‹ Les louisianaisesChapitre 10 sur 25 · A M. PIERRE SOULE · texte numérisé non relu

A M. PIERRE SOULE

Chacun de nous , en fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve une autre couche de morts, d'autres senfimens éteints, d'autres chimères sans vie, qu'inutilement il allaita, îcomme celles (X'Ùerculanum^ à la mamelle de l'Espérance.

Chatkaubriand.

Voici donc ce séjour jadis pour moi si beau! (1) J'avais donc d'autres yeux quand je vis ce tombeau! Oui, dix-neuf ans! magique et divin microscope! Q,ui fait qu'une vulgaire et repoussante taupe Nous semble un colibri, rival du diamant! Havane, qui dira le sombre sentiment due fait naître en mon cœur ton aspect de détresse! Avec tes vieux clochers, où siège la tristesse, Tu rappelles ces lieux si puissamment décrits, Oîi, pour hôtes, Volney ne vit que des esprits : Des fantômes hideux, surgissant de la tombe Pour lui dire l'éclat jadis d'un mur qui tombe. Oui, voilà bien tes traits dans tes noirs minarets, Espagnol, fils du Maure aux lugubres attraits!

(1) Vu du navire, ancré dans la baie.

Q,ui ne t'a jamais vu connaît ta silhouette Alors que de tes murs il aperçoit le faite.

Eh bien donc, descendons du fatigant vaisseau

Pour revoir la cité... Calle del Obispo!

C'est bien elle! et pourtant ce n'est plus cette rue

Où, mù par dix-neuf ans. un cœur bouillant se rue!

Aujourd'hui je sais voir! en suis-je plus heureux?

Hélas! non : la raison fait le ciel trop brumeux!

Il fallait donc vingt ans pour que tout fût mensonge!

Vingt ans pour que ton front, comme un vieil os que ronge

La gueule du tombeau, Havane, fut privé

De l'éclat que j'avais jadis chez toi trouvé!

Les cent cris incessants de tes cloches qui sonnent,

Des anges ne sont plus les lyres qui résonnent,

Pour me voir radieux surgir au jubilé!

C'est le glas'sépulcral d'un vieil airain fêlé,

Q,ui m'avertit déjà que la maigre cavale

Du spectre au bras armé, piaffe sur la dalle

Q,ui borde mon réduit, pour dire : Je t'attends!

Eh bien, moi, j'ai du cœur! ma porte, à deux battants.

S'ouvrirait, si mon ame était mieux préparée.

Oh! la vie est pour moi si nue et dédorée,

due, debout sur mon seuil, je te salue ô mort,

Dirais-je au fier squelette : en croupe un homme fort,

Sans pâlir, te veut suivre en la nuit de la tombe!

Va, le corps seulement par ton pouvoir succombe!

Et, tombant, s'affranchit de mille maux froissants;

Mais j'ai peur d'autres bras plus forts et plus puissants

Q,ui doivent caresser ou terrasser mon ame.

Dans des flots orageux je ne mets point ma rame;

Je crains delà briser à leur choc saccadé.

C'est pourquoi j'attendrai, sur la rive accoudé,

Q,ue l'orage ait cessé de bouleverser l'onde

Pour que mon frêle esquif surgisse au noiLV eau monde.

Havane, c'est donc toi! quoi ! c'est là la cité Q,u'à dix-neuf ans je vis! quand mon cœur transporté Humait si largement le soleil et la vie! Pour tâcher de trouver ma couionne ravie, Laisse-moi te toucher et te voir en détail; Ce sera pour mon cœur un enivrant travail! Laisse-moi m'enfoncer aux replis de ton ventre. Voyons, à chaque seuil que je frappe et que j'entre. Ouvrez donc! je vous dis que c'est moi, TuUius! José La Luz! Palmer! holà! dix-neuf ans! plus! Ont roulé sur mon front depuis qu'avec ivresse Votre sein sur mon sein je n'appuie et ne presse!... Ouvrez donc!... mais hélas! la mort a tout sapé! Les Palmer ne sont plus! à la tombe échappé. C'est un fils aujourd'hui qui chez eux les remplace! Un enfant, dont j'avais autrefois vu la face, Q,ui paraît, et me dit qu'il compte vingt-six ans! Pariout je ne revois que jeunes fronts luisants Q,uand d'anciens compagnons j'appelle la figure! Q,uoi! dans quelques instants l'inconstante Nature A changé l'Univers pour attrister mes yeux! Dix=neuf ans, et debout deux seuls chers amis vieux

LES LOUISIANAISEa 33

Pour pleurer avec moi cette époque passée Où ma vie était d'or et de satin tissée!

Mais il est nuit ! fuyons la somîjre Josaphat; Allons subir ailleurs un plus poignant combat! A la Punia, gisant sur un lit de souffrance, Mon pauvre frère attend avec impatience Que je rentre au logis pour que mon bras froissant Rubéfie et ses reins et son front pâlissant!

Je suis rentré, couché! ma cervelle est en flamme! Mon frère!... quelle horreur habite dans mon ame! Trois grandes ombres sont toujours là sous mes yeux Le passé, le présent, et la mort! ô vous, cieux Bannissez ce dernier spectre de ma paupière! Paralysez son bras, qui veut frapper mon frère!... Toi, passé, tu souris, mais pour briser mon cœur, Pour augmenter encor du présent la terreur! Si je pouvais mourir à l'instant, par l'épée!... Comme Caton, si.... non! par la frayeur frappée. Ma religieuse ame, à l'aspect du trépas, Reculerait d'horreur si je levais mon bras! Mais, comme Alcibiade, à la flèche assassine, Avec plaisir j'irais présenier ma poitrine. O beau Grec valeureux! tu quittas pour la mort L'amour! le glaive en main, tu tombas noble et forl! Tu quittas pour sortir, une couche soyeuse Où t'inondait d'extase une fille amoureuse!

Grec, qu'aurais-tu donc fait si dans de pesants drap» Un froid boa se fut enlacé dans tes bras? Si je sortais aussi?... Havane trop cruelle, Même en cela mon cœur te verrait infidèle! Tout, oui tout est changé pour moi dans ton vieux seinj Je n'y trouverais plus même un vil assassin! Dormons!... qui? moi dormir? pour faire plus sensible L'angoisse, à mon réveil, se redressant terrible?

® Il est minuit! la voix triste du sereno, Comme un cri s'échappant de quelque vieux tombeau, Annonce uncielbiumeux, mais la paix aux murailles Où veillent cent canons et des monts de mitrailles. C'estl'heure où l'océan ouvre aux vents son grand bal! L'heure où sa vague danse î\u reflet du fanal Q,ui luit sur le Morro, grand clavier, pour la fête, Uni seconde la voix de la fière tempête : Où pèsent ses cent doigts : un orchestre à lui seul, Q,ui sur tout opéra vient jeter un linceul. Oh! les divins accords! oh! quel orgue sublime! C'est lui qu'on entendra, quand la terre etl'abyme. Au jour du jugement, salûront le Très-Haut! C'esi lui qu'on entendra, mais sur un ton plus hautj A ce diapason qui fera que tout ange, De dépit, foulera sa harpe dans la fange! Avec enivrement j'écoute le concert De ce roc écumant, par les ondes couvert ! Noir géant, vu de près, qui présente une face ^Spongieuse, où la mer n'a laissé nulle place

LES LOUISIANAISES. '^o.

Q,ui ne soit crevassée ou boursouflée, au point du'on dirait que La lèpre a frappé de son poing Ce bloc tuméfié, que l'océan, peut-être, .Depuis dix mille ans fouette avec son bras de maître! Ce spectacle est encor plus grandiose et beau Q,uand dans le port surgit quelque guerrier vaisseau; Lorsqu'au bruit de ce roc et d'un ciel noir qui tonne, Se mêle le salut du canon qui résonne! Océan, océan, tout est pour moi néant Au prix de ton beau sceptre et de ton front géant ! Aussi le ciel et toi, vous êtes les seuls dignes D'entendre mes secrets! tu pleures et trépignes Alors qu'en sanglotant je te dis la douleur Et l'éternel souci qui dévorent mon cœur! Vieux lion, tu n'es pas aussi dur que la terre, Gtui sourit quand je pleure! égoïste panthère Q,ui ne sait que tuer et se gorger de sang. Aussi ton thème est-il pour moi le plus puissant. C'est surtout dans l'accès de ta sainte colère, Q,ue j'aime à caresser ta sublime '"crinière!" Q,uand ton flot bondissant vient raviver mon corps, Mon ame aussi se baigne aux plus nobles transports. A tes pieds, je l'ai dit, tout n'est ue ver ou poudre, Lorsque ta voix répond à celle de la foudre! Et des fous ont bliimé mon amour délirant Pour ta face, et ces monts où montent en courant Tes flots bruyants et prompts; comme une allègre troupe D'enfants sur une butte, où danse et rit le groupe!

Le jour luit!... je n'ai pas goûté le doux sommeil! Tant mieux : depuis deux mois, de la nuit ce soleil Vient-il régénérer, raviver de mon frère L'ame et le corps brisés et froids comme la pierre! Mil huit cent trente neuf, je ne t'oublîrai pas! Il ne me reste donc plus d'épreuve ici-bas Dont je craigne Papproche et la vive morsure! Non! pieds nus, des buissons je nargue la piqûre!

L'an mil huit cent me vit naître pour la douleur! En mil huit cent dix-neuf (ce n'est là qu'un malheur, Un rosier où la fleur se marie à l'épine; Mais l'épine, plus tard, de la fleur orpheline. Me préparait son dard poignant et vénéneux! Pour le mal qu'il me fit quel cœur est courageux?) En mil huit cent dix-neuf, fut dépecé par l'onde Le vaisseau qui portait ma tête vagabonde. Dans des flots furieux, non loin de Little-hland, Je tombai... Par la houle un canot somnolent. Fut un jour à m'étendre à la rive étrangère. Q,uelle terre, ô Seigneur! sans hôtes! la bruyère Fut la couche où bientôt je reposai rha chair Nue et rouge de sang, qu'avec leurs dents de fer, Les brisants, dans l'orage, avaient toute mâchée! Ma poitrine râlant, à cette île arrachée, D'eau pure n'aspira qu'alors que mon esquif, A minuit, me porta, triomphant du récif, Sur le pont d'un vaisseau parti de Providence Pour essuyer des flots ceux qu'une adverse chance

Vient trop souvent jeter sur ces nombreux Scyllas.

Mais, je l'ai dit, que sont ces corporels combats?

Devrais-je seulement ajouter que la barque,

Comme un obscur troupeau que le laboureur parque,

Nous déposa bientôt, mes compagnons et moi,

Au^roc San Salvador, ce premier ilot-roi

du'une aiguille et Colomb ont trouvé dans nos ondes.

Trop longtemps m'ont gardé c*es rives infécondes!

Quelques harengs pourris et du maïs moulu,

Par elles, furent seuls pour moi le mets voulu.

J'y restai quinze jours, avant qu'à Providence,

Courbé sous le frisson, la faim et l'indigence,

Un bateau me portât pour quérir l'hôpital!

Je suis à l'hôpital! mais par un sort fatal,

Charleest encor vivant! quoi! quand au cimetière

Cet hospice fournit à toute heure une bière,

Pas un lit, un grabat oîî reposer mes os!

Poor lad, for you, ihe u-ind, I see, imfairlij blows!

Me dit une furie, en secouant la tête;

Une vieiile semblable à l'horrible grisette

Q,ue Gil Blas rencontra dans l'antre des voleurs.

Elle aurait fait pâlir les plus hardis sapeurs.

Avec ses mâles traits, sa tête tremblotante,

Ses soixante ans, sa voix aigre, sèche, sifflante,

Elle ajoute qu'il faut que sur le dur parquet

Mon corps maigre et fiévreux attende qu'un banquet

Soit à la mort offert par l'infortuné Charle,

Avant que dans son lit j'entre! elle est là, qui parle,

Et, sans peser ses mots, de son air occupé,

Je me demande encor. d'étonnenient frappé,

Si c'est biea une femme, ou ce monstre androgyne Glui, lorsqu'il fuit Duncan, n'admet pas pour piscine Même la vaste mer, tant sur sa sale main Le sang de ce vieillard imprime son carmin! (1) —Notdead y et! hy and 67/;— répèle encor la vieille. Oh! la grande leçon à nulle autre pareille! De mon semblable il faut donc appeler la mort. Pour reposer mes reins que brise le transport! Pour posséder un lit! hélas! oui : c'est la vie! Une tombe est toujours d'un nouveau-né suivie. Pour que l'homme ici-bas trouve place au soleil, Il ne faut pas qu'un front en masque l'appareil, due Charles meure donc, pour que je puisse vivre! Pour que la fièvre enfin cesse de me poursuivre! Pour qu'un lit de mon corps ranime la vigueur. Et que mes dix-neuf ans brillent dans leur splendeur!

Charle est mort! je restai trois mois dans cet asîle, Q,ue je laissai joyeux et guéri, pour la ville Dont ma plume a dépeint le mauresque appareil : Les dômes, les clochers, et, pendant son sommeil. Ses nombreux serenos épiant une étoile, Pour chanter qu'elle luit, ou que l'ombre la voile; Et son foudre frappé mont renommé de fer, (2) Comme une cire molle en la main de la mer; Q,ue sa vague a troué, pétri, dans son délire! A la fois piano, violon, flûte et lyre;

(1; Lady Macbelh.

J2) Le Morro.

Eléphant sur lequel pèse, armé, tout un fort!

Lion, chien accroupi qui veille pour le port!

Vieux roc dont le front triste, où le flot coule et tonne^.

Nous rappelle Léar qui pleure sa couronne!

En mil huit cent vingî-uu, le Nord portait mon front! Il était beau, mon front! avant que par son plomb, L'angoisse l'eût courbé comme un cèdre qui penche Sous mille coups de hache appliqués à sa hanche. Alors avaient cessé les vains assauts du corps, Mais ceux de l'âme, hélas! se préparaient, plus forts! Et je subisbientôt d'incurables atteintes. Je souris, en pesant ces terribles étreintes, Au penser des cercueils, dont les hôtes pourris Parfumaient l'aliment que mes sens, aguerris. Abordèrent trois mois dans un affreux hospice! Je souris, en pensant à mon mental supplice, Au temps o\x dix cités, moins heureux que Franklin, M'ont reçu sans un pain, languissant, orphelin! En rappelant Tamère et tenace indigence dui si longtemps courba ma vivace existence; Q,uand l'honneur radieux, comme un phare luisant, M'a tenu, dans Vorage, éloigné du brisant! Comme à ses compagnons disait jadis Enée, Un jour, le souvenir, pensais-je, de l'année Témoin de mon malheur, pour mon cœur glorieux, Sera comme un parfum, un trophée orgueilleux! (1)

<1) Mes amis, bannissons d'inutiles alarmes;

Un jour, ces souvenirs auront pour nous.des charmes.

iEneide, tiv. 1er., trcid. de DelilUri

En mil huit cent vingt trois!.. Anna me fut ravie! (1)

De mon néant, bientôt cette mort fut suivie!

Tel que la nef qui sèche en un vide bassin,

Le doux flot du bonheur ne baigne plus mon sein!

Et jamais ne viendra, comme le bras d'un ange,

L'enlever tout-à-coup de sa prison de fange !

Comme loin de sa tige on voit mourir la fleur,

Sans Anna, mes destins ont perdu leur splendeur!

Pendant qu'un ver rongeait ma femme dans sa fosse,

Un autre dévorait mon avenir colosse!

Car l'amour pour le beau, que je portais au cœur.

Fécondé par l'étude, en sa savante ardeur,

— Non pas comme aujourd'hui, sans but et sans lumière,

Mais noyant l'Univers aux feux de sa paupière —

E ut rejailli plus tard pareil au grand flambeau,

Glaive fatal à Troie, échappé du fourreau,

Q,u'Hécube de son flanc vit jaillir dans un songe!

Au lieu que mon talent n'est qu'un doré mensonge!

Je ne sais qu'esquisser l'éloge de Hugo, V

Q,uand sa palme devrait décorer mon cerveaui

Pour tuer ma douleur, j'ai jeté ma jeunesse É

A de menteurs plaisirs, pires que la tristesse! '

Et, dans leur mortier d'or, ils ont broyé mes ans.

Mais ils n'ont pas brisé le plus grand des présens,

Qui reste pour narguer le daid de la misère;

Us n'ont pas pu me prendre , en voilant ma paupière,

Ce bien plus précieux que l'œil du firaament,

Q,ue j'ai toujours gardé dans mon enivrement:

(1) Anna Livingston, nrs femr\e.

Pour un cœur desséché ravivante rosée;

Au désert du malheur douce (leur irisée!

En secouant leur joug, j'ai conservé l'uoxxcrKÎ

L'honneur, comme j'ai dit, l'œil de Dieu, la lueur

Q,ui toujours m'éclaira dans la no\Te tempête

Où le sort si longtemps enveloppa ma tête!

Si comme deux torrents mes deux yeux ruisselaient

duand mes joyeux amis dans la tombe roulaient,

C'était de les savoir morts vaincus dans la lice

Où le vice remplit l'empoisonné calice

De tous ces vils plaisirs d'un beau manteau couverts.

Pareil à l'obélisque au milieu des déserts,

Je plains qui leur survit au sein de la débauche.

Car il devrait frémir! il se doit voii plus proche

De la honte, serpent plus hideux à mes yeux

due tous ceux qu'écrasa le roi des demi-dieux.

du'il fas&e comme moi, qu'il échappe au reptile,

Pour redorer son ame, aujourd'hui pale et vile!

Pour être encor plus grand que tous ces vierges cœurs

Châtrés, sans passions, dans nul combat vain(iueurs;

Et poui que dans sa bière alors qu'un bras le cloue,

Même d'un ennemi la haute voix le loue!...

Gtu'on se di^e partout où passe son cercueil,

— Ce géant se vainquit, mû par un noble orgueil!

Faible est Teffort pour nous, mais autrefois, cet homme,

Athènes l'eût nommé Socrate! ou Caton! ilome.

—Mais vienne mon cher thème avec encore uu jft

Pour clore mes longs lais et saisir mon objet.

42 LES LOLTISIANAISES.

Seize ans sont écoulés depuis quemon idole (1) — Pareille au naissant lys , dont l'Aurore raffole, dui, porté par les venls dans un vil lit fangeux, Ne boit plus le flot pur de l'éther onduleux — Gît dans l'obscure fosse où nul cœur ne se mire! Où nul nom, au passant attendri, ne vient dire : Une femme divine (avec ses dix-sept ans. Ainsi qu'un vierge luth et les dorés instants De l'homme dont la vie à la sienne enchaînée. Sans ELLE, semble une algue en tous les flots traînée), Est là, dans ce bois noir, loin du monde, qui rit Q,uand cet homme, en ses vers, fait qu'un crâne fleurit!

Mil huit cent trente neuf!... pour moi tient une épée Encore plus terrible et fortement trempée Que celle dont le Sort m'avait jadis frappé! Ou plutôt par les ans, par ma valeur trompé, Je ne puis plus porter aujourd'hui mon angoisse! Le monde ne sait pas le tourment qui me froisse, Q,uand il voit le souris, masque épais et menteur, Se jouer sur mes traits pour lui cacher mon cœur! Mil huit cent trente neuf!... a fait mourir mon frère! Et mon ame n'est plus qu'un sombre cimetière dui porte sa dépouille! et, plus voisin de lui due le cercueil ami qui lui fait un appui! Mon corps dans le caveau de sa tombe repose! Mon ame, en son cercueil! là, chaude, elle se pos'e

(l) Ma femme.

LES LOUISIANAISES. i3

Sur ce beau front glacé qui si jeune tomba,

Pour s'enquérir encor comment il succomba!

Comment du bel épi de ses riches années

Les perles tout- à-coup se trouvent égrenées!...

Q,uand trente ans lui restaient encore en son éciin,

Cet homme fort mourut comme saint Augustin!

Sans pousser une plainte, et 'bénissant la tète

De ceux qui l'entouraient dans l'horrible tempête!...

Dix mois son sang baigna les serres d'un vautour

Qui but aussi ma vie et me laissa le jour !

A ce que je lui dis, la nuit, à son oreille,

Lorsque pour tous il dort mais qu'à ma voix il veille,

Ace que je lui dis la chose qu'il répond.

Du cœur le plus athée irait changer le fond!

Tant est bon le Seigneur! que l'homme ingrat oublie,

Q,uand à l'éternité ce seul chaînon le lie!

En mil huit cent quarante!... hélas! Destin cruel, Tu dois être content! Prométhée immortel. Sur ma déserte cime, avec exubérance, J'emplis encor la coupe où tu^bois la vengeance! Vieux vaisseau démâté sur les flots orageux. Sans voile, comment fuir les brisants écumeux, dui, tigres affamés, d'une voix rugissante, Appellent à grands cris ma carène impuissante! Dans ce monde agité, d'un noir linceul couvert, Je me trouve donc seul comme au sein du désert! Oh! qui peut aumôner à mon ame ulcérée Mon frère! mon Anna! ma jeunesse dorée i

44 LES LOUiSlANAlSES.

Soufîre et ne le plains pas : quelque insensible cœur

Dirait : — comme il est faible au sein de la douleur!

— M'a-t-on jamais ouï geindre sous l'indigence?

De sa serre je sais émousser la puissance.

Moi, lorsque je me plains, je ne suis pas Gilbert,

Torturé par l'aspect de son gousset désert;

Non plus que Chatterton, aussi pâle courage,

dui meurt pour ne pouvoir payer un vieux murage. (1)

Dans ma douleur je suis le noble et fier Chénier!

Q,ui pleurait comme un front qui porte le laurier!

Je me>lainssurlatombe, et non sur quelque miette,

Une depuis si longtemps un noir destin me jette.

Je me plains, mais de bout! non pour, quêter le don

— Je n'implore que Dieu! — des larmes d'un salon;

?\on pour qu'un froid lecteur soupire sur ma vie;

Fi! mais pour que plutôt un sein d'Ho:.îME l'envie!

Un cœur grand, noble et fier, avide de l'honneur

Uu'on boit avec le fiel au puits de la douleur!

Si, souvent mal com[)ris, l'on plaignait ma soulfrance,

L'orgueil réveillerait peut-être ma vengeance;

Carmes pleurs sont plus près d'un glaive fiamboyant

due de mes vils genoux lâchement se ployant!

Sans peser cet aveu, peut-être, en sa jactance, Q,uelquenain s'écrira: — Q,uelle est donc ta puissance, Si le deuil, si longtemps, fait panteler ton sein? Moi, je romps comme un bois son poignard assassin.

(1; Tioi.s mois (ie loyer d'un bonjre qu'il occupait che:'. luimisérable, dont je regrotte de ne pas savoir le nom, poui" y attacher l'ininiortrùitH de l'assassin de Senéque ou de celui de Chéni.^r !

LE« LOUitSiAxNAlîSEïS. 13

— L'insensé! sans assaut il prône sa victoire!

Sans un cœur pour sentir il est fils de la gloire!

Dans les combats de l'ame, en son aveuglement,

Il ignore qu'il n'est que le seul sentiment

duisoit vainqueur! qu'alors, appartient la couronne

Aux seuls vaincus, à qui le^ôr vainqueur la donne!

Oh! combien j'en connais pour qui le noir cercueil

Est un miroir brillant où, dans leur aine en deuil.

Ils admiient l'habit qui leur prend bien la taille,

En pensant — A ce soir! il faut au bal que j'aille

Pour la voir. . .et, de là. . . — Voilà les hommes forts !

Hommes qui danseraient sur tous leurs parents morts,

Si leurs corps, au parquet de l'enivrante salle,

Gisaient comme on les voit sous la funèbre dalle.

Après cela, comment s'étonner que ces cœurs

Improuvent mesiegrets, mon angoisse et mes pleurs!

Honneur à ces vaillants ! ils soufflettent la tombe !

Ils vengent mon tourment lorsque mon frère y tombe !

Plus qu'elle ils sont puissants, puisqu'ils vivent encor. . . .

Et que dans leur coffret elle ne prend pas d'or !

Oh! pourquoi d'un vil stras n'était pas pour mon ame

Ma couronne, qu'elle a, de diamants de flamme !

Mais, j'avais des amis!... jeunes, beaux et vaillants ! Dont on vantait partout l'honneur et les talents! Oîi sont-ils'?... voyons donc, que ma voix les appelle Si Vautan ne bruit dans la tombe fidèle,

4(3 LEH LOUlSlANAltSE;S.

Peut-être ils entendront mes accens orphelins!

Peut-être ils répondront à mes tonnants refrains!...

Hélas! ni Marigny ni Mercier ne répondent!

Et pourtant l'air estcajme!... En vain mes longs cris sondent

Cet océan sans fonà dont la base est un floi!

Si je lui jette un mot, ce qui vient, c'est mon mot!

Oh! secret mieux gardé que celui de ces frères,

Entourés d'un maillet, de bienfaits, de mystères!

Oh! quel homme dMionneur que le discret tombeau!

L'on n'arrache donc rien de son profond cerveau!

C'est l'homme de génie embrassant çieux et tejrre,

Et n'étalant aux yeux que leur marc, la poussière.

Le mort seul tient la clef de ce riche coffret.

Et comme luile mort est muet et discret!

En mil huit cent quarante!... Août dira mon âge;

Mil huit cent, dans ce mois, vit surgir mon visage!

Comme un nid d'alcyon sur la vague dansant.

Dans la main de la mer un ilôt bondissant.

Au volcanique sein, salua ma naissance.

C'est Kingston qui berça ma fraîche éclose enfance!

Naissant entre la foudre et des feux souterrains,

Entouré parles flots et les grands vents marins.

Mes destins devaient être imposants, tristes, sombres!

Mes jours devaient avoir leur lave et leurs décombres!

Aussi le Sort toujours barra-t-il mon chemin.

Et, Kingston tourmenté, je palpite en sa main.

A mon île mon corps, pour Orléans mon amel

4 l'une la boussole, et pour l'autre laramej

L'une essuya mon front, l'autre le féconda, duand porté sur ces bords, indocte il aborda, A cinq ans, le savoir! pour sa nuit ce beau rêve! L'une agrandit l'étui, l'autre y jeta le glaive! Mais que dis-je? à Dieu seul l'épée et le fourreau! A lui Pâtre et le feu, car il fît le fiambeau!

En mil huit cent quarante!... il me reste... la tombe!

Mon cœur est desséché comme un champ par la bombe!

Désenchanté, brisé, sans projet, sans amour.

Je n'aime que la nuit, et fuis les yeux du jour ;

La nuit seule; sans rêve, un songe me rappelle

Gtue je suis, que je vis pour ma peine éternelle!

Car pour moi tout léve est un tourmenteur miroir

Qui reproduit le jour tel qu'il est, triste et noir.

Je suis vieux, je suis seul, et v^euf de toute idole;

J'ai passé Véquateur, je marche vers X^pole!

Et, Pompée assailli, comme ce grand Romain,

Je me couvre la tête, et j'y porte ma main!

J'oubliais toutefois que j'aime encor la lyre! \

Seul ciel pur où mon ame avec plaisir se mire :

Mais hélas! cet ami poursuivi comme moi.

Du Sort subit aussi l'aveugle et rude loi.

A la lyre les sots n'ont laissé qu'une corde!

Mais avec elle encor mon sombre vers concorde

Pour vendiquer du beau l'apanage perdu,

Et voir le plus Ilote ù son cultr assidu.

4S LES LOUISIANAISES.

Dans mon sein s'il se trouve encore une étincelle Après celle qui luit pour la muse immortelle, C'est pour cet écrivain au front pâle, endormi, Au cœur chaud et géant! mon solitaire ami. (1) Mais d'un amour flétri peut-il priser l'hommage, Quand il doit commander un si brillant suffrage ! Quand mon sein ravivé devrait seul le porter, Tel qu'un beau lys neigeux où l'on voit palpiter Le colibri joyeux ou l'ouvrière abeille! Et non comme la fleur dont le parfum sommeille, Inodore menteuse, où le sens vainement Se jette pour pomper un doux enivrement. A la lyre, à Théard la seule et pâle étoile, Au ciel tonnant del'ame, écartant foudre et voile; A la lyre, à Théard le vieux bourdon usé Sur lequel, pèlerin, pèse mon cœur brisé! • A la lyre, à Théard, lorsque jaunit octobre. De l'oiseau le chant faible et qui se fait si sobre; A la lyre, à Théard le tronçon d'aviron Que la mer m'a laissé pour gagner l'horizon!

Je conclus. De mes mains avant que mon luth tombe,

Avant que dans son vol, gémissante colombe.

Mont chant s'arrête et meure, à toi (2) mes derniers cris!

Toi qui fais parmi nous qu'un vers conquiert son prix.

DésiUusionné par l'écho monotone

Qu'il trouve en mon pays quand il parait et tonne,

(1) M. T. Théard.

(-2) M. Pierre Soûle.

J'ai besoin que ta voix, beau vers noble et profond,

A mes accens toujours réponde bond pour bond!

Ravive encor mon luth par la douce rosée

due tu verses parfois dans mon ame lésée!

Dis-moi que le génie est un plus beau bandeau

due celui qui des rois ceint le sacré cerveau!

Il faut à tes accens que j'accorde ma lyre!

Il faut à ton talent que mon talent s'inspire!

Bérangerpour Mécène eut l'illustre Lucien;

Le grand Hugo, Dumas ont le roi citoyen;

Et Mérillou, tu sais, cet orateur sublime,

Fut de Barthélémy le soutien magnanime.

Grand comme Mérillou, sois mon Mécène, toi,

Et tu ne verras point boiter ton choix par moi.

Ces longs accords, chant noir, chant fait homme, ma vie,

Spectre qui quatre jours fit ma plume asservie,

Pour auréole auront le globe du soleil!

Car sur leur front, ton nom, grand condor en éveil.

Pèse! et bientôt ouvrant une vigoureuse aile.

Emportera ces vers à la voûte éternelle!

Ils sont nés des bravos qu'à mon luth tu jetas

duand j'ai peint Davezac bondissant dans nos bras!

Comme le fi^r coursier qu'un cavalier caresse

Avant que l'animal, dans sa bouillante ivresse,

A travers les mousquets, les drapeaux déployés.

S'élance pour fouler cent soldats à ses pieds.

Le poète, orgueilleux et sensible à l'extrême.

Veut qu'on le flatte aussi pour affronter un thème.

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