LE SONGE
EN celuy mesme endroit, mon oraison finée, sans aucune dissimulation ou autre occupation prendre, moy estant en ma pouvre et chetive habitation, pour satisfaire à mon naturel appétit oppressé et indigent de repos pour les envieuses peines et doutantes pensées en quoy tout celuy jour avoye esté, me mis sur mon lict, las et travaillé, pensant tous mes affaires regetter pour à reposer entendre; mais ma fantaisie, qui encores ne peut mettre en oubly les choses dessus dictes, vint au devant et s'opposa à mon entreprinse, dont je senti tous mes esperitzsi aliénez, si me trouvay le corps très mat, le cueur tressaillant, tremblant et tout altéré ; et ainsi entresommeillant et esveillé
fus en nompareille malaise. Après, par une manière d'illusion, resverie ou songe, me fut certainement advis que celle belle et tresnoble dame Raison (dont j'ay cy devant touché) se rendit à moj entre les courtines, environnée de tant resplandissant clarté que mes yeulx ne pouvoient suffire à icelle regarder, et tant notablement acompagnée que possible est le racompter. Lors me sembla que entre ses belles mains tenoit unes lunettes, telles sans nulle differance que celles dont le jour précédant elle m'avoit fait le devis et promesse. Lesquelles furent tant nouvellement et si doulcement composées que, toutesfois que bon luy sembloit, elle les mettoit et divisoit en quatre parties, dont le nom d'une des verrines estoit Prudence, escript en lettre d'or, et l'autre, nommée Justice, en escripture vermeille. L'os ou yvoire en quoy elles esioient se nommoit Force, et le clou qui les entretenoit et joignoit ensemble Tempe rence, jouxte et pour conformer à l'introduction que elle par avanture avoit donné de cest ouvraige. Oultre plus sus son bras dextre avoit ung tant beau petit livret à veoir par dehors que ce me fut grant merveille. A peine ne pourroys dire ne penser combien j'en à celle heure grant et ardent désir
entremesié de crainte, disant à par moy et promectant à mon insatiable appétit que celles belles choses me seroyent par celle belle dame données. Toutesfois, considérant l'imperfection, ignorance et petite valeur de moy, estoye souvent esmeu à penser le contraire. O tant celle nuyt m'eust ennuyé, se n'eussent esté les grans plaisirs et aise que mes esperitz prindrent à celle beaulté voir et considérer ! Tantost après celle belle dame vint jusques à la ruelle de ma couche et au plus prés de moy qu'elle peult, et de sa doulce et basse voix amiablement me dist : « Mon enfant, esvueilles tes esperitz et euvre l'escrin et cofre de ta mémoire pour loger ce beau don et ce présent que liberallement et de bon vueil. te donne, ainsi que autresfois le t'ay promis. Garde chierement ces lunettes, car par elles tu congnoistras les choses nécessaires à ta salutation spirituelle, profitables à ta conduicte corporelle et temporelle, et à toy saigement porter et goiiverner avecques les plus grans, les moyens et moindres de toy. Soyes souvenant et n'oblie que tu les doibz applicquer et mettre aux yeulx de l'entendement pour lyre et estudier au livre de la conscience. Sçaches aussi que je leur ay donné à nom les Lunettes des Princes, nonpas
pource que tu soys priace ne grant seigneur temporely car trop plus que bien loing es tu de tel estât, valeur ou dignité; mais leur ay principalement ce nom imposé pour ce que tout homme peut estre prince, entant qu'il a receu de Dieu gouvernement d'ame. £t ceste principauté préfère toutes aultresy d'autant que le bien spirituel de Tame, qui jamais n'aura fin, il vault mieulx que celuy qui en brief temps passe et perist, combien que en toutes aultres personnes celles lunettes sont profitables au pape, empereurs, roys, ducz et aultres grans seigneurs qui soubz Dieu ont administration de grant peuple et pays. Or te sufiGse de ce que je te dy, et à ton resveil regarde et lys en ce petit livret, que pareillement je te donne, auquel tu trouveras en brief aulcunes diffinitions des matières dont les dictes lunettes sont faictes et composées : et premièrement de prudence quel verre c'est et quelles choses on voit parmy, après de la verrière de justice, après force, attrempance, chascune en son office. » Âdonc soudainement m'esveille, comme celuy qui grandement désira à voir matériellement et de regard corporel ce que en mon songe et fantaisie m'estoit apparu ; si regarday environ moy et ne trouvay ne vi aulcune
chose estre demourée, fors tant seullement le petit livret que Raison me laissa soubz le chevet de mon lict, à la dextre partie, lequel je prins, ouvry et leu, contenant formellement et en effect ce que après ceste hjstoire ensuit.
HOMME misérable et labille, Qui vas contrefaisant Vabille, Menant estât désordonné^ Croy quUnfer est dés ordonné A qui ne vivra sainctement, Ou FEscripture saincte ment, Pourfouyr donc à ce meschief, Auquel il n'aura jamais chief, Pren de prudence la conduicte; Tresbien te guidera corn duicte De rendre les humains parfaitz; En tous cas, par ditz et par faitz, Elle est de tes lunettes Vune; Tel berille n^a soubz la lune.
Puisque si fin et cler voirre as.
Retien ce que parmy verras.
Premier, gouste mieulx que les vins, Et congnois le lieu dont tu vins,
Et comme en péché fus conceu.
Certes te croy assez qu'onc sceu, Méy las! d*y penser ne te chault.
Vyver vient après Pesté chault, Le vin plain se rend à la lye, Tantost est jeunesse saillie.
Se tu f informes bien du cas, Je te donne mille ducas, Quant bien auras ton fait congneu, Remembrant à ton cueur com nu Nature sur terre fa mis.
Et que fors Dieu nul n'est amis, S^oncques rien si petit prisas Comme Pestât que tu prins as.
Après, vises comme tu vis
Présentement, et se tu vis
Riens de toy doncques plus meschant.
Pense y, tu n^ auras jamais chant
Qui au cueur lyesse te face;
De larmes laveras ta face.
N'es tu pas vaisseau plain d'ordure.
Orgueilleux quant foison d'or dure?
De tous tes conduit! horreur sort.
Pour fen garder rfy congnois fort;
Se tu chantes^ dy toujours las!
Le plus chestif des corps tu ras.
Tu n'es que dissolution, Vraye fen dy solution, A toy nourrir quel peine y a, Devant que saiches dire y a!
Les testes sont de toy plus dignes Quant au corps, car ce que tu disnes En ton bers tu le prens, hé, dieux!
Sans raison de bouche ne d^ieux.
Dis ce qu'un poussin est issu De la coque où il est tyssu, Tout incontinent il chemine.
Le grant pain ou la miche mine, Affin qu'il en ayt de la mye; Mais ta nature ne l'a mye.
Ung aigneau congnoist à la voix Sa mère, dont par cela vois Que pas n'est ainsi des humains.
Car de nature Hz ont eu mains D'avantages, ce semblerait Qui tous ces cas assembleroit.
Combien que toute beste mue Qui est sensible et se remue; Mesmes arbres, herbes et plantes.
DBS PRINCES (7
Que tu édifies et plantes.
Sont de Dieu aux hommes données
Pour servir, et abandonnées.
Mais tout n'est riens quant au regard
De noz espritz, se Dieu les gard;
Par ceulx icy viveront sains;
Après oront lieu o les saincts.
Si nous gouvernent par raison.
En faisant à Dieu oraison
Que ne soyons constituez
Judas, com cestuy tuez
Qui de grâce désespéra,
Pource qu'en Dieu point n'espéra.
Je fay doncques dit et le preuve, Mesmes le peuz veoir à l'espreuve, Que le faict est moins que nyent De ton corps. Ne le va nyant.
Subject es à froii, chault et fain.
Défaillant ainsi comme sein.
Ce nous racompte le psalmiste, Qui fut de Dieu le vaissel miste.
Or venons après à la fin.
Et voy par ce voirre la fin^
Si ton cueur dolent pas sera, Quant de mort le pas passera, Qui est plus qu'aultre riens horrible.
Veshas-tu bien présenta Or rible, Car adoncques ne fen tiendra, Lors qu'envers toy ses lacz tendra.
Quant en ce monde tu nasquis, Chose tant certaine n'acquis Que la mort, qui à coup viendra; A V endurer te conviendra»
Quant morte sera ta charongne Puante, quier qui ta chair ongne ly aucune odorante liqueur; Homme ne vouldra, car ly cueur Ne pourroit durer à sentir Tel odeur, ne s'y assentir.
Après au jugement yras; Crois tu qu'au juge mentiras Qui scet tout? Ne fy attens point.
Sa rigueur en celuy temps point; Plus n'y aura miséricorde; D'avantaige misère y corde Dur cordaige pour les dampnez De la lignée d'Adam nez.
Se bien n^as à ton caspourveu,
Tien le seurement tout pour veu :
Là seras honteux et confus,
Saches pour vray, le plus qu'onc fus
Triste, pensif et esperdu.
Pourvoys y, ou tu es perdu.
Gouverne tes biens temporeux.
Car tu auras mal temps pour eulx,
Pape, empereur, roy, duc ou conte.
Se tu n^en scez rendre bon compte.
Aussi te souvienne tous dis
Que des faitz, vouloirs et tous dis
Te fauldra compter à ce jour.
Pource n'ayme tant le séjour
Du brief temps que dure ce monde.
Que ne faces ton ame monde.
Se dampné es, que Dieu ne vueille,
Sans repos tu feras la veille
A jamais avec Vennemy,
Et n^y chanteras la ne my;
Le chant d^ enfer est ullerie,
N'entens pas que qui ulle rie,
Qui est sans cesser en arsure.
Fay Famé donc par ton art seure.
Se tu tes plaisances pourchasses
Au deduict cPoyseaulx ou pour chasses,
Ily a da temps pour esbattre Et d*aultre pour plourer et batre.
Esclave les gens deshonnestes, Et facompaigne des honnestes.
Ne supporte ja mesdisans; Devant que soit jamais dix ans, Force sera qu'il leur meschée, Leur honneur ne croisse, mais chie.
Et de ceulx qui parlent mensonges, Dont aucunesfois tout ment, songes Qu'après ta parles et racontes En plusieurs lieux oà aura contes, Roy s, ducz et grans gens de façon.
Je te pry que nous deffaçon Telles deshonnestes coustumes, Et de noz sens qu'à grans coustumes Usons, par si loyaulx accords Que chascune ame joincte à corps Puisse avoir remors tellement Qu'ilz ne pèchent mortellement.
Tais toy, ou dy parolles bonnes, Sans passer de raison les bornes.
Tu ne bailleras de l'an gaige Qui moins vaille que fol langaige.
Voy ce que dit en a Chaton,
DES PRINCES tfl
Que plusieurs maubc en achate on.
Et est la chose toute aperte Que par trop parler maint a perte.
Parle donc peu, saches pourquojy Ou mieulx te vauldroit tenir coy.
Aprens ces beaulx motz et les tiens, Pour gouverner toy et les tiens :
Je te prjy d'orgueil ne facointe {Pourtant, se l'on te tient, acointe Jeune sçavant de bonnes meurs) :
Car, lors qu'en toy le metz, tu meurs, Il n'est dommâige qu'il ne face.
Ne vertus que du tout n'efface.
Orgueil est prince de noz vices, Ou soyons profés ou novices ^ Tout mal de luy vient et despend; Et pource, mal son temps despend Qui tel péché nourrist et ame.
Car il destruist et corps et ame.
De luy procèdent juremens; Bien souvent que tu jures, mens En blasphémant Dieu et ses sainctz, Dont es d'entendement mal sains ; Quant à tel vice f abandonnes.
Ton ame au dyable à ban donnes,