CHANT SECOND
ARGUMENT
Le roi de Mombara veut attirer les Portugais à terre pour les massacrer Artifice de Bacctaw. L'escadre, abusée et croya.it que cette Ile est habitée par des chrétiens , s'apprête à entrer dan» la baie ; mais Vénus et les Néréides , déjouant les projets du dieu Thébain. opposent aux navires une barrière infranchissable. Vénus accourt implorer, pour ses favoris, Jupiter qui lui dévoile leurs grandeurs futures et ordonne à Mercure d'apparaître en songe à Gama pour lui indiquer un lieu de relâche à l'abri de tout danger. Arrivée de la flotte à Mélindc. Réception bienveillante du roi, qui va visiter les vaisseaux et demande à Gama de lui raconter l'histoire de sa nation.
I. Déjà la brillante planète qui mesure les heures du jour arrivait au ternie lent et désiré de sa course, privant les hommes de la lumière céleste. Le dieu de la nuit lui ouvrait les portes secrètes du maritime empire, lorsque ces insulaires hypocrites arrivèrent près des vaisseaux qui venaient de jeter l'ancre.
il. Alors, l'un de ces infidèles, chargé d'une mission nui devait être mortelle aux fils de Lusus , parla ainsi : « Vaillant capitaine , loi qui as parcouru le royaume de Neptune et la plaine amère, le roi qui gouverne cette île, joyeux de la venue, en a conçu une si vive allégresse, qu il ne forme plus qu'un désir: celui de le voir, de l'accueillir dans ses états, et de le fournir tout ce qui le manque.
m » Ce désir s'est encore accru par le bruit de ta renommée; il t'engage donc à entrer, libre de toute crainte,
avec toute ion armée , dans le port ; et comme , après une route si remplie de traverses , tes équipages doivent être affaiblis et fatigués, il dit que tu peux les refaire à terre; en cela il ne fait que suivre la voix de l'humanité.
IV. » Et toi, si lu vas à la recherche des produits du Levant qui porte l'or, la cannelle , le girofle , les ardentes épices, ou les plantes aux vertus salutaires; si tu désires les pierreries brillantes, le fin rubis, le diamant dont rien n'égale la dureté, d'ici tu pourras emporter tout à profusion : tes souhaits seront comWés. »
V. Yasco de Gama remercie le messager des paroles qu'il lui apporte et lui répond que déjà le soleil cachant sous les flots ses pâtes rayons, il ne peut maintenant entrer dans la baie, ni obéir aux ordres du roi ; mais qu'aussitôt que la lumière du jour lui montrera le chemin à l'abri du danger , la flotte entrera sans crainte, se conformant ainsi aux volontés d'un prince envers lequel il se croit obligé à bien plus encore. A
vi. Il lui demande ensuite si là , comme le lui avait dit le pilote, habitaient des chrétiens. L'astucieux messager, poursuivant sa ruse, lui répond que la plupart des habitants crovaient au Christ. Il chasse ainsi de son cœur tout soupçon et toute pensée de prudence, car le capitaine accorde foi entière à l'infidèle et fausse nation.
VIL Gama avait sur sa flotte des hommes condamnés pour des crimes ou des actions déshonorantes que l'on pouvait risquer dans des occasions douteuses comme celle-ci ; il en envoie deux des plus habiles et des plus intelligents , pour qu'ils aillent reconnaître la ville et la puissance des Maures; pour qu'ils voient les chrétiens, les seuls que les Portugais désirent ardemment visiter.
vnr. Il les charge pour le roi de présents qui le maintiennent dans les dispositions favorables qu'il témoigne, et empêcher*! que rien n'ébranle ou n'altère sa bonne volonté ! Mais qu'il y avait loin de cette trompeuse bienveillance à la vérité! Déjà la troupe criminelle et perfide des Maures quitte la flotte et fend les ondes. Les deux envoyés portugais sont reçus à terre avec de douces et feintes
caresses.
IX. Après avoir porté au roi les paroles et les présents du capitaine ils parcoururent la ville; mais ils ne purent pas voir tout ce qu'ils souhaitaient, car le cauteleux insulaire se gardait bien d'accéder à tous leurs désirs. Dans le cœur où règne la trahison , règne aussi la crainte qui fait soupçonner le cœur des autres.
x. Cependant le dieu qui sur le front porte une éternelle jeunesse, le dieu qui naquit deux fois, ne cessait pas d'ourdir ses trames contre les Lusitaniens. Toujours revêtu d'une forme mortelle , il était dans une maison de la ville, et là, s'cntourantde subterfuges, il feignait d'être chrétien. Il avait élevé un autel somptueux devant lequel il se prosternait.
xi. Là se trouvait un tableau représentant le Saint- Esprit; la blanche colombe posée au-dessus du seul phéni\ qui se soit montré au monde : la Vierge immaculée. On y voyait aussi les douze apôtres au moment où, les langues de feu descendant sur leurs têtes, Hs recevaient l'inspiration du Très-Haut et acquéraient le don des langues.
Xti. Les deux envoyés, conduits à cette demeure où Bacchus se livrait à ses machinations, pressent la terre de leurs genoux, élèvent leurs pensées vers ce Dieu qui gouverne le monde. Le dieu thébain brûle les parfums les
plus exquis dans l'odorant thuriféraire. Ainsi donc enfin ia fausse divinité se prosterne devant le Dieu véritable.
vin. C'est pendant la nuit que les deux chrétiens sont accueillis dans ce lieu par Bacchus , qui les entoure des prévenances les plus empressées. Trompés par les dehors de celte fausse sainteté, ils ne découvrent pas le mensonge.
xiv. Aussitôt que les rayons du soleil se répandent sur le monde, à peine s'est montré le front doré de l'épouse de Titan sur le vermeil horizon , les Maures, accompagnés des deux chrétiens à qui le roi avait predigué les semblants de la plus sincère amitié, partent de la terre pour retourner à la flotte, chargés du même message que la veille. Le Portugais, n'apercevant aucun signe de danger, persuadé d'ailleurs qu'en celte île habitaient des chrétiens, se dispose à entrer dans le port.
xv. Les deux envoyés deGama lui rapportent que dans celte île ils ont vu des autels sacrés et un saint prêtre ; qu'ils ont été reçus chez lui, qu'ils ont dormi sous son loît pendant tout le temps que la lumière a été enveloppée du noir manteau de la nuit; qu'ils ont remarqué chez le roi et son peuple tant d'allégresse, tant de plaisir de leur venue, que certes il est impossible de soupçonner la ruse sous une réception si bienveillante et si franche.
xvi. Le noble capitaine accueille donc avec joie les Maures qui viennent à bord. Un cœur élevé se confie facilement à des indices qui paraissent si certains. Le vaisseau se remplit des perfides insulaires dont les barques flottent à Pentour. Ils viennent tous radieux, pensant qu'enfin ils tiennent bien la proie qu'ils convoitent.
wii. Dans l'île, ils apprêtent cauleleusement les armes et les munitions de guerre. Aussitôt que les vaisseaux auront
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jeté l'ancre dans la rivière, ils les escaladeront audacieusement. Ils ont résolu d'anéantir, au moyen de celle trahison, tous les enfants deLusus, de faire payer à ces hommes désarmés les désastres de Mozambique.
xviii. Les matelots soulevaient les ancres tenaces en faisant entendre leur cri accoutumé ; les voiles de la proue seules se déployaient au souffle du vent et les navires se tournaient vers la baie impatiente; mais la belle Erycine,qui veille sur l'héroïque nation , découvrant celte embûche terrible et si bien caçhée, s'élance du brillant Olympe vers la mer , aussi rapide que la flèche.
m\. Elle convoque toutes les blanches filles de Nérée et la multitude azurée des déesses ; car, née dans les plaines salées, l'empire des eaux lui obéit. Leur exposant la cause de sa soudaine arrivée, elle part accompagnée de toutes les nymphes, pour empêcher la flotte d'approcher des lieux où elle doit trouver son anéantissement.
w. Déjà, dans leur course précipitée, elles élèvent avec leur croupe argentée une blanche écume sur la surface des eaux. Doto fend les ondes de sa poitrine, et les sillonne avec une ardeur inaccoutumée; Nisa bondit, Nérine s'élance à la cîme des flots ridés avec une force surnaturelle; les ondes se courbent et leur ouvrent un passage, frappées de terreur à l'approche des Néréides. /.
\\i. Sur les épaules d'un triton, élineelante de fureur, vole la belle Dionée; fier d'une charge si belle , le triton sent à peine ce doux fardeau. Déjà les divinités arrivent prè$ des lieux où le vent de son souffle arrondit les voiles de la flotte belliqueuse; elles se divisent et entourent les légers vaisseaux qui avancent toujours.
\\ïi. La déesse et quelques nymphes se placent devant
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la proue capitane et, barrant le chemin du port, restent inébranlables. En vain souille le vent qui gonfle les voiles; elles appuient contre le bois si dur de la nef leur sein délicat y pour forcer le pesant navire à reculer : d'autres nymphes, dispersées à l'entour, le soulèvent et le détournent de la baie ennemie.
xxm. Telles les fourmis ménagères, craignant le s froids redoutables de l'hiver, portent industrieuses à leur demeure leur lourde provision ; elles réunissent tous leurs efforts ; elles se démènent, se fatiguent, font preuve d'une vigueur inespérée. Telles les nymphes s'efforcent d'arracher Jes Portugais au sort cruel qui les attend.
xxiv. Le vaisseau est contraint de rétrograder, en dépit de ceux qu'il porte; ils crient, manœuvrent les voiles, tous frémissent irrités. Le gouvernail passe de l'un à l'autre bord. En vain le maître d'équipage fait entendre ses clameurs de la poupe. Voyaîit que devant eux s'élève dans la mer un rocher menaçant , il tremble craignant que le vaisseau ne se brise.
xxv. La colère orageuse gronde parmi les matelots qui se fatiguent en vain; ce bruit terrible jette l'épouvante au cœur des Maures, comme s'ils assistaient à une sanglante bataille. Ignorant la cause de cette fureur , ils ne savent qu i implorer; ils croient que leurs ruses ont été pénétrées et qu'ils vont en recevoir le châtiment.
xxvi. Les voilà qui se lancent tout à coup dans les barques rapides qui les avaient apportés ; d'autres, se précipitant dans la mer , en font rejaillir les ondes ; ils cherchent leur salut à la nage ; ce qu'ils voient leur inspire la terreur. Ils sautent subitement tous à la fois des deux bords , préfé-
rant s'aventurer dans l'abîme à tomber dans les mains ennemies.
xxvii. Ainsi, dans un marécage couvert de bois, les grenouilles (qui jadis furent la nation lycienne) s'aventurent parfois hors de leur humide demeure ; sententelles venir un étranger, elles font clapoter l'eau, elles sautent cà et là, pour éviter le danger qu'elles ont aperçu, et regagnant leurs trous accoutumés , elles ne laissent plus paraître à la surface que leurs têtes.
xxviii. Ainsi fuient les Africains ; et le pilote qui conduit la flotte dans ce péril immense, croyant que son piège est découvert, prend aussi sa volée et se précipite dans l'onde amère. Pour ne pas frapper contre le roc immobile , où ces intrépides navigateurs perdraient la vie , à tous si douce et si chère, le vaisseau commandant jette l'ancre, ralliant à lui les autres navires.
xxix. Le prudent Garoa, voyant la conduite étrange des Maures, la fuite précipitée du pilote , comprend alors ce que leur préparait cette nation barbare ; s'aperçevant en outre que les vents favorables soufflent doucement , et que le vaisseau ne peut cependant avancer, il reconnaît là un miracle et s'écrie :
xxx. « 0 étrange événement ! 0 grâce inespérée ! Miracle évident et palpable! Ruse infernale et si inopinément découverte ! Nation ennemie , perfide et fausse ! Quelle sagesse pourra éviter les dangers et les maux qu'on lui prépare, si de là haut la souveraine Providence ne vient pas
en aide à la faiblesse humaine.
xxxi. » La puissance divine nous indique bien le peu de sécurité de ces ports! et nous avons vu clairement combien, noire confiance s'était égarée! Puisque l'intelligence et la
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prudence humaines ne peuvent saisir le fil si bien caché de ces trames, ô divine Providence, veille sur nous qui sans toi ne pouvons nous garder.
xxxu. »> Et si la pitié tVmeut assez forteme nt en faveur de cette nation malheureuse et errante, pour que , n'écoutant que la voix de ton infinie bonté, tu l'arraches aux per^, fides embûches d'un peuple barbare, conduis-nous maintenant dans un porl à l'abri du danger, ou bien montrenous la terre , objet de nos recherches , car c'est en vue de ta seule gloire que nous parcourons les mers. »
\v\ni. La belle Dionée entend ces paroles pieuses: elle quitte tout émue les autres nymphes que son départ subit pénètre d'un vif regret. Me a déjà traversé la brillante région des étoiles ; elle a déjà dépassé la troisième sphère; elle va plus loin. Arrivée au sixième ciel, elle se dirige vers le sanctuaire qu'habile le souverain des dieux.
xxxtv. Elle s'avance : en elle brille tant de beauté que les étoiles, elle ciel, et l'air, et tout ce qui l'aperçoit , se sent frappé d'un sentiment d'amour. Ses yeux, que le dieu son fils a choisis pour demeure, lancent des rayons enflammés qui brûlent lei glaces du pôle et de la froide sphère font une sphère de feu.
xxxv. Pour éveiller chez Jupiter , à qui toujours elle fut chère, un amour plus ardent, elle se présente devant lui telle que jadis, dans les forêts de l'Ida, elle s'était montrée au berger troyen. Si , au lieu de la sœur d'Apollon , c'était elle qu'il eût regardée, ce chasseur qui perdit la forme humaine pour avoir vu Diane dans le cristal des eaux , ses chiens furieux n'auraient pas eu besoin de lui filer la vie , car ses désirs auparavant l'auraient uu\
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wwi, Sur sou cou, plus blanc que la neige, ruissellent les boucles d'or de ses cheveux. Durant sa marche frémissent doucement ses seins, sources de la vie: Amour s'y joue invisible. De sa poitrine d'albâtre jaillissent des traits enflammés dont son (ils embrase tous les cœurs. Autour de ses jambes, plus polies que l'ivoire, folâtrent les Désirs qui s'y enlacent comme le lierre. m
xxxvii. Un étroit ruban recouvre ces charmes, dont la pudeur est le naturel rempart; mais le voile, peu avare de ces lys éclatants, ne cache pas tout, ne montre pas tout; il est ainsi placé pour rendre les feux du désir plus vifs encore. Déjà, on le voit, dans le ciel et partout, la jalousie torture Vulcain, l'amour embrase Mars.
xxxvni. Sur son angélique figure le sourire se marie à la tristesse. Ainsi la femme qui , dans les jeux de l'amour, fut offensée par un imprudent amant, se plaint et sourit à la fois, joyeuse et affligée tout ensemble : ainsi Vénus qui, dans cet art , surpasse toutes les femmes, s'adresse à Jupiter d'un air où règne la volupté plus encore que la tristesse :
xxxix. «J'avais toujours pensé, ô puissant dieu, que les desseinsque favorisait mon cœur le trouveraient sans colère et sans haine, lors même que d'aulres s'y opposeraient; mais puisque maintenant je te vois irrité contre moi, sans que je l'aie mérité, sans que je t'aie trompé , qu'il en soit donc fait comme Bacchus l'a résolu. Je croirai enfin que pour toi j'ai été avare.
XL.» Ce peuple que j'ai adopté, pour qui maintenant je répands en vain des larmes , c'est lui vouloir trop de mal que de l'aimer, puisque tu t'élèves contre mes désirs. Te prier et le supplier en pleurant pour lui, c'est combattre
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moi-même contre nies souhaiis. Puisqu'il est persécuté parce que je l'aime, je veux maintenant le haïr, il sera favorisé.
\u. » Qu'il meure enfin sous les coups de ces nations féroces, et moi seule!... » Alors dans sa douleur elle baigne ses joues de larmes ardentes, elle est comme la rose si fraîche sur laquelle brille une goutte de rosée. Elle se tait un moment comme si sa voix suppliante défaillait sur ses lèvres; puis elle continue. Enfin le grand et puissant maître du tonnerre l'interrompt.
T xlii. Ému par ces touchantes démonstrations qui auraient attendri même le cœur d'un tigre cruel , Jupiter, avec cet air joyeux qui, du haut de l'Olympe, chasse les ténèbres et rend à l'air obscurci la clarté et la sérénité, essuie ses larmes et dans son transport il la baise au front, il embrasse son cou aux purs contours. Si alors il eût été seul avec Vénus, nul doute que son amour n'eût donné naissance à un autre Cupidon.
xlih. Pressant contre son front le front bien aimé de la déesse, il ne fait que redoubler encore ses soupirs et ses larmes. Ainsi on voit l'enfant qu'a châtié sa nourrice se répandre en de nouveaux pleurs si quelque main amie le caresse. Pour apaiser la colère dans son cœur, il lui révèle l'avenir. Mettant à nu devant elle les entrailles du Destin, il lui adresse ces mois :
xliv. « O ma fille, ma fille, douée de tant de charmes, ne redouiez aucun danger pour vos Lusitaniens; ne craignez pas que jamais divinité exerce sur moi un plus puissant empire que vos yeux versant des pleurs ; je vous le jure, ma fille, vous verrez les Grecs et les Romains éclipsés par les glorieuses actions de voire peuple dans les pays de l'Orient.
XLV. » Que l'éloquent Ulysse ait échappé dans nied'Ogygio ù un éternel esclavage ; qu'Anténor ait pénétré au sein 4e l'Illyrie, jusqu'à la source du Timava; que le pieux Knée ait sillonné les mers orageuses de Charylxlc et de Scylla, votre peuple, osant de plus grandes choses, découvrira au monde des mondes nouveaux.
xr/vi.» Vous le verrez, ma fille ; ils élèveront des forteresses, des villes, de hautes murailles ; toujours les Turcs infatigables et belliqueux céderont à l'ascendant de leurs armes. Les rois indépendants et forts de l'Inde seront soumis à leur puissant monarque ; enfin vous les verrez, maîtres de l'univers, donner à la terre de meilleures lois.
xlvii. » Ils vont maintenant, assiégés de mille craintes, à la recherche de l'Jndus. Eh bien ! vous verrez Neptune, tremblant devant eux, soulever fréquemment le liquide empire ! Le calme règne, et pourtant , ô prodige inconnu jusqu'alors î la mer s'agite et bouillonne î Oh! nation forte et pleine de si hautes pensées, qu'elle inspire la terreur même aux éléments !
xlviii.» Vous verrez celte terre qui leur refusait de l'eau, devenue un port commode, servir de lieu de relâche aux vaisseaux arrivant du lointain Occident. Toute celte côte enfin, où maintenant s'élaborent ces ruses mortelles, leur obéira et leur paiera tribut, sachant que toute résistance est vaine contre le terrible Lusitanien.
xlix. » Vous verrez la mer Rouge, si fameuse, devenir jaune de crainte ; Ormuz , ce royaume puissant , deux fois conquis et subjugué ; vous verrez alors les Maures furieux percés de leurs propres flèches ; car celui qui marche contre les vôtres, qu'il le sache bien, s'il résiste, combat contre lui-mfme.
t. » Vous verrez Pitfcxpûgnable Diu, détix fois inutilement assiégée, résister entre les mains de vos protégés à de formidables assauts. Là brillera toute leur gloire, toute leur valeur apparaîtrai au milieu de faits d'armes miraculeux ; vous verrez le grand Mars lui-même jatoiix du cœur courageux et terrible des Lusitaniens. Ils y entendront le Maure blasphémer, d'une mourante voix , le ciel du fatti Mafrottret.
li. » Vous verrez Goa conquise sur l'Infidèle. A jamais célèbre par les triomphes de fa nation victorieuse, elfe deviendra la seule ville maîtresse de tout l'Orient. Là, superbe el aftière, couronnéé àe Splendeurs, elle imposera un frein an Gentil adotateur des idoles et à tous les pays qui songeraient àr guerroyer contre votre peuple.
ui. » Vous verrez, faible, presque sans munitions et sans soldats, le fort de Cananor se défendre ; tomber to populeuse et puissante ville de Calicut ; vous verrez à Cochin apparaître un héroïsme et si magnanime et si rare, que jamais lyre n'a chanté une victoire aussi digne d'une gloire itamortelfe èt d'une éternelle renommée*
LUI. » Non, pendant les guerres civiles d'Actiûm, alors qu y Àt^jfô1é ? éMatiuflé de colère , triompha du vaillant ca- ^itaà«, 86n tojustë cofopétitetir, qui, victorieux des peuples dé l'aUrote , du ftîl fameux, des BactreS, des Scythes robustes, mais captif lui -même âe la beBë et impudique Égyptienne, avait apporté un si riche butin ; non, jamais Mars furieux ne déploya tant (f art et lie fit bondir les flots à Leucate, comme vous verrez la mer entière bondir, lorsque votre petfple eomb&ttra au milieu des incendies , enchaînant Ffâolâirë et te fôaure , ïribmphant de diverses na-
tion^:C.
uv. tes Portugais naviguerout des bords soumis de la
riche Chcrsonèse d'or jusqu'à la Chine lointaine , et tes îles de l'Orient les plus reculées : tout l'Océan obéira à leurs lois.
lv. » Ainsi , ma fille , leurs entreprises paraîtront des travaux surhumains ; jamais des mers du Gange aux mers de Gadès , des mers boréales au détroit qu'a découvert le Lusitanien, jamais n'aura brillé un si héroïque courage , lors même que, s'éveillant de toutes les parties du monde, les temps passés ressusciteraient. »
lvi. 11 dit, et il envoie à terre le fils de Maia pour trouver un port pacifique et tranquille, où la flotte puisse sans crainte venir s'abriter. Et afin que le grand capitaine, aventuré à Mombaça, ne s'y arrête pas, il ordonne au messager céleste de lui montrer en songe la terre , lieu d'un paisible repos.
lvii. Déjà dans son vol Mercure traverse les mers ; d<yà ses pieds ailés touchent la terre; il tient dans sa main la baguette puissante qui ferme les yeux fatigués. Par elle il évoque les tristes âmes , habitantes de l'enfer. Il a sur la tête son casque ailé et arrive ainsi à Mélinde.
lviu. H amène avec lui la Renommée pour qu'elle raconte la valeur si haute et si rare des Lusitaniens ; càr un * nom illustre oblige les nations à l'amour et celui qui le porte se fait chérir. Tout ce que dit Mercure , tous les bruits qu'il répand ont fait du peuple de Mélinde un peuple ami. Déjà la ville tout entière brûle d'observer les manières et les coutumes de la courageuse nation.
MX. Il vole ensuite vers Mombaça, où étaient les imprudents navires, pour ordonner aux Lusitaniens de s'éloi gner de cette baie ennemie, de ces rivages où naît l'astuce. Car le talent et la bravoure sont un faible bouclier cbnlre les
ruses infernales; le courage, la prudence, le jugement sont alors bien peu de chose si le ciel ne leur vient en aide par ses avertissements.
LX. La nuit avait parcouru la moitié de sa course, les étoiles éclairaient le vaste univers de leur lumière empruntée; les Portugais s'abandonnaient doucement au sommeil ; les matelots de quart veillaient seuls. L'illustre capitaine, fatigué déjà d'une longue insomnie pendant cette nuit qu'il redoute, donne à ses paupières un court instant de repos.
lxi. Alors Mercure lui apparaît en songe : « Fuis, lui dit-il, Portugais, fuis , loin des embûches que veut te tendre ce roi perflde, pour te conduire à ta fin, à ta ruine suprême; fuis, le vent et le ciel te favorisent; le temps et l'Océan sont calmes ; un autre roi , un roi ami , t'offre ailleurs un refuge assuré.
lxii. » L'hospitalité que t'apprêtait cette terre est celle du cruel Diomède , faisant dévorer par ses chevaux ceux qui lui demandaient asile ; ici , si tu tardes encore, s'élèveront pour toi les autels où l'infâme Busiris brûlait ses malheureux hôtes ; fuis, fuis loin de cette nation féroce et sans foi.
lxiii. ù Descends et longe celte côte , et tu rencontreras une terre où l'on honore davantage la vérité; tu la trouveras vers les parages où le soleil ardent divise en deux parts égales et le jour et la nuit. Là, ta flotte sera reçue avec joie par un prince qui , avec mille preuves d'amitié, te donnera un refuge à l'abri de tout danger, et un guide sûr pour te conduire aux rivages indiens. »
lxiv. Ainsi parle Mercure ; et soudain il chasse le sommeil qui retenait le grand capitaine enseveli dans le repos. Celui-ci s'éveille avec terreur, et à travers les épaisses té-
nèbres, il aperçoit une éclatante lumière, un divin rayon. Sentant combien il lui importe de ne pas s'arrêter plus long-temps près de cette terre d'iniquité, enflammé d'un nouvel esprit , il donne l'ordre à son pilote de tendre les voiles au vent qui soufflait.
lxv. a Larguez les voiles, s'écrie-t-il , larguez les voiles à ce vent puissant, le ciel nous favorise et Dieu nous l'ordonne. J'ai vu un messager de la cour céleste, chargé de veiller sur nos pas. » Alors de l'un à l'autre bord s'agitent les matelots ; ils soulèvent les ancres en chantant, et en déployant cette force rude que l'on estime.
lxvi. Cependant, tandis que les nautonniers amenaient les ancres, les Maures, profitant des épaisses ténèbres, coupaient silencieusement les câbles, afin que les vaisseaux fussent se brisèr en donnant contre la côte, mais les Portugais veillaient avec des yeux de lynx ; le Maure, s'apercevant qu'ils ne sommeillaient pas, s'enfuit et vole plutôt qu'il ne rame.
lxvii. Déjà les proues aiguës fendent les voies humides de la plaine argentée , le vent l'agitant d'un mouvement doux et régulier la pousse d'un souffle bienveillant et ami. Les Portugais devisent entre eux des dangers qu'ils ont évités, car difficilement sortent de la pensée les grandes circonstances où , au milieu de pressants périls , on n'a dû son salut qu'au hasard.
lxviii. Déjà le soleil avait rempli sa course , et il la retommençait , lorsque furent aperçus deux navires doucement poussés par le souffle du vent : ce devaient être des Maures. Les Portugais virent de bord sur-le-champ pour arriver sur eux. L'un d'eux , plein d'épouvante , ne voit de saluî pour son équipage qu'en se jetant à la côte.
LXJX. L'autrfe ne sera pas si fou : mais il se rend unuié-