AVIS DE L'ÉDITEUR. 1 I
après sa mort. Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur d'assister à cette lutte morale , et de voir que le chantre vraiment national des Portugais , qui a conquis un des premiers rangs dans la littérature du seizième siècle, n'a été salué du nom de poète que par le Tasse : au milieu de ses contemporains , il a grandi isolé.
ET SES CONTEMPORAINS
Vers la fin du treizième siècle, un roi que ses sujets ont surnommé le Laboureur, le Père du peuple , et le Sage ; Diniz sut deviner que le génie des Portugais n'était pas seulement le génie d'une nation guerrière , mais que ce faible royaume , qui depuis deux siècles avait su conquérir son indépendance , sentirait le besoin des institutions littéraires , après avoir affermi ses institutions politiques. Il fonda 1 Université de Lisbonne, et la pensée active , qui savait à la fois pourvoir et prévoir, imprima dès l'origine à cette école un tel mouvement , lui donna des règlements si sages, qu'en dépit des phases de trouble et de décadence, par lesquelles la nouvelle Université devait passer, elle devint une mère féconde : tous les siècles lui demandèrent, et elle répondit à tous les siècles.
Fondée à Lisbonne en 1288, constituée définitivement deux ans plus tard, puis établie à Coimbre au commencement du quatorzième siècle, sur les bords de ce Mondego qui devait inspirer tant de poètes, la jeune Université, nous le répétons, eut à subir des fortunes bien diverses. Les révolutions qu'elle dut traverser , depuis 1288 jusqu'au régne de Jean III, offriraient à coup sur plus d'un curieux épisode. Si, en 1309, elle reçoit une activité nouvelle du caractère prévoyant de sou fondateur, et si elle se sent assez de force sous D. Pedro le Justicier, pour faire des remon-
trances; sous D. Fernando, transportée de nouveau à Lisbonne , elle subit sa première période de décadence , et elle languit dans cette ville durant les guerres qui vont changer la dynastie. Avec la maison d'Avis elle se ranime, et, comme cela devait être , elle grandit sous les fils de Jean I er , lignée de héros, de savants et de poètes. Emmanuel , le roi fortuné, lui donne de nouveaux statuts, et ta met plus directement en contact avec l'Université de Paris. Jean III la fixe à Coimbre , et , vers le milieu du seizième siècle , elle semble avoir atteint son plus haut degré de splendeur.
Certes, parmi les institutions du même genre qui florissaient alors en Europe , et qui imprimaient aux études un si grand caractère, ce n'était ni la moins remarquable, ni la moins brillante celle dont le savant Clénard pouvait dire qu'on y expliquait Homère comme on l'eût expliqué à Athènes.
En ce temps , la science par excellence , du moyen âge et de la renaissance, était enseignée par Affonso do Prado, qui devint un des plus, célèbres recteurs de cette Université; elle Tétait par Francisco de Monzon, l'habile docteur d'AIcala, et par ce mestre Frei Joào Pedraza, de l'ordre des prêcheurs, dont parlent avec admiration tous les contemporains; le droit canonique n'avait pas un moins habile interprète : c'était ce licencié Francisco Coelho, qui , né à Viseu d'un simple magistrat , finit par devenir grand-chancelier du royaume.
Quelques années plus tard, Jean III instituait soixantequatre bourses au collège de Sainte-Barbe, pour que de jeunes Portugais allassent y terminer leurs études, et Diogo de Teive , qui avait été recteur de l'Université de Paris , retournait à Coimbre pour y poursuivre cet enseignement qui s'adressa à tant d'hommes éminents de la Péninsule.
Ce n'est pas sans dessein que nous avons rappelé ici, en quelques mots, ce prodigieux développement des études qui se manifesta en Portugal sous les règnes d'Emmanuel et de Jean III, et qui favorisa un mouvement intellectuel qu'on voit durer près d'un siècle. En effet , il n'y a pas à cette époque un seul homme d'une valeur réelle , l'histoire littéraire ne mentionne pas un seul écrivain d'un mérite traus-
ET SES CONTEMPORAINS
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cendant qu'il ne sorte des écoles de Coimbre. Les plus aventureux parmi les poètes, ceux-là même qui iront plus tard chercher des inspirations en Afrique , dans l'Inde , vers les terres de Santa-Cruz, ceux-là iront d'abord dans la petite ville de Coimbre écouter les graves enseignements des Gouvea, des Pedro Nuncz et des Fabricius; ceux-là iront méditer aux pieds de cette statue de la Sagesse , qui conviait si bien en ce temps aux sérieuses études, et les souvenirs de leur jeunesse seront si doux , que toujours , au milieu des splendeurs de l'Orient ou des forêts du Nouveau -Monde , le nom du Mondego reviendra dans leurs vers.
Mais si nous voulons expliquer ici ce grand mouvement scientifique, si nous essayons de caractériser les nobles tendances poétiques qui lui succédèrent, il est bon de rappeler que le Portugal avait eu déjà ses simples chanteurs , ses troubadours, ses poètes d'instinct, qui avaient assoupli la langue, qui lui avaient donné la grâce et le nombre , et qui, s'ils n'avaient pas encore trouvé cette noblesse harmonieuse que devait seule révéler l'étude des chefs-d'œuvres antiques, avaient montré au moins ce qu'il y a en elle de souplesse et de variété. Qu'on parcoure le Cancioneiro imprimé par les soins de lord Stuart , qu'on lise dans Sanchez , dans Baena , dans le Vtrqd de Pensamientos ces charmants morceaux qui remontent au treizième et au quatorzième siècles; pour la plupart ils appartiennent à la poésie galicienne , il est vrai , mais ils nous diront ce que furent pour leur époque ce Macias le/iawwadk), dont la r éputation a survécu à des chants trop tôt oubliés , et ce Rodriguez del Padron auquel une justice tardive devra rendre une partie de sa gloire. Qu'on étudie surtout ce Cancioneiro de Garcia de Resende qui fut imprimé huit ans avant la naissance de Camoens, et qu'on peut considérer comme le plus vaste répertoire de la poésie portugaise durant le quinzième siècle. C'est là qu'on pourra juger les vers de tous ces princes et de tous ces gentilshommes, qui sont bien connus dans l'histoiie comme de nobles chevaliers , mais que l'on ne s'attend guère à rencontrer parmi les poètes. Qu'on se pénètre bien du véritable caractère de ces chants, qui ont tant d'analogie avec les vers faciles de nos troubadours; puis, qu'on relise Sa' de