... il n'a pas inventé la manière de diriger les ballons...
Mais c'est le meilleur enfant de la terre.
Et puis, ce n'est pas pour lui que nous venons, n'estce pas? c'est pour sa femme!
M. de Caslries était tout près de nos compagnons.
C'était un homme de vingt-six à vingt-sepl ans, blond et frêle comme sa femme, d'une physionomie assez agréable, l'oeil un peu naïf, il est vrai, mais doux et affable.
Il accueillit Spindler avec la plus gracieuse cordialité.
— Présenté par Saint-Aguet , monsieur, lui dit-il, vous ne pouvez être que le bien reçu chez moi. Considérez donc ma maison comme la vôtre. Promenez-vous... jouez au billard... lisez... faites tout ce qu'il vous plaira... A la campagne, d'ailleurs, vous le savez, il est d'usage de ne point se gêner. — El nous abuserons de la permission, repartit, pour Spindler, Saini-Aguef, avec un sourire qu'il essayait de rendre fin. Dabord, moi, lu me connais, Caslries, . . j'aime à mettre mes coudes sur la table.
A propos de table, est-ce qu'on a déjà déjeuné ici?
— Non! non! tu m'avais dit que tu arriverais avec