VIII CAMOENS
Miranda et Antonio Ferreira, les deux prédécesseurs de Luiz de Camoens , et la pensée appréciera sans eifort rimmense révolution qui se fit au commencement du seizième siècle dans la poésie portugaise.
Cette révolution fut décisive, elle détermina le véritable caractère de la langue , elle développa le sentiment réel de l'harmonie, elle se basa sur l'étude des anciens; mais, ce qu'on ignore généralement en France , c'est que Luiz de Camoens y fut , pour ainsi dire , étranger ; elle fut due surtout à un poète qui fréquenta , non-seulement l'Université de Coimbre , mais qui plus tard y professa.
Il y eut, en effet, à cette époque un homme avec lequel Luiz de Camoens n'eut probablement que des rapports indirects, et qu'il ne vit point sans doute, parce qu'au temps où il suivait ses premiers cours celui-ci parcourait les villes d'Italie, étudiant les formes poétiques des grands maîtres , recueillant lentement des trésors dont le chantre des Lusiades luimême devait s'enrichir. Cet écrivain est vraiment le père de la poésie portugaise, et pour comprendre tout à fait ce qui resta à faire au génie créateur de Camoens, il est bon de s'initier au secret des études de Sa de Miranda , et de le suivre dans le développement de ses paisibles inspirations. Pour cela il est indispensable c'e remouter aux premières années du seizième siècle.
Les curieux recherchent quelquefois un livre qu'on ne lit plus guère , et dont l'auteur est presque oublié : ce sont les lettres latines de ce digne Clénard , qui partit de Louvaiu au commencement du règne de Jean III pour aller convertir les docteurs du royaume de Fez, et qui, chemin faisant, s'arrêta durant plusieurs années à Braga , où il enseigna le grec à ce prince cardinal D. Henrique, si bien fait pour être un inquisiteur, si peu fait pour être un roi. Clénard écrivait à son ami Vasée vers 1554, à l'époque où Sa' de Miranda venait de terminer ses études, et où Luiz de Camoens pouvait commencer les siennes ; c'est dans les épanchemenis naïfs du savant brabançon, c'est dans les confidences familières qu'il fait à ses amis que l'on peut apprendre aujourd'hui à connaître les mille difficultés que présentait la vie intellectuelle dans tout le Portugal -, cçs difficultés ne pouvaient s'aplanic
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qu'à l'Université de Lisbonne , et ce fut là qu'étudia Sa' de Miranda; toutefois l'Université n'était pas alors ce qu'elle devint dix ans plus tard.
Sa' de Miranda était né à Coimbre en 1393 , le jour même où Emmanuel commença ce règne qui lui fit donner le nom de roi Fortuné. Sa famille était honorable, et il entra de bonne heure dans cette grande institution qui était déjà l'objet des sollicitudes du chef de l'état. Sa 1 de Miranda y acquit eu peu d'années des connaissances telles , que Ton conservait encore aux dix- septième siècle un Homère annoté en grec de sa main, et que ses contemporains avaient coutume de dire qu'il n'était plus nécessaire de lire ni Horace ni Virgile quand on l'avait médité, puisqu'il avait revêtu la poésie portugaise des formes les plus nobles qu'on pût emprunter à ces deux poètes. Ces expressions, un peu exagérées, d'une admiration qui ne varia guère durant le seizième siècle, font assez comprendre quel fut dès l'origine le rang assigné à Sa' de Miranda. Ce n'était pas cependant les poètes qu'il devait étudier, son père l'avait destiné à ce haut enseignement de la législation qui, depuis le règne d'Alphonse V, avait pris en Portugal un si grand développement; mais, tout enlisant par goût les auteurs anciens et en les méditant, il suivit l'impulsion qui lui avait été donnée , et, si après s'être passionné pour Virgile il admira Pétrarque , il n'en passa pas moins par tous Jes degrés universitaires, si bien que le titre de docteur lui est demeuré. Non-seulement il prit tous ses grades, mais il parait avéré qu'il occupa une chaire à l'université de Coimbre. Si l'on savait bien nettement à quelle date il faut rapporter ses succès académiques, il serait peut-èlre possible de les faire remonter jusqu'à l'époque où Camoens commençait ses études, et d'unir par ce point de contact le poète législateur au grand poète inspiré; mais il est infiniment probable qu'au temps où Camoens vint à Coimbre , Sa' de Miranda voyageait encore en Italie , ou bien qu'il s'était déjà retiré danscettedélicieuse solitudede laTapadaoù il devait achever paisiblement son existence. En effet, dèsqu'ila perdu son père et lorsqu'il peut suivre librement l'impulsion secrète qui doit l'entraîner hors du Portugal, uniquement dans l'intérêt d'une étude qu'il s'est imposée, nous le voyons quitter Coim-
bre et refuser môme la haute magistrature qui lui est offerte pour commencer ces pérégrinations littéraires, dont rien, malheureusement, ne nous fait connaître la durée. Il visito successivement Rome, Venise , Naples, Milan , Florence et la plus grande partie de la Sicile. Cet esprit fin, curieux, amoureux avant tout des formes du langage, ce sentiment exquis du goût antique , qu'il avait puisé aux excellents enseignements deCoimbre , il l'applique en Italie à l'étude sérieuse des poètes contemporains, il parvient à s'initier à tous ces secrets d'harmonie qu'ont bien étudiés avant lui quelques poètes érudits, tels que le duc de Coimbre, mais qui no pouvaient porter leurs fruits sous les règnes si agités d'Alphonse V, de Jean II et d'Emmanuel.
Avant tout, il analyse dans leurs variétés les formes métriques de cette belle langue, auxquelles empruntent comme lui, il le sait, les poètes castillans ; et s'il retourne enfin en Portugal , s'il vient se fixer pendant quelque temps à la cour brillante de Jean III, c'est pour appliquer à l'idiome national, déjà assoupli par le génie de Bernardim Ribeiro, les enseignements qu'il est allé demander à la patrie de Pétrarque et de l'Arioste.
Sa' de Miranda ne resta pas long-temps au milieu de ces grands seigneurs, parmi lesquels il tenait si bien son rang d'ailleurs , comme en conviennent les contemporains. Nonseulement il y fut froissé , mais la sincérité qu'il tint à honneur de conserver, sous la forme d'une exquise politesse, dut blesser souvent plus d'un grand personnage . Il le dit à Jean III lui-même, dans une admirable épitre qu'il lui adressa, et que les poètes comme les philosophes ne devraient point se lasser de lire: «Un homme invariable dans son opinion, n'ayant qu'un seul visage, qu'une seule foi, rompant plutôt que de plier, peut être tout, mais n'est pas homme de cour. » Le poète Pavait été trop long-temps à son gré ; aussi à la suite de quelques contrariétés se retira-t-il dans sa commanderie das duas Igrejas, non loin de Ponte de Lima. Nous le verrons bientôt s'y marier, et il y passera doucement sa vie, jusqu'à ce que des pertes cruelles, agissant sur celte organisation pleine de sensibilité, le jettent dans un état de langueur qui le conduira au tombeau.
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Cette vie d'heureux loisirs, que mena Sa' de Miranda dans une des plus belles provinces de Portugal, paraît avoir eu une grande influence sur le caractère de sou génie. Il continua dans la retraite les études sérieuses dont il s'était préoccupé en Italie, il perfectionna réellement la langue et le rhylhme, et il acquit ce choix heureux des mots, cette merveilleuse délicatesse dans l'expression, qui lui donnèrent dès l'origine le genre d'influence qu'il devait conserver sur la littérature portugaise. Les biographes nous le représentent d'ailleurs comme étant entouré d'une considération à laquelle n'atteignit aucun des poètes de ce temps. Il ne va plus à la cour, mais il conserve des relations avec tous les esprits distingués qui en sont l'ornement; on vient le visiter fréquemment dans la solitude qu'il s'est choisie, et des poètes tels que Montemayor et Bernardes reconnaissent sa supériorité. Du reste le travail parait être pour lui sans efforts , il ne lui consacre que le temps qu'il ne peut employer à ses exercices de prédilection , l'équitation et la cha?se. Un art qui n'a pu faire de grands progrès à cette époque en Portugal, et dont il a sans doute puisé le goût en Italie , l'occupe essentiellement: c'est la musique; non-seulement il se livre avec persévérance à l'exécution , mais en dépit de la médiocrité de sa fortune, il réunit chez lui les professeurs les plus habiles, il veut que so;i fils suit maître dans l'art divin de Francisco Cieco, comme lui il est reconnu pour le poète par excellence, le maître souverain en l'art de Iq poésie.
Entre ses mains, en effet, la poésie était devenue un art dont il avait merveilleusement dissimulé les difficultés; auparavant ce n'était pour ainsi dire aux yeux des Portugais qu'un délassement aimable. Il lui donna un caractère d'élévation inconnu jusqu'alors, en mettant en usage l'hendécasyllabe qui devait servir les inspirations de Ferreira et de Camoens (1). « Ce fut lui, dit un vieil écrivain, qui, le premier
(I) Il ne serait pas complètement exact de dire avec un savant critique portugais qu'il introduisit ce genre de vers en Portugal. Manocl de Faria e Souza prouve que bien avant Sa' de Miranda l'hendécasyllabe et la stance composée de huit vers héroïques ( octava rima) étaient en usage dans la poésie portugaise. Comme il le dit
en ce royaume, sut composer de grands vers, service de telle importance qu'il peut bien faire oublier les faibles taches qu'on remarque dans ceux qu'il nous a laissés. » Ajoutons qu'en vulgarisant parmi ses contemporains Phendécasyllabe, Sa' de Miranda n'en appliqua pas moins sa science profonde du rbythme aux autres genres de poésie, et que le sonnet qui avait été introduit en Portugal par D. Pedro , le frère du célèbre D. Henrique , ne commença à être adopté généralement et à prendre dans la littérature portugaise le rang qu'il devait y tenir que lorsque le poète voyageur lui eut donné sa forme définitive. Enfin, et pour caractériser en peu de mots le genre de service que Sa' de Miranda rendit à la lignée de poètes qui allait lui succéder, nous dirons que par sa science approfondie du mètre des Italiens, par son sentiment de l'harmonie, par les mille combinaisons, pour ainsi dire inattendues, dont il para son style, il fut pour son pays ce que Garcilasso de la Vega et Boscan Almogaver étaient alors pour l'Espagne , c'est à dire un guide sûr, mais dont i 'autorité fut plus tard méconnue (1).
Nous nous sommes demandé plus d'une fois si l'homme qui sut créer pour ainsi dire une langue poétique nouvelle, et qui osa présenter à ses contemporains la lyre d'or, pour nous servir des expressions d'un écrivain portugais, nous nous sommes demandé si cet homme fut connu du poète auquel il appartenait de fixer cette langue dont il avait si bien deviné la puissance et l'harmonie. La solution définitive de ce point d'histoire littéraire ne serait certainement pas sans intérêt; mais il ne peut, selon nous, être complètement éclairci. Durant une certaine période, nous voyons bien Antonio Ferreira, Diogo Bernardes, Pedro de Andrade Caminha, payer
aussi, il appartient à Sa' de Miranda de bien déterminer l'accent , de donner au vers son véritable caractère, de le régulariser dans sa forme définitive, et surtout de familiariser les oreilles nationales avec un genre de poésie auquel on était bien peu sensible encore en Portugal.
(1) Nous ne saurions admettre avec le savant Mablin que le vers ù'arie mayor n'ait été introduit en Portugal qu'à l'imitation des Uspagnols. Grâce à Sa' de Miranda et à son voyage en Italie, on doit considérer les Portugais comme ayant puisé à uue souYcc directe*
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un tribut réel d'admiration à Sa' de Miranda; nous les voyons les uns quitter la cour, les autres la retraite qu'ils se sont choisie près du Lima ou du Mondego; ils viennent s'entretenir avec celui qu'ils regardent à la fois comme un maître et comme un ami ; jamais le nom de Camoens ne parait à côté de ces noms, jamais sa parole ne se mêle aux chants louangeurs dont on entoure le solitaire de la Tapada. Mais, dira-t-on, il put du moins s'instruire des secrets de sa composition savante, et au commencement de sa carrière s'inspirer de son harmonie ; il relève de lui par quelque point, et, comme tout initié, il a plus ou moins conscience de celui qui Va enseigné. Il suffit de connaître à peu près comment les choses se passaient alors en Portugal, pour apprécier d'un seul coup d'œil ce que dut être l'influence que Sa' de Miranda exerça surLuiz de Camoens, et, si elle exista, comment elle put avoir lieu.
Ce fut après avoir abandonné Lisbonne que le docteur composa la plupart de ses poésies, il en fit jouir quelques seigneurs de la cour, cela est hors de doute , il les communiqua à quelques amis tels queDiogo Bernardes et Ferreira , il les envoya sans doute à ce cardinal D. Henrique, qui, malgré son caractère religieux , ne craignit pas de faire représenter ses deux comédies érudites (1J; on voit par les sonnets du poète et par ses épitres en quels termes il en était avec le souverain lui-même , el avec la plupart des hommes influents de l'époque. Ces poésies , goûlées de tous les esprits d'élite , recherchées par les plus hahiles , n'eurent cependant qu'une demi-publicité durant la vie de l'auteur, elles ne furent même imprimées que vers la fin du grand siècle en 1595(2j,quaud l'admiration qu'excitaient les
(1) Le pieux D. Henrique , le cardinal-roi , assistait aux pièces de Sa' de Miranda , comme les éminences de Rome aux comédies de B biena. Jean III se chargea d'un rôle probablement dans une des pièces sérieuses de Gil Vicente, et le Bristo de Ferreira fut spécialement composé pour les étudiants de Coimbrc.
(2) Plusieurs années après la mort de Sa' de Miranda, on voit le manuscrit de ses poésies réclamé par D. Fernando Corcs Sotomayor, comme une portion importante de la dot que lui avait apportée la petits-fille du poète,
Lusiades faisait regarder avec une sorte d'indifférence le mouvement littéraire qui les avait précédées. Cela ne veut pas dire que Luiz de Camoens n'ait lu aucune des compositions de Sa' de Miranda ; diverses copies des cancôes, des sonnets et des épitres devaient circuler , et dans sa jeunesse l'étudiant dcCotmbre dut se les procurer, mais très-probablement il n'en connut qu'une partie, et telle fut la destinée de celui qu'on regarde aujourd hui comme le législateur du Parnasse portugais , que son influence sur le plus grand génie de cette époque ne dut avoir lieu que d'une manière fort détournée , trop incomplète même pour qu'on l'admette sans discussion. Tel est, au premier abord, l'aspect delà question. Toutefois, il me semble que certains rapports indirects durent avoir lieu entre le poète paisible et grave qui allait finir sa carrière , et le jeune homme plein d'une ardeur inquiète, qui allait commencer la sienne; il y eut du moins un point de contact qui nous est attesté par l'histoire , Camoens combattait déjà en Afrique quand succomba ce jeune Gonzalo Mendez de Sa', dont la mort prématurée fut si douloureuse au cœur de son père, et Gonzalo était l'ami de ce noble Antonio de Noronha , dont le nom vient se placer avec tant de grâce et de mélancolie dans les vers du chantre des Lusiades.
Sa' de Miranda mourut en 1358. A cette époque les Lusiades étaient commencées, mais une grande révolution dans les idées littéraires s'était déjà opérée, et il suffit de lire 1-épitaphe qu'on mit sur le tombeau du docteur de Coimbre, pour comprendre à qui elle fut attribuée.
Camoens connut il davantage celui que dans toutes les dissertations littéraires on place à côté de Sa' de Miranda , et que Francisco Manoel de Nascimento appelle, par excellence , l'ami de la langue portugaise ; Antonio Ferreira qu'on a surnommé aussi l'Horace portugais , a t-il eu des relations intimes avec le poète qui perfectionna le plus cette langue pour laquelle il avait une admiration si passionnée? Aucun document positif no vient nous éclairer à cet égard. Ici la question de l'âge disparaît néanmoins , et même si Antonio Ferreira rencontra Luiz de Camoens à l'université de Coimbre, où il fit ses études comme lui, «e fut à l'époque
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où celui-ci songeait à terminer son cours pour embrasser la carrière militaire. Alors, s'ils se connurent, il y eut peut- être entre eux une sorte de froideur qui put naître à la fois et de la différence d'âge, et de certaines dispositions particulières tenant au choix d'un état.
Né en 1528, précisément quatre ans après Camoens, Antonio Ferreirase destina dès son extrême jeunesse à l'étude des lois , et tandis que son condisciple rêvait lointains voyages , expéditions aventureuses, il songeait probablement aux devoirs sérieux de quelque emploi dans la magistrature. Comme l'existence de Sa' de Miranda, sa vie tranquille n'olfre aucun fait bien saillant; elle est courte, marquée par fort peu d'événements et employée en grande partie à des études sévères. Fils d'un chevalier de San Iago, qui était administrateur des biens du duc de Bragance, Antonio Ferreira va prendre ses degrés à Coimbre , où il n'étudie pas seulement les lois, mais où il forme son goût sur les meilleurs auteurs de l'antiquité. Quelques années après avoir terminé ses cours, il se marie, puis il professe à l'université. Après avoir occupé une charge dans la haute magistrature , il est enfin créé gentilhomme de la maison du roi. Il meurt de la peste en 1569, précisément en l'année où Camoens revient de ses longs voyages.
Un biographe qui rassemble d'ordinaire curieusement les faits transmis par la tradition , Barbosâ Machado , dit positivement que le goût d'Antonio Ferreira se développa dès l'époque où il semblait livré exclusivement aux études les plus arides; il acquit même dès cette époque parmi ses condisciples une sorte d'autorité, et il devint l'arbitre des discussions poétiques. Enseigné par Diogo de Teive et par Buchanan, inspiré peut-être par Sa' de Miranda, il commença à scruter plus sérieusement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors les secrets de la langue , il en étudia toutes les ressources , et sous ce rapport il alla plus loin que le poète qu'il avait choisi pour son maitre : grâce à lui , cette belle langue se revêtit de sa majestueuse élégance : son influence nous semble plus directe , plus spontanée que celle de Sa' de Miranda, si bien que toute cette jeunesse, studieuse et ardente à la fois, qu'on verra figurer dans les cours d'Espagne et de
France, et qui s'en ira dans les Indes continuer les merveilles du règne précédent, se soumettra à sa censure et reconnaîtra son autorité.
Qu'on lise en effet la plupart des écrivains de cette période, qu'on écoute Diogo Pernardes, l'élégant And rade Caminha, le fougueux Cortereal lui même, tous le répètent; c'est Antonio Ferreira qu'il faut appeler le maître , et pas un seul ne détourne les regards pour contempler ce noble jeune homme qui réve comme eux sur 1rs bords du Mondego, mais qui marche toujours solitaire, parce qu'il sent peutêtre déjà à quel prix son pays lui donnera le grand nom de poète (1).
Je ne sais , mais ce silence à peu près absolu de tous les contemporains sur Camoens et ses premières années, la
(1) Antonio Ferreira fut précisément dans le même cas que Sa' de Miranda. Ses œuvres ne furent imprimées qu'après sa mort (1598). Comme celles du maître, elles ne forment que deux petits volumes; elles se composent de sonnets, d'élégies, d'épllres, d'églogues , et elles sont également terminées par deux pièces dramatiques, Plnez et le Jaloux, dont l'auteur de cette Notice a donné naguères une traduction. Nous rappellerons ici pour ceux qui aiment dans l'histoire littéraire certaines coïncidences, que l'inez vient dans Tordre chronologique immédiatement après la Sophonùbe du Trissin.
Esticnne Jodelle et Antonio Ferreira étaient contemporains, et le Jaloux dut être représenté en Portugal à peu près vers l'époque où l'on joua l'Eiiijcnc. Cependant je serais tenté de croire que l'étrange comédie du sieur de Lymodin précéda de quelques années le Jaloux, Ceci , du reste , ne saurait tirer à conséquence pour l'histoire littéraire du seizième siècle, et mon opinion tient bien plus au caractère reconnu des deux poètes qu'a une certitude chronologique. Les biographes de Ferreira nous instruisent du soin minutieux qu'il mettait à corriger ses œuvres. Chaque phrase témoigne , dans sa poésie surtout, du choix scrupuleux des expressions; en dépit d'une fadlité étudiée, on peut surprendre chez lui les laborieuses incertitudes de l'écrivain qui fonde , d'une manière durable , la langue dans laquelle il écrit , et l'on nous avertit que tout son âge mûr fut employé à la correction des écrits de sa jeunesse. Il n'est guère probable qu'une comédie à laquelle il devait attacher une certaine importance littéraire ait été livrée au public de choix , pour lequel elle était composée, avant qu'il lui eût donné toute la perfection de style jugée par lui indispensable.
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complète indifférence qu'on trouve en eux pour ses essais, qu'ils durent nécessairement connaître, cette espèce d'abandon au début d'une carrière qui fut toujours difficile, et dont cependant on pouvait soupçonner l'éclat , tout engage à supposer que le temps de sa jeunesse précoce , passé entièrement à Coiinbre, parmi des hommes capables de l'apprécier, ne reçut d'eux aucun de ces encouragements , qui disposent favorablement au commencement de la route, et qui aident plus tard à la parcourir. On l'apprend cependant d'une manière positive , il fut dès l'origine en rapport avec les meilleures maisons de Portugal , il appartenait même à Tune de ces familles que Ton voit inscrites nonseulement dans les nombreux nobiliaires de la Péninsule, mais qui figurent dans ses annales historiques. Ce ne fut donc point son humble condition qui le fit dédaigner, comme il est arrivé en ces temps à plus d'un homme de génie , mais une chose domine surtout en sa vie, et elle explique en partie sa destinée , c'est l'amour de l'indépendance, c'est ce sentiment de liberté, qui le fait cheminer à part, coudoyant les hommes, traversant ce siècle agité, inconnu d'abord, plus tard admiré, toujours dans l'isolement.
Si nous étions au commencement du dix-septième siècle, à une époque où l'admiration pour Camoens était pour ainsi dire l'expression d'un culte, nous dirions comment, sans grands efforts, on pourrait trouver à la famille du poète une telle origine, qu'elle nous reporterait bien au-delà du moyen- Age, et peut-être aux temps héroïques.
Sans affirmer donc avec Manoel de Faria e Souza , que le nom de Camoens dérive de celui de Cadmon qui fut jadis porté par un prince grec, et qu'on imposa à un château de la Galice, nous constaterons que le poète appartenait en effet à une famille ancienne, originaire d'un pays qui avait déjà fourni un poète au Portugal, Macias l'enamorado.
Ce qu'il y a de positif , c'est que , dès l'année 1370, à l'époque de la grande lutte qui eut lieu entre D. Henrique II de Castille et D. Fernando, le fils de Picrre-le-Justicier, un membre de la famille de Camoens passa en Portugal. Nonseulement il y fut accueilli avec empressement, mais on lui accorda des terres considérables, la seigneurie de quelques
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villes, et même rentrée au conseil. Plus tard, durant les longues dissensions qui eurent lieu au temps de Jean I er , eet ancêtre de Camoens prit parti pour l'Espagne, se battit contre le mestre d'Avis à la journée d'Àljubarotta, et, par suite de cette circonstance, se vit dépouiller de tous les biens qui lui avaient été concédés sous le règne précédent ; il ne lui resta que quelques terres situées dans la province d'Alem- Tejo , dont ses successeurs héritèrent.
Nous ne suivrons pas les critiques nationaux dans les détails purement généalogiques qu'ils nous donnent à ce sujet. Il nous suffira de rappeler qu'un Joam Vas de Camoens se distingua sous le règne d'Alphonse V, et que son petit-fils Simon Vas de Camoens, qui s'était marié avec Anna de Sa' e Macedo, donna naissance au poète. Luiz de Camoens vint au monde en 1324 (1), précisément au temps où Vasco da Gama , quittant pour la troisième fois le Portugal , se rendait comme vice-roi aux Jndes où il devait mourir.
Les parents de Camoens demeuraient à Lisbonne dans le quartier de la Mouraria, paroisse de Saint-Sébastien. Le poète est né dans cette ville. Un examen attentif des faits oblige à rejeter les prétentions qu'ont élevées à ce sujet Santarem et Coimbre. Les biographes contemporains ne contiennent , pour ainsi dire , aucun renseignement sur l'enfance de Camoens; la seule chose qu'on sache , grâce îiux inductions de la critique moderne , c'est qu'il perdit sa mère de bonne heure, et que son père , servant probablement dans de lointaines expéditions comme capitaine de navire, il ne put en recevoir ni des conseils fréquents , ni des soins bien assidus. Fréqucnta-t-il à Lisbonne , dans les premières années de son enfance, cette école de Santa-Cruz, pour laquelle le P. Braz de Barros avait fait venir de Paris plusieurs
(1) On a fort long temps discuté si Camoens était né en 1517, 1524 ou 1525 ; nous épargnons cet examen de dates au lecteur. MM. Alexandre Lobo, Ch. Magnin et John Adamson ont complètement éclaire! le premier point; il ne resterait de doute que sur les années 1524 et 1525 ; la dernière est adoptée par M. A. Lobo ; dans ce cas, le poète serait ne l'année même où mourut Yasco de Gama.
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habiles professeurs (4)? Attendit on pour lui faire suivre ses cours que l'Université eût été transportée à Coimbre, ce qui eut lieu en 1537? N'arriva-t-il en cette ville que vers Tannée 1539, comme le suppose un savant critique portugais? C'est ce qu'il est aujourd'hui fort difficile de décider. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il dut trouver à Coimbre , dés son arrivée , les soins les plus zélés pour son instruction , et , en même temps, les professeurs les plus habiles. Sans compter les savants nationaux qui s'y étaient déjà rendus , et dont les noms nous ont été conservés, la France, l'Allemagne et l'Espagne avaient été mis à contribution par Jean III pour que rilniversité dont il renouvelait , pour ainsi dire , les institutions, acquit bientôt le plus haut degré de prospérité. Diogo de Teive , qui avait acquis une si haute réputation à Pans, et Buchanan , que l'Europe savante enviait à l'Ecosse, ne s'y trouvaient pas encore, comme on l'a fait observer, avec raison. Mais Diogo de Gouvea , l'ancien recteur de l'Université de Paris , celui qui se vantait d'avoir servi sous trois rois en Portugal et sous cinq rois en France, Gouvea que l'on regardait comme un des plus habiles humanistes de son temps, occupait le premier rang dans renseignement dès Tannée 1539 (2). Le professeur de grec dontClénard parle avec tant d'enthousiasme, et dont , selon toute probabilité , Camoens reçut les leçons , c'était Vincent Fabricius qui , venu de l'Allemagne en Poriugal dès 1554, professa d'abord à Lisbonne et ensuite à Coimbre , durant l'espace de onze ans. Tout éclairés qu'ils étaient, ce n'était pas seulement sur de tels hommes que roulait alors l'enseignement; lorsqu'on s'était initié avec eux aux beautés de la littérature antique , on pou-
(1) En 1528. Voyez la curieuse notice de Laitâo Ferreira, sur l'Université de Coimbre.
(2) Diogo Barbosa Machado , d'ordinaire si bien instruit , semble ignorer que l'Université de Coimbre a compté dans son sein trois hommes qui ont porté le nom de Gouvea , et qui tous trois avaient fait leurs études à Paris. Le premier que le roi Emmanuel avait sollicité, dès 15 16, de revenir en Portugal, refusa d'abord, accepta plus tard, et mourut en 1557 , il enseignait dès 1539 , et c'est celui dont il s'agit ici. Le second mourut en 1576. Le dernier quitta Paris en 15û7 et devint prieur de palmclla.
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vait encore étudier la cosmographie et les hautes mathématiques (1) sous ce fameux Pedro Nunes, dont la réputation était alors européenne , et que ne préoccupaient pas encore, je crois, ses débats scientifiques avec notre célèbre Oronce Finée. Youlait-on ne pas rester étranger à la médecine, à Thistoire naturelle telle qu'on l'entendait en ce temps, les maîtres ne manquaient pas. Outre les disciples de l'habile Garcia de Orta qui poursuivaient , comme on nous l'apprend , leurs cours dans la Péninsule, et dont le plus grand nombre s'était fixé en Portugal , un professeur de la vieille Université de Paris, Brissot, était venu combattre à Coimbre les partisans exclusifs de la doctrine arabe, essayant de remettre en honneur les sages principes dllippocrate. Bien d'autres éludes devraient être énumérées; sans doute, bien . d'autres savants devraient être nommés ; mais, pour le faire avec quelque exactitude, il faudrait avoir conservé quelques* uns de ces discours solennels que prononçait à l'ouverture des cours l'habile Hieronymo Cardoso, et peut-être le célèbre maître des enfants de Jean III, cet André de Rcsendc, dont l'érudition ne put guère être surpassée en ce temps.
On dit qu'il y avait à Coimbre , dans une des salles consacrées à l'étude , une statue de la Sagesse qui était aussi celle de la science telle que l'entendait le moyen âge. Sur la base était gravée en lettres gothiques cette inscription (2J :