‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 19 sur 40 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

diateraent aux Lusitaniens sans s'exposer aux fureurs de Mars, sans que Vulcain ait besoin de faire gronder ses armes. Faibles et remplis de frayeur, le peu d'hommes qui le montent n'opposent aucune résistance : résister, ce serait s'exposer à souffrir plus de maux.

lxx. Gama, qui désire ardemment un pilote pour le guider vers les pays qu'il cherche , croit pouvoir le rencontrer parmi ces Maures, mais il n'en est pas ainsi ; aucun d'eux ne peut lui dire sous quels cieux s'étendent les Indes ; tous lui répondent que près de là est le royaume de Mélinde où, sans aucun doute, il devra trouver le pilote désiré.

lxxi. Les Maures louent à l'envi la bonté, la libéralité, le cœur sincère, la magnificence pleine.de grandeur et l'humanité du roi qui le gouverne. Le capitaine ajoute foi à leurs paroles, parce que déjà Mercure le lui avait révélé en songe ; il se dirige donc vers cette contrée que lui désignaient et son rêve et les Maures.

lxxh. C'était à celte époque fortunée où les rayons de Phœbus visitent le ravisseur d'Europe; tandis que le front du taureau s'enflammait à ses feux , Flore répandait sa corne d'abondance. Le soleil vigilant, qui promène son char autour du ciel, ramenait ce jour où celui qui tient l'univers sous sa puissance mit le dernier sceau à ses œuvres.

lxxui. Lorsque la flotte atteignit les parages d'où s'apercevait déjà le royaume de Mélinde (1), elle était toute pavoisée ; l'art du marin lui avait donné un aspect de fête pour montrer combien les Portugais honoraient le saint jour. La bannière s'agite, l'étendard flotte, leur couleur de pourpre jette au loin son éclat , les tambours et les cymbales résonnent; ils entrent ainsi dans le port, pleins de joie, triomphants.

lxxiv. Les rivages de Mélinde se couvrent d'un peuple nombreux qui vient examiner la floue joyeuse ; peuple plus sincère et plus humain que les nations qu'elle avait rencontrées jusqu'alors ; la flotte surgit devant lui, l'ancre pesante va mordre le sable; un des caplifs est envoyé à terre pour informer le roi de leur venue.

lxxv. Ce prince connaissait déjà la haute noblesse qui a grandi le nom des Portugais, il ressent de les voir choisir son port toute la joie que mérite la résolution de cette nation si brave; avec cette sincérité , cette franchise qui ennoblit les cœurs générenx , il leur envoie demander instamment de descendre à terre, menant tout son royaume à leur disposition.

lxxvi. Ce sont des offres sincères, ce sont des paroles vraies et non point mensongères qu'envoie le roi aux nobles chevaliers qui ont déjà vu tant de contrées et tant de mers. Il leur fait porter en outre des moutons à toison épaisse, des volailles domestiques nourries avec de l'orge, les fruits que récoltait alors ce pays , et sa courtoisie surpasse encore ses présents.

lxxvii. Le capitaine accueille avec allégresse le bienveillant message, et, en retour, il envoie au roi d'autres présents qu'il apportait des rives lointaines de L'Occident : de l'écarlale aux teintes éclatantes , des rameaux de corail, cette végétation si riche et si précieuse qui, molle et sans consistance dans les eaux où elle croît, prend la dureté de la pierre lorsqu'on l'en a tirée.

lxxviii. 11 députe aussi vers le roi, pour contracter alliance , un Portugais renommé pour sa parole persuasive ; il lui mande de l'excuser s'il ne descend pas immédiatement de ses vaisseaux. L'habile ambassadeur part, et, lors-

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qu'il est présenté au prince, avec une éloquence que lui inspire Pallas, il prononce ce discours :

lxxix. a Sublime roi, à qui, dans son éternelle justice, le brillant Olympe a donné de commander au courage allier d'un peuple qui te chérit autant qu'il te redoute , dans ton royaume est un port qui offre toute sûreté ; il est connu par tout l'Orient, nous sommes venus vers toi pour y trouver l'abri qui nous est nécessaire.

Lxxx. » Nous ne sommes pas des brigands qui , pas- sant par des villes faibles et confiantes, portons en tous lieux le fer et le feu ; nous n'égorgeons pas les peuples pour leur ravir des richesses enviées. Nous venons de la superbe Europe, et nous cherchons, selon les ordres du puissant monarque auquel nous obéissons , les vastes et opulentes contrées de l'Inde.

lxxxi. » Quels peuples impitoyables habitent ces parages ? Quelles coutumes barbares ont- ils, et quels usages horribles ? Non-seulement on nous refuse l'entrée des ports, mais l'hospitalité des rivages déserts! Quels mauvais desseins, quel cœur nous soupçonne-t-on , que l'on se déGe ainsi d'une si faible poignée d'hommes, et que par des trames ourdies en silence on aspire à nous anéantir ?

Lxxxn. » Mais toi, en qui nous avons la ferme croyance qu'on doit trouver plus de sincérité; ô roi bienveillant, toi de qui nous espérons le secours qu'obtint d'Alcinoûs le prince errant d'Ithaque (2), c'est avec confiance que nous nous sommes dirigés vers ion port , conduits par l'interprète divin; il nous envoie vers toi, il est donc certain qu'en ton cœur résident la loyauté et l'humanité.

lxxxiii. » Ne pense pas, ô roi, que notre brave capitaine n'ait pas quitté ses vaisseaux pour te voir et te payer son

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tribut d'hommages parce qu'il soupçonnait chez toi des pensées de dissimulation ; sache plutôt qu'il ne l'a pas fait pour se conformer en tout aux ordres de son souverain, qui lui défendent de jamais laisser ses navires dans aucun port, sur aucun rivage.

lxxxiv. » Et comme l'obéissance est le propre du vassal , car les membres doivent obéir à la tête , tu n'exigeras pas, toi qui es roi, qu'un sujet désobéisse à son roi. Mais • les grâces et les bienfaits dont tu le combles aujourd'hui , il te promet de les reconnaître autant qu'il sera en lui et au pouvoir des siens, tant que les fleuves continueront à courir vers la mer. »

lxxxv. Il dit» et tous ceux qui {'écoutent, s'entretenant les uns les autres, comblent d'éloges le courage d'une nation qui a vu tant de cieux, qui a parcouru tant de mers. L'illustre monarque, admirant la fidélité et l'obéissance des Portugais, en faisait grande estime et pensait que bien puissant devait être le souverain qui , à une si vaste distance , était ainsi obéi.

lxxxyi. Le visage respirant la douceur et la joie , il répond à l'ambassadeur qu'il honore : « Chassez de votre cœur tout soupçon ; que la froide crainte s'enfuie loin de vous , car je vous aime et vos actions sont dignes de vous acquérir l'estime de tout l'univers ; celui qui a voulu vous faire subir de mauvais traitements , celui-là ne peut avoir de nobles pensées.

lxxxvii. » Je regrette profondément qu'un ordre suprême ne vous permette pas à tous de descendre dans mon royaume, mais avant tout je révère votre obéissance. Je ne consentirai donc pas à ce que, pour satisfaire seulement mes désirs, vous manquiez à ce que votre loyauté vous commande,

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lxxxviii. » Mais aussitôt que le soleil aura recommencé sa course pour éclairer le monde, j'irai sur mes canots visiter la flotte vaillante que depuis long-temps je désire voir ; et si elle a souffert de la furie des vents et de la longueur delà traversée, ici elle trouvera un pilote, elle pourra se munir de vivres et de munitions. Je lui offre tout dans la sincérité de mon cœur. »

lxxxix. Telles furent ses paroles» Le fils de Latone se cachait alors dans les eaux ; l'ambassadeur et sa suite, remplis de joie , retournent vers la flotte sur leur barque rapide» Le contentement est dans le cœur de tous les Portugais ; ils ont enfin trouvé des indices certains pour voguer vers la terre qu'ils cherchent , ils passent la nuit à fêter cette heureuse rencontre,

xc. Sur la flotte éclatent à profusion de brillants feux d'artifices qui imitent dans les airs les vacillantes comètes. Les artilleurs sont à l'œuvre; le ciel, la terre , les ondes sont frappés et retentissent ; les bombes qui chauffent dans la fournaise rappellent les travaux des Cyclopes ; une autre partie de l'équipage , mariant les éclats de sa voix à la vaste harmonie d'instruments sonores , fait résonner les airs.

xci. Partis du rivage en sifflant» d'autres feux leur répondent ; la roue enflammée sillonne l'espace , la poudre cachée dans son sein éclate avec bruits les cris du peuple et de l'équipage montent au ciel ; la mer, la terre sont en feu : voilà comment, dans cette lutte simulée, ils se fêtent à l'envi.

xcu. Déjà tournant sur lui-même, le ciel inquiet appelait les mortels au travail, et la mère de Memnon (3) qui apporte la lumière faisait fuir l'heure du sommeil ; les ombres pa-

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resscuses de la nuit tombaient en froide rosée sur les fleurs de la terre , alors que le roi de Mélinde s'embarque pour venir visiter la flotte qui reposait sur les eaux.

xcnr. Les rivages d'alentour frémissent sous les pas du peuple qui accourt pour contempler les navires; là, resplendissent la pourpre précieuse, les fins tissus de soie; plus maintenant de zagaies guerrières, plus d'arcs recourbés , qui imitent le croissant de la lune ; les mains ne portent que des rameaux de palmier, véritable couronne des vainqueurs.

xciv. Un vaste et large canot recouvert d'une tente de soie aux couleurs variées porte le roi de Mélinde : il est accompagné des nobles et des seigneurs de son royaume. Il vient couvert de riches vêtements, selon la coutume de la contrée et selon ce qui est pour eux l'élégance suprême ; sur sa tête il porte une toque tissue de coton, de soie et d'or.

xcv. Son manteau est de riche damas, teint de la couleur tyrienne, chez eux si recherchée; son cou est entouré d'un brillant collier d'or où le travail éclipse la matière; à sa ceinture étincelle des feux du diamant sa dague ciselée ; enfin le velours de ses sandales disparaît sous l'or et les pierreries.

xcvi. Un officier couvre d'un vaste pavillon de soie, soutenu par une lance dorée, son puissant monarque, pour le garantir des atteintes d'un soleil trop ardent; à la proue retentissent les éclats joyeux, bien que dissonnants d'une musique étrange ; les trompettes recourbées jettent au loin leurs cris sans accord.

xcvii. Un cortège choisi et brillant de Portugais part cependant de la flotte, au devant du roi de Mélinde. Gaina est vêtu à la manière des Espagnols, mais ses vêtements

sont faits des riches étoffes de la Franco et de salin de Venise, de couleur purpurine, si estimée de tous les peuples.

xcvm. Ses manches sont retenues par des boutons d'or, qui , réfléchissant l'éclat du soleil, aveuglent tous les yeux; ses chausses de guerre sont brodées avec ce métal, que la fortune refuse à tant de mortels ; de minces cordons, également en or, réunissent et lient les pans de sa soubre-veste. Il porte à la mode italienne une épéc d'or ; sur sa toque flotte un panache un peu incliné.

xcix. Les vêtements des hommes de sa suite charment les regards par l'éclat des brillantes couleurs que donne le murex précieux et par leur variété. Aperçus tous ensemble, ils apparaissent tels que se montre l'arc resplendissant de la belle nymphe, fille de Thaumas.

c. Les trompettes sonores portent l'allégresse et l'ardeur dans tous les esprits ; les embarcations des Maures font clapoter les ondes, balayées par les tentes; l'artillerie fait entendre sa grande voix, et des nuages de fumée volent obscurcir le soleil ; des cris mille fois répétés partent et se croisent en tous sens; le Maure se bouche les oreilles avec les mains.

ci. Déjà le roi est dans la chaloupe du capitaine, qui le soulève dans ses bras. C'était un roi ; c'est donc avec le respect que prescrit la raison , que Gama lui adresse la parole. Le Maure est rempli d'admiration; ses gestes, ses manières l'étonnent , on voit qu'il ressentait d'avance une haule estime pour un peuple qui , de si loin, vient à la recherche des terres arrosées par l'Indus.

en. Il renouvelle au héros ses offres; tout ce qui dans son royaume peut être à sa convenance , tout ce dont il aura besoin, qu'il le réclame, comme si c'était sa pro-

priété. Il lui dit que, sans l'avoir vue, il connaît déjà, par la Renommée, la nation portugaise : il a déjà ouï dire que dans d'autres contrées elle avait combattu des peuples obéissant à sa loi.

cm. Et comme le bruit s'en est répandu par toute l'Afrique, il lui rappelle les valeureuses actions des Portugais, alors qu'ils conquirent la couronne de ce royaume où vécurent jadis les Hespérides. Il vante , en ses discours louangeurs, les moindres exploits des enfants de Lusus; il leur répète enfin tout ce que la Renommée lui avait raconté de leur nation. Gama lui répond :

civ. «O toi, prince magnanime, qui, seul en ces parages, as eu compassion du peuple lusitanien, en butte aux misères, à l'adversité, à la furie déchaînée des mers; que l'éternité divine qui fait rouler les cieux et régit les nations de la terre , te récompense, car nous, nous ne pouvons le faire, des bienfaits dont tu nous combles.

cv. » Toi seul, en ces brûlants climats, nous abrites contre les tempêtes de l'Océan ; en toi seul nous trouvons, contre la rage d'Éole , un refuge sûr , agréable , offert par la bienveillance ; 'tant que les étoiles comme un troupeau se répandront sur la voûte azurée, tant que le soleil éclairera le monde de sa lumière , en quelques lieux que je mène mon existence, tes éloges glorieux, répétés par la Renommée , vivront dans la mémoire. »

cvi. Il dit, et les chaloupes s'avancent à force de rames vers la flotte que le Maure désire voir; elles font le tour de chaque vaisseau pour que le monarque puisse à loisir tout observer. Sur la flotte, les canons pointés vers le ciel, partent avec fracas en son honneur ; les trompettes sonores retentissent et les conques des Maures leur répondent.

gvii. Cependant, après avoir loul examiné, le généreux Africain , ressentant à ces bruits inaccoutumés une terreur invincible , demande que tout rentre dans la tranquillité , que le léger esquif qui les porte jette son ancre , afin qu'il puisse à loisir deviser avec le vaillant Gaina , des choses dont la Renommée lui a apporté quelques notions.

cvm. Le Maure, en discourant, aborde tous les sujets : tantôt il s'informe des guerres terribles et fameuses qu'ont soutenues les Portugais contre les sectateurs de Mahomet; tantôt il s'enquierl des peuples de l'extrême Hespérie , patrie de Gama ; tantôt des nations qui l'avoisinent , ou bien il l'interroge sur les dangers de la navigation.

CIX. « Enfin, lui dit-il, hâte-toi de nous faire connaître, valeureux capitaine , la position et le climat des pays que tu habites, les générations de ton peuple et les commencements d'un royaume si puissant; raconte-nous les succès de ses premières guerres , car sans les connaître je sais qu'elles méritent d'être connues.

ex. » En préseuce aujourd'hui de coutumes barbares , étranges, filles de notre rude Afrique , dis-nous les circuits que te fireut tracer les colères de l'Océan. Commence, noble héros > car voilà déjà les coursiers au frein doré qui , sur un char resplendissant, nous ramènent avec la froide aurore un soleil nouveau; commence, le vent se repose, les ondes de la mer donnent , calmes et tranquilles.

cxi. » Joins à l'opportunité des circonstances le désir non moins grand d'écouter tes récits : qui n'a pas entendu parler des exploits des fils de Lusus? Le brillant soleil ne resplendit pas encore si loin de nous, que tu puisses croire aux Mélindiens un cœur assez barbare pour ne pas accorder leur estime à ce qui est grand.

cxu. » Dans une guerre insensée les orgueilleux géants attaquèrent le sublime Olympe ; aveuglés par leur ignorance, Pirithoûs et Thésée tentèrent le ténébreux empire de Pluton ; si dans le monde se produisirent ces faits, seraitil moins glorieux ou moins difficile de s'exposer à la furie de Néréc que de s'attaquer au ciel ou à l'enfer?

cxm. * Érostrate, pour transmettre son nom à la postérité, incendie le temple sacré de Diane, chef-d'œuvre de Cthésiphon ; si le désir d'un nom fameux nous aveugle au point de nous jeter en de telles entreprises, comment n'ambitionnerait-on pas celle gloire impérissable qui résulte de travaux dignes d'être gardés dans le souvenir des hommes ? »

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