‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 13 sur 40 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

sait le sujet d'un poème héroïque élincelant de beautés, mais dans lequel la couleur du style et le pathétique des situations sont en opposition perpétuelle avec la longueur des descriptions mythologiques. Ce poème, Gorte Real (1) le méditait sans-doute dès cette époque au Morgado de Palma; et il ne devait paraître que douze ans après les Lusiades. Mais dans VAustriada, poème espagnol composé en l'honneur de Jean d'Autriche etqui dut s'imprimer pour laseconde fois vers 1577, on trouve divers morceaux dus à la plume des écrivains en faveur, et le nom de Camoens ne parait pas. Quoique cet ouvrage et le second Siège de Diù, aient été favorablement accueillis à Lisbonne, rien ne prouve dans l'histoire littéraire que leur publication ait amené un rapprochement entre les deux poètes.

Les biographes nous disent bien qu'un certain Pedro da Costa Perestrello, qui avait composé un poème sur l'expédition de Yasco da Gama , renonça à le faire paraître après avoir lu les Lusiades, c'est peut-être la seule indication de l'influence de Camoens sur quelque poète contemporain ; mais , outre que le nom de Perestrello est parfaitement in- * connu dans l'histoire littéraire , rien n'indique quel est le degré de conûance que peut inspirer un tel fait. Le seul poète de ,ce temps qui , par la trempe de son esprit , fût capable de s'incliner sans arrière-pensée devant la puissance d'un tel génie , Frey Agostinho da Cruz , ne put guère connaître Camoens, puisque dès l'annnée 1360 on lui vit prendre l'habit de religieux, dans le petit couvent de Santa-Cruz da Serra de Cintra, et qu'il ne cessa plus , à partir de cette époque , de vivre en cénobite au milieu des montagnes. Ce serviteur de Dieu , comme on l'appelle , est devenu pour ainsi dire étranger aux hommes et au monde. Au sommet du mont Arrabida , il ne célèbre que la divinité et les grandes scènes de la nature j s'il parle quelquefois de l'amour, c'est de l'amour dompté par la religion ; s'il dit un mot des passions humaines, c'est pour s'humilier devant l'éternelle grandeur ; si les combats reviennent à sa pensée, ce ne sont pas les combats des hommes qu'il chante, c'est la lutte des éléments , les

(I) MM. Ortaire Fournier et Desaulcs ont préparé depuis longtemps une traduction du beau poème de Corte Real.

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grandes tempêtes , le brisement des flots contre les flots , le cnoc des arbres dans les forets : et cependant cet ermite, abrité des orages dans une pauvre cabane , est le frère d'un cavalier aux aventures amoureuses ; d'un poète habile , harmonieux, qui sera un moment le rival deCarnoens et son rival heureux : Frey Agostinho da Cruz(l) est le frère de Diogo Bernardes.

L'auteur du Lima dut connaître sans doute Camoens ; et on Ta accusé d'avoir trop bien apprécié ses œuvres, puisqu'on Ta accusé de s'en être approprié une partie : mais cette grave inculpation n'est pas assez fortifiée par les faits pour que nous l'admettions sans la discuter; il est le seul, d'ailleurs, des hommes éminents de cette époque qui ait adressé à l'auteur des Lusiades quelques louanges. Il y a néanmoins dans son histoire une circonstance qu'on voudrait taire, il fut la cause d'une nouvelle injustice faite au poète. Depuis six ans les Lusiades avaient paru, nul ne pouvait contester ni la beauté du poème, ni le courage de l'auteur, et cependant, lorsque D. Sébastien songea à cette expédition d'Afrique dont il attendait de si prodigieux résultats, ce ne fut pas Luiz de Camoens qu'il emmena pour célébrer cette vaste entreprise , ce fut Diogo Bernardes.

Il ne nous reste ici que bien peu d'hommes à nommer; chez tous c'est la môme injustice, ou plutôt la même indifférence. Ni Pedro de Andradc Caminha , le fils du hardi capitaine qui s'illustra aux Indes, le poète elégantdes cours (1), ni Jorge Ferreira , le poète dramatique à la mode , ni uue foule d'écrivains dont on pourraiugrossir aisément la liste , grâce à la volumineuse biographie de B irbosa , ne jugèrent à propos de tendre une main secourabîe à ce prince des poètes de VE&pagne, qu'un pauvre esclave nourrissait d'aumônes dans son triste réduit de la rue Santa- Anna.

(1) Cet écrivain . dont on ne saurait toutefois contester le mérite, recevait comme pension une somme exorbitante si on la compare» ce qui avait été accordé à Camoens; il lui était alloué deux cent mille reis, et tic plus les appointements qui se rattachaient a l'emploi d'Alcaîdc- Mor de Celorico de Bas'o. Il vécut jusqu'en 1389. I/Académic royale de Lisbonne, qui a publié ses poésies en 1791, fait observer qu il fut eu relation avec tous les poètes du temps, excepté avec Cainocus.

KT SES CONTEMPORAINS

xux

Pcdto de Mariz nous apprend que le fidèle Javanais succomba, peut-être était-il depuis long-temps épuisé luimême par la misère. Alors Camoens di«t songer à mourir, être fut sans doute quand il se vit privé des secours d'un ami, si humble, mais si noble dans son dévouement, qu'il écrivit les deux lettres dont on a conservé des fragments admirables :

<• Qui jamais a ouï dire que , sur un si petit théâtre que ce pauvre grabat, le sort eût pu donner le spectacle de si grandes infortunes? I£t moi, comme si elles ne suffisaient pas, je me mets encore de leur côté; car, chercher à résister à tant de maux, ce serait orgueil.

» Enfin, disait-il un autre jour, ma vie finira; et tous ils le verront , je fus si affectionné à ma patrie, que non-seulement je ne me contentai pas de mourir dans son sein , mais que je voulus mourir avec elle. »

Cette déplorable journée d'Alcacar Kébir, prévue par Osorio, flétrie par Mascarenhas , arriva enfin (1). Un chroniqueur rapporte qu'un vieux moine, qui avait suivi l'expédition en Afrique, mais qui avait été contraint de s'arrêter sur le rivage , ayant appris la nouvelle de ce désastre sur son lit de douleur, tourna la téte vers le Christ et mourut. Quand on vint annoncer ce grand événement à Luiz de Camoens , en lui disant que c'en était fait de l'honneur du Portugal et de la vieille gloire de la patrie , il leva les yeux vers le ciel , et dit : « Au moins , je meurs avec elle î »

Était- il alors sur son misérable grabat de la rue Santa- Anna, s'était-il réfugié dans l'hôpital ? L'histoire, qui a conservé les nobles paroles du poète , laisse planer du doute sur les déplorables circonstances qui signalèrent sa fin. Il mourut à Lisbonne , en 1579 (2), à l'âge de 55 ans

Disons-le cependant , un pieux missionnaire , qui Ta vu en ses derniers jours , l'a vu à l'hôpital , et , selon nous , le témoignage de Frey Jozé Indio , déposé sur un exemplaire

(1) Le h août 1378.

(2) Selon F. A. Lobo, ce serait à la fin de cette année; un autre biographe fort digne d'inspirer de la confiance place celle mort au commencement.

des Lusiadcs ayant appartenu à lord Holland , ne saurait être écarté ; voici ce9 paroles si touchantes et si naïves , qui, il faut le dire encore, se rapportent au témoignage respectable de Barbosa Machado :

« Quelle chose plus déplorable que de voir un si grand génie si mal récompensé ! Je l'ai vu mourir dans un hôpital à Lisbonne , sans avoir un drap dont il pût se couvrir, lui qui avait triomphé dans les Indes orientales , et qui avait fait cinq mille cinq cents lieues sur mer... Quel puissant avis pour ceux qui, de jour et de nuit , se lassent à étudier sans profit, semblables à l'araignée qui ourdit sa toile pour y prendre des mouches (1) ! »

Le corps du poète fut enseveli dans l'église de Santr.*Anna , qui alors était une paroisse. Sa tombe fut creusée dans la terre ; aucune épitaphe , aucun monument ne la distingua d'abord , et ce qui n'a peut-être point été remarqué c'est que le poète qui lui avait été préféré pour célébrer les hauts faits de Sébastien en Afrique , ce Diogo Bernardes , qui trouva la captivité en Afrique , fut enterré plus tard à côté de lui.

Le successeur de D. Sébastien , le cardinal-roi , qui pa* ratt avoir apprécié surtout Sa' de Miranda et Antonio Fcrreira, laissa s'écouler son règne sans rien faire qui rappelât la gloire de Gamoens; tandis que le peuple rendait tacitement hommage au poète , en respectant sa pauvre habitation, qui depuis sa mort demeura déserte. La tombe de l'église Sainte-Anne restait sans honneurs et môme sans épitaphe. Seize ans après la mort de Camoens, D. Gonzalo •

(I) M. Francisco Alexandre Lobo, tout en restant dans le doute à ce sujet, semble pencher pour l'opinion de ceux qui nient cet excès de misère. U se fonde , surtout dans cette circonstance , sur le silence d'Emmanuel Correa , l'ami de Gamoens. On a considéré aussi comme une preuve que le poète ne mourut point à l'hôpital le don d'un linceul, cette circonstance ne change pas absolument l'état de la question. Manuel de Faria e Souza , en établissant ce fait , donne à entendre, et l'on n'a peut être pas assez remarqué sa réflexion, que le suaire remis pour ensevelir Camoens avait élé envoyé peut-être parce qu'il était plus convenable que celui fourni d'ordiuaire par la charité publique.

ET SES CONTEMPORAINS

Coutinho fit chercher avec soin la place où il avait été enseveli. Ce lieu ayant été reconnu après bien des difficultés, il fit transporter les cendres dans un endroit voisin du chœur des religieuses franciscaines ; il les fit recouvrir d'une simple pierre en marbre sur laquelle on grava cette noble inscription :

ci-git Louis de Càmoens ,

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