‹ Les lunettes des princesChapitre 10 sur 11 · S6 LES LUNETTES · texte numérisé non relu

S6 LES LUNETTES

Tous deux sont, pour au vray toucher,

D'une mesme matière faictz.

On congnoist les bons aux biens faitz.

Se j'ay maison pour ma demeure.

Bon lict, cheval, vivre, vesture, Le roy n^a vaillant une mure Enplus que moy selon nature.

On luy faict honneur, c'est droicture; Mais il meurt sans emporter rien.

Peu vault le trésor terrien,

(Jng cheval suf/ist à la fois Au roy, une robe, ung hostel; S'il menge et s'il boyt, je le fais Aussi bien que luy, j'ay los teL La mort me prent, il est mortel.

Je vais devant, il vient après.

Nous sommes egaulx à peu prés,

A cent ans d'icy je m'attens Estre aussi riche que le roy.

J'attendray, ce n'est pas long temps :

Lors serons de pareil arroy.

Se je seuffre quelque desroy, Entre deulx il fault endurer.

Malheur ne peut tousjours durer.

Quant au corps, gueres d'avantage Ne voy £ung prince aux plus petis.

Des aulcuns s'en vont devant aage A la mort, povres et chetifz; Aultres suyvent leurs apetis Pour aucun temps, et puis se meurent.

Nos œuvres sans plus nous demeurent.

Au milieu gist la différence.

Car es deux boutz n'y en a point.

Le gran du petit diffère en ce.

Car Dieu Va voulu en ce point Ordonner, pour tenir en point Justice, paix, équité, droit.

Bien souvent tout ne va pas droit.

S'ung prince a conseil qui V abuse, Et ne scet ou veult y pourveoir.

C'est ung poulcin prins à la buse Qji'on ne peut secourir, pourveoir.

L'entendement est faict pour veoir Et discerner vertus de vice, Profis ne doit sembler novisse.

Conseiller qu^on nomme preudhome Se trop à soy enrichir tend, Tost est corrompu, car prou done, Et peu au bien publicque entend.

Mais sçavez vous qu'il en attend En fin honte et dampnation?

On doyt aymer sa nation.

Le prince est gouverneur et chief Des membres de corps pollitique; Ce seroit bien dolent meschief S'il devenoit paraliticque, Ou voulsist tenir voye oblicque A l' estât pourquoy il est faict.

Tout se pert, fors que le bien faict.

Seigneurs, pas n'estes Vautre aloy Que le povre peuple commun, Faictes vous subjectz à la loy, Car certes vous mourrez comme ung

Des plus petis, ne bien aulcun Pour vray ne vous en gardera.

Chascun son ame à garder a.

Mais quant ung prince fait devoir D'ouvrer en sa vacquation, Selon sa puissance et sçavoir, Laissant toute vacquation Et mauvaise appliccation, On ne le peult trop honnorer.

Le prince est fait pour labourer

Nompas du labour corporel.

Ainsi que les gens de villaige, Mais gouvernant son temporel Layaulment, sans aulcun pillaige.

Avoir ne doibt le cueur vollaige, Soit attrempi, nect, chaste et sobre.

La fin des pécheurs est opprobre.

Se pape, empereur, roys et ducz Aymoient bonté en tous endroitz, Telz ont esté et sont perdus Par non tenir les chemins drois

la

Qui congnoistroieni vertus et drois En prenant à eulx exemplaire.

Plus doit que folie sens plaire.

Comme pour porter vin et feu Plus propre est ung pot que dix menches, Ung prince aussi qui ayme Dieu, Honnorant festes et dimenches, Fuyant tous vices et leurs branches, Porte tel fruyt que c'est merveille, Saige est celuy qui en mer veille.

rappelle ce monde la mer Pour les grans dangers et perilz En quoy sont ceulx qui trop l'amer Veulent de tous leur esperitz, Dont en la fin seront periz, S'auport de salut ne s'attendent.

Jamais les sotz à bien n'entendent.

Les subjectz doivent révérence Et service pour absolu A leur prince, et perceverence.

Supposé qu'il soit dissolu,

Dieu Pa ordonné et voulu Par commandement tresexpris.

Tous bons sont à bien faire prestz*

Peuple, sçavet vous pourquoy est ce Que vous avez seigneurs divers f Je vous en donneray adresse En moins langaige que dix vers.

Rebelles estes et pervers, Pécheurs, vers Dieu plains de barat; Et pourtant à mau chat mau rat.

homme, combien qu'appert soys Et en ta chair quiers tout ton beau.

Je m'esbahis que n^apperçoys Que brief seras mis au tombeau. Et aussi tost comme tombe eaue Deffauldra ta plaisance vile.

Péchez rendent Vame servile.

Etpource, princes et prelatz, Qui de justice avez la charge, De vous en parler suis prés las, Toutesfois vers vous m'en descharge.

93 LES LURETTES

Devant Dieu, au long et au large, Compterez de mise et recepte.

' Bon auditeur abus n'acepte.

Congnoissez la perfection QUe Dieu en voz âmes a mis.

Et des corps l'imperfection, Soyep à vous mesmes amis.

Car paradis vous est promis Se bien le sçavez demander.

Bon fait ses deffaulx amander.

Pensez pourquoy Dieu vous a faitz.

Et vers luy ne soyez ingratz,

Mettez raison en tous voz faitz;

Combien que soyez gros et gras,

Saichez que moust vault mieux que esgras;

Bonté est plus que mal propice.

Truye ne scet que vault espice.

Quant vostre cas bien entendrez.

Peu priserez mondanité.

Mais voz cueurs vers les cieulx tendrez.

Le monde n'est que vanité.

Nefaictes inhamaniti.

Par voz œuvres serez jugez.

Les seigneurs deviendront soubjectz.

Presidens qui tant alléguez

De droitz, de coustumes et loys,

Des princes estes déléguez

Pour paix mettre entre clercs et lais,

Vrayement, juge, se tu vouloys,

Bien leferoys, tant as Part gent;

Mais tu n'en aymes que l'argent.

Justice la bien ordonnée, De Dieu en la terre transmise, Ne veult estre pour or donnée, Ne à ceulx qui plus feront mise; Mais au bon droit elle est submise.

Compas a plomb et reigle esquiere Pour radresser chascun qui erre.

Juges, vous en avez la garde, N'en laissez endurer besoing Aux povres, car Dieu tout regarde Qui contre vous sera tesmoing.

Se VOUS y f aillez prés ne loing, Pour crainte, faveur, haine ou don.

Selon l'ouvrier vient bon guerdon.

Ces quatre choses devant dictes Troublent justice en maint endroit.

Pource sont Hz de Dieu mauldictes.

Et aussi prohibées en droit.

Donc celuy qui les maintiendroit Trop de maulx en son ame assemble.

Dieu pugnist tout quand bon luy semble.

Crainte de vers les grans mesprendre,

Ou paour de perdre ton office,

Ne doibz, bon juge, jamais prendre

Parquoy tu faces injustice,

Celuy qui par tout met police

Les bons en vertu fortifie.

En faisant bien donc fort fyfie,

Pilate, par crainte d'offendre César, fist Dieu crucifier, Lequel avoit voulu deffendre Par avant et pacifier;

MaiSy par deffault de se fier En loyaulté, il se perdit, Corn Vevangeliste expert dit*

Faveur aussi ne dois porter A nullj, tant soit il ton proche^ Fors par autant que supporter Le peut, sans y avoir reproche, Et qu'autruy dommaige n'approche.

Cest grant mal faire le contraire.

Le bon ne doit à mal s^atraire.

En haine contre homme ne juge, Soit cas criminel ou civil, Enten bien que je te dy, juge; Autrement tu seras si vil Que Vennemy, dés ans cent mil.

Voire sans fin, fen fera honte.

Jamais le vice à haulî ne monte.

Pour promesse ou don qu'on te baille, Je te pry, ne tourne à Vescart, Car tu te dampneroys sans faille, Et'seroys que meschant quoquart.

Tu ne vivras jamais le quart De ce que tu as pourpensé.

Le temps est tantost despensi.

Juge, qui es sans équité 9

Guides tu avoir paradis,

Estre absoubz, remis et quité.

Se tu trompes gens par addis?

De procès mal prépara dis

Qui griefve aultruy; pource, enien ce :

De fol juge hriefve sentence*

Quant tu auras à condamner Aulcim homme de crime attaint, Garde toy bien de te dampner Et d'estre d^omicide tainct, Gar, si haine pitii estainct, Tu seras de sa mort en coulpe.

Cest mal cueilly qui l'arbre couppe.

Et pource, ne porte rancune Gontre aulcun qui devant toy vie(igne; Aultre raison ne fen rendz que wie. Et à jamais bien fen souvienffie :

Cest que, pour chose qui aviengne, Ne doit nul juger sans pitié.

Cruel cueàr n'a point d^amiîii, .

Ta conscience te dira :

Quant tu le peux bien faire, doits ;

Se ton cueur peu ne grant d'yre a

Vers le crime et le perdoys,

Tu peux assez laver tes dois.

Car pource ja n'en seras quitte.

A priser est qui bien s'aquitte.

Justice est trop persécutée Se miséricorde y deffault, Mais elle est bien exécutée Quant on ne het que le deffault.

Las! c'est grant pitié lors qu'il fouit Voir son semblable malfiner.

Tous ne peuvent de sens finer.

C'est droit que les maulx on punisse Et n'y doibt-on point différer.

Mais que juge corrumpu ne ysse A la sentence proférer.

Car équité doibt préférer Rigueur, en tout juge parfaict.

Bonté se veult monstrer par faict.

Toutesfois, quant rigueur appert,

Escript et équité non mye.

Soit en privé ou en apert.

Justice, nostre bonne amye, Veult que par mort ou infamye Tout cas criminel soitpuny.

Noble oyseau het corrumpu ny.

Excuse tousjours Pinnocent, Se tu veulx faire à Dieu plaisir.

Des mauvais peux condamner cent, Sans conscience ou desplaisir.

Souviengne-toy bien à loysir Du jugement de la grant court.

Le temps des hommes est bien court.

Pour continuer mon langaige.

Je dy, par ung ardant accès, A chascun juge quHl engaige Son ame, quant il fait excès

De jugemenSy ou par procès Querant avoir praticque ou los.

Fol est qui pert la chair pour l'os.

De vous lieux-tenans de grans barres, Et messeigneurs les allouez, Je me tais, car voz faitz sont garres Dés ce qu'aulcun vous a louez Par grans dons, mais tresmal louez Des povres qui n^ont d'argent source.

Il n'est plus amys qu'en la bource.

Ne cuidez jamais, advocatz.

Que Dieu vous daigne pardonner.

Se bien n'avisez à voz cas.

Qu'on ne vous gaigne par donner.

Pour à telz faitz vous adonner Vostre ame, honneur et temps se pert.

Mal se muce à qui le cul pert.

Quant les povres gens vous requièrent.

Vous ressemblez estre endormys.

Mais les riches ont ce qu'ilz quierent S'en voz mains ont foyson d'or mys.

Ung jour serez bien desdormis i

On verra voz baratz et guilles.

H n'est pas toujours cours ^anguilles.

Nous tenons une femme à folle Qui son corps et son honneur vent Pour argent; mais cecy m'afole.

Car vous faict^s pire souvent.

Vos langues tournent comme vent Au plus donnant, c'est grant diffame.

Il perd assez qui perd son ame.

D'autant que devez valoir mieulx Que ces folles femmes et viles; FailleZ'VOus plus, je dy tous ceulx Qui mainent causes incivilles, Que celles qui vont par les villes Ou aux champs faire leur folie?

Péché en enfer le fol lye.

Vous faictes mal, aussi font-elles ; Leurs péchez les vostres n'excusent.

Qu'en adviendra? Peines mortelles.

Les vices leurs maistres accusent.

Se les larrons aulîres excusent, Neantmoins Hz ont leur desserte.

A meschans gens chetive serte.

aveuglez, vous vous riez Quant aulcun homme avez trompé; Mais, une fois, vous vouldriez W avoir mengé que pain trempé En belle eaue, et qu^atrempé Eussez vos langues aultrement.

Qui faict mal s'oblige à tourment.

Je suis bien content que l'on sache Que chascun qui contre droict tourne Pour argent, celuy qui l'ensache, Est dampné s'il ne se retourne.

Et le donnant son sens destourne; Tous deux vont à perdition.

Selon la souche le syon.

Si tu AS tesmoing présenté De héritage, meuble ou injures.

De vérité soys prés enté.

Puis que par serment divin jures;

Dampni es se tu te parjures En endommageant ton prochain.

Poisson se pert qui approuche hain.

Les tanches, bresmes et gardons Avallent l'hain pour ung vermet. D'ainsi faire bien nous gardons.

Car l'homme qui celuy ver met Au poisson la mort en promet.

Ne prens donc rien qui ta foy blesse.

Tel quiert force où n'a que foiblesse.

Se par ta déposition

Aulcun a deshonneur ou perte.

N'y quiers point de position

Contraire à la raison apperte;

Soit personne simple ou experte,

Tenu luy es de recompense.

Tout n'avient pas ainsi qu'on pense.

Par hayne, don, creinte ou faveur, Ne varie en ton tesmoignage; Privé seras de ta faveur Des cieulx en faisant tel ouvrage.

N'enrichis toy ne ton lignage Par ce moyen, ou tu te pers.

On peult juger des faitz apers.

Greffier, note ce loyaument Qu'auras ouy patrociner, Et n'y varie aulcunement.

Car tu ne doys pas trop signer, Ne peu aussi, mais assigner En tous tes escriptz vérité.

Dieu donne aux bons prospérité.

Le mauvais n'aura de salaire Sinon enfer après sa mort.

Ou soit delà, ou deçà l'ayre.

Fol est qui à bien ne s'amort; L'ennemy ceulx perça à mort Qu'il a prins en ses mains et las.

Triste cueur dit souvent hélas!

Toy, clerc, qui les procès escriptz, Ne ransonne trop povres gens, Pren pitié de leurs pleurs et cris.

Car les plusieurs sont indigens.

Et mesmes, entre vous, sergens.

N'oppressez le peuple de Dieu, A mal faire n'a point de jeu.

Mes parolles cy fineront

De justice, quant à présent.

Mais trestous à la fin yront

Au siège où Dieu sera présent.

La paour, faveur, crainte ou présent,

Rien n'y vauldra faire defaulx,

Chascun congnoistra ses deffautx.

En force est prudence mise

Et assise.

Justice y est bien comprise

Et submise.

Dont les lunettes se font Qui sont de belle devise.

Or les vise.

Ne fault pas laisser pour mise

Qu'on n'avise A mettre l'œuvre au parfond. Tempérance y est requise,

Qui îost quise Sera, et à ce commise.

DES PRINCES lOi

Car acquise Est pour clouy. dontjoinctes sont.

Qui vouldra par elles lise.

Et es lise La lettre grosse ou exijuisei.

Je devise Choses qui bien les parfont.

Force donc le faix soustimt

Porte et tient.

Tout ainsi qu'il appartient.

Et maintient En estât ce bel om/raige Qui tresgrant valeur contient.

Bien advient A celuy qui l'entretient,

Ou retient, En le gardant comme saige.

Mais homme à qui n'en souvient,

Mal luy vient.

Nul plaisir ne luy revient,

Ains convient User ses jours en servaige.

Dont son cueur triste devient;

Lors parvient

106 LES LCSrCTTES

il âaalear ^n laj savrneBt^ Saa9€at qaîL ai ckiet ea rtige.

Cjt graat f^rtane àtftnty

Qui tout wene.

Est à kaoane coatraverst

Et peryene, S^iL a^a de force sapport.

Tantost ckiet à Lz renrerse,

Lan coitwene O àaeily sa partie aàrerse.

Qui le kerce De desespoir jusq^au port.

Mieaix loj rialsist estre en perse.

Tant le perse Au long et à la traverse.

Puis le herse En tresdelojal déport.

Là sourvient la couleur perse;

Bien appert ce Qifen espérance suhmerse

H traverse ht passaige de la mort.

Qui force communicque

Corn unicque Sera seur et pacifique,

Ainsi que Serait en forte maison.

Force est tousjours magnijicque,

Autenticque, La loy tient evangelicque,

Angelicque, Ne la nyroit jamais on.

Force quiert le bien publicque.

Et s'applicque A vertus, et rien n'explicque,

Fantastique, Mais tout fonde en raison, Ceste précieuse relicque

Qui replicque Contre vices et duplicque

La praticque De vertus toute saison,

La créature s'abuse

Qui la ruse Des condicions refuse

Et n'en use

tes LES LUNETTES

Pour cacher autre entreprise; Inconstance l'excuse,

Puis Vauuu Foie paoury et tant l'amuse

Que confuse La rend tant qvfon la desprm ; Mais quant force tient incluse,

Non intruse.

Prémunie de grau infuse,

C'est l'escluse Qui a tel grâce comprise; Riens ne fait oà n'ayt excuse

Qui excluse Villaine^ la fait recluse

Par sa ruse, Dont ses faitz sont sans reprise.

Force point ne se deffie, Mais se fie

Aux gens, je vous certiffie Et affie.

Des petis faitz ne luy chault.

Qui d'elle se fortifie Fructifie;

Pechi, qui tout mortiffie.

Purifie Tous temps, face froit ou chault; L'hormeuTy qui Dieu magni^e.

Glorifie; Les cas obscurs glorifie,

Mundifie; Qui la croit à biens ne fault, Debas qu'on luy notifie

Pacifie; Vertu, qui paix vivifie.

Vérifie Qii^en elle n'a nul deffault,

vertu preservative,

Nutritive, Des dolens confortative,

Tresactive, En qui n'a riens à reprendre.

De tous biens démonstrative.

Veine vive.

De sens vivificative,

Fons et rive Pour haultz ouvraiges aprendre.

Aux humbles sociative.

Attractive,

De bonté déclarative;

Qui arrive Vers toy peult honneur attendre.

Ton subject orsfaictz eschive

Et le prive.

Contre personne chetive

Point n'estrive.

Mais se garde de mesprendre.

Ceste vertu magnanime

Tost anime Les tueurs de honneste régime,

Sans nul crime, Pour les faire hault attaindre; Contre vices dure lime.

Qui fort lime.

Toute heure, soit nonne ou prime.

Les opprime Et tresbien les scet estaindre.

Plus par raison que par rime

Tout exprime, , Et la personne reprime

Qui périme Bonté par mentir et faindre.

Jamais n'est pusilanime.

Mais intime Vertu en tresgrant estime;

Paix redime, S'aulcuns la veulent enfraindre.

nrs

Tout homme nrs force tende

Et entende Qu'il convient, quoy qu'on atende,

Que Dieu rende Aux pécheurs punition, Et que justice descende

Qui les fende, Sans ce qu'aulcun les deffende

Ne prétende Donner contradiction. Qui aura failli s'amende

Et descende D^orgueil, que mal rfen despende,

Mais despende Ses jours en perfection; Affin qu'en enfer ne pende.

Dieu n'offende, Mais à bien faire s'entende;

Ses biens vende.

S'il doibt restitution.

Le fort chasse folle crainte

Sans contraincte ; S'on luy faict injure mainte,

Dueil ne plaime Ne monstre, mais se tient ferme, Et, comme personne sainjcte

If amour ceinte, Pardonne l'offence emprainte.

Quant sans faincte L'offenseur se rend inferme, En luy priant par complainte.

De pleurs taincte.

Que vengeance soit restraincte

Ou extaincte En son cueur à celuy terme.

. Rancune par telle attaûicte

Est destaincte; Doulceur y sera remainte,

Mieulx que paincte, Car honneur le cas conferme,

Aulcun besoing n'a le fort

De confort, Voise par plain ou par fort, Joyeulx port

DES PRINCES llj

Toute sa vie maintient, A personne nefaict tort;

Son effort Est de donner reconfort;

Faulx rapport Ne croit, car bonté soiistient; Jamais ne nourrist discord.

Mais accord {Je vous en dy mon record).

Et plus fort A loyaulté la main tient; Mieulx aymeroit souffrir mort

Que cas ort Commettre, ne mauvais sort.

Riens n'en sort.

Fors ce que raison contient.

Cest ung cas qui trop nous blesse

Quant noblesse A le cueur de telfoiblesse

Qu'el délaisse Ce pour quoy fut ordonnée:

Car l'honneur et la haultesse.

Qu'on luy dresse.

N'est pas pour vivre en paresse,

La jeunesse Ne pour estre abandonnée A déduis et à lyesse.

Sa maistresse Est Minerve la déesse,

Qui sagesse Des armes luy a donnée, Et d'aultres vertus largesse.

S'o/i delesse.

Par malice ou par simplesse.

Tel adresse, L'offence est tard pardonnée.

Ne cuides pas qu'aulcun vaille

Une maille, Pour frapper £ estoc ou taille

En bataille.

Se vertu ne luy conduict Pur harnoys blanc ou maille :

Car, sans faille, Il ri est point plus seurre escaille.

Quel part que aille, Qu^est force pour ung tel bruyt Défendre place ou assaille;

S'on luy baille

Des coups, dont ployer luy faille,

Qifil défaille; Non faict, si force le duict.

Voulentiers prent sur la paille

Sa vitaillCj Afin que honneur luy en faille;

Mais garsaille N'aime guaires tel deduict.

L'homme de lasche couralge

Est ymage Du deshonneur et servaige.

Et Rengage A toute confusion.

Car ung gentil personnage

Perd son aage Si de honneur ne luit Vusaige;

Comme sage.

Las! se nous n'en usions.

Pas n'aurions le patronnage

De parage Pour estre nourris en cage

Au mesnage Qui se fait à son visage; On peult dire, conclusion.

Il6 LES LUNETTBS

Qji'ung bon page Vault mieulx de grant avantage.

Quel dommage De veoir telle abusion!

Princes qui tenez haultz lieux.

Comme dieux.

Vous devez, jeunes et vieulx,

Valoir mieux Que les petis indigens.

Pas n'estes faitz immortels,

Car mort telz Vous rendra de brief comme ceulx,

Souffreteux, Qu'on appelle povres gens, Voz vestemens precieulx

Es sainctz cieulx N'yront pas; vains, glorieux,

Vicieulx, De bien faire négligeas, gens trop délicieux.

Curieux, Ayez Dieu devant voz yeulx;

D'aultres jeux Ne soyez tant diligens.

Fuyez injustes querelles;

Las! car elles Font rapines et cauielles,

PréSy quant elles.

Que celles des temps passez; De guerres viennent séquelles.

Dieu scet quelles, Violences de pucelles

Qui plus celles Ne seront : c'est perdre assez.

Rompre testes et cervelles,

Playes morteles, Rober églises, chappelles,

Choses belles Ne sont pas. Pour Dieu, cessez.

Si vous estes tant rebelles.

Les nouvelles Seront de vous trop cruelles

Et tresselles.

Dieu pardoint aux trespassez!

Par vos guerres et debatz,

Maintz cabas Ont esté faitz hault et bas.

Telz esbas Sont trop griefz à soustenir.

Il8 LES LUNETTES

Lt povTt peuple en est las.

Qui est là, Ifermuy se voit sans soûlas.

Etait :Las!

Dont nous pourra bien venir i Princes, ne pensez vous pas

Le dur pas Où mort y plus tost que le pas.

Sans compas, Vous veult faire convenir?

Pour patrociner voz cas,

Advocas, Non cinq cens mille ducas.

Au trespas Ne vous sçauroient subvenir.

Jà ne verrez villain natre.

Ne folastre.

Avoir vertu pour combatre.

Ou debatre Aulcune querelle honneste.

Trop mieulx se sçauroit embatre

Et esbatre A quelque povre homme boire

Comme piastre.

En luy rompant bras ou teste.

Le fol pyre que ydolastre,

En son astre, Diroit qu'il en yauldroit quatre;

Mais rabatre En scet assez qui n'est beste.

Pour tel mal aquariastre

Fault l'emplastre, D'honneur le vertueux pastre,

Qui abatre Peut ton vice deshonneste,

que c'est vilaine chose

A qui ose Quérir los s'il ne s'expose

Et dispose Es faitz dont honneur procède; Qui d'ailleurs l'avoir propose

Ou suppose, Il n'est loy, texte ne glose.

Rime ou prose, Parquoy raison le concède.

Car noblesse s'y oppose,

Et dépose Que qui demeure ou repose

Longue pose, Là oà honneur ne précède, Grant blasme sur luy compose

Et impose, Ainsi que le saige Orose

Bien expose, Dont le sens maint d'autre excède.

Hault Créateur perdurable,

Treslouable, A tes servans secourable,

Piteable, De tous biens source et racine.

Tant est ce monde damnable.

Détestable, Incertain et decepvable.

Variable, Où n'a de bonté nul signe.

Des humains trop guerroyable.

Peu durable, Meschant et abhominable.

Misérable, Car de tous maulx les assigne; Mais f amour incomparable,

Véritable,

Ta passion charitable,

Amyable, Leur donnes pour médecine.

Force, la tresverîueuse.

Précieuse, De défendre curieuse.

Fructueuse A qui fa de son party, vertu effectueuse,

Glorieuse, De vices injurieuse,

Envieuse Que tout mal soit departy.

Contre péché oultrageuse^

Courageuse, De bonté tresamoureuse.

Plantureuse, Tant de biens viennent par ty Que c'est chose merveilleuse,

Trespiteuse, De veoir {œuvre dommageuse,

Mais joyeuse) Que l'homme soit bien party.

Force n'est pas à hier.

Ne jouster, A gransfaitz au col porter.

Ou heurter Contre aulcun, je le te jure; Mais veult bonté supporter y

Conforter, Et justice exécuter.

Disputer Contre ceulx qui font injure; .

Les vices doit amputer.

Hors bouter.

Tous jours les persécuter.

Sans doubter.

Car Dieu du tout les conjure.

L'homme qui veult hault monter

Doit domter Ses péchez et degecter.

Pour gouster Les vertus, s'il n'est parjure.

Tempérance, dame bien mesurée.

Qui nUst sote ne lourde, mais eurée.

Sobre, paisible, constante et asseurée.

Gouvernera,

Tout cest ouvrage à droit ordonnera, Sans regarder qui plus or donnera, Car sa clarté ceulx enluminera

Qui bien la servent, Et qui s'amour et sa grâce desservent.

Toutes vertus en elle se conservent, Et les berilles de rompîure préservent,

Car el conjoinct Composéement en estât tient et joinct Les lunettes et les mect à droit point, Ou aultrement certes ne seroient point

Assez entières.

Ainsi ce sont icy quatre matières, Car prudence et justice premières .

Les deux verrines rendent nettes et cleres»

Force ensement.

Comme j'ay dit dés le commencement.

Et ceste dame par elle va semant La bonne graine, et donne avancement

A ceulx qui lysent Les beaux traictés et les vertus eslisent.

Dont les esperitz sur le soleil reluisent.

Et ne craignent que ténèbres leur nuysent.

Ne voyes brunettes.

Pour parfaire doncques cestes lunettif.

Dame attrempance je maintien que Vune estes, Qui les tiendris tousjours cleres et nettes.

Sans séparer, Pour bien prudence et justice parer.

Aussi force doit homme comparer Ceste vertu qui sçaura reparer

Tout faict extresme.

Et faprendra amer Dieu et ton presme, Tenir la foy qu'as promise en baptesme, A Pesglise justement payer desme.

Avoir pitié Du désolé et luy faire amytié, De son ennuy portant tiers ou moytié.

Si autrement le fais, c'est maulvaistié.

Car c'est deffaulx Pour avoir eu amour au monde faulx, Avoir ravy l'autruy, comme herbe faulx, S'estre orgueilly, montant les grans chaffaulx.

Ne doys tu pas De humanité rompre le droict compas?

D'homme pécheur pénitent tient le pas, Radressant ceulx qui ne vont le droict pas.

Par avarice, Ne quier haultesse, dignité ne office, Dont la fin est d^ambition le vice.

Qui de tout mal est la source et nourrice.

Tien toy content Du temps qui court et ne va racomptant Tes infortunes en disant : Dieu, corn tant J'ay à soupir! Souvent le garson tend *

Faire telfaincte, Querant bon nom com ayant de Dieu crainte.

En attrayant à soy personne mainte; La figure qui est en son cueur paincte

C est f aulx semblant, Qui en temps chault se monstre tout tremblant. Devant loyal et derrière semblant Aux ypocrites, et tristes ressemblant

Par fiction.

Dont tefault-il vraye cognition Conduicte et mise par tel condition Que ne seuffres quelque sédition

Par desmesure:

Car attrempance, qui faict tout par mesure, Te guydera com celle qui mesure Et compose l'appétit et l'assure,

Sans excéder.

Se tu assens l'appétit précéder, Si que raison ne puisse succéder, Riens ne feras qui doye procéder

A fin de grâce.

Soyes advisé ne conduyre falace, Car se ton cueur en tromperie se lasse, L'on te verra frémir aussi, la face

Toute pallye.

Vhomme frauldeulx grant tourment trop allie, En fin se mect com bon vin à la lye.

Mais, se fortune contre toy se ralye

Et te combat.

Sans qu'ays riens fait qui deust mouvoir débat. Dont corps ou biens ayent en leur cas rabat, Pren ce qui vient com si cUstoit esbat,

Et soit cachée Ta passion et dedans atachée.

Si que dehors n'ayes la face tachée, Juc attrempance Vayt traicte et arrachée

Par bonne fin, A quoy viendras sans doubte à la parfin.

Se mouvemens premiers restrains, à fin Que, par prudence, le berille très fin,

Ays propos ferme Sur raison prins, qui en bien le conferme.

Que ta pensée ne soit jugée inferme, Changeant à coup, ne tenant jour ne terme;

Mais bien souvent

Euvres conduys et soubz pluye et soubz ventf Dont l'yssue ne se tire en avant; Lors fault prendre aultre point relevant

Et le conduyre.

Pas inconstant n'es se te veulx reduyre A la raison et par elle te duyre.

Garde toy bien, car se n^as perdu yre.

Incontinent Auras fureur, seras incontinent, Par ton maintien du tout impertinent; Mais tempérance tient moyen pertinent

En tous ses œuvres.

Quant par prudence aucunes choses œuvres, Crainte te rend tout suspect si tu n^ euvres L'entendement à ce que tu receuvres

Quelque fiance, Car, si chascun prenois en deffiance Sans fasseurer, je diroys donc : Fy en ce Qu^avec aulcun ne trouvois alliance.

Mais de rechief Trop grant seurté engendre péril et grief.

Et par trahyson maine l'homme à meschief, Et à douleur qui n'aura jamais chief.

Car, quant fasseures Et tu cuydes estre aliances seures.

Et ne le sont, ta souffriras blesseures Etgousteras les verdes pour les meures.

Donc est decea Le bon amy : expérience as de ce eu Que par trahison grant douleur as receuy Et (Ty pourveoir la manière rfas sceu;

Pour^uoy seras Tout titubant, pensant que laisseras Ou que prendras^ et jà ne cesseras De te pener, mais, quant bien penceras

Dame attrempence, El te dira : Mon amy y apren ce.

Entre avec moy, et en y entrant pense Que fol est cil qui temps et sens despence

Et met sa cure, SHl est d^eglise, (^obtenir mainte cure.

Se suulier, grans offices procure.

Dont le pourchaz plaisir et joye obscure.

Tien toy plus bas.

Suffise toy de petit et fesbas, Car, se tu n'as en tout bien que deux bas, Plus eureux es que si prenois debatz

Pour plus avoir Honneurs, offices, richesse et avoir.

Que tu ne peut sans dangier recepvoir.

DES Princes 129

Telz gratis labeurs te fora appercepvoir

Lesfaitz terrestres, Variables et tous plains de tempestes.

Les plus puissans font aux petis molestes, Biens ravissans si^ entrerompent les testes.

Et, pour excuse.

Le grand paillard le laboureur accuse, Disant : Villain, tu es cil qui abbuse, Et tout espoir de justice luy ruse.

Dieu tout puissant!

Foragiers viennent quatre vings et puis cent. Et le povre homme, despourveu £apuy, sent Grant angoisse, cil qui est nourrissant

De tous estatz.

Quant fein et paille ou villaige a grans tas. Petis seront à la fin les restas.

S'il plaint et dit : Tout mon bien emportas,

C'est temps gasté.

Car onc sanglier ne fut de prés hasté De chiens mordans, ne de luy fait pasté.

Tant com sera de reprouches tasté.

Chascun dira Mal contre luy, jurera, mesdira, Maulgrera Dieu qui luy contredira, Parjuremens, blasphèmes redira.

IJO LES LUNETTES

Cea la manière Comme ya bas en cent ans la baniere.

Et le paisant tenant vertu planiere Boit les roys (FAnjoa et de Trosniere

Et antres vins.

Advue donc Vhamble estai dont tu vins, Et quêtes ans envis sont quatre vings.

Dont en jeunesse les services divins

Du tout refuses.

En fol amour et charnel ton temps uses.

Non regardant le dangier oà f amuses. Telle folie de ta jeunesse ruses.

N'y contredis, Ayes vergongne si villains sont telz ditz ; Soyes courtoys, non lourd et estourditz; Aux anciens exibe honneur tous dis

Et révérence; Avec les bons retien ta demeurance, .

Ensuy leurs meurs, ayes perceverance.

Contre ton vueil bataille à oultrance,

Et te habitue.

Car, quant auras vertu par habit eue.

Tu verras que le vice subit tue Et jeunesse de folie destitue.

Et quant viendras

Qifà parfait aage, Dieu donnant, parviendras, Fort et puissant de ton corps deviendras; Se lors n'as frein de raison, tu vendras

Toute ta terre Et à chascun prendras estrif et guerre.

Dont par après te fault vivre à desserre.

Ceste vertu commande, qui point rferre,

Que bons accors Tu ensuives pour saulver ame et corps.

Car envie ne poursuit que discors.

Et souvent vient, par mensongiers recors.

Que malle bouche S'en va semant, faisant aultruy reprouche, Fuy son venin, ta personne ne touche.

Et mal parleur de ton hostel n'approuche.

Car aultrement, Temperence n'auroit gouvernement De ton affaire, et trop petitement Seroys laissé sans avertissement

Jusqu'à vieillesse Faible et enferme, car force le vieil laisse. Et maladie le prent et maine en laisse.

Mais quant long temps as voulu pour adresse

Tenir droicture.

Tu as acquis par temps aultre nature.

En tout honneur prendras ta nourriture; Lors, se mal faitz, (fest trop gjrant adventure.

Conduy tes sens En telle forme que raison ne soys sans.

Et à folie jamais ne te consens; Ne monte hault ne trop bas ne descens,

Le moyen garde; De toutes pars metz en toy seure garde:

L'on oyt tes ditz, tes gestes on regarde; Bien yras droict, si aulcun ne te larde.

Aprens aussi A soustenir douleur sans gjrant soucy, Et, se tu l'as, n'en fais semblant ne fy, N'en soit ton port m ton maintien noircy;

Et, pour grant joye.

Ne monstre pas que ton cueur s'en esjoye ; Tien toy rassis : changer on ne te voye; Tel legierté ne conduis champs ne voye.

Mais faplicque A Dieu aymer, parens et bien publicque.

Viles parolles ne mensonge /^explique.

Et au jengleur ne contens ne replicque,

Car de doctrine Ne veult il point ne prendre discipline.

Tout son vouloir à mal parler s'encline.

DES PRINCES in

Et son honneur peu à peu se décline

Contre prudence»

Doulcettement Vung passe oultre qui dance, Vautre ne bruyt que par oultrecuidance, Vung à Vautre desplaist non cuidant ce;

Et pour ce brigue S^ensuyt entre eulx et chascunfait sa ligue, Pour s'eslever fera dons de prodigue.

Vhomme attrempé pas n'en ddhne une figue,

Mais son temps passe En tout honneur, droictement tout compassé, Ainsi vivant jusqu'à tant qu'il trespasse.

Sans tempérance on ne fera pas ce.

Pource, conclus Que tous estatz, sans point nul estre exclus, Convient qu'ilz soient soubz son enseigne inclus. Pape, evesque, mandians et reclus.

Ne la deprise.

Ne soyes aucteur de maulvaise entreprise.

Et les aucteurs ne reclame ne prise.

Car trop maie est la voye qu'ilz ont prise.

Mieulx vault seul estre, Ou peu de gens tenir dedans ton estre.

Que compagnie te face descongnoistre Les périlleux pas qu'à passer doibs congnoistre.

Et, pour bien vivre, Boy sobrement et jamais ne fenyvre, De viendes moins soyes plain que de livre, A gourmander par excès ne te livre,

Et par expris Les sainctz jeusnes observeras de prés, Des mandemens de Dieu te tiendras pris; Ne passeras ne matines ne vespres

Que bien ne faces.

De povres gens pren en pitié les faces Faméliques, à fin que les refaces.

De cruaulti le nom en toy effaces.

La douleur fince.

Se Dieu fa mis en hault estât de prince, Je désire que tu ayes aprins ce Pour gouverner mainte grande province]:

Il te convient Plus avoir soing que cil qui dessoubz vient En bas estât, dont assez luy souvient.

Car tu as charge de sçavoir que sourvient

Sur tes subjectz.

Garde qu'ilz soyent d'oultrages protégez, Et par droicture, sHlz ont meffaitz, jugez Selon leurs cas, puniz et corrigez.

Mais ta plaisance,

DES PRINCES 13s

Ta liberté, ton eureuse naissance, Ta jeunesse, ta fortune et puissance Te séduisent et portent grant nuisance.

Las! ton plaisir Tantost sera tourné en desplaisir; Infortune viendra pour te saisir; Vieillesse et mort ne donneront loisir

De plus fesbatre.

Que faut-il donc? Contre soy fort combatre, Crans matières veoir en conseil debatre, Le bon conseil ensuir, le mal abatre,

Et prendre advis Aveçques ceulx qui seroient envis A gens sages, en parlant vis à vis.

Pour mieulx congnoistre quelz motz sont mors ou vijz.

Car la parole Monstre en effect se la personne est folle Ou discrète, qui ainsi la parolle, Et mieulx se voit qu'il ne seroit par rolle

Ou escripture.

Ainsi poise plus les motz que lecture, Voy en après si, en lieu de oincture^ Trouveras point dangereuse poincture,

Car la science De conseilliers ne vault sans conscience,

Mais graht valeur ont ensemble si en ce Soit comprinse la longue expérience.

Pour fondement, Doibs procéder en bien profundement, En loyaulté, en vivant mandement, Sans temps gaster, parler bien rondement

Non de laidure.

Des folles femmes, d^ivrongnerie, d'ordure.

De louer vices c'est chose griefve et dure, Blasmer vertu, helas! trop ce temps dure,

Cest merveilles.

En paillardie toute la nuyt tu veilles.

Pour les jeunes tu facointes de vieilles; Je te supply que tes folies vueilles

Tost coriger.

Et meurement ton chemin diriger A vray salut, et à Dieu porriger Saincte oraison, pour à luy te ériger.

Lys les exemples Des hystoires anciennes bien amples; Après qu'auras servi Dieu es sainctz temples. Bien te viendra si en tek lieux contemples

La grant bonté Du Créateur, qui, par sa voulenté, A sa semblance fa formé et dompté,

Donné royaulmes, maintz duchés et contez^

Et, en faict d'armes, Soit ton deduict, s'ilfault que souvent formes y Exercite, lances, haches, guisarmes.

Et théologie laisse aux prescheurs et carmes.

Car théologie Estudier, aussi astrologie, N'est pas besoing, car ta maison régie Mieulx n'en seroitpar icelle clergie.

Pour temps passer, A jeux honnestes tu te peulz deslasser, Luter, saillir, sans bras ne piedz casser.

Courir aux barres pour plus force amasser;

Mais aultres jeux.

Certes hazars sont à tous dommageux, Las! on y jure, on dit motz oultrageux:

Hz ne m'ayment, et aussi ne fais je eulx.

Car tost le riche Par telz esbatz ne retient une briche.

Dont fault qu'il pille or, argent, vin et miche, Ses créditeurs il blece, abuse et triche.

Se vous doublez.

Princes et roys, qui estes hault montez En royaulmes et duchez et contez, Du hault degré fault que les pas comptez,

Ou que à ung sault Vous cheez bas, sans qu'on vous donne assault De tempérance vertu eureuse sault, Et pas à pas voyage sans tressault.

Conclusion:

Voy qu'en ce monde n'a que confusion, Ceulx qui le suyvent n'auront infusion D'aulcune grâce, ains toute illusion

Rapporteront Et en la fin, qui les conforteront; Quant du monde riens n'en emporteront, Mais en enfer les peines porteront

De leurs dessertes; Là n'y aura ne pain ne vin de sertes.

Donc maintenant en ces voyes désertes Prenons plaisir en Dieu et tresacertes

Esjouissons, Passant le temps duquel nous jouyssons ' Sans varier, pour avoir ouy sons Des batemens où nous rebaudissons.

Dont est versé L'entendement et du tout renversé.

Tel fantaisie m'a tresfort adverse; Remède y a, c'est quant j'ay conversé

Avec gens dignes

Qui ayent honneur par louenges condignes; Se tu les suys, ou tu souppes, ou disnes, Tu porteras de leurs bontez les signes.

Dont pourra lors Estre joyeulx plus que n'avoys amors; De conscience n'auras triste remors, Car de raison auras bride à haulx mors.

Oultre fenhorte Ne te fier en ta puissance forte.

Ne aux richesses que le monde faporte :

En ung moment tout ce le vent emporte,

Se Dieu n'as mys De ton party, plus chier de tes amys.

Contre luy n'ont pouvoir les ennemys.

Et sans luy tost tout est à bas remis,

Fay que conformes Tes voulentez en telz moyens et formes Qu'entre il et toy ne soyent trouvées difformes; Et fen souviengne chascun jour, ains que dormes.

Si fault que fermes Ton appétit et à raison confermes.

Pour f enrichir ne transgresse les termes Que tes parens ont tous jours tenu fermes.

Car la fortune Change souvent et n'est tous dis, fors une;

Et qui prent trop ne vit sans infortune, Dont procèdent guerres, tensons, rancune.

Quier le repos, N'entrepren guerre pour casser buys ne pos; Àdvise bien quant et à quel propos.

Mieubc vault du sien partie mettre en depos

Que faire guerre.

Se aultrement conseille, ma langue erre.

Dieu conforte tous ceulx qui à la terre N'ont trop leur cueur, mais au ciel est leur erre.

Tell jouyront De leurs plaisirs, entre eulx s'esjouyront, Par compaignie au pays d'Anjou yront Et aultres lieux, où bien se nourriront;

Par tout le monde Auront seurté et la paix juste et monde.

Et ne trouveront adversité profonde Tant que mort ou guerre, que Dieu confonde,

Ayent rué jus Les doulx plaisirs là où Hz auront jeus; Lors gousteront plus aigre que verjeus.

Cest la saison que par maintesfois je eus.

Et, pour fin faire.

Tempérance te sçaura bien parfaire.

Se facointes de ses œuvres parfaire.

Car pour les dictz ce seroit à refaire.

Dieu, par sa grâce, A tous nous aultres qui maintenons la trace De ses vertus, prions qu'en nous efface Tous nos péchez, pour le veoir face à face.

Ainsi Poîtroye Celuy qui vit et règne Eternelment, en son hault siège et règne.

Amen.

Page 5, ligne 5. // eongnoisira que je fauldroye en»is : que je manquerais malgré moi. Envys, invitas,

S, I . Courire sure, pour : courir sus.

7, i6. C'est à bon droit se ma joye suspenee : si je suspends ma joie, si je suis triste.

B, 2, Le bon due Jehan, Jean V, duc de Bretagne, dont le long règne dura de 1399 à 144a. Le portrait que Meschinot fait de ce prince est confirmé par les historiens, Dom Lobineau notamment, qui le loue de sa magnificence et de sa bonté.

9, 7. Leduc Françoys et conte de Mont fort, François I*', comte de Montfort, fils aîné de Jean V, gouyerna la Bretagne de 1442 à 1450. Il guerroya contre les Anglais et les Normands; Meschinot l'appelle avec raison un prince belliqueux.

— 10. ... sçavoir au fort : savoir à fond.

1 1 » 2 . Mettre à chef : achever, venir à bout.

1 3 , 3 . Ung sien frère Pierre nommé : Pierre !•', second fils de Jean V, et duc de Bretagne de 1450 à 1457. Il aima son peuple et fut, au rapport de Lobineau, « libéral plus qu'aucun duc de Bretagne Ta esté ».

i3y i5 et suivantes. Ung ancien, leur oncle tresnotable. C'est Arthur de Bretagne, comte de Richemont, connétable de France, depuis duc de Bretagne sous le nom d^ Arthur III. Son règne ne fut que d*un an (1458-1459). li avait été un des libérateurs du territoire français,

14, 91-24. Cellenie, abréviation d'excellente. — Manante, qui coule, d'où découle quelque chose (latin manare),

iS, 5. Souvenir me ard. Exemple très fréquent chez Meschinot de Ve muet non contracté devant une voyelle et ne comptant pas pour une syllabe. On lit encore dans le Misanthrope :

Allez voir ce que c'est, ou bien faites-le entrer.

18, li. Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume, Je me moque de tout le monde, proverbe qui fut remplacé à la fin du XVI^ siècle par : se moquer de Gautier et de Garguille. La version de Meschinot est dans le Moyen de parvenir.

19, 5. ... Meun sur Hievre (on écrit généralement Méhunsur-Tèvre), chef-lieu de canton du Cher, arrondissement de Bourges. La cour de Charles VII y résidait souvent, et il y subsiste des ruines d'un château royal.

20, I. J*ay voyagé en Anjou et en Perche. Première allusion aux voyages de l'auteur, qui parle comptaisamment, et à plusieurs reprises, de la terre angevine. Aller par compagnie au pays d'Anjou constitue pour lui un souhait de bonheur.

3i, 6. Assavoir mon. Mon, particule affirmative que corrobore encore assavoir. C'est mon, dans Corneille; ça mon, dans Molière ; savoir mon, dans Tallemant des Réaux.

33, 7. Meschinot amalgame l'histoire et la légende. Il nomme Hector, Godefroy (de Bouillon), Lancelot du Lac, UB des douze chevaliers de la Table-Ronde. Quant à Geofroy à la grand' dent, les romanciers du Moyen-Age le

donnent pour fils à la fée Mëlusine. Il remplit de ses exploits fabuleux TEurope et la Terre-Sainte. La légende a idéalisé la figure du véritable Geofroy, petit-fils de Hugues VIII, seigneur de Lusignan.

33, 14. Paul Orose, dont le nom est ici rapproché de ceux de Virgile et d'Homère, est un historien çt controversiste latin du V^ siècle, très fameux au Moyen-Age et jusqu'à la fin du XVI« siècle.

3 9, i5. ... nulle rien. Rien ou riens, au féminin, dans le sens de personne. « La plus belle riens vivant. » (Chanson du XIII® siècle, citée par Lacume de Sainte-Palaye») — Riens, qui vient du latin res, a aussi le sens de chose.

44, I. A cette description très pittoresque de la vendange, que Meschinot avait pu voir sans sortir de Bretagne, on comparera les vers de Rémi Belleau :

C'estoit en la saison que la troupe rustique S'appreste pour couper de ceste plante unique. De ce rameau sacré, le raisin pourprissant, C'estoit en la saison que le fruit jaunissant Laisse veuve la branche, et le souillart autonne Fait escumer les bords de la vineuse tonne.

(Première journée de la Bergerie. —'Les Vendangeurs.)

So, 9. ... unes lunettes, pour : une paire de lunettes. Unes houses de basane. {Grand Testament de Villon.)

56, 6. Devant que saiches dire ya, Ya, oui, est bas-breton comme allemand.

59, 10. ... tous dis : tous les jours.

60, 2 5. Voy ce que dit en a Chaton. Dionysius Caton, l'auteur des Distiques moraux; le moine Everard les avait traduits en français dès le XII® siècle.

61, 2 5. A ban donner n'est autre chose que la décomposition d* abandonner et a le même sens. Ban, qui signifie

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