L. » Ainsi les Maures, frappés de trouble etd'étonnement
se jettent au hasard sur leurs armes; ils ne fuient pas, ils attendent encore avec confiance, maintenant au repos leurs destriers belliqueux. Mais le Portugais les frappe toutà-coup de sa lance à la poitrine, les uns tombent à demi morts , les autres se précipitent implorant le secours de l'Alcoran.
li. » Quels chocs épouvantables, chocs capables de renverser des montagnes , se donnent les deux armées ! de toutes parts se ruent ces superbes animaux que créa Neptune en frappant la terre de son trident ; des coups terribles sont échangés; la guerre est allumée sur tous les points; le Portugais déchire, coupe, brise, détruit, les harnais, les cuirasses , les boucliers.
lu. »Des têtes roulent sur le sable ; des bras, des jambes séparés du tronc et inertes , des entrailles palpitantes , des cadavres décolorés couvrent la terre. L'armée ennemie abandonne le champ de bataille. Des fleuves de sang coulent et changent la teinte du sol ; le blanc et le vert ont disparu sous le rouge hideux.
lixi. » Déjà le Portugais vainqueur recueille les trophées et le riche butin de la victoire. Après avoir mis en déroute et taillé en pièces les Maures de l'Espagne, le grand prince reste trois jours sur la place. Sur son blanc et glorieux bouclier, il peint, pour y conserver le souvenir de son triomphe, cinq boucliers d'azur, en mémoire des cinq rois qu'il a vaincus (15).
Liv.» Sur ces cinq boucliers il peintaussiles trente deniers pour lesquels le seigneur fut vendu, retraçant en couleurs variées le souvenir de celui qui le favorisa ; en chacun de ces cinq boucliers, il représente cinq deniers , comptant double celui du milieu, afin de compléter le nombre voulu :
il agence les cinq boucliers d'azur de telle sorte qu'ils forment une croix.
lv. » Quelque temps après celte victoire le puissant roi va s'emparer de Leiria , qui naguère avait été prise par le vaincu. Arrondies, si bien fortifié , et la noble Scabelicastro, dont les ondes, ô Tage limpide, arrosent les riantes plaines, tombent également en son pouvoir.
LVI. » A ces superbes cilés déjà soumises, viennent se joindre Mafra, la froide Cintra, Couronnée des montagnes où fut adorée Phœbé, Cintra , où les Naïades, cachées dans les fontaines, vont se prendre aux doux pièges dans lesquels Amour les enlace tendrement, allumant sous les eaux une flamme ardente. Aucune cité ne résiste au bras courageux d'Alphonse.
lyii. » Et toi, noble Lisbonne, toi, sans contredit la reinedes cités, loi qui fus fondée par ce héros éloquent dont la ruse réduisit en cendres la ville de Dardanus (16), toi qui commandes à la mer profonde, tu t'es soumise à la valeur portugaise, secondée par la puissaute armée accourue des pays du Nord.
Lvm. » De l'Elbe qui arrose la Germanie, des bords du Rhin et de la froide Bretagne, étaient venus dans la pieuse intention de détruire le peuple sarrazin , grand nombre de guerriers. Arrivés à l'embouchure du Tage, ils mirent le siège devant les murs Ulysséens , de concert avec les forces du grand Alphonse, dont la haute renommée s'élevait alors jusqu'aux cieux.
Lix. » Cinq fois déjà la lune s'était cachée , cl cinq fois son disque avait reparu, quand la ville, emportée d'assaut, se vit contrainte de céder au siège terrible qui la pressait. Sanglante et meurtrière fut la bataille , comme cela devait
être eutre des vainqueurs âpres et audacieux, résolus à triompher, et des vaincus déjà réduits au désespoir.
lx. » Enfin se rendit aux Portugais cette cité dont n'avait pu triompher la puissance des Scythes audacieux du nord, dont l'empire s'étendit sur bien des peuples : l'ibérie et le Tage épouvantés ressentirent leurs coups , et dans la Bétique , telles furent leurs conquêtes qu'ils donnèrent à la contrée le nom de Vandalie.
lxi. » Quelle sera la ville assez forte pour résister , si Lisbonne ne le peut, au courage indomptable de cette nation, dont la renommée vole et se répand avec la rapidité du vent? Déjà toute l'Estramadure s'est soumise, et Obidos et Alemquer, où murmure la voix plaintive des eaux glissant entre les rochers , puis Torres-Vedras.
lxii. » Et vous aussi , ô terres qui étendez par-delà le Tage yos riches plaines couvertes des dons de la blonde Cérès , en vous rangeant sous ses lois, vous cédez à des forces surhumaines. Et toi , laboureur maure, tu te trompes, si tu penses te maintenir dans ces champs fertiles ; déjà Elvas, et Moura, et Serpa, ces villes fameuses, et Alcacer-do-Sal, toutes ont ouvert leurs portes au vainqueur.
Lxm. » Voici la noble cité , antique demeure du rebelle Serlorius(17). Là, conduites par de royaux aqueducs, dont les cent étages s'élèvent fièrement dans les airs,arrivent d'une prodigieuse distance de brillantes eaux à la surface argentée, pour féconder une vaste contrée et nourrir une nombreuse population : les talents et l'audace de Giraldo, dont l'âme ne connut point la crainte, l'ont amenée à composition.
LXiv. » Déjà Alphonse, qui ne sait pas se reposer et qui veut agrandir sa courte vie dans l'avenir par la renommée,
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Alphonse est entré dans Béjà pour venger la destruction de Trancoso. Sa résistance a été courte , et l'armée irritée a fait éclater sa colère en passant les habitants au fil de l'épée.
lxv. » Les Portugais subjuguent aussitôt Palmella et Cczimbra , la ville des pêcheurs. Favorisés par leur heureuse étoile, ils exterminent une puissante armée (la ville en fut témoin, les monts d'alentour le contemplèrent), une armée qui, bien loin de s'attendre à ce choc épouvantable, venait à son secours à travers les gorges des montagnes.
lxvi. » C'était le puissant roi de Badajoz ; il amenait avec lui quatre mille cavaliers et une innombrable troupe de fantassins , tous brillants, courageux, couverts d'une riche armure d'or. Mais tel qu'au mois de mai, le farouche tau* reau , dévoré pour sa compagne des feux inquiets de la jalousie, se rue, dans son amour aveugle et brutal, sur l'imprudent voyageur, dont l'approche vient troubler ses plaisirs.
lxvix. » Tel Alphonse, apparaissant tout-à-coup, s'élance sur l'armée confiante: il blesse, il abat, il tue ; le roi maure fuit, ne songeant qu'à sa vie; son armée, frappée d'une terreur panique, n'a pas d'autre souci que de le suivre. Et pourtant ceux qui causèrent cette grande épouvante n'étaient que soixante cavaliers.
lxviii. » L'infatigable roi poursuit sans délai sa victoire ; il appelle à lui toutes les nations du royaume , pour qui , dans leur marche, les conquêtes sont une habitude. Il va mettre le siège devant Badajoz, et bientôt il atteint le but de ses désirs. Il déploie en combattant tant de vaillance, d'audace et de génie , que bientôt il donne celte ville pour compagne à celles qu'il a déjà prises.
lxix. »» Cependant, le Dieu dont la sagesse profonde ajourne long-temps le châtiment mérité , soit qu'il attende
que le coupable se repente , soit qu'il se laisse guider par des secrets inconnus aux humains, a jusqu'ici protégé contre les dangers auxquels il s'expose, le courageux Alphonse; maintenant il va l'abandonner à la malédiction d'une mère captive et dans les fers.
lxx. «Enfermé dans la ville qu'il avait naguère assiégée, il y est à son tour assiégé parles habitants du royaume de Léon ; car c'est à leur empire que cette ville avait été ravie ; c'était donc à eux et non aux Portugais qu'elle appartenait. La résistance fut vive, mais elle lui coûta cher, ainsi que tant de fois cela arrive. Comme il s'élance plein d'ardeur au combat , il heurte une porte de fer , il est vaincu et fait prisonnier.
lxxi. » O illustre Pompée, ne pleure plus la perle de tes brillants triomphes ; ne pleure plus, parce que la juste Némésis a voulu que ton beau-père remportât sur toi une éclatante victoire. Le Phase glacé ou Syène , qui n'incline ses ombres d'aucun côté, le froid Bootes et la ligne brûlante ont également redouté ton nom ;
lxxh. » La riche Arabie et les féroces Héniochos, Colchos , fameuse par sa Toison-d'Or, les Gappadociens , la Judée, qui chérit et adore un seul Dieu, les Syriens efféminés, les cruels Giliciens et l'Arménie, arrosée par les eaux des deux fleuves dont la source est dans une monta* gne sacrée (18) ;
lxxiii. » Toute la terre enfin , depuis les mers d'Atlas jusqu'au mont Taurus, a vu les triomphes; ne t'afflige plus si les plaines d'Émathis sont témoins de ton unique défaite, car lu verras le superbe , le triomphant Alphonse restituer ses conquêtes et finir par se rendre lui-même. L'éternelle et suprême Providence a voulu. que ton
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beau-père te vainquît et que lui succombât sous son gendre.
lxxiv. » Ainsi, châtié par la volonté divine, le noble roi, de retour dans ses états , résista fièrement dans Sanlarem auxSarrazins, qui l'assiégèrent vainement ; puis, il fitappor* 1er du célèbre et sacré promontoire, dans la ville fondée par Ulysse, le corps vénéré d'un martyr, celui de saint Vincent.
lxxv. » Alors, pour voir ses désirs remplis, le vieillard, fatigué , ordonne à son valeureux fils de marcher sur les terres d'Alemtejo, avec une armée forte et puissante. Sanche, dont le cœur déborde de courage et d'ardeur, se met en marche , et du sang des Maures barbares il rougit le fleuve paisible qui coule dans Séville.
lxxvi. » Enorgueilli, excité par cette victoire, le jeune prince ne se reposera pas qu'il n'ait fait essuyer aux Infidèles qui assiègent Béjà une nouvelle déroute aussi désastreuse. Un tel souhait ne tarde pas à recevoir son accomplissement. Taillé en pièces , le Maure ne fonde plus son espérance que sur la vengeance de tous les échecs qu'il a subis.
Lxxvn. » Déjà se sont réunis et les guerriers qui vivent au pied de la montagne à qui Méduse fit perdre la forme qu'elle avait reçue du ciel , et ceux du promontoire d'Ampeluse, et ceux de Tingis, jadis demeure d'Antée; les habitants d'Abyila accourent à l'appel ; au son rauque de la trompette mauresque, s'est levé en armes tout l'antique royaume du noble Juba.
lxxviii. » Suivi de cette armée, le Mir-Almuminin s'élance sur le Portugal; treize rois, de grande vaillance, parmi lesquels il tient le sceptre impérial , marchent avec lui; il accomplit sur son passage tout le mal qu'il peut faire, et certes en bien des lieux il le pouvait. Il as-
siège don Sanche dans Santarem ; mais malheur lui en arrivera.
lxxix. » Le cœur rempli de furie, le Maure l'assaillit de mille combats, de mille ruses de guerre ; mais rien ne lui profite, ni vaillant assaut, ni mine secrète , ni baliste; Car par ses efforts redoublés, par une tactique savante, le fils d'Alphonse prévoit tout avec courage et prudence ; partout le Maure rencontre une résistance invincible.
lxxx. » Cependant le vieux roi que ses laborieuses années condamnent au repos dans la ville où il réside, et dont les prairies sont rafraîchies par les eaux de Mondego, apprend comment dans Santarem son fils est pressé par l'armée aveugle des Maures. Il part aussitôt, car l'âge ne lui a rien ôté de sa vivacité.
lxxxl » Suivi d'un peuple vaillant, façonné h la guerre, il voleau secours de son fils : ainsi réunis, les Portugais, avec leur impétuosité ordinaire, eurent bientôt dispersé les Maures. La piaille, inondée de sang , est jonchée de marlotes (19), de manteaux aux couleurs variées, de chevaux, d'armes de toute espèce, et des cadavres qui furent leurs possesseurs.
lxxxii. » Après cette bataille, les Maures, ne songeant qu'à la fuite, abandonnent la Lusitanie; mais Mir-Almuminin ne fuit pas , car il a perdu la vie. Les Portugais rendent au ciel des actions de grâce, et chantent les louanges de celui qui leur accorde cette victoire ; car , dans de tels dangers, c'est évidemment Dieu plutôt que les hommes qui combat.
lxxxiti. « Tels étaient les triomphes que remportait le vieil Alphonse, ce héros glorieux; mais quand dans sa course il abat tout sous ses coups , lui-môme enfin tombe sous le fardeau de l'âge. De sa froide main , la pâle mala-
die touche son corps affaibli; il va payer enfin son droit à la triste Libitine.
lxxxiv. » Les hauts promontoires le pleurèrent, elles fleuves attristés arrosèrent les prairies de leurs larmes pieuses. Mais la Renommée répandit tellement par le monde la mémoire de ses valeureuses actions, que longtemps les échos de son royaume répéteront : * Alphonse ! Alphonse! » hélas! toujours en vain.
lxxxv. » Don Sancbe, jeune cœur plein de vaillance, qui, suivant les exemples que lui a tracés la valeur de son père, - avait déjà fait ses preuves dans un âge si tendre, alors que le Bétis roula des flots de sang, et qu'il abattit la puissance du roi ismaélite de l'Andalousie, et surtout alors que, vainement assiégé dans Béja , il fit sentir aux Maures le poids de ses coups : Don Sancbe est proclamé roi.
lxxxvi. » Déjà il régnait depuis quelques années , quand il vint assiéger la ville de Sylves , dont le barbare labourait les champs. Il est aidé par l'armée puissante qui, composée de redoutables guerriers, venait de la Germanie pour reconquérir la Judée , déjà perdue par les chrétiens»
lxxxyii. » Ces héros allaient seconder dans sa sainte entreprise le blond Frédéric qui leva cette formidable armée pour la défense de la cité où le Christ succomba, quand Guy de Lusignan et les siens dévorés d'une soif ardente se rendirent au grand Saladin , dans ces lieux où les Maures avaient en abondance l'eau qui manquait aux compagnons de Lusignan.
lxxxviîi. » Mais la noble flotte , amenée sur ces côtes par le caprice des vents, voulut aider don Sanche dans la guerre meurtrière qu'il a entreprise, car c'était aussi
combatlre durant une guerre sainlc. Ainsi que son père avait pris Lisbonne, ainsi don Sanche, soutenu par les Germains, s'empare de Sylves , et le jeune héros la soumet et la détruit.
lxxxix. » Qu'il remporte tous ces trophées sur les Mahométans, il ne consentira pas pour cela à laisser en repos la terre des braves du pays de Léon, cette terre accoutumée aux hasards de la guerre ; il faut qu'il impose son joug à la superbe Tuî, qui vit un sort pareil attendre bien d'autres villes ses voisines, que tes armes, ô Sanche, retenaient dans l'obéissance.
xc. » Mais au milieu de tant de triomphes, ravi par l'inévitable mort, il laisse pour héritier son fils, que l'estime des peuples entoure. Ce fut le second Alphonse jet le troisième roi. Sous son règne, les Maures perdirent Alcacer-do-Sal, leur dernier boulevard. Ils l'avaient auparavant conquise, mais aujourd'hui leur ruine est le châtiment de leur conquête.
xci. » A Alphonse succède Sanche II, prince doux et insouciant ; telle est son incurie, que sous l'ombre du commandement il ne fait en réalité qu'obéir ; il perd son royaume qui demande un autre roi, parce que, ne se gouvernant que d'après les conseils de ses courtisans, il donne un libre essor à ses vices.
xch. » Non , Sanche n'était pas un pervers comme Néron , qui pour femme recevait un jeune homme dans sa couche, et commettait ensuite un horrible inceste avec Agrippine ; non, il n'était point assez cruel envers son peuple, assez dénaturé pour promener l'incendie à travers une cilé. Il ne fut point féroce comme Héliogabale, ni efféminé comme Sardanapale.
xcm. » Son peuple ne pliait pas sous le faix delà tyrannie dont la Sicile fut accablée par ses tyrans; il n'inventa pas comme Phalaris des tortures inhumaines; mais son royaume altier , accoutumé jusqu'alors à des princes souverains en toutes choses, ne peut consentir à obéir à un roi qui n'est pas au-dessus de tous ses sujets.
xciv. » Ces motifs firent remettre les rênes de l'étataux mains du comte de Boulogne qui fut proclamé roi, lorsque Sanche , son frère , eut terminé une vie abandonnée à l'oisiveté. Le comte de Boulogne, Alphonse-le-Brave, après avoir affermi sur ses bases son empire, pensa à l'étendre ; car un cœur fier n'est pas à l'aise dans un si petit espace.
xcv. » Il recouvre une grande partie du territoire des Algarves, qu'un mariage lui avait donné, et en chasse les Maures, déjà peu favorisés de Mars. Ses talents guerriers, et son humeur belliqueuse rendirent entièrement libre , entièrement indépendante la Lusitanie : il acheva de détruire le peuple qui occupait le pays concédé par le sort aux enfants de Lusus.
xcvt. » Après lui se présente Dinis, qui paraît bien le noble et divin rejeton du brave Alphonse. Il éclipsa la gloire d'Alexandre. Sous lui le royaume fleurit au sein de la prospérité (car il a déjà conquis la paix divine et dorée), maintenant il pose les bases de constitutions, de lois, de coutumes, douces lumières d'un royaume tranquille.
xcvii. » D'abord, il institue à Coïmbre un lieu pour les précieux exercices de Minerve; il apprend aux muses à se passer de PHélicon et à fouler les fertiles prairies du Mondégo. Tout ce qu'on peut envier à Athènes, le sublime
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Apollon le réserve pour ces lieux. Il y distribue des couronnes d'or, de baccharis ei de laurier toujours verl (20).
xcvni. » Dinis bâtit de nouvelles cités ; des forteresses, des châteaux inexpugnables, de superbes édifices , de hautes murailles, changèrent presque la face du royaume. Lorsque la cruelle Atropos eut tranché le fil de ses jours déjà mûrs pour le trépas , il laissa pour successeur son fils, souvent rebelle à ses ordres , mais doué d'un mâle courage et de hautes qualités : c'était Alphonse quatrième.
xcix. » Toujours son âme ferme et impassible méprisa les hautaines Castilles ; car, quel que soit son peu d'étendue , jamais la puissance lusitanienne ne redoute un plus vaste pouvoir. Toutefois quand, pour subjuguer les terres de PHespérie, les races maures fondirent sur la Castille, le superbe Alphonse s'élança au secours de ce pays.
c. » Jamais Sémiramis n'inonda les plaines de l'Hydaspe d'une foule aussi innombrable; jamais Attila , qui répandit la terreur dans toute l'Italie, en se proclamant le fléau terrible de Dieu, n'entraîna à sa suite autant de gothiques peuplades que les barbares et épouvantables Sarrazins, secondés par l'empire de Grenade, ne rassemblèrent d'hommes d'armes dans les champs de Tariffa (21).
a. » A l'aspect de ces forces invincibles, terribles, effrayantes, le magnanime roi de Castille redoute bien plus l'anéantissement du peuple espagnol, une fois déjà presque effacé, que la mort pour lui. Il envoie au brave Lusitanien, pour implorer son secours, son épouse si chère, son épouse, fille bien-aimée de celui vers qui elle est envoyée.
en. » La belle Marie pénètre dans les magnifiques palais de son père , resplendissante de charmes , mais plongée dans la tristesse et les yeux baignés de larmes. Ses longs
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cheveux flottent épars sur ses épaules d'ivoire; en présence de son père qui l'accueille plein de joie, elle prononce ces mots entrecoupés par les sanglots :
cm. « Tous les peuples que la terre africaine a produits, «peuples cruels et barbares, le puissant roi de Maroc les » amène à la conquête de la noble Espagne; jamais, depuis »que les eaux de la mer baignent la terre, on ne vil de si redoutables forces assemblées. Il y a en eux tant de fureur »et de férocité qu'ils terrifient les vivants et les morts.
civ. » Celui que tu me donnas pour mari, veut avec »sa faible puissance défendre un pays épouvanté, il s'offre- »aux coups iuévitables de la lance maure. S'il n'est pas » secouru , lu me verras privée de lui et de mon
» royaume ; veuve , plongée dans la tristesse et rejttée dans »une vie obscure, sans époux, sans états, sans bonheur.
cv. » O roi si redouté, qu'à ton nom le courant du Moluca » s'arrête glacé par la terreur (22), ne mets aucun délai,viens, » viens au secours de la malheureuse nation castillane; si ce » front que je vois ouvert et joyeux exprime l'amour d'un »père, viens, viens, et hâte-loi, ô mon père, hâte-toi, car » tu pourrais ne plus trouver à qui porter secours. »
cvi. «La timide Marie adresse ses prières, comme la triste Vénus, quand elle demandait à Jupiter, son père, grâce pour son fils Énée, en butte aux fureurs de l'Océan; elle jetait en son cœur tant de pitié, que le Dieu clément laissant tomber sa foudre de ses mains consentait à tout, affligé seulement qu'elle demandât si peu.
cm. » Mais déjà les plaines d'Evora se couvrent de nombreux escadrons; aux rayons du soleil brillent les armures, la lance, l'épée; les coursiers belliqueux hennissent;
la trompette aux banderolles flouantes, faisant retentir ses cavités sonores, appelle aux armes, et excite aux combats les cœurs acoutumés à la paix.
eviu. » Au milieu de tous brille, entouré des insignes royaux, le valeureux Alphonse qui, au-dessus de tous, porte sa téte altièrc ; son geste seul inspire la force et le courage aux cœurs qui défaillent ; il fait ainsi son entrée sur les terres castillanes, avec sa charmante fille, souveraine de ce pays.
ciX. 'Les deux Alphonses sont enfin réunis. Ils campent aux champs de Tarifa , en présence de l'immense Inultilude des Maures, à qui la plaine et la montagne ne peuvent suffire. Quelque ferme, quelque hardi qu'il Soit , il n'est pas un cœur qui ne se sente frappé dans sa confiance, tant qu'il ne saura pas clairement qu'avec lui et les siens combat le bras du Christ.
ex. «Les descendants d'Agar se rient de la chétive armée des chrétiens. Regardant déjà ces terres comme les leurs, ils en font d'avauce le partage; mais, ainsi que c'est à titre faux qu'ils se parent du nom fameux de Sarrazins, ce n'est qu'égarés par un calcul trompeur, qu'ils se proclament les maîtres de cette noble terre étrangère (23).
cxi. «Tel, le géant robuste et barbare, si justement redouté de Saùl, contemplant devant lui le jeune berger qui n'avait pour armes que son courage et des pierres, insulte par des paroles arrogantes et hautaines le faible enfant qui, déroulant sa fronde , lui prouve combien la foi l'emporte sur la force humaine.
cxu. «Ainsi le Maure perfide insulte ù la faiblesse des chrétiens et n'aperçoit pas qu'avec eux est celle vaste puissance à laquelle l'abîme profond des enfers se soumet.
Ainsi secouru , le Castillan attaque avec impétuosité le roi de Maroc. Le Portugais, pour qui nul danger n'existe, se précipite sur les guerriers du royaume de Grenade.
Gxur. * Voilà que les lances et les épées retentissent sur ' les cuirasses ; terrible spectacle ! «Saint Jacques! Mahomet! » crient-ils suivant leur foi; les cris des blessé» vont frapper les voûtes du ciel ; le sang ruisselle et formé un horrible lac où se noient déjà à demi morts ceux qui , atteints par le fer, avaient survécu .
cxiv, » Dans leurs héroïques efforts les Portugais renversent tant de guerriers et tuent tant de monde aux Grenadins que bientôt leur armée est en déroute ; leur résistance, leurs cuirasses de pur acier , rien ne leur a servi. Non content d'avoir à si bon compte remporté une telle victoire, le peuple au bras fort court aider le Castillan qui combat contre ceux de Maroc .
cxv. »Le soleil se dirigeait vers la demeure de Thétis, et ce jour mémorable, déjà à son couchant, traînait après lui les ombres obscures , quand cette grande et redoutable puissance des Maures fut anéantie par les deux rois ; tant de guerriers y laissèrent la vie, que l'univers n'a pas souvenir d'un pareil triomphe,
cxvi. » Le brave Marius ne tua pas aux ennemis la quatrième partie de ceux qui succombèrent durant cette bataille glorieuse , lorsqu'à son armée dévorée par la soif il donna des eaux rougies du sang des vaincus ; il en fut de même pour le Carthaginois , cet adversaire-né et implaca- . ble de la puissance de Rome, quand il fit des guerriers du Latium un tel carnage qu'il put avec les anneaux des morts remplir trois boisseaux.
cxvh. » Et si , toi seul, tu as pu envoyer autant d'âme»
au royaume ténébreux du Gocytc, quand tu détruisis la ville sacrée du peuple fidèle à son antique croyance, ce fut pour accomplir la volonté et la vengeance céleste, ce ne fut pas uniquement grâce à la force de ton bras , ô noble Titus ; car ainsi l'avaient annoncé les prophéties ; ainsi l'avait confirmé Jésus (24).
cxvhl » Après cette heureuse victoire, Alphonse retourna dans la Lusitanie, pour jouir pendant la paix de cette gloire qu'il avait su conquérir durant la guerre. Ce fut alors qu'eut lieu ce douloureux événement si digne de la mémoire qui pour toujours arrache les hommes au tombeau , et qui arriva à cette faible et déplorable femme qui ne fut reine qu'après sa mort.
cxix. »Toi seul, ardent amour, dont le pouvoir impitoyable commande impérieusement au cœur des humains, toi seul causas sa triste mort , comme si elle eût été une ennemie perfide. Si l'on dit, redoutable amour, que ta soif ne s'apaise même pas par des larmes douloureuses, c'est que, tyran féroce, tu aimes à baigner tes autels dans le sang humain.
cxx. » Plongée en un paisible repos, cueillant le doux fruit de tes jeunes années, tu vivais, charmante Inez, en cette erreur joyeuse et aveugle de l'âme , à laquelle la fortune n'accorde pas une longue durée. Dans les riantes plaines du Mondégo, dont les eaux recueillaient les pleurs échappés à tes beaux yeux, tu enseignais aux montagnes et aux prairies le nom que tu portais gravé dans ton cœur.
cxxi. » Là te répondaient de ton prince bien-aimé les doux souvenirs qu'il gardait en son âme, et ces souvenirs, ils te rappelaient perpétuellement à ses regards quand il était enchaîné loin de tes beaux yeux : la nuit, durant le
doux mensonge dos rôves, le jour on dos pontées fugitives mais toujours renaissantes; enfin tout ce qu'il pensait, tout ce qu'il voyait, tout le conviait à l'allégresse,
cxxu. »ïl refuse l'union ambitionnée des dames les plus belles et de celles même qui portent le titre de princesse ; oui, divin amour, tu rejettes tout le reste avec mépris, quand une grâce enchanteresse t'a subjugué. Son vieux père, témoin de cette étrange passion , et voulant à la fois respecter les murmures du peuple et la volonté de son fils, qui repoussait toute proposition d'hyménée , son vieux père, pour l'arracher à Inez, décide d'arrçcbcr celle-ci au monde.
cxxm. » Il pense que le sang répandu par l'implacable mort pourra seul éteindre les feux dévorants de cet invincible amour, Quelle fureur a pu le porter à lever contre une faible dame cette noble épée qui put soutenir le poids terrible de la rage des Maures?
cxxiv. » Les horribles bourreaux la traînent devant le roi, déjà ému de pitié ; mais le peuple avec ses fausses et féroces raisons le persuade qu'il y a justice en cette mort barbare. Cependant, abîmée dans les pleurs, la belle Inez exhale des plaintes amères, que lui arrache bien plfllôt la douleur de quitter son prince et ses pauvres enfants, que le sentiment de $on propre malheur,
cxxv. » Levant vers le cristal du ciel ses yeux remplis de larmes et de souffrance ( ses yeux seulement , car un des cruels bourreaux lui a lié les mains) , et puis les reportant sur ses enfants, ces faibles et tendres rejetons qu'elle chérit et qui maintenant vont rester orphelins, elle adresse ces mots à leur aïeul :
ckxvi. a Si chez les animaux sauvages , à qui la nature
«départit un instinct féroce, si parmi ces oiseaux de rapine »dont la seule occupation est de saisir leur proie, on a tant «de fois surpris un sentiment de pitié pour des enfants, » ainsi que cela se vit jadis à l'égard de la mère deNinus et «pour ces deux frères qui furent les fondateurs de Rome ;
cxxvn. «0 toi, qui as la figure et le cœur d'un homme, » (si c'est l'action d'un homme de tuer une femme faible et » sans force, uniquement parce qu'elle a su garder soumission «et constance à celui qui s'était emparé de son cœur), que «ces pauvres et petites créatures suspendent tes coups. La v pensée de ma mort n'a pu t'arrêter.... aie pitié d'eux, aie «pitié de moi, puisqu'il ne t'a pas suffi que je fusse inno- » cenle.
cxxviii. «Si, chassant les Maures, malgré leur résis- » tance, tu sus, le fer et la flamme à la main, donner le «trépas, sache aussi dans ta clémence accorder la vie à qui « ne commit aucun crime pour mériter de la perdre. Mais » si à tes yeux mon innocence même est coupable, jette-moi «en un perpétuel, en un déplorable exil, dans les déserts de «la Scythie glacée ou de la brûlante Libye ; que dans les » pleurs j'y passe éternellement ma vie.
cxxix. « Relègue-moi dans les lieux, repaire de la «férocité, parmi les lions et les tigres, et je verrai si «chez eux je puis rencontrer cette compassion que je n'ai «pu trouver dans le cœur des hommes. Là , remplie d'un «amour profond, d'une tendresse sans bornes pour celui «dont l'amour me condamne à la mort, j'élèverai ces en- «fanls, la seule chose qui me reste de lui ; ils seront la conn solation de leur triste mère. »
cxxx. » Le bon roi , attendri par ces paroles qui l'ont ému, voudrait lui pardonner; mais le peuple qbstujéet son
destin (qui le voulut ainsi) ne lui pardonnent pas. Ceux qui sont venus pour inciter le roi à une telle action tirent leur épée de fin acier. Contre une femme sans défense ! ô cœurs de bourreaux! vous vous montrez féroces, et vous êtes des chevaliers !
cxxxi. » Tel contre la jeune et belle Polyxène , dernière consolation de sa vieille mère, se lève l'épée du cruel Pyrrhus, parce que l'ombre d'Achille la condamne; mais elle (comme une brebis patiente et douce), fixant sur sa mère, que la douleur rend insensée, un de ces regards qui donneraient la sérénité à l'air, s'offre au dur sacrifice :
cxxxii. » Tels les sauvages bourreaux , sans penser au châtiment que l'avenir leur prépare, déchaînent leur rage insensée contre Inez. Ils plongent leurs épées dans ce sein d'albâtre , qu'embellissent les appas dont Amour se servit pour blesser mortellement le prince qui depuis la fit reine ; ils teignent de son sang ces lys si purs qu'elle avait baignés de ses larmes.
cxxxiii. »0 soleil, tu aurais bien pu, à ce spectacle, reculer d'épouvante, comme à celui de cet horrible festin où Thyeste mangea ses fils, préparés par la main d'Atrée. Et vous, ô profondes vallées, qui avez pu recueillir les derniers mots dé sa bouche inanimée , vous, qui lui avez entendu prononcer le nom de son Pedre, vos échos l'ont répété dans un immense espace.
cxxxiv. «Comme la fleur des champs, candide et pure, qui , coupée avant le temps et maltraitée par les mains lascives de la jeune fille qui l'a placée dans ses cheveux, a perdu tout son parfum, tout son éclat: telle est Inez, pâle, inanimée. Les roses de son front se sont séchées et avec sa douce vie elle a perdu ses blanches et vives couleurs.
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cxxxv. «Les nymphes de Mondégo se souvinrent longtemps, les yeux en pleurs, de cette mort, et, pour que la mémoire s'en gardât éternellement, elles transformèrent en une fontaine pure les larmes qu'elles versèrent. Elles lui donnèrent un nom qui subsiste encore : elle rappelle les ainpurs d'Inès , dont sas rjves avaient été ténjoins. Voyez quelle claire fontaine arrose les fleurs ! son eau, ce sont des larmes; son nom, des Amours,
gxxxvi. » Un long espace de temps ne s'écoula pas sans que don Pôdre vit arriver la vengeance, la vengeance de ses mortelles blessures. En prenant les rênes du royaume! il devint le juge, J'arbitre suprême des homicides en fuite, Ils lui furent livrés par cet autre Pierre, qui mérita le surnom de cruel. Tous deux, farouches ennemis des vies humaines , contractèrent l'alliance injuste et sanguinaire qu'avec Lépide et Antoine fit Auguste.
cxxxvn. » DonPèdre fut un châtieur vigoureux des brigandages, des meurtres et des adultères. Il donne un libre essor h sa barbarie, à ses fureurs, Faire périr les roéeh&nts au milieu des plus atroces supplices ; voilà quelles sont ses plus douces consolations! Grand justicier, préservant les villes de J'ipsoJenoe 4es grands , \\ extermina plus 4e brigands que l'errant Alcidç pu que Thésée.
cxxxvm. » Du juste mais implacable don Pèdre (voyez les jeux de la fortune) naît le doux, l'insouciant Fernando , qui jeta le royaume eu un péril extraordinaire. Dévasté par le Castillan, qui n'éprouve aucune résistance, le Portugal fut à deux doigts 4e sa ruine, car uo roi faible rend faible le peuple le plus courageux.
cxxxix. » Ou ce fut un châtiment évident de son crime, alors qu'aveuglé par l'esprit du mal il ravit Eléonor à son
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mari et la prit pour épouse, ou ce fut l'œuvre ignoble du vice qui, régnant despotiquement en son cœur, y fit naîire la mollesse et la pusillanimité; car cela est ainsi, un vil amour rend faibles les plus forts.
cxl. »Dieu l'a permis, Dieu l'a voulu; jamais le ciel n'épargna de telles faiblesses. Voyez ceux qui enlevèrent la belle Hélène, et Appiu$, et Tarquin ! Qui a condamné le saint roi David? qui a causé la .ruine de la tribu illustre de Benjamin? Cette volonté divine; bien clairement nous la ipontrept Pharaon par Sara, Sichem par Dîna.
cxli. »Si un amour insensé et sans frein paralyse les cœurs courageux , on le voit bien dans le fils d'Àlcmène quand il se transforme en Omphale, La renommée de Marc-Antoine s'obscurcit, parce qu'il s'éprend d'une folle passion pour Cléopâtre. Et toi aussi tu l'as éprouvé, heureux Carthaginois ; il a suffi pour cela que tu visses dans l'Apulje une vile courtisane J
cxui. ♦> Mais qui pourrait échapper aux lacs que tend doucement l'Amour entre tes roses et les lys, )'or d'une blonde chevelure et l'albâtre transparent d'ur* seirç de femme? qui peut se préserver de l'empire qu'eçeFce une folâtre beauté. Ah ! la beauté ! c'est la tête de Méduse, à vrai dire, qui change le çqeur qu'elle a enchaîné, Lui donnct-elle la dureté de pierre ? non ; mais elle je remplit de désirs enflammés,
gxliii. » Qui a vu un regard pénétrant, qne coptçpance pleine de douceur, en un mot, une angélique beauté, infaillible souveraine des âmes , et qui a trouvé cqntre elle de la résistance? Fernando est certainement excusé par celui qui a l'expérience de l'amour. Mais si son cœur eut été libre, qu'il serait coupable.
80 LES LUSIADCS.