CHANT QUATRIÈME
ARGUMENT
Un miracle désigne Jean, fils bâtard de Pedro, comme roi de Portugal. Formidables préparatifs de l'Espagne. Courage de Nuno Aivarez. Jean I er sort vainqueur. Il s'élance en Afrique à la poursuite des Maures. Règne de Duarte; il ne projette aucun éclat. Dévouement de Fernando. Alphonse rend au Portugal toute sa gloire. L'Afrique a tremblé devant lui, mais il est vaincu par Fernand d'Aragon. Son fils venge sa défaite. Jean II , treizième roi { il tente la découverte des Indes. Emmanuel apparaît. Il voit en songe le Gange et Vlndus. La conquête de l'Inde est résolue. Départ de la flotte. Imprécations d'un vieillard.
I. » Après les mugissements de la tempête, les ombres ténébreuses et le sifflement des vents, le matin ramène la sereine clarté, espérance de salut , fanal qui vous montre le port : le soleil efface la noire obscurité, en chassant la crainte du fond des cœurs : ainsi arriva-t-il pour le royaume aux hommes forts, après que le roi Fernando eut cessé de vivre.
II. » Si, dans leurs ardents désirs, nos aïeux avaient appelé un vengeur qui châtiât les infamies et les manœuvres désastreuses de ceux qui avaient si bien profité de la mollesse de Fernando, ils l'obtinrent bientôt. Ils l'eurent en portant au trône , comme unique héritier de Pierre , et c'était justice (bien qu'il fût bâtard), ce Jean à jamais illustre.
m. »Et ce fut par Tordre divin des cieux : cardes signes certains le démontrèrent. Dans Évora la voix d'une enfant, parlant avant l'âge , le proclame ; pour preuve enfin que
c'était bien la volonté du ciel, la jeune fille au berceau, levant la main, s'écrie : « Portugal! Portugal! ton nouveau roi , c'est don Jean. »
iv. »La haine qui remplissait leurs cœurs avait altéré le caractère des habitants du royaume. Le peuple , donnant un libre essor à sa furie, se livre à des cruautés évidentes,
inexcusables : on égorge les amis et les parents de la reine et de l'adultère comte, avec lequel, depuis «on veuvage, elle affiche sa honteuse incontinence, montrant plus d'impudence que jamais.
v. » Enfin, justement voué à l'opprobre, le comte est, sous les yeux de son amante, frappé d'un coup mortel, et son trépas est suivi de beaucoup d'autres , car l'incendie envahit tout, dévaste tout. Celui-ci, comme Astyanax, est, en dépit d'ordres contraires, précipité du haut d'une tour; celuilà n'est protégé, ni par son titre de prêtre, ni par les autels, ni par le respect dû à son caractère sacré ; cet autre est
traîné nu à travers les rues et mis en pièces.
vi. «Qu'elles soient à jamais oubliées les sanglantes proscriptions dont Rome fut témoin sous le féroce Marius et le cruel Sylla , quand l'un fuyait devant l'autre. Léonor, que la douleur qu'elle ressent de la mort du comte révèle enfin au monde, appelle la Castille aux armes contre la Lusitanie , prétendant que sa fille est l'héritière du trône.
vu. »Béatrix était cette fille; mariée au Castillan qui , maintenant réclame le royaume , elle passe pour être de la race de Fernando; mais les mœurs corrompues de Léonor permettent-elles de le croire? La Castille soulevée s'écrie que la fille doit succéder au père , et de toutes les parties du royaume elle assemble ses forces pour la guerre.
82 LES LDSiiVDIS.
vm, » Les voilà qui accourent de la province, qui, d'un certain Brigo (s'il a jamais existé), a pris son nom: ils viennent des terres que Ferdinand et Iiodrigues ont arrachées à la tyrannie des Maures, Ceux-là non plus qui jadis déployèrent une si haute valeur contre la race maure, et qui maintenant promènent la lourde charrue à travers les champs de Léou, ceux-là m reculent pas devant tes dangers de la guerre,
ix. » Les Vandales, qui ont gardé foi en leur antique vaillance , se réunissent des confins de l'Andalousie , où écoulent ks eaux du Guadalqui vir ; la noble île, qu'habitaient jadis les Tyriens, u'e$t pas sourde à cet appel , elle montre sur seséteadards ses armes véritables : les colonne» d'Hercule.
x. » Ils viennent aussi du royaume de Tolède , noble et antique cité , que les douces eaux du Tage entourent , découlant des chaînes de Conca. La peur ne vous retient pas non plus, ô sordides Galiciens, troupes farouches , qui vous armez pour résister à ceux dont vous avez déjà éprouvé les coups.
xi. » Les noires furies poussent également hors de leurs foyers les nations de la Biscaye, au langage grossier, et qui difficilement endurent les outrages. Le pays de Guipuscoa et des Asluries , célèbre par ses mines de fer, arme ses fiers guerriers, pour porter à ses maîtres, durant cette guerre, les secours qu'il leur doit.
xii. » Jean, qui dans son cœur sent grandir son courage, comme jadis l'hébreu Samson , à la longue chevelure , bien qu'il s'effraie peu de tout cet appareil, s'apprête néanmoins à la guerre avec les habitants peu nombreux de son royaume : il entre en conseil avec les principaux seigneurs ; non pas que les avis lui soient nécessaires , mais il veut
connaître leurs dispositions. Où les hommes sont rassemblés la discussion s'engage.
xm. » Il ne manque pas d'orateurs qui cherchent par leurs raisons à ébranler l'opinion de tous les autres , et chez qui un ancien courage se change en une étrange déloyauté : en eux la terreur, qui glace èt retient, l'emporte sur l'instinct naturel de la fidélité. Us renient leur roi, leur patrie ; et s'ils y trouvent un avantage , comme Pierre, ils renieront leur Dieu,
xiv. » Mais jamais un tel aveuglement ne put être partagé par le vaillant don Nuno Alvarez : le voyant clairement se produire chez'ses frères, il maudit ces volontés inconstantes ; pour ces hommes chancelants , sa parole est haute : la main sur son épée, irrité , méprisant les ornements du langage , et menaçant la terre , la mer, l'univers , il dit :
XV. « Comment ! au sein de l'illustre peuple portugais, il se trouvera des hommes qui reculeront devant une » guerre nationale ? Eh quoi I dans cette contrée qui constam- » ment a brillé par la guerre au-dessus de toutes les nations, » il se rencontrera des hommes qui n'osent pas se défen- »dre, qui renient la foi, l'amour, le courage, le génie des » Portugais , et qui sans vergogne consentent à voir leur » propre patrie esclave ?
xvi. «Comment! N'êtes -vous plus les descendants de » ces héros qui, sous la bannière du grand Henri, triomphè- »rent, rudes et valeureux guerriers, de cette belliqueuse » nation; quand, mettant en déroute tant d'étendards et tant «d'armées, ils firent prisonniers sept illustres comtes , et » rapportèrent un butin immense.
xvil. » Avec qui Diniz et son fils, ces héros magnanimes, » ont-ils vaincu ces hommes qui vous épouvantent mainte-
» nanl, si ce n'est avec vos pères courageux, avec vos aïeux ? o Que si les faiblesses et les fautes de Fernando vous ont » à ce point abattus , voilà votre nouveau roi ! Qu'il vous » rende votre antique valeur, si ce n'est pas un mensonge » qu'avec le roi le peuple change.
xvm. » Vous avez un roi tfel , que si voire courage est » égal à celui du prince que vous venez de proclamer, vous » triompherez de tout ce que vous tenterez de vaincre, à plus » forte raison de ce que vous avez déjà vaincu : et si cela ne «suffit pas enfin pour vous débarrasser de celte terreur qui » vous opprime, restez enchaînés par vos futiles craintes ! » Moi seul, moi, je résisterai au joug de l'étranger.
xtx. »i\loi seul, avec mes vassaux et cette fidèle compa- » gne (en disant ces mots il sort à demi son épée du four- » reau ) , je défendrai contre les atlaques furieuses de i'en- » nemi celte terre que jamais l'étranger n'a souillée. Par la » vertu du roi , par ma patrie en deuil, par la loyauté que • vousavez méconnue, je serai vainqueur, non de ces enne- » mis seulement , mais de tous ceux qui se lèveront contre » mon roi. ■>
xx. » Tel, quand les jeunes soldats, seuls débris de la bataille de Cannes , retirés à Canusium, allaient, sous l'empire de la crainte, se rendre à la fortune des armes carthaginoises, Cornélius, encore dans la fleur de l'âge, les amène à jurer sur leur épée qu'ils n'abandonneront pas les drapeaux de llome, tant qu'ils auront un souffle de vie, tant que le fil n'en aura pas élé tranché au milieu des combals.
xxi. » Tel, Nuno inspire tant de force et d'audace à tous les cœurs de ses campaguous , qu'aux derniers mots qu'il prononce , ils ont déjà chassé cette froide terreur qui avait glacé leur sang. Us s'élancent sur les nobles animaux créés
par Neptune ; brandissant leurs lances, ils bondissent et s'écrient de toute la puissance de leur voix : « Vive l'illustre roi qui nous rend la liberté. »
xxu. » Parmi le peuple, les uns font éclater leur approbal ion pour cette guerre qui doit sauver la patrie ; les autres nettoient et fourbissent les armes que la rouille de la paix avait endommagées ; les uns rembourrent leurs casques, essaient leurs cuirasses, chacun s'arme, comme il convient : d'autres se font des vêtemeuts de mille couleurs, où brillent le chiffre et la devise de leurs amours.
xxin. » Avec cette troupe brillante, le magnanime Jean sort de la fraîche Abrantès, Abrantès que baignent les eaux abondantes venues de? froides sources du Tage. Celui-là commandait l'avant-garde , qui eût été digne de commander les innombrables et puissantes armées avec lesquelles Xerxès passa l'Hellespont.
xxiv. » La vérité vient de nommer par ma bouche Nuno Alvarez, véritable fléau du superbe Castillan, comme l'avait été jadis ce Hun courageux si pesant aux Français et aux Italiens. Un autre illustre chevalier marche en tête de l'aile droite des Lusitaniens ; il est bien fait pour les diriger <H les conduire ; c'est Mem llodrigues qui se fait appeler Vasconcellos.
xxv. » L'aile qui correspond obéit à Antaô Vasques d'Alniada, qui depuis fut ce noble comte d'Avanches (1) ; il commande l'aile gauche de l'armée. A l'arrière-garde flottent les bannières et les étendards où brillent les armes de Portugal. C'est là qu'est le roi Jean, dont la bravoure éclate sur tous les points. Partout où il passe , il obscurcit la gloire de Mars.
xxvi. » Joyeuses et craintives tout à la fois, les mères, les
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sœurs , lés amantes , les épouses de ces guerriers , les sui* veut d'un œil téméraire du haut des remparts $ elles prient, en promettant d'accomplir des jeûnes et des pèlerinages. Déjà les belliqueux escadrons sont en présence des troupes ennemies, qui les reçoivent en poussant un cri immense; des deux côtés un grand doute se propage*
xxvn. «Tout à coup retentissent les trompettes messagères do combat, les fifres aigus et les tambours ; les porteétendards déploient leurs drapeau t aux mille couleurs. C'était l'époque où la sécheresse brûle la terre , aiors que Cérès dépose dans les celliers ses fruits pour le laboureur ; le soleil visitait alors Astrée, on était au mois d'août ; Bacchus exprimait le doux suc des raisins.
xamu, » La trompette castillane donne le signal ; c'est un cri farouche f terrible, immense, épouvantable : le mont Artabre le répète, la Guadiana terrifiée fit rebrousser ses ondes ; le Douro, les terres Trantaganes l'entendi- " rent aussi ; le Tage se trouble et précipite son cours vers la mer : à ce son terrible les mères pressent contre leur sein leurs tendres enfants.
Xxix. » Combien de fronts ont alors pâli, perdant leurs Vives couleurs ! c'est qu'un sang ami se porte au tœur et Tanime. Ûans les grands hasards souvent la crainte fait oublier le danger ; et s'il n'dn est pas ainsi, du moins il Ici Semble. Le désir effréné de blesser ou de vaincre un cruel ennemi fait que Ton ne sent pas que c'est une perte immense, irréparable, que celle d'un membre ou de la vie.
XXX. «Cependant commence le combat dont nul ne peut prévoir l'issue; des deux côtés s'ébraule la première aile : chez les uns , c'est la défense de leur terre natale qui les pousse ; chez les autres, c'est l'espoir de conquérir un royaume. Entre tous se signale aussitôt le grand Nuno Alva-
rès, dans te cœur duquel le «ourage a fixé sa demeure ; il frappe tout ce qu'il rencontre, et bientôt les Castillans jonchent de leurs cadavres cette terre , objet de leur injuste convoitise,
xxxi. » Déjà les flèches sifflent dans l'air obscurci , las javelots, les traits échappés d'autres armes ; sous les pieds des ardents coursiers le sol tremble, les vallées résonnent % les lances se brisent en éclats , et souvent les guerriers , tombant avec leurs armures, répandent au loin un bruit semblable à la foudre ; les ennemis se multiplient, se reproduisent devant la troupe si peu nombreuse de Nuno , qui à chaque minute éclaircit leurs rangs,
xxxij. » Contre lui s'élancent ses frères : triste et cruelle conjoncturel Toutefois, il ne s'en étonne pas ; qu'importe, en eflet, de venir tuer son frère à celui qui se révolte contre son roi et sa patrie ? Nombre de ces forcenés se trouvent dans le premier escadron, qui s'avance pour combattre des amis, des parents : oh ! chose étrange, qui déjà s'était vue dans les guerres civiles de César et de Pompée !
xxxm. »0 toi Sertorius! ô toi noble Coriolan, Gatilina, et vous tous que l'antiquité nous révèle, vous qui, pousëés par une audace impie, vous fîtes les ennemis de votre pa« trie, si, dans le ténébreux empire de Pluton, voue expiez votre crime par de cruels supplices , dites-lui que quelquefois aussi il se rencontra des traîtres parmi les Portugais I
xxxiv. » Les premières lignes de nos soldats se rompent, tant sont nombreux les assaillants. Là est Nuno, Nuno semblable au lion intrépide dans les forêts de Ceuta , lorsqu'il se voit environné de chasseurs qui parcourent les champs de Tétuan; ils le poursuivent de leurs lances, mais
88 LES Ll SI A DES.
si le lion furieux ressent quelque trouble , la crainte est loin de lui.
xxxv. » Il jette sur eux un œil oblique, mais son instinct, mais sa colère ne lui permettent pas de reculer ; il s'élance, au contraire , et se précipite sur une forêt de lances qui se baissent en se pressant pour le recevoir. Tel apparaît Nuno, qui du sang de l'étranger teint la. verdure; auprès de lui tombent quelques-uns des siens; car le courage perd sa vertu devant un tel nombre.
xxxvi. «Jean a compris le danger de la situation de Nuno, car, en prudent capitaine, il est partout, il voit tout, et par sa présence, ses paroles, il donne du cœur à tous. Telle la lionne cruelle et redoutable qui vient de mettre bas , si elle s'aperçoit que ses petits, laissés par elle dans la caverne , lui ont été ravis par le pâtre de Massylie , tandis qu'elle- allait chercher leur pâture, bondit, court, rugit, et ses cris répandent l'épouvante dans les montagnes des Sept-Frères :
xxxvii. » Tel Jean , à la tête d'une troupe d'élite , accourt en toute hâte au secours de la première aile. « Cou- »rage, mes valeureux compagnons, courage, braves guer- »riers qui n'avez pas de rivaux, défende* votre terre natale ! » L'espoir de sa liberté est dans vos lances !
xxxviii. » Regardez-moi , je suis ici , moi votre roi et » votre compagnon ; je cours, je me précipite le premier au «milieu des flèches, des lances, des coursiers ennemis! «Combattez, véritables enfants du Portugal!» Ainsi parle le héros magnanime , et brandissant quatre fois sa lance dans ses mains , il la darde , et d'un seul coup arrache le dernier soupir à plusieurs Castillans.
xxxix. «Excités par une noble honte, pleins d'un bouil-
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lant enthousiasme, c'est à qui, pour vaincre, bravera tous les dangers ; ils combattent maintenant : le fer fait jaillir des étincelles; il traverse le haubert, puis la poitrine qu'il recouvre. Ils blessent et sont blessés tout à la fois, comme des hommes qui comptent la vie pour peu de chose.
XL. » Nombre de guerriers immolés par le glaive allèrent visiter les sombres bords du Styx. Ce fut alors que périrent le maître de Saint-Jacques en faisant des prodiges de valeur, et le cruel maître de Calatrava, au milieu des ruines qu'il avait amoncelées, et les Péreiras maudits qui, en mourant, blasphèment le ciel et les destinées (2).
xij. » Mais qui pourrait compter ceux que moissonne la mort dans les rangs inconnus du vulgaire et parmi la noblesse ? Tous sont précipités dans les abîmes où le chien à la triple tête éprouve une faim perpétuelle des âmes qui viennent de ce monde : pour que s'adoucisse et se dompte l'intraitable orgueil de cet ennemi furieux, le sublime étendard castillan tombe aux pieds de l'étendard lusitanien.
xlii. » Avec ses morts, ses cris, ses blessures et le sang qui coule de toutes parts, la bataille devient plus horrible encore , l'innombrable multitude qui succombe a changé la couleur des champs. Déjà l'ennemi fuit ou expire ; la fureur et les armes deviennent inutiles, le roi de Castille contemple sa déroute et cette chute qu'il a amenée luimême.
XLin.»ïl abandonne au vainqueur le champ de bataille, heureux encore dç ne pas lui laisser sa vie : ceux qui ont survécu l'accompagnent. La crainte donne, non pas seulement de la vitesse à leurs pieds, mais des ailes. Ils gardent
90 LES LU8IADES.
au plus profond da cœur la douleur de tant dn raorts , de tant de richesses perdues, leur tristesse, leur déshonneur, et la honte de se voir ainsi dépouillés.
xliv. Il faut fuir; les uns blasphèment et maudissent le premier qui fit la guerre en ce monde ; d'autres s'en prennent à cette soif d'un cœur insatiable qui, pour s'emparer d'un bien étranger, ne craint pas d'envoyer à la mort un malheureux peuple, laissant tant de mères, tant d'épouses, sans fils, sans maris, à jamais plongées dans l'infortune,
xr/v. » Vainqueur, le roi Jean resta, comme c'est la coutume, huit jours dans sa gloire sur le champ de bataille ; ensuite, par ses vœux et par ses offrandes, il rendit grâces à celui qqi lui avait donné la victoire, MaisNuno, qiii yeut laisser au monde upe illustre renommée et qui y prétend par des armes toujours triomphantes , passe W N terres qui s'étendent au-delà du Tage.
xlvi. » Favorisé par son heureuse étoile , l'effet suit |a pensée ; il parcourt en vainqueur tout le pays limitrophe des Vandales, et y recueille un riche butin ; déjà l'étendard deSéville, l'honneur de laBétique, et celui de beaucoup de nobles seigneurs sont tombés à ses pieds t Nul n'a osé les défendre contre les forces portugaises.
xl vu. «Les victoires avaient succédé aux victoires et les Castillans gémissaient dans l'oppression , quand les vainqueurs accordèrent enfin aux vaincus une paix que le peuple désirait. Cet événement arriva après que le Père Tout-Puissant eut dans sa clémence résolu l'union des deux rois avpc deux célèbres princesses du sang royal d'Ai>gleterre, qqefajsaient adorer Ipurspobles qualités et leur beauté.
xlviit. » Un cœur magnanime accoutumé à la guerre ne peut se passer d'ennemis. Jean , n'ayant plus personne à
ciîxkt iv.
vaincre sur la terre , s'en va braver le» oncles de l'Océan. C'est le premier de nos rois qui s'exile de la patrie pour faire connaître à l 7 Africain par le pouvoir des armes com* bien la loi du Christ l'emporte sur 1* loi de Mahomet.
xlix. » Semblables à ce» oiseaux qui sillonnent le cristal argenté de l'inquiète et irascible Thétis, déployant au vent leurs ailes étendues, mille navires se dirigent vers les lieux Où Alcide a marqué la limite du monde. Jean s'empare du mont Abyla , de Ceuta la noble qité (3) , et le inépris able Mahométan est chassé i il affranchit ainsi l'Espagn 6 des maux qui ont suivi l'odieuse trahison du comte Julien.
t.» La mort ne permit pas que le Portugal jouît longtemps d'un héros si fortuné, elle voulut qu'il allât peupler les chœurs souverains du ciel ; mais en l'enlevant au Portugal , ellcj \m Jaissa pour snntieu une noble génération d'infante , habiles e u l'art dû gouverner • ils devaient r0* cujer encore les bornes du royaume.
li. » Le règne du roi Duarte np fut pas aussi prospère ; la nature, dan» sa colère, alterne ainsi le bien et le mal, le plaisir et la tristesse. Qui vit jamais un état toujours floris-* sant? Qui vit jamais la fortune constante? Cependant, plie
n'appliqua m& toi dans tonte sa rigueur ni au prince , ni
au rpyaupie,
lih * Ce fut alors qu'on vit la captivité du pieux frère du roi, de ce Fernand, qui aspirait à de si hautes entreprises, Pour sauver des horreurs du siège une population heureuse, i! se livra au* Sarrasins; l'ampur seul de la patrie Ta fait passer d'une vie libre à une vie esclave ; ef s'il y reste ç'est parce qu'il refuse qu'on dpnnc pour sa rançon la forte ville de Ceuta : il respepjç le bjen publir ItfflWUP Pins que le sien.
lui. » Codrus quitte volontairement la vie pour que l'ennemi ne soit pas vainqueur; Régulusaime mieux perdre sa liberté que de voir sa patrie perdre la sienne ; Fernand, pour affranchir l'Espagne, se convie lui-même à une captivité éternelle ; ni Codrus, ni Curlius, dont le dévouement inspire une admiration mêlée de terreur, ni les loyaux Décius n'ont jamais autant fait (4).
liv. «Cependant Tunique héritier du royaume, Alphonse, dont le nom dit une des gloires guerrières de l'Hespérie , Alphonse humilia l'orgueil des barbares de la frontière ; sans doute c'eût été un chevalier invincible s'il n'avait pas voulu empiéter sur les terres de l'Ibérie ; quoi qu'il en soit, l'Afrique proclamera qu'il n'était donné à personne de vaincre ce roi redoutable.
lv. » Il put cueillir les pommes d'or que jusque là seulement avait pu cueillir l'habitant de Tyr : du joug qu'il imposa au Maure valeureux , ce dernier ne peut encore relever la tête. Ce prince porte à son front la palme et le vert laurier que lui méritèrent les victoires remportées sur le barbare accouru au secours d'Alcacer la forte ville, de Tanger la populeuse, et de la féroce Arzilla.
lvi. » Enlevées d'assaut, elles abaissèrent enfin leurs murailles de diamant devant les forces portugaises, habituées à renverser tous les obstacles. Renchérissant encore sur la gloire lusitanienne, nos chevaliers firent alors des merveilles dignes de la plume la plus brillante.
lvii. » Cependant, poussé par l'ambition, par la gloire de commander, gloire tout à la fois attrayante et amère, Alphonse va attaquer ensuite Fernand d'Aragon , au sujet du puissant royaume de Castille. A cet ennemi se joignent les nombreuses nations qui s'étendent depuis Caliz
jusqu'aux hautes Pyrénées, nations superbes et guerrières; toutes obéissent au roi Fernand.
LVin. » Le jeune fils du roi de Portugal, Jean, ne veut pas rester oisif dans le royaume, il veut, il ordonne qu'on vole avec lui au secours de son père ambitieux, et cela n'est pas, à ce dernier, d'une faible ressource. Couvert de sang, mis en déroute , mais le front calme et serein , Alphonse sort enfin de cette lutte dangereuse, et la victoire resta incertaine.
lix. »Car son fils, jioble et valeureux chevalier, prince sans peur et d'un courage sublime, resta un jour entier sur le champ de bataille, faisant éprouver aux ennemis des pertes immenses. Ainsi fut d'abord vaincu Octave, ainsi triompha ensuite Antoine , son compagnon , lorsque dans les plaines de Philippes ils se vengèrent des meurtriers de César.
lx. » Quand l'obscure, quand l'éternelle nuit du trépaseut placé Alphonse au ciel serein, le prince qui alors prit en main les rênes du royaume fut Jean II , le treizième de nos rois. Pour conquérir une immortelle gloire , il tenta plus qu'il n'est donné à l'homme de tenter sur la terre ; ce fut d'aller à la recherche des limites de la brillante aurore , limites que moi-même je cherche maintenant.
lxi. »I1 envoie ses messagers, lis traversent l'Espagne, la France, la célèbre Italie ; là ils s'embarquent au port fameux où fut ensevelie Parthenope : à Naples. dont les destins se servirent pour faire éclater leur puissance, la soumettant à cent peuples divers pour la relever au bout de tant d'années en la plaçant sous la domination de la noble Espagne.
lxh. »Ils naviguent sur les mers de la Sicile, gagnent les
94 LES MJSIADES.
plages sablonneuses de Rhodes, et de là arrivent au? bords devenus fameux parla mort du grand Pompée (5). lis vowt àMemphis, ejt aux pays qu'arrpsent les inondations du Nil; ils pénètrent en Éthiopie , par de là TÉgypte, où se garde la sainte loi du Christ.
lxiii. » Ils traversèrent aussi les ondes érytbrées que le peuple d'Israël passa sans vaisseaux; derrière eux s'élè» vent les monts Nabathéens, que le fils d'Israaët décora de son nom. Ils tournent les odorantes côtes Sabéènes tant ai-
niées autrefois par la mère du bel Adonis ; ils4écouvrent toute F Arabie-Heureuse , laissant derrièœ eu* l'Arabie* Pétrée et l'Arabie-Déserte.
lxiv, »Ils entrent dans le golfe Persique, pù s<* conserva encore le souvenir de Babel aux voi? confuses; là s'unir sent le Tigre et l'JBupbrate, fiers des lieux ou fissent leurs sources. De là ils vont s'enquérant des ondes pures de l'Indus , qui doit donner ratière à une vaste histoire ; ils traversent l'Océan où Trajao craignit de s'aventurer,
ixv, » Ils visitèrent les nations étrangères et inconnues dn l'Inde, du Kerman et du Sind, observant les coutumes et les usages divers , que chaque pays voit naître et cou* serve. Mais il n'était pas aisé de revenir par des voies si difficiles et si longues; ils succombèrent enfin, ou restèrent dans ce pays et n'eurent pas le bonheur de revpir leur patrie.
lxvi. » C'était à Manoel , il le semble du moins, c'était à ses hautes prévisions que le ciel réservait cette entra* • prise si ardue , pour laquelle sç 4épeosèrent tant et tant de si illustres projets, Aussitôt donc que Manoel , qui (suc* céda à Jean dans la conduite du royaume iet d?ns ses pensées de grandeur, eut pris les rênes de l'état, il prit ?ussi en main la conquête du vaste Océan.
txviL » Toujours sous l'empire de la noble pensée si conforme à la juste ambithw* de ses aïeux , dont le désir fat
l'agrandissement de la patrie bien aimée; une nuit
c'était l'heure où s'évanouit la bfHIante lumière du jour, où lés scintillantes étoiles surgissent , et par kbf renne convient les mortels au repos ;
LXVliî. » Mânoel était étendu sur sa couche dorée ; c'est alors queles pensées ont plus de fixité. Il roule dans son esprit les devoirs que lui imposent soft rang et le sang qui coule dans se* Veines; le doux sommeil s'eittpafe de ses yeux, mais sans endormir doit coeur ; car si ttanocl cède à Iar fatigue , Morphée foî apparaît sottsf des formes diverses.
LXitf. »fl lui semble qu'il monte si haut qu'il touche à la première sphéré d'où il aperçoit différents mondes , ainsi que des peuples étranges et barbares; puis là, tout près des lfcux où naît le Soleil, éludant ses regards au loin , il Voit deux $60? ces limpides ét abondantes jaillir de montagnes lointaine^ aussi vieilles qtfe le monde, d'une hauteur prodigieuse.
LXS. » Ces ôfeéaux sâuf âges et féroces , des animaux divers habitent ces montagnes boisées ; des arbres gigantesques, des plantes inconnues obstruent le passage à l'homme; Ce* rocs incultes , où jamais la voix humaine ne se fit entendre, montrent assez que, depuis le jour où Adam pécha, ils n'ont ptf&été foulés par le pied de l'homme.
lxxi. »Il lui semble que des eaux sortent, en dirigeant vers lui leurs pas gigantesques, deux hommes chargés d'années et d'un aspect vénérable, quoique sauvage ; de leurs cheveux ruissèlent des gouttes d'eau qui baignent tout leur corps; la couleur de leur peau est jaune et noirâtre; leur barbe hérissée et touffue tombe sur leur poitrine.
96 LES LU81ADKS.
Lxxu. » Ils portent tous les deux sur la tête une couroune de rameaux et d'herbes inconnues; l'un deux semble exténué de fatigue , comme si, pour se rendre en cet endroit , il avait parcouru un chemin plus long que son compagnon, et à l'onde agitée qui tombe de sa chevelure on voit que pour l'atteindre il doit avoir précipité sa course. Ainsi Alphée va d'Arcadie à Syracuse chercher les embrassements d'Aréthuse.
lxxui. »Le vieillard, dont le port a le plus de majesté, adresse de loin ces paroles à Manoel : « 0 roi à la cou- » ronne de qui une grande partie du monde est réservée , » nous venons vers loi , nous , dont la renommée s'étend »au loin, nous, dont la tete ne fut jamais entièrement sou- «mise au joug, nous venons t'annoncer que le temps est » venu où tu dois recevoir de nos mains un tribut immense.
lxxiv. » Je suis l'illustre Gange ; mon berceau est dans » la terre céleste : celui que tu vois à mes côtés c'est le roi » Indus dont le trône est assis sur ces montagnes que tu » aperçois. Cependaut nous te coûterons de rudes combats; » mais si tu persévères sans crainte , tu imposeras enfln ta » domination à tous ces pays qui s'étendent devant toi, après » des victoires comme il n'en fut jamais vu. »
lxxv. » Le fleuve illustre et sacré n'en dit pas davantage, et tous les deux disparaissent soudainement : Manoel s'éveille en sursaut, l'esprit vivement agité. Alors Phœbus déploie son brillant manteau sur le ténébreux et somnolent hémisphère; le matin revêt le ciel des couleurs de la rose pudique et de l'éclat des fleurs.
lxxvi. » Le monarque appelle en son conseil les grands du royaume et leur raconte sa vision ; il leur répète les paroles du saint vieillard; elles causent à tous une admiration
. profonde. La détermination en est prise, une escadre appareillera ; montée par un équipage inaccessible à la crainte, elle ira à la recherche de nouveaux climats et de nouveaux cieux.
lxxvii. » J'étais loin de penser que mes désirs seraient accomplis, bien que mon cœur me présageât sans cesse de vastes entreprises; mais, je l'avouerai, j'ignore par quel motif, en raison de quel signe manifesté en moi , le prince magnanime a remis entre mes mains la conduite de cette grave et difficile mission.
Lxxvin. » Des prières, des paroles de bonté dans la bouche d'un roi sont des ordres qui obligent à plus encore ; il me dit : «Les entreprises ardues et brillantes ne s'accom- » plissent qu'au prix du travail et de la fatigue. La vie que » l'on perd ou que l'on hasarde, illustre et ennoblit ; quand on » ne cède pas à l'empire honteux de la peur, moins l'on vit, » plus s'étend votre souvenir.
lxxix. » Je vous ai choisi entre tous pour une expédi- » lion digne de vous : ce sont des travaux glorieux, rudes et » brillants; mais je le sais, pour moi ils vous paraîtront lé- »gers. » Je ne voulus pas en entendre davantage : « O roi » sublime , m'écriai-je , affronter pour vous le fer, le feu , » les glaces , cela est peu : je ne m'afflige que d'une chose, » c'est de n'avoir à donner qu'une misérable vie.
lxxx. » Imposez-moi des travaux semblables à ceux » qu'Eurysthée inventait pour Hercule : le lion de Cléonie , »les farouches Harpies, le sanglier d'Érymanthe , l'Hydre » féroce, une descente aux lieux ténébreux où sont les vaines » ombres, et où le Styx baigne les champs de Dité ; car pour » vous, ô roi, l'esprit et la chair sont prêts à braver tous les » périls , lofts les dangers. »
lxxxi. » Le roi me remercie ét me comble de somptueux " présents. Il me loue en termes pleins de bienveillance de mon dévouement 5 car la louange est 1'aiguHlon du courage et porte les hommes aux grandes actions. Aussitôt s'offre pour m'accompagner, mon frère chéri , Paul de Gafma , entraîné par sa tendresse et par son amitié pour moi , et pour tout dire, jaloux d'honneur et de renommée.
JLXXXfi. * A nous aussi se joint Nicolas Coelho, capable de résister aux plus rudes fatigues ; hommes d'action et de conseil, {ousdeux, mon frère et loi, ne se le cèdent ni eit valeur ni en expérience de» armes. Je m'entoure de jeu^ nés guerriers en qui s'accrut on immense désir de gloire; tous sont pleins d'ardeur, et H en faut pour se hasarde? en de telles entreprises.
Lxxxni. n Manoel les récompense de manière à flatter leur dévouement , pat* ses discours il les anime ; il a des paroles pour tous les dangers qui doivent Se succéder* Ainsi forent réunis pour la conquête de la toison d'or les Argonautes sur le vaisseau prédestiné, qui le premier osa s'aventurer sur l'Euxin*
lxxxiv. » Déjà dans le port de la noble ville fondée par Ulysse , où le doux f âge mêle ses eaux et son sable argenté aux ondes amères de Neptune, les vaisseaux sont prêts, pleins d'ardeur et d'un noble orgueil. Aucune terreur ne refroidit l'enthousiasme de cette jeunesse ; marins, liommes db guerre, tous sont disposés à me suivre partout oh je les condoirai.
Lxxxv. » Les soldats vêtus d'habits aux diverses couleurs, aux formes variées, courent sur le rivage ; ils ont fait provision de courage pour se mettre en quête de nouvelles parties du monde. Sur nos robustes vaisseaux les vents
tranquilles font ouduler les étendards aériens. Ces navires, lorsqu'ils auront parcouru les vastes mers , deviendront pour l'Qlympe de brillantes éloile$ comme celui d'Argo.
lxxxvi. »Une fois que sont achevés tous les préparatifs qu'exige un te] voyage , nou$ disposons notre âme à la mort, &v twmr* elle nrçrcbe devant les yeux des marins. De ce pouvoir suprême, qui d'un seul regard soutient la cour éfkéfée, nous implorons une grâce, c'est de nous guider, de nous aider au commencement de l'entreprise.
Lxxxvii. » Nous partîmes ainsi du temple sacré qui est assis sur le bord de la mer, et qui a pris le nom du lieu ou un Dieu fut révélé au monde ep se faisant homme. Je te le jure, ô roi, quand je me représente /comment je fus séparé de ces rivages, je me trouve saisi de dwte et de crainte , j'ai peine à mettre un frein à mes plejurs,
LXXXTin. » En ce jour toute la population de la ville est accourue, les uns pour faire leurs adieux à leurs amis , les autres à leurs parente , d'autres enfin seulement pour jouir de ce spectacje ; dans les yeux de tous on peut lire trisr tesse et regrets. Pour nous , en la sainte compagnie de mille religieux implorant Dieu , nous nous rendons aux chaloupes ; porçs formons une procession solennelle.
lxxxix. »]En nous voyant partir pour une route si longue et si incertaine , on nous croyait perdus. Les femmes yersaient des larmes de pitié ; de leurs poitrines les hommes arrachaient de profonds soupirs, Mères , sœurs , épouses , alarmées par une craintive tendresse, sentaient redoubler leur désespoir; glacées parla terreur, elles ignorent quand il leur sera donné de nous revoir.
xc. » L'une s'écrie : « O mon fils, unique consolation, doux soutien de ma vieillesse, déjà si avancée, et qui
» va s'éteindre ainsi dans les pleurs et dans un amer isolement; pourquoi m'abandonnes-tu , faible et misérable? » Pourquoi t'en vas-tu loin de moi, ô fils chéri, chercher »un tombeau où tu seras la proie des monstres de la mer?»
XGI. » Une autre toute échevelée : « O mon époux bien- » aimé, sans lequel l'Amour n'a pas voulu que je pusse vivre, » pourquoi allez-vous risquer, sur la mer irritée , cette vie «qui est la mienne et n'est plus la vôtre? Pour une entre - «prise incertaine vous oubliez notre affection si douce : » notre amour, nos vaines joies, vous voulez donc qu'avec » ces vaisseaux le vent les emporte ? »
xch. » Les vieillards et les enfants à qui l'âge donne moins d'énergie , les suivaient en répétant ces paroles où se peignaient la tendresse et la compassion. Émues d'une si profonde douleur , les montagnes voisines répondaient ; et les larmes, qui baignaient la blanche arène, ne pouvaient pas plus se compter que les grains du sable.
xcm. » Quant à nous, nous ne levions les yeux ni sur ces mères, ni sur ces épouses éplorées, pour ne pas affliger nos cœurs ou faiblir dans la ferme résolution que nous commencions à exécuter. Je pris la détermination de nous embarquer ainsi sans faire les adieux accoutumés ; car, bien que ce soit un pieux usage entre ceux qui s'aiment , ils affligent et ceux qui restent et ceux qui partent.
xciv. » Cependant un vieillard d'un aspect vénérable qui se tenait sur le rivage , au milieu du peuple , les yeux fixés sur nous, secoua trois fois la tête d'un air irrité; puis élevant un peu sa voix grave que nous pûmes clairement entendre de la mer, il tira du fond de sa poitrine ces paroles empreintes d'une sagesse que l'expérience seule lui avait
donnée :
xcv. « O gloire de commander ! O mensongère ambition ! » Yanité qu'on appelle renommée î Désir plein de ruses, »feu qu'on excite par celle clameur populaire qui n'est » que du vent et qu'on appelle honneur ! Quels terribles » châtiments, quelle punition n'infliges- tu pas au cœur qui »pour toi brûle d'un tel amour? Que de morts, de dan- » gers, de tourments, de cruels supplices ne lui fais-tu pas » endurer?
xcvi. » Affreuse torture de l'âme et de la vie, source de » malheurs et d'adultères, fléau sans rival des destinées, des » royaumes et des empires : on t'appelle Illustre, on t'appelle » Noble, quand tu es digne du blâme le plus flétrissant : on » t'appelle Renommée , Gloire souveraine , vains noms avec «lesquels on leurre un peuple vain.
xcvii. » Dans quels désastres nouveaux as-tu résolu de » précipiter ce royaume et cette nation? Combien de dangers, » combien de trépas lui destines-tu sous quelque appellation «brillante? Que ne lui promettras-tu pas en ta merveilleuse » facilité à fasciner les hommes? Quels royaumes? Quelles » mines d'or? Quelle gloire? Quels récits? Quels triom- »phes? Quels lauriers? Quelles victoires?
xcviii. *) Mais ô toi, génération d'un insensé qui, par »son péché et sa désobéissance, t'a non-seulement préci- » pitée du royaume céleste dans l'exil d'un sombre désert, «mais encore t'a privée d'un élat presque divin , de cette «tranquille et simple innocence, qu'on appelle l'âge d'or, » pour te jeter dans l'âge de fer :
xcix. » Puisque ton esprit léger se complaît dans cette «enivrante vanité, puisqu'à la cruauté féroce, à la barbarie » tu as donné le nom de courage et de vaillance, puisque tu
102 LES LUSMDES.
» fais un tel cas du mépris de l'existence, ce bien si précieux, »que l'auteur même de la vie a tremblé devant la mort :
c. » N'as-tu pas auprès de toi l'Ismaélite avec qui tu » pourras guerroyer selou ton désir? Si tu combats seule- » ment pour la loi du Christ, ne suit-il pas la loi maudite de » l'Arabe ? Si tu convoites plus de terres et de richesses , » n'a-t-il pas mille cités et un pays sans bornes ? Si tu veux » ôtre loué pour tes hauts faits , n'a-t-il pas dans les armes » de l'expériepce et de bravpure ?
ci. » Tu laisses Pennemi s'augmenter à tes portes et tu
* vas en chercher d'autres en de lointains pays, pour que cet » antique royaume se dépeuple, s'affaiblisse, et aille s'éten- »dant au loin l Tu vas chercher des dangers incertains, in- » connus, pour que la Renomqiée t'élève et te flatte pn te » proclamant à l'envi dominateur de l'Inde, de la Perse, de «l'Arabie etdel'Éthiopie.
eu, » Oh ! maudit soit le premier qui en ce monde plaça » sur les ondes une voile au-dessus de quelques planches ! Il »est bien digne des peines éternelles de l'abîme , si elle est » juste la joi sainte cjue jp suis. Que jamais génie puissant et » profond, que jamais lyre sonore, que jamais imagination » ardente ne te dispensent pour cela gloire ni renommée, y mais qu'avec toi meurent ton nom et ton souvenir.
cm. » Le fils de Japhet apporta du ciel le feu dont il » anima le cœur de l'homme, feu qui poussa le monde aux » armes, à la mort, au déshonneur : immense erreur! «Combien il eût mieux valu pour nous, Prométhée, cora- » bien il y eût eu moins de dangers pour le monde , si la
* célèbre statue n'pmjt pas pu ce feq ç}es ardents désirs qui «l'a animée!
ciy. » Le malheureux fils d'Apollon n'eût pas affronté
» le ciel sur le char de son père et par sa chute il n'eût pas «rendu fameux l'Éridaji ; le grand architecte Dédale ne se » fût pas hasardé dans le vide des airs avec son fils, qui n'aurait » pas ainsi donné son nom à la mer : que n'a point tenté la » génération des humains? à quelles criminelles entreprises «ne s'est-elle pas livrée, à travers le feu, le fer, l'eau, le » chaud et le froid ? Misérable mrt ! étrange destinée ! »
LES LUSIADFS.