‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 23 sur 40 · CHANT CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIÈME

ARGUMENT

Relation du voyage. Description des côtes de l'Afrique et des Iles de l'Océan. Une trombe. La flotte entre dans une baie inconnue. Perfidie des habitants. Singulière aventure arrivée à Velloso. Apparition du géant Adamastor, ses imprécations. La flotte s'arrête de nouveau. Elle demande en vain des indices de l'Inde. Lutte des courants contre les vents. Triste position des Portugais, qu'abandonne l'espérance. Enfin ils obtiennent des renseignements sur les Indes. Le fleuve des Bons-Indices. Le scorbut. Gama rend grâces au roi de Mélinde pour sa bienveillante hospitalité. Les travaux des compagnons de Gama surpassent ceux d'Énée, d'Ilion et d'Achille. Les Portugais ne savent pas récompenser le génie.

I. » Telles étaient les rudes paroles que nous apportait la voix formidable du vieillard; nous déployâmes alors les voiles au souffle d'un vent favorable et nous quittâmes notre port bien-aimé ; puis, selon l'usage pratiqué par ceux qui s'élancent sur la mer , en déferlant la voile , nos voix retentirent dans l'air : « Bon voyage!... * Aussitôt le vent donna aux navires le branle accoutumé.

il. «L'éternelle lumière visitait alors le féroce animal de Némée; et le monde qui se consume avec le temps, dans son sixième âge, roulait malade et lent; quatorze fois cent fois le soleil avait parcouru sa course ; outre celles-ci il en accomplissait une quatre-vingt-dix-septième , lorsque la flotte se déploya sur la mer.

m. » Déjà pou à peu les monlagnes de la patrie, le Tage

chéri , les fraîches collines de Cintra s'exilent de nos yeux , nos regards en poursuivent les ombres dans le lointain. Là, sur cette terre bien-aimée, restent aussi nos cœurs enchaînés par le regret de ce que nous laissons : bientôt après tout disparut, et nous ne vîmes plus que la mer et le ciel.

IV. » Ainsi donc nous commençâmes à sillonner ces mers qu'aucune génération n'avait encore explorées ; nous aperçûmes les nouvelles îles et les nouveaux climats, découverts par le généreux Henri (1) : à notre gauche nous laissons les monts et les villes de la Mauritanie, jadis royaume d'Antée; nous ignorions s'il existait des terres à notre droite: on le présume , mais aucun indice n'est venu confirmer leur existence.

v. «Nous passons la grande île de Madère, ainsi nommée de l'immense quantité d'arbres qu'elle produit, c'est la première que nous ayons peuplée : si son nom est connu elle jouit de peu de célébrité; mais parce qu'elle est située à la limite du monde, il ne s'en suit pas que les îles aimées de Vénus l'emportent sur elle; si la déesse l'eût adoptée, la déesse eût bientôt oublié Chypre, Gnide, Paphos et Cythère.

vi. » Nous laissons la stérile côte de Massylie où les Azenègues paissent leurs troupeaux ; cette nation n'étanche jamais sa soif dans l'eau des fontaines , et ses champs ne produisent même pas assez d'herbes pour la nourrir; la terre n'y porte aucun fruit ; les oiseaux y rongent le fer et le digèrent ; dans ce pays qui sépare la Barbarie de l'Éthiopie, règne continuellement une affreuse disette.

vu. » Nous franchissons la limite où s'arrête le soleil qui guide son char vers les régions du nord , limite où sont les

100 LES MSIXDES.

peuples à qui le fils deiClymènc refuse la couleur du jour. J,à, les froides eaux du noir Sanaga baignent et arrosent des nations étranges ; le cap Arsiuario y perd son nom pour y recevoir des nôtres celui de cap Vert.

vin. » Après avoir dépassé les îles Canaries, autrefois appelées îles Fortunées , nous arrivons près des filles du vieil Hespcr, les Hespérides. Là déjà nos armées avaient été jtémoins de merveilles inconnues ; poussés par un vent favorable nous touchons à celte terre pour y faire des provisions nouvelles,

J\. » Nous relâchons à cette île qui prit le nom du guerrier Sant-Iago, ce glorieux saint qui fut d'un si grand secours aux Espagnols dans leurs luttes contre les Maures. De là, aussitôt que s'éleva le souflle de Borée , nous nous remîmes à fendre l'immense plaine de l'Océan amer, abandonnant ainsi la terre où nous avions trouvé de salutaires rafraîchissements»

x. » Puis contournant la vaste partie de l'Afrique qui s'étend à l'orient, la province de Jaiofo, que se partagent les diverses nations du peuple noir, l'immense Mandinga, grâce à qui nous obtînmes le précieux et brillant mêlai, Mandinga , qui boit les eaux de la sinueuse Gambie, que près de là reçoit l'immense Atlantique;

xi". »Nous passons les Dorcades, patrie des sœurs qui jadis y vécurent, et qui, presqu'entièrement privées de la vue, se servaient à elles trois d'un seul œil. Toi seule; toi dont la chevelure épaisse et bouclée enflammait Neptune au fond des eaux, toi de toutes devenue la plus horrible, toi seule, tu as peuplé de vipères la plage ardente (2).

xtt. » Toujours enfin dans le golfe immense , nous tournons la proue aiguë vers l'Austral ; déjà sont loin de nous

Fàprc chaîne de Leone , ainsi que le promontoire auquel nous avons donné le nom de cap des Palmes; ce fleuve immense dont les ondes repoussent les Ilots de la mer, qui reviennent en mugissant battre les rivages que nous possédons ; enfin cette île qui a pris son nom du saint illustre qui toucha le flanc de Jésus.

xiii. » Là s'étend le vaste royaume de Congo , par nous déjà converti à la foi du Christ, et que traverse le large et profond Zaïre, fleuve inconnu aux anciens. Je m'avanecenfin , par cette mer sans bornes, vers le pôle connu de Callish , après avoir franchi la ligne brûlante qui partage le monde

XIV. » Déjà précédemment , dans le nouvel hémisphère . nous avions découvert une étoile nouvelle, invisible au* autres natious, qui restèrent long-temps dans Fignorance de son existence; nous vîmes la partie la moins brillante du pôle fixe, celle où ne scintille aucune étoile; là une aulie terre commence-t-elle, ou la mer y a-t-elle ses bornes? on l'ignore.

XV. » Ainsi franchissant ces régions que deux fois Apollon visite, ramenanldeux hivers et deux étés, tandis qu'il court d'un pôle à l'autre ; tour à tour surpris par les calmes , accueillis par les tempêtes et les mille accidents que fait naître sur l'Océan le furieux Éole, nous vîmes les ourses se baigner malgré Junon dans les eaux de Neptune.

XVI. » Te raconter les dangers de la mer, inexplicables phénomènes, Mes orages soudains et terribles, les éclairs qui allument l'incendie dans l'air, les noirs torrents de pluie , les nuits ténébreuses, les roulements du tonnerre qui ébrantent l'univers, ce serait une entreprise difficile, une entreprise que je tenterais vainement, lors même que ma voix serait une voix de fer.

xvii. » J'ai vu des choses que les marins grossiers et qui n'ont pour maîtresse que leur longue expérience proclament, en ne jugeant que sur l'apparence , certaines et véritables ; tandis que ceux dont la raison est plus profonde et qui ne voient les secrets cachés de l'univers qu'à travers les enseignements du génie et de la science, soutiennent que ces faits sont faux ou ont été mal compris.

xvni. » J'ai vu de mes propres yeux, j'ai vu clairement cette lumière brillante , que les marins regardent comme sacrée, et qui scintille pendant la tourmente tandis que le vent gronde, que mugit la tempête obscure ; moments affreux ! Nous vîmes aussi, et ce fut pour tous une prodigieuse merveille, nous vîmes les nuages de la mer absorber , au moyen d'un large tube , les profondés eaux de l'Océan,

xix. » J'ai incontestablement vu (et je ne pense pas que mes yeux m'aient trompé ) une fine vapeur , une fumée légère , apportée par le vent , s'élever dans les airs , se rouler en spirale, et de là se diriger vers les cieux en tuyausi mince que les yeux avaient peine à l'apercevoir ; cette colonne paraissait être de la matière qui forme les nuages.

xx. » Elle croît peu à peu et devient plus grosse qu'un énorme mât ; ici elle se rétrécit , là elle s'élargit quand elle pompe et absorbe en elle une immense quantité d'eau; elle ondoie avec les ondes ; à sa cime un nuage s'épaissit, grossit de volume, et devient plus lourd de tout le poids de l'eau que la colonne lui a versée.

xxi. » Telle l'avide sangsue, fixée aux lèvres de l'animal ( qui en buvant imprudemment daus la fraîche fontaine l'a laissée s'attacher à lui), assouvit dans le sang étranger sa soif ardente ; plus elle suce , plus elle croît et grossit ; elle s'enfle ,

s'enfle : telle la grande colonne augmente et s'enfle avec le sombre nuage qui lui sert de chapiteau.

xxn. » Mais lout-à-coup sa soif étanchée elle retire le pied qu'elle a dans l'Océan ; elle vole vers le ciel, et retombe en pluie, restituant son eau à l'eau de la mer; elle rend aux ondes les ondes dont elle s'est gorgée , mais dépouillées de la saveur du sel. Que les savants aillent chercher maintenant dans les livres l'explication de ces secrets de la na* turel

xxui. » Si les philosophes de l'antiquité, qui parcoururent tant de pays pour observer leurs phénomènes , ont assisté aux merveilles dont j'ai été le témoin par tant de climats divers, quels vastes écrits n'ont -ils pas dû laisser ! Quels signes précurseurs , quelles influences exercées par les astres, quels prodiges extraordinaires, quelles magnifiques beautés leurs ouvrages doivent contenir ! Et pourtant rien n'est mensonge , tout est vérité.

xxiv. »Déjà la planète qui réside au premier ciel avait subi cinq fois sa métamorphose, nous montrant son front tantôt caché en partie, tantôt entièrement découvert, depuis que l'escadre sillonnait la mer, lorsque des hunes élevées un malelot à l'œil perçant s'écrie : «Terre, terre ! «Plein d'agitation , l'équipage se précipite sur le pont, les yeux fixés vers l'horizon du côté de l'Orient.

xxv. » Les monlagnes que nous apercevons nous apparaissent d'abord sous la forme de nuages ; on prépare déjà les lourdes ancres; déjà les voiles se replient; pour connaître avec plus de Certitude les côtes éloignées où nous sommes nous employons l'astrolabe , nouvel instrument récemment découvert par le génie et la science.

Xxvi. «Nous débarquons aussitôt sur le spacieux rivage>

où les Portugais se répandent, empressés de voir les curiosités de cette terre qu'aucun autre peuple ne foula : quant à moi, je demeure avec les pilotes sur le bord sablonneux pour vérifier en quelle contrée je suis , prendre la hauteur du soleil , et consulter la carte de l'univers,

xxvii. » Nous nous trouvâmes avoir entièrement dépassé l'immense limite du Capricorne , placés que nous étions entre ce tropique et le pôle austral chargé de frimats , partie du monde la plus secrète. Voilà qu'entouré de mes compagnons je vois venir un homme étrange , à peau noire , et dont ils s'étaient emparés tandis qu'il était dans la montagne occupé à cueillir les doqx rayons de miel

Xxviii. » Les yeux hagards, comme si jamais il ne s'était vu dans une telle conjoncture , il ne nous comprend pas et nous ne pouvons le comprendre ; il parait plus sauvage que le féroce Polyphème. J'étale devant lui le riche métal qui brillait sur la toison de Colchos, le fin argent, les ardentes épices ; rien n'émeut ce noir farouche.

xxix. » J'ordonne alors qu'on lui montre des choses de moindre valeur , des grains de cristal transparent , quelques petits grelots retentissants , un bonnet rouge dont la couleur réjouit la vue, et je vois aussitôt à ses signes, à ses mouvements, qu'il éprouve une vive allégresse ; je le fais mettre en liberté, et avec tous ces présents il se dirige vers sa

tribu qui était campée près de là.

xxx* »Le jour suivant ses compagnons, hommes complètement nus et de la couleur des noires ténèbres, descendant par les âpres collines, viennent chercher des présents semblables à ceux qu'il avait emportés ; ils se montrent si doux et si familiers avec nous , que Fernand Velloso se hasarde

ctiAvr v. 111

à aller observer les «sages de leur pays et à partir avec eux 5 travers la forOf.

xxxi. » Vclloso se fie à la force de son bras, et sa présomption l'aveugle sur le danger. Mais après un assez long espace de temps , pendant lequel , les yeux fixés sur Ta* venturier qui nous préoccupe , je cherche à découvrir ses signaux , je l'aperçois sur la montagne rocheuse ; il revient vers la mer et bien plus vite qu'il n'était parti»

xxxii. » La chaloupe de Coelho part promptement pour je prendre , mais avant qu'il n'arrive un audacieux Éthiopien s'élance sur le fugitif pour qu'il ne lui échappe pas ; plusieurs autres accourent successivement. Vclloso est dans des transes terribles , personne ne vient encore à son secours; je vole alors, et pendant que la ramefrappela mer, une bande de noirs apparaît tout-à-coup.

xxxni. » Une grêle de flèches et de pierres pleut sur nous : elles ne furent pas lancées au vent, car j'en rapportai cette jambe blessée ; mais nous , enflammés de colère , nous leur envoyons une réponse si bien serrée qu'en cette occurrence il est permis de penser que leur corps se teignit d'une couleur plus rouge que celle de leurs bonnets.

xxxiv. » Velloso était sauvé. Voyant la perfidie et les desseins barbares de ces stupides sauvages , nous nous retirâmes vers la flotte. Nous n'avions pu obtenir d'eux aucun autre renseignement sur l'Inde désirée, si ce n'est que nous en étions encore très-éloignés : ce fut ainsi que je remis à la voile.

xxxv. » L'un de nos compagnons dit alors 5 Velloso ( et tous commencèrent à sourire) : « Holà , ami Velloso, celte «montagne est plus facile à descendre qu'à monter! » — «C'est vrai! répond l'audacieux aventurier; niais si je

» me suis un peu hâté quand j'ai vu accourir en ces lieux »une telle troupe de ces chiens, c'est que je me souvenais w que vous étiez ici sans moi. »

xxxvi. » Alors il leur raconte qu'après avoir dépassé celte montagne , les noirs dont je parle ne le laissèrent point pénétrer plus avant, voulant le tuer à cette place, s'il ne retourne sur ses pas. Puis ils s'embarquèrent, attendant que nous vinssions le chercher , afin de nous envoyer au royaume ténébreux et nous voler ainsi avec plus de sûreté.

xxxvil. » Déjà cinq fois le soleil avait disparu , depuis que nous avions quitté ces parages, fendant les mers que jamais d'autres n'avaient parcourues ; les vents favorables soufflaient doucement : c'était pendant la nuit , nous veillions insoucieux à la proue; tout-à-coup une nue qui obscurcit les airs apparaît au-dessus de nos têtes.

xxxvin.» Celte nue immense est tellement épaisse qu'elle jette en notre âme une invincible terreur : la mer mugit et résonne $u loin comme si elle se brisait contre quelque noir rocher. « 0 puissance suprême ! m'écriai-je , quelle » menace diviue ou quel secret prodige ce ciel et cette mer »vont*ils nous révéler? car ceci paraît êlre quelque chose »de plus qu'une tempête. »

xxxix. A peine j'achevais, que nous apparaît dans les airs un robuste, un puissant fanlôme; il a un aspect difforme, sa taille est immense, son front est chargé d'orages, sa barbe hérissée ; ses yeux sont caves , et dans tout son port respirent la malveillance et la colère ; sa couleur est pâle et terreuse, ses cheveux souillés de sable se dressent sur sa tête; ses lèvres sont noires, il a les dénis jaunes.

xl. » Telles étaient ses dimensions, je puis te le cerli-

Cil AN T V. 113

fier, que c'était un second colosse de Rhodes, Tune des sept merveilles du monde : il parle, sa voix formidable et mugissante paraît sortir des entrailles de l'abîme ; rien qu'à le voir et à l'entendre , le frisson parcourt notre chair, les cheveux se hérissent sur nos têtes.

xli. » 11 s'écrie : « O nation plus audacieuse que toutes «celles qui , par de grandes choses, ont étonné le monde; «toi qui , au milieu d'immenses travaux , de guerres «cruelles et sans nombre, ne te reposes jamais, tu brises » maintenant ces limites inviolables, et tu oses naviguer sur «les vastes mers confiées depuis si long-temps à ma garde, «et que jamais navire étranger ou parti de ces côtes n'a sil- «lonnées;

xlii. » Tu viens sonder les secrets cachés de la nature » et de l'humide élément , secrets qu'il ne fut jamais donné « à aucun mortel de pénétrer, quelles que fussent d'ailleurs sa «noblesse et la grandeur de son génie. Apprends de moi , » car je les connais, les maux réservés à ton audace extrême » sur l'immense Océan , et dans les pays que lu dois subju- «guer durant une guerre terrible.

xliii.» Apprends que tous les vaisseaux qui auront la té- « mérité d'entreprendre le voyage que tu accomplis, auront «pour ennemis ces parages, qu'ils seront le jouet des vents » et d'effroyables tempêtes : à la première flotte qui passera «par ces mers, impatientes du joug, j'infligerai soudain » un tel châtiment que le danger ne sera rien auprès des ca- «lamités qui l'auront suivi.

xliv. » Ici , si je ne me trompe , j'espère tirer pleine

«vengeance de qui m'a découvert, et le châtiment de votre

«confiance obstinée ne s'arrêtera pas 15 ; oui , chaque an-

«née, vous verrez (si c'est la vérité qui m'apparaît ici) vos

io.

114 LES MJSIADES.

» navires faire naufrage et passer par de telles épreuves que le » moindre des maux sera la mort.

xlv. » Selon les décrets inconnus du Très-Haut, je serai m d'un héros illustre entre tous, d'un héros dont l'heureuse » destinée aura porté la renommée jusqu'aux cieux, l'éter- * «nelle et nouvelle sépulture; ici , il déposera les superbes » trophées remportés sur la vaillante armée des Mahomé- » tans. Avec moi, et en souvenir de leurs maux, Quiloa dé- » truite et Mombaça le menacent (S).

xlvi. » Un autre aussi viendra, de noble renomrtaéc , «glorieux, libéral, vaillant; le cœur épris, il amènera avec »lui la dame pleine de beauté que l'Amour lui aura accor- » dée par une faveur extraordinaire : un triste sort, une téné- «breuse destinée les appellent dans mes parages, dont le » sauvage courroux les laissera Survivre à un naufrage hor- «rible, pour qu'ils aient à supporter de plus atroces douceurs (4).

XLVir. » Ils verront riiôurir de faim leurs enfants chërte, » conçus et enfantés au milieu de tant d'amour ; ils Verront »le Cafre féroce et avare arracher tous ses vêtements â l'é- » pouse charmante ; ils verront ses membres purs et éblouis- «sants exposés nus à l'air, au soleil, à la froidure , après «qu'elle aura long-temps foulé de ses pieds délicats une » plage ardente et sablonneuse.

XLViu. » Les yeux qui survivront à tant de maux , à tant «d'infortunes, verront encore les deux amants rester misé- » rabiementdans la mugissante et implacable forêt : là, après savoir attendri les pierres elles-mêmes par les larmes de » leur juste douleur, de leur légitime tristesse, dans les bras «l'un de l'autre, ils affranchiront leurs âmes de leur belle «et malheureuse prison. «

XL1X. » Le monslrc horrible continuait de divulguer notre destin, quand, emporté par la colère, je lut dis: a Qui »es-tu, toi, dont la prodigieuse stature m'a sans doute jeté »dans l'étonnement?» Tordant sa bouche, roulant ses yeux noirs , poussant un cri immense, épouvantable, il me répond d'une voix sourde et amère, comme si ma question lui avait pesé :

L. « Je suis ce cap, grand et caché, que vous appelez »vous autres le cap des Tempêtes; jamais ni Ptolomée, ni »Pomponius, ni Strabon, ni Pline, ni enfin aucun mortel, » ne m'ont connu ; je termine ici la côte africaine avec rtion » promontoire jusqu'à ce jour inaperçu, qui s'étetid vers le «pôle Antarctique et s'indigne en ce moment de votre «audace.

il. » Je suis Un des géants, fils très-redoutés de là terre, » tels qu'Encelade, Égée, et celui qui avait cent bras; tnoh «nom était Àdamastor, et je servis dails la guerre tentée «contre celui qui lance les foudres de Vulcain : non pas que «j'entassasse montagne sur montagne, mais, conquérant les «ondes de l'Océan , j'eus le commandement de la mer, où «marchait l'armée de Neptune que je cherchais.

lii. » La passion que je ressentais pour la divine épouse «de Pélée me précipita datts cette vaste entreprise; je ttlé- «prisai toutes les déesses du ciel , pour aimer seulement la » princesse des eaux. Je la vis un jour sortir nue sur te ri- » vage, au milieu des filles de Nérée; aussitôt je sentis toutes «mes facultés enchaînées, et aujourd'hui même il n'est » rien que je désire autant que de la posséder.

un. « Comme il m'était impossible de l'obtenir à caùse «de ma hideuse grandeur, je résolus de la conquérir par «les armes; je dis mon dessein à Doris; remplie de crainte,

»:ette nymphe lui parle alors pour moi ; mais elle, avec «un sourire plein de grâces et de pudeur, lui répond ; « Quelle nymphe pourrait avoir assez d'amour pour ré- «pondre à celui d'un géant ?

uv. » Cependant , pour délivrer l'Océan et mettre fin à «une telle guerre, je chercherai un moyen qui, tout en » maintenant mon honneur sauf, puisse le préserver de plus » de malheurs. » Telle fut la réponse que m'apporta la mes- «sagère. Moi , qui ne pus découvrir cet artifice ( tant est «grand l'aveuglement des amants! ) * je sentis mon cœur » s'emplir de désirs, se gonfler d'espérances.

lv. » Déjà, grâce à mon erreur, j'avais cessé la lutte. Une «nuit, comme Doris me l'avait promis , j'aperçois de loin » la blanche Thétis, seule et dépouillée de ses vêtements. «Gomme un insensé je courus aussitôt , ouvrant les bras « vers celle qui était la vie de ce corps , et je me prends à » lui baiser ses beaux yeux, ses joues, sa chevelure.

lvi. «Mais, oh ! funèbre ennui que je ne sais comment «raconter! Croyant tenir dans mes bras celle que j'aimais, «je me trouvai embrasser une dure montagne couverte » d'une forêt sauvage, d'arbres monstrueux ; j'étais face à «face avec un rocher, je l'étreignais dans mes bras, comme «une beauté angélique. Je ne fus plus un homme, non, je «restai muet, immobile : c'était un rocher devant un autre » rocher.

Lvn. » 0 nymphe, la plus belle des nymphes de l'Océan, «puisque ma présence te déplaît , que t'en coûtait-il de me «laisser mon erreur, que ce fût une montagne, un nuage, «un songe, rien? Je pars de ce lieu, irrité, presque in- » sensé de douleur et de la honte que j'y avais subie, je «vais chercher un autre monde, où je ne rencontre per-

» sonne qui puisse rire de mon malheur ni de mes larmes.

lviii. » En ce temps mes frères avaient déjà été vaincus, »et se trouvaient réduits à la plus extrême misère; les » dieux , vaius de leur triomphe, en avaient , pour plus de «sûreté , enseveli quelques-uns sous de hautes montagnes, «et comme tout bras est impuissant contre le ciel, moi qui » pleurais mes infortunes , je commençai à sentir le châli- «ment infligé à mon audace par le destin ennemi.

lix. » Ma chair se changea en terre durcie , mes os en » rochers; ces membres que tu vois, cette figure s'étendiorent à travers les vastes eaux; enfin, mon corps démesuré «fut par les dieux transformé en ce cap lointain, et pour «plus de douleur Tbétis me baigne et m'entoure de ses « ondes. »

lx. « Il parlait ainsi ; tout-à-coup, éclatant en sanglots désespérés , il disparut à nos yeux ; le sombre nuage s'évanouit et la mer retentit au loin d'un vaste mugissement. Moi, levant les mains vers le saint chœur des anges qui ' nous avaient conduits si loin, je priai Dieu qu'il éloignât de nous les cruelles calamités prophétisées par Adamastor,

lxi. » Déjà Phlégon et Pyroïs (5), secondés par les deux autres coursiers, traînaient le char brillant du soleil, quand nous apparurent les hautes rives en lesquelles avait été métamorphosé l'immense géant. Commençant à sillonner les ondes du Levant , en longeant cette côte, nous naviguâmes un peu au-dessous d'elle, et prîmes terre une seconde fois,

lxii. » La nation qui possédait celte contrée , quoique toute composée d'Éthiopiens, paraissait dans ses manières plus humaine que celles qui nous avaient si mal reçus. Les habitants vinrent à nous sur le rivage sablonneux, avec un air de fête et en dansant ; ils amenaient avec eux leurs femmes

et les pacifiques troupeaux qu'ils paissant , et dont la rare est belle et forte.

lxiii. » Leurs femmes, au teint brûlé, arrivent assises sur les bœufs au pas lourd et lent ; entre tous les troupeaux ce sont les animaux qu'ils estiment le plus. Ils chan * tent dans leur langage des pastorales quelquefois en prose, quelquefois rimées, qui s'accordent avec le doux son des chalumeaux rustiques, imitant ainsi les chants de Tityre.

lxiv. » Comme l'annonçait leur abord plein de bienveillance , ils nous traitèrent avec cordialité, nous apportant des volailles et des moutons, et recevant en échange d'autres présents; mais enfin, comme mes compagnons n'obtinrent d'eux aucun indice sur ce que nous cherchions, déployant de nouveau nos voiles nous levâmes l'ancre.

lxv. » Déjà nous avions tracé un long circuit sur la côte de la noire Afrique, et la proue , laissant derrière le pôlë antarctique , redemandait de nouveau le milieu brûlant du ciel. Nous passâmes cette île où Une première fois avait touché l'escadre qui cherchait le cap des Tempêtes , et qui , après l'avoir découvert, lui donna cette île pour limite certaine.

lxvi. Delà, pendant bien des jours encore nous fendîmes les ondes , surpris par les calmes , entraînés par les tourmente?, ouvrant de nouvelles voies sur le vaste Océan, n'ayant pourguidesque d'anxieuses espérances. Nous eûmes quelque temps à lutter contre la mer, car là tout est vicissitude. Nous rencontrâmes un courant si rapide qu'il ne nous permettait pas d'aller en avant.

lxvii. » La force de la mer qui nous repoussait en arrière et courait contre nous l'emportait sur celle du vent qui nous était favorable : Notus, blessé de la lutte qu'il

paraît soutenir contre les ondes, redouble de fureur, et son souffle puissant nous fait enfin triompher du courant impétueux.

lxvui. » Le soleil ramenait la fameuse journée où trois rois de l'Orient s'en vinrent visiter un roi nouvellement né, roi qui réunit en lui les trois puissances suprêmes ; en ce jour nous entrâmes dans un autre port, appartenant à la nation dont nous avons déjà parlé ; ce port était assis sur un grand fleuve auquel nous donnâmes le nom du jour de notre entrée (6).

lxix. * Nous prîmes chez ce peuple quelques vivres frais çt nous renouvelâmes notre eau grâce à celle du fleuve ; cependant nous ne trouvâmes chez les habitants de ce pays, pour ainsi dire muets pour nous, aucun indice de l'Inde. Yois,ô puissant roi, quel incommensurable chemin nous avons parcouru, sans jamais sortir de chez ces peuples grossiers, sans découvrir aucune trace, aucun signe des terres si désirées de l'Orient

LXXé » Figure-toi donc combien nous serions aujourd'hui à plaindre! perdus, tourmentés par la faim, brisés par les tempêtes, à travers des climats et des mers inconnus; tellement fatigués de nos longues espérances que déjà nous en étions venus à désespérer ; entraînés que nous étions sous des cicux qui n'ont point été faits pour nous, et sous une température ennemie de notre nature.

lxxi. » Figure-toi nos vivres corrompus et malsains , nos vêtements tombant en pourriture et ne préservant plus notre corps affaibli, et, par dessus tout cela, nulle joie, hormis le leurre de l'espérance* Penses-tu que si cette troupe de guerriers n'eût pas été lusitanienne, elle fût par

hasard si long-temps restée fidèle à son roi, à celui qui le représentait?

lxxii. » Crois-tu qu'elle ne se fût pas soulevée contre son capitaine, s'il lui avait résisté, et que, poussée par le désespoir, la faim , la colère, elle ne se fût pas livrée aux violences du pirate? Oui, ces soldats sont certainement à toute épreuve, puisqu'aucune fatigue, aucun travail, ne les peuvent faire déchoir de celte éminente qualité porlu* gaise : une loyauté et une obéissance inébranlables.

lxxiii. » Quittant le port du fleuve et nous remettant à fendre Tonde salée, nous nous éloignâmes un peu de celte côte, appelant à la fois tout l'équipage à la manœuvre, pour que, Nolus venant à souffler doux et frais, nous ne tombassions pas dans les courants du golfe agité d'où la riche Sofa la expédie Por.

lxxiv. » Ce lieu une fois passé, le léger gouvernail, placé sous le patronage de saint Nicolas, se tourne du côté où la mer gémit et crie sur le rivage ; lous les vaisseaux inclinant leur proue suivent l'impulsion donnée : alors notre cœur, qui craint et pourtant espère, qui mit une telle confiance en unf aible assemblage de planches, notre cœur, déchu de ses espérances, fut tout-à-coup ranime par un nouveau spectacle,

lxxv. » Nous élions déjà à peu de distance de la côte, nous apercevions les rivages et les vallées. A l'embouchure d'un fleuve qui se jelteen cet endroit dans la mer, des bateaux munis de voile entraient et sortaient. Ce fut certainement pour nous une bien grande joie que de rencontrer des hommes qui savaient naviguer; nous espérions trouver parmi eux des nouvelles, et nous en trouvâmes.

Chant v. 121

lxxvj. » Ce sont tous des Éthiopiens, mais il parait qu'ils communiquaient avec des nations plus civilisées; on retrouve dans leur langage quelques mots de l'arabe ; leur tête est ceinte d'une toile fine, tissue de coton ; un pagne teint en bleu voile ce que défend de montrer la pudeur.

LXXVII. » Ils nous disent en langue arabe, qu'ils parlent très-mal et que Fernan Martins comprend parfaitement, que leur mer est sillonnée par des navires égalant les nôtres en grandeur , mais que, des lieux où naît le soleil , ils se dirigent vers l'endroit où la côte s'élargit et s'étend au sud, et que du sud ils remontent vers le soleil, pays où habitent des peuples , ainsi que nous , de la couleur du jour.

lxxvui. » Nous nous réjouîmes beaucoup d'avoir rencontré ce peuple, et beaucoup plus encore de ces heureuses nouvelles. En raison des indices que nous trouvâmes sur les rives de ce fleuve , le nom lui resta de Bons-Indices. Nous plantâmes une borne sur ces bords; j'apportai sur mon vaisseau quelques-unes de ces pierres monumentales pour signaler ainsi nos découvertes; ensuite nous donnâmes à cette contrée le nom du beau conducteur de Tobie vers la demeure de Gabélus.

lxxix. » 11 nous fallut nettoyer en cet endroit nos vaisseaux ; une longue traversée les avait tapissés d'une troupe immonde d'insectes de mer, d'huîtres, de coquillages : dégoûtante végétation des eaux. Des: hôtes que nous avions pour voisins, toujours expansifs dans leur joie, toujours amis, l'esprit libre de toute mauvaise pensée, nous obtînmes les vivres nécessaires.

lxxx. » Mais l'allégresse que fit naître en nous l'espérance infinie et sans bornes qui nous fut apportée par ce

122 LES LLSIADES.

peuple, ne fut ni pure ni complète; Rhamnusie (7) la compensa aussitôt par un nouveau malheur. Ainsi le veut le ciel : nous sommes jetés dans celte lourde et dure condition. Le malheur est stable, mais la nature altère bien vite le bonheur.

lxxxi. » Une maladie cruelle et horrible, comme je n'en vis jamais, arracha la vie à un grand nombre de mes compagnons : pour jamais ils laissèrent leurs os sur la terre étrangère. Qui le croira s'il ne l'a vu ? J,es gencives leur enQent d'une manière hideuse, la chair croît et pourrit c\\ même temps.

lxxxii. » Elle pourrit avec une odeur fétide et sauvage quiinfecle l'air d'alentour ; nous n'avions là aucun médecin habile, encore moins de chirurgien adroit; mais le premier venu, quelque peu qu'il fût instruit dans cet art, taillait dans la chair]gâtée, comme si elle'eût été déjà morte, et on avait bien raison, car qui était attaqué mourait»

Lxxjqu. » Epûp dans ce pays inconnu et funeste nous lais* sâmes à jamais plusieurs de nos compagnons qui, au milieu de tant de courses et tant de malheurs, avaient tout bravé* Combien c'est chose facile de trouver une tombe pour un corps ! Quelques ondes de la mer, quelques rochers sauvages, comme ils reçurent ces os, recevront ceu* du plus illustre des mortels.

LXXXJV. » Nous quittâmes ce port avec plus d'espoir, mais aussi plus de tristesse dans Pâme ; nous sillonnâmes la nier, en descendait la côte pour trouver quelque indice plus certain ; nous arrivâmes à la farouche Mozambique, dont tu dois connaître déjà la cruauté et l'odieuse perfidie. Tu connais également les ruses des peuples inhumains de Mombaça.

lxxxv, » Jipfm la bopté compatible d'en haut nous a

cnxsr v. 123

conduits dans ion port sûr et tranquille; ici tes bienveillants traitements et ton humanité rendraient la santé à Un vivant, la vie à un mort : ici tu nous donnes du repos, urt doux reconfort; lu rétablis le calme dans notre âme. Vois maintenant , ô roi , si tu m'as écouté avec attention , je t'ai raconté tout ce que tu m'as demandé.

lxxxvl » Juge si jamais dans le monde il y a eu des hommesqoi se soient exposés à une si longue route? Pensestu qu'Ënée et l'éloquent Ulysse aient traversé autant de parties du globe? Quel que soit le nombre de vers qu'on ait composés en son honneur, quel mortel a osé visiter du profond Océan la huitième partie de ce que j'ai visité, de ce que je dois visiter encore, n'ayant pour soutiens que l'art et le courage?

lxxxvii. » Que le chantre divin qui s'abreuva aux ondes d'Aonie, pour qui luttent et combattent entre elles Rhodes, Smyrne, Golophonie, Athènes, Ios, Argo et Salamines ; que le poète rival qui couvre de son éclat toute l'Ausonie , dont la voix harmonieuse et divine berce mollement le Mincio qui l'a vu naître et fait gonfler le Tibre d'orgueil ;

lxxxviu. » Qiie ces deux favoris des Muses chantent et élèvent jusqu'aux nues leurs demi-dieux; qu'ils leur attribuent toujours des aventures extraordinaires, surnaturelles; qu'ils inventent des magiciennes, des Circés, des Polyphèmes , des Syrènes qui les endorment avec leurs chants; bien plus, qu'il les fassent aborder, à force de voiles et de rames, le pays des Cicones et la terre où l'on oublie ses compagnons quand on a goûté le lotus (2) ; qu'ils leur fassent perdre leur pilote sur les eaux.

lxxxix. * Qu'ils feignent, qu'ils imaginent des venls

déchaînés, des Calypsos amoureuses, des Harpies qui souillent leur nourriture, qu'ils les fassent descendre aux sombres bords ; qu'ils se mettent l'esprit à la torture pour mieux parer ces fables vaines, fabriquées avec tant de génie , ce que je raconte est la vérité simple et pure , et pourtant elle l'emporte sur les récits les plus pompeux. »

xc. Tous étaient comme enivrés et suspendus aux lèvres de l'éloquent capitaine, quand il arriva à la fin de celle longue narration des hauts faits et des actions sublimes des Lusitaniens. Le roi loue le grand cœur des rois fameux en tant de guerres; il loue l'antique valeur, la loyauté , l'âme noble des Portugais.

xci. Parmi le peuple, chacun s'en va racontant avec admiration le trait qui l'a le plus frappe. Nul ne peut arracher ses yeux de ces hommes qui ont accompli de si longs voyages. Mais déjà le jeune dieu de Délos tourne les rênes que le frère de Lampécie tint d'une main si mal habile (9), pour venir se reposer dans les bras de Thétis ; le roi s'en retourne alors des vaisseaux à ses splendides palais.

xcu. Combien sont douces la louange et la gloire méritées, filles de nos œuvres, quand elles retentissent! Tout noble cœur travaille à vaincre par sa renommée , ou à égaler du moins les grands hommes. L'émulation qui naît de faits glorieux et qui nous sont étrangers donne souvent lieu à des actions grandes et sublimes. Qui s'illustre par d'éclalanls travaux trouve un nouvel aiguillon dans les éloges qu'on lui donne.

xgiii. Alexandre, au milieu des combats, estimait moins les exploits glorieux d'Achille que les vers harmonieux de celui qui le chante : voilà ce qu'il loue, voilà ce qu'il am-

bilionne. L'envie qu'il ressent des pompeux trophées de Miltiade empêche Thémistocle de dormir, el il déclare que rien ne le flatte autant que la voix qui célèbre ses hauts faits.

XGtv. Vasco de Gaina s'efforce de prouver que ces navigations, que chante l'univers, ne méritent ni autant de gloire , ni autant de renommée que la sienne qui jette le ciel et la terre dans l'élonnemenr. C'est la vérité. Mais ce héros que chérit et caresse la lyre du chantre de Mantoue, qu'elle comble de tant de dons, de tant de faveurs, do tant de grâces et d'honneurs, ce héros répand en tous lieux la gloire romaine parce qu'une lyre divine aura fait retentir le nom d'Énée.

xcv. La Lusitanie a ses Scipion , ses César , ses Alexandre et ses Auguste ; mais elle leur refuse ces qualités dont l'absence rend leur esprit grossier et" barbare. Octave, au milieu des proscriptions les plus cruelles , composait des vers savants et harmonieux; Fulvie ne me démentira pas , elle qu'Antoine délaissait p our Glaphyra.

xcvi. César subjugue toutes les Gaules et le métier des armes ne lui interdit pas la science; non, une plume dans une main , dans l'autre une épée , il égale l'éloquence de Cicéron. Tout ce que l'on peut savoir de Scipion, c'est qu'il avait une grande expérience dans la composition des comédies. Alexandre conservait tant d'amour pour la lecture d'Homère, qu'il avait toujours ce poète sous son chevet.

xcvil. Enfin, il n'y eut jamais, dans le Latium, la Grèce, ou môme tout autre pays barbare, un vaillant capitaine qui ne fût en même temps docte et instruit ; cela ne s'est vu qu'en Portugal. Je ne le dis pas sans honte , car là où l'on

126 LES LUSlADEft.

ne cultive pas la poésie , les vers et la rinlë ne satlraierit être estimés : qui ne connaît pas l'art, le méprise.

xcviiL. Â cause de cela, sans doute, et non par faute de la nature, le Portugal ne possède ni Virgiles ni Homères; et si ce dédain continue , il ne possédera pas non plus de pieux Énée ni de bouillant Achille. Mais le pire de tout, c'est que le destin a fait ces hommes si âpres , si austères, si rudes, leur 4 départi un esprit si indolent, qu'il les a presque ou totalement dépourvus d'aptitude pour les travaux de l'intelligence.

xcxix. Que notre Gama t ende grâce aux Jluscs , de ce que l'amour de la patrie les oblige à chanter, à immortaliser sur leur lyre les hauts faits et la gloire des siens , ses travaux , ses exploits et ses longues souffrances , car ni lui ni aucun mortel de sa race ne possède tellement les faveurs! de Calliopc et des filles du ïage , qu'elles consentent à abandonner, pour célébrer ses louanges, leurs fuseaux d'or.

c. Oui! c'est l'amour fraternel, c'est le plaisir pur âe donner à chaque action lusitanienne son éloge , qui seuls ont triomphé des belles Muses du Tagc. Qu'aucun Portugais cependant n'oublie d'avoir toujours son cœur pré' paré à de grandes entreprises) car, que ce soit par des chants ou par tout autre moyen * leur souvenir ne perdra ni de son prix , ni de sa valeur.

CIIA^T VI.

ARGUMENT

Adieux du roi de Mélinde à Gama. Départ de la flotte* Nouvelles entraves suscitées aux Portugais par Bacchus , qui descend au fond de l'Océan pour irriter Neptune contre eux. Triton convoque les dieux de la mer. Discours de Bacchus. Neptune ordonne à Éole de déchaîner les vents. Sécurité des Portugais. Histoire des Douze d'Arigleterre racontée pâr Velloso. Tempête. Gama invoque la divine Providence. Vénus, sa protectrice, a entendu sa prière. Ruse qu'elle emploie pour apaiser les vents. La flotte aperçoit les riva- * ges de l'Inde. Digression du poète.

i. Lé roi païen ne sâit comment fêter les courageux navigateurs , pour obtenir l'artiilié du roi chrétien , de ces hommes si puissants. Il s'afflige de ce que le sort Tait placé si loin des terres fécondes de l'Europe , de ce qu'il ne l'ait pas fait voisin des lieux d'où Hercule ouvrit un chemin à la mer.

II. Les jeux , les danses , les réjouissances se succèdent, selort la coutume de Mélinde; ce sont de joyeuses parties de pêche, comme celles où jadis la descendante de Lagée trompa et séduisit Antoine (1); des banquets, de splendides festins où sont étalés avec profusion les viandes, les oiseaux, les poissons et les fruits. C'est ainsi que chaque jour ce roi fameux festoie la troupe lusitanienne.

ni. Le capitaine, voyant qu'il demeurait plus qu'il ne fallait , que le vent d'ailleurs le conviait par la fraîcheur de son souffle à partir j sent qu'il faut prendre à terre un pi-

128 LES UJSIADES.

lote ainsi que des vivres nouveaux. Il ne veut pas séjourner plus long-temps , car il lui reste encore à sillonner un long espace de la plaine argentée. Déjà il fait ses adieux au généreux païen, qui leur demande à tous une longue amitié.

iv. Il demande en outre au capitaine que ce port soit désormais visité par ses flottes ; qu'il ne désire aucune faveur plus grande que celle de donner à de tels héros son royaume et ses étals; que tant que l'àme régira son corps, il sera toujours disposé à sacrifier sa vie et son royaume pour un roi si magnanime, pour une nation si illustre.

v. Le capitaine lui répond d'une manière conforme à ses paroles courtoises, et aussitôt, larguant les voiles, il se met en route pour les terres de l'aurore qu'il cherche déjà depuis

si long-temps. Les intentions du pilote qu'il avait pris étaient ( pures ; il leur montre le véritable chemin : la flotte s'avance donc avec plus de certitude qu'elle n'avait fait jusqu'alors.

yi. Déjà dans les mers de l'Inde ils fendaient les ondes de l'Orient; déjà ils apercevaient le berceau du soleil dont les rayons naissants dardent avec force ; ils étaient presque au terme de leurs désirs. Cependant, le vindicatif Thyonée (2), pressentant dans son âme les prospérités réservées à la nation lusitanienne, digne de bonheur, brûle intérieurement et se meurt de jalousie; il se répand en blasphèmes, en malédictions.

vil. Il voit tout le ciel déterminé à faire de Lisbonne une nouvelle Rome; il ne peut l'empêcher, car ainsi l'a résolu le pouvoir qui gouverne tout. En proie au désespoir, il descend enfin de l'Olympe, il cherche et trouve un nouveau stratagème sur la terre; il pénètre dans l'humide empire, et se rend à la cour du dieu qui eut la mer en partage.

vm. Au plus profond des profondes cavernes où la mer

se cache , dans ces lieux d'où les ondes s'élancent furieuses, quand l'Océan répond aux colères du vent , demeure Neptune , et avec lui les gracieuses Néréides , ainsi que les autres dieux de la mer ; là, les eaux font place aux ci lés, ou résident ces humides divinités.

IX. Il découvre alors la plaine immense qui ne fut jamais découverte: c'est un sable fin et argenté. On y voit de hautes tours formées d'une masse cristalline et transparente ; plus l'œil approche, moins la vue peut décider si ce qu'elle aperçoit est du cristal ou du diamant , car celle matière n'est pas moins brillante : elle lance mille rayons.

x. Les pories en or fin , et tout incrustées de la nacre si riche qui naît dans les coquilles, les portes sont ornées d'admirables sculptures ; Bacchus irrité y arrête ses regards : il voit d'abord la figure confuse du vieux Chaos , peinte en couleurs variées ; ensuite viennent les quatre éléments; ils accomplissent des tâches diverses.

xi. Dans la région supérieure plane le feu sublime qui s'alimente de lui-même depuis que Prométhée l'a ravi, il anime toujours les êtres vivants. Immédiatement après lui s'élève l'air léger , invisible , qui s'insinue plus aisément encore , et ne laisse vide aucun endroit brûlant ou glaco dans le monde.

XSL Puis, on voyait la terre avec ses montagnes revêtues d'herbes verdoyantes, d'arbres fleuris, dispensant une nourriture diverse et la vie aux animaux qu'elle produit. Là était sculptée la forme brillante des eaux répandues à travers la terre, donnant naissance à mille espèces de poissons et nourrissant tous les corps par de fluides émanations.

xin. D'un autre côté encore était représentée la guerre

que les dieux souvinrent contre les géants: Typhée gît sons la haute montagnedcl'Elna, qui vomit des flammes furieuses ; Neptune y est figuré frappant la terre de son trident, lorsque les peuples ignorants obtinrent de lui le cheval et de Minerve le premier olivier, emblème de là paix.

xiv. Lyée , enflamme de colère , s'arrête peu à l'aspect de ces merveilles , mais il entre aussitôt dans le palais de Neptune qui, averti de sa venue, l'attendait déjà ; il va 1(3 recevoir sous le portique, accompagne des nymphes, qii s'étonnent de ce que, se risquant par une telle route, le dieu du vin pénètre dans le royaume des eaux.

xv. « O Neptune, lui dit-il, ne sois pas surpris de recevoir Bacchus dans ton empire ; c'est qu'avec les grands et les puissants, la fortune injuste montre aussi son pouvoir. Fais appeler lès dieux de la mer avant que je n'en dise davantage , si tu tiens à savoir ce qui me reste à dire : ils verront quels coups porte le destin contraire; que lotis entendent ce qui les regarde tous. »

xvi. Neptune, jugeant qu'ils'agit de quelque circonstance étrange, ordonne aussitôt à Triton de convoquer les dieux des froides eaux , habitant les diverses parties de la mer : Triton , qui se glorifie d'être le fils du souverain et de la vénérable Salacie, est un jeune dieu de haute stature, noir et difforme; c'est à la fois le trompette et le courrier de son père,

xvn. Sa barbe , et ses cheveux qui tombent sur ses épaules , sont des herbes limoneuses d'où l'eau ruisselle; jamais, on le voit bien, la dent du peigne n'y â pénétré; à l'extrémité sont suspendus nombre de coquillages qui y prennent naissance ; en guise de casque sa tête est ombragée d'une vaste écaille de langouste.

xviii. Son corps et ses parties génitales sont nus, pour qu'il puisse nager sans empêchement ; ils sont cependant couverts de petits animaux de la mer qui s'y attachent par centaines : des chevrettes, des crabes, mille autres productions de l'Océan que féconde Phœbé ; des huîtres , des mollusques sales et gluants; des limaçons de mer avec leur coquille sont fixés à ses flancs.

xix. 11 souffle avec force dans la conque immense et recourbée qu'il porte à la main ; sa voix forte et sonore retentit au loin et est entendue par toute la mer. Déjà on peut apercevoir la foule nombreuse des divinités Cheminant vers le palais du dieu qui bâtit les murs de Dardanie, renversés depuis par la valeur bouillante des

Grecs.

xx. Le suprême Océan vient accompagné des fils et des filles qu'il a engendrés ; voilà Nérée , qui fut marié à Doris et qui a peuplé la mer de nymphes ; là vient aussi le devin Protée , laissant alors ses troupeaux marins paître dans l'onde amère : il sait déjà ce qui amène Bacchus au sein des eaux.

xxu D'un autre côté s'avance la charmante épouse de Kepluue , te fille de Cœlus et de Vesta. Son port est plein de grâces et de majesté. Elle est si belle que les flots émerveillés pc calment devant elle. Elle est vêtue d'une tunique précieuse et de fin lin qui laisse apercevoir son corps blanc cômme le cristal, corps divin qui n'est pas fait pour rester caché.

xxu. Amphilrite ne saurait non plus manquer à cet appel; belle comme les fleurs, elle amène avec elle le dauphin qui lui conseilla de se conformer aux amours du souverain ; lançant des regards auxquels rien ne résiste

et dont l'éclat surpasserait, au jugement de tous, celui du soleil. Toutes les deux s'avancent en se tenant par la main; elles ont un rang égal : toutes les deux sont épouses d'un même époux.

xxiii. Celle qui, en fuyant la fureur d'Athamas, sut acquérir une condition divine, amène avec elle son fils, bel enfant, compté au nombre des dieux ; il va folâtrant devant elle et jouant sur le rivage avec les coquillages charmants que la mer produit sans cesse; parfois la belle Panopée le suspend à son cou (3).

Xxiv. Il s'avance aussi le dieu qui jadis , revêtu de là forme mortelle, fut par la vertu d'une herbe puissante converti en poisson , et dans ce malheur trouva une divinité glorieuse ; il pleure encore la ruse infernale qu'employa contre la belle Scylla dont il est aimé Circé qui l'adore : un amour dédaigné pousse à des extrémités plus grandes encore (4).

xxv. Enfin tous les dieux ont pris place dans la salle im* ttiense, noble et divin édifice : les déesses sont assises sur de magnifiques estrades , les dieux sur des sièges de cristal. Tous sont accueillis avec bonté par le dieu souverain ; il occupe un trône semblable à celui de Bacchus. Le palais se remplit des émanations odorantes du parfum qui naît dans les eaux et dont la suavité surpasse ceux de l'Arabie.

xxvi. Le tumulte occasionné par la venue et la réception des dwux est apaisé ; alors le dieu thébain, dévoilant les replis cachés de son cœur, commence à exposer la cause de ses tourments : les traits légèrement contractés, il fait un fastueux étalage de grands sentiments, et il n'a qu'un seul but, c'est de faire périr misérablement les fils de Lusus sous les coups du fer étranger. Il parle ainsi :

xxvn. «Princequid'unpôleàrautre commandes légitimement à la mer en furie, toi qui imposes un frein aux nations de la terre pour qu'elles ne franchissent pas la limite marquée; et loi, puissant Océan, qui de toutes parts environnes l'univers et l'enchaînes dans tes eaux, toi qui, par une juste loi , permets seulement qu'elles vivent dans les borues qui leur sont tracées :

xxvni. » Et vous tous, dieux de la mer, qui dans votre immense empire n'endurez aucune injure, qui toujours, par un légitime châtiment, vous vengez de ceux qui osent s'élancer à travers les vastes eaux , quelle est donc cette insouciance dans laquelle vous restez plongés T Qui peut donc ainsi adoucir vos cœurs à bon droit inflexibles contre les faibles et audacieux mortels ?

XXIX. » Vous l'avez vu, déjà, en leur témérité démesurée, ils ont attaqué le ciel suprême ; vous l'avez vu, ils n'ont pas reculé devant cette folle entreprise de tenter les mers à l'aide de voiles et de rames...; et chaque jour encore nous voyons Surgir des projets d'un tel orgueil, d'une telle insolence, qu'en vérité je crains que sous peu d'années ils ne deviennent les dieux du ciel et de la mer, et nous de simples humains.

xxx. » Voyez maintenant la faible génération qui prend le nom d'un de mes vassaux , comme son cœur est fier et superbe ! vous, moi, le monde entier, il n'est rien qu'elle ne dompte. Voyez, ces hommes sillonnent votre mer, plus que ne l'a jamais fait la grande nation romaine ; voyez, ils dévastent votre royaume, ils brisent vos décrets.

xxxi. » J'ai vu contre les Argonautes , qui les premiers ouvrirent ces voies dans votre empire , Borée en fureur , ainsi que son fidèle compagnon l'Aquilon, et tous les autres

134 LES LLSIADES.

vents ligués pour s'opposer à eux. Or , si les vents ont resscuti l'offense de cette troupe aventurière, vous à qui celle vengeance convient à plus juste titre , qu'attendezvous? Pourquoi la retardez -vous?

xxxii. * Et, n'allez pas croire, ô dieux , que c'est par amour pour vous que je suis descendu du ciel ; n'allez pas croire que c'est à cause de la douleur que je ressens de l'injure qui vous est faite. Non : c'est à cause seulement de l'insulte que l'on me fait à moi ; c'est que tous ces grands honneurs que j'ai conquis quand j'ai triomphé des pays indiens de l'Orient, je les vois tous ruinés, anéantis par ces hommes.

xxxiii. » C'est que le maître suprême cl les deslins leur réservent , comme cela paraît assuré , l'empire du monde sublunaire et une gloire plus éclatanle qu'ils n'ont résolu d'en accorder aux héroïques habitants de la mer profonde. Vous verrez ici, ô dieux, comment des dieux peuvent recevoir les enseignements du malheur; nul déjà n'est tombé si bas que ceux qui , à juste titre , devaient êlre placés si haut.

xxxiv. » Voilà ce qui tout à l'heure m'a fait fuir de l'Olympe, cherchant quelque soulagement à mes douleurs, dans l'espoir de récupérer peut-être au fond de vos mers le haut rang que j'ai perdu dans le ciel. » Il voulait continuer, mais il n alla pas plus loin ; car les larmes qui coulaient d'abord le long de ses joues jaillirent de ses yeux , et ces larmes embrasent les déilés de la mer.

xxxv. La colère qui s'empara soudainement du cœur des dieux ferma dès lors accès à tout conseil mûrement pesé, à tout retard , loule concession ; ils envoient immédiatement au puissant Éole un avis de la part de Neptune,

pour déchaîner sans délai avec toutes leurs fureurs les vents contraires, afin qu'aucun navigateur ne puisse tenir la nier.

xxxvi. Protée eût bien voulu dire le premier ce qu'il pensait en cette circonstance, et, selon ce qu'il parut à tous, il s'agissait de quelque grande prophétie, mais le tumulte qui s'éleva tout-à-coup parmi la divine assemblée fut telle que Téthys lui cria indignée : « Neptune sait fort bien ce qu'il a ordonné. »

xxxvil. Déjà le superbe HippotadeS (5) délivrait de leur prison étroitement fermée les vents furieux, qu'il anime par ses paroles contre les héros audacieux et courageux. Toutà-coup le ciel serein se couvre de nuages, les vents, avec une impétuosité inconnue, s'élancent, prennent dans leur marche une force nouvelle, et s'en vont balayant les tours, les montagnes, les édifices,

xxxvm. Tandis que se tenait ce conseil au fond des humides abîmes, la flotte joyeuse et fatiguée continuait, au souffle des zéphyrs, sa longue route à travers le calme Océan. C'était l'heure où la lumière du jour est éloignée de l'hémisphère d'Eous ; les hommes du premier quart gagnaient leurs hamacs , et éveillaient ceux du second.

xxxix. Ils viennent, vaincus encore par le sommeil , les yeux à moitié fermés, se livrant à de fréquents bâillements. Ils s'appuient aux antennes, tous habillés à peine, mal abrités contre les vents aigus qui sifflent; se frottant les yeux, qu'ils ont ouverts à regret , ils délirent leurs membres, et, voulant tromper le sommeil qui les harcèle, ils racontent des histoires , ils rapportent mille faits.

XL. L'un disait: « Comment pouvons- nous mieux passer ce temps, qui est si dur, qu'en ayant recours à quelque

histoire bien gaie , qui chasse le lourd sommeil ? » Léonardo, le cœur plein d'amoureuses pensées, répond : « Quels récits pourrons-nous choisir meilleurs que des histoires d'amour? »

xli. « Parler tendresse , reprend Velloso , au milieu de telles rigueurs, serait folie ; les travaux si difficiles de la mer ne souffrent ni amours, ni gentillesses; que plutôt nos récits roulent sur la guerre qui veut des cœurs fermes et bouillants, car, selon ce que je vois, nous allons mener dure vie: la besogne , si je l'en crois, va bientôt arriver. »

xlh. Tous acquiescent à cette proposition , et engagent Velloso à raconter ce qu'il juge convenable. « Mon récit sera tel , qu'on ne pourra m'accuser de narrer des histoires fabuleuses, ou faites à plaisir ; et pour que ceux qui m'écouteront apprennent ici à accomplir de grandes actions, des actions de haute valeur, je parlerai d'enfants de notre pays : écoutez, il s'agit des Douze d'Angleterre.

XLm. » Au temps où Jean, fils de Pierre, tenait en main les rênes du royaume , après l'avoir délivré de la puissance voisine qui le tourmentait, dans l'illustre Angleterre , où toujours abondent les neiges boréales, la farouche Erynnis sema une mésintelligence terrible , impitoyable, et qui devait servir à jeter un nouveau lustre sur notre Lusitanie.

xliv. » Entre les charmantes dames de la cour d'Angleterre et ses nobles courtisans, surgit un jour la discorde; le hasard l'amena, mais elle était embrasée de tous les feux de la colère : ce fut par opinion ou par esprit de lutte. Les courtisans, à qui il en coûte si peu pour lancer d'insolentes bravades, prétendaient prouver que ces dames n'avaient ni

assez d'honneur, ni assez d'illustration pour porter le nom de dames.

xlv. »> Que si quelqu'un veut prendre parti pour elles , à la lance ou à l'épée, il le paiera, en plaine ou en champclos , de la perte de son honneur ou d'une mort cruelle. Contre de telles menaces que pouvait un sexe timide peu accoutumé à de tels discours, ou plutôt qui ne fut jamais en butte à de tels opprobres ? Se voyant par elles-mêmes privées de tous moyens de défense , ces dames invoquent leurs parents et leurs amis.

xlvi. » Mais comme les ennemis étaient grands et puissants dans le royaume, ni parents, ni amoureux chevaliers ne se risquent, ainsi que cela était leur devoir, à soutenir les dames. Les yeux baignés de larmes charmantes , qui missèlent sur leurs joues d'albâtre , et telles qu'en les voyant les dieux se seraient levés de tous les points du ciel pour les secourir, elles vont trouver le duc de Lancastre,

XLvn. » C'était un Anglais puissant , qui avait combattu avec les Portugais contre la Castille , et aux yeux de qui s'étaient alors manifestés le courage magnanime et la bien-? veillante courtoisie de ses compagnons d'armes. Il n'avait pas moins éprouvé quelle est en ce pays la force des affec-» tions amoureuses , car il avait vu quel empire exerça la beauté de sa fille sur le cœur du vaillant roi , qui la prit pour épouse.

XLvm. » Lancastre qui , pour éviter des discordes intestines , ne veut pas leur prêter son secours , leur répond : « Quand, les armes à la main , je soutenais mes droits à la » couronne du royaume d'Ibérie , j'ai vu dans les Lusita- » niens tant d'audace , tant de supériorité , tant de sublimes

» qualités, qu'eux seuls, si je ne me trompe, pourraient j> soutenir votre cause , la flamme ou le fer à la main.

xlix. » Et si vous y consentez, dames outragées, je leur »> enverrai pour vous des émissaires , qui , par des lettres » discrètes et polies , les instruiront de l'insulte que vous » avez reçue. De votre côté , faites-leur voir vos larmes , » charmez-les par des paroles de tendresse et d'amour 4 et » vous en obtiendrez un secours, un appui efficaces* »

L. » Tel fut le conseil que leur donna le duc habile, et aussitôt il leur nomma douze braves. Afin que chacune d'elle fût sûre du sien, il leur recommanda de les tirer au sort ; car elles aussi n'étaient que douze. Sachant ainsi à laquelle est échu l'un des héros, chacune écrit en termes différents à son chevalier , toutes à leur roi , et le duc à tous*

Li. » Déjà le Message arrive en Portugal ; là hôiitelle agite tôUte la cour. Le noble roi voudrait partir le premier, mais la majesté royale s'y oppose. Chàcuii des aventureux courtisans brûle du désir de prendre part à l'entreprise : ceux-là seuls sont tenus pour bienheureux, qui ont été désignés pàr le duc.

lu. » Là* dans la loyale cité, d'où le hom éternel de Portugal tire (selon la renommée) son origine (6), celui qui tient le gouvernail de l'État envoie armer un léger navire. Bientôt les Douze s'y font voir, munis de leurs armes, de riches et élégants costumes, de casques, de cimiers, de devises, d'écharpes, de coursiers, et d'ornements aux mille couleurs.

Lin. » Déjà ont obtenu de leur roi la permission de quitter le Douro si fameux , les chevaliers qu'a désignés le jugement expérimenté du duc. Nul, dans la noble troupe , ne

CIIANT VI. 139

diffère d'habileté ni de courage. Cependant, un seul , que l'on appelait Magriço , parla en ces termes à la vaillante compagnie :

nv. «Valeureux amis, déjà depuis long -temps je » désire parcourir des terres étrangères, visiter d'autres » eaux que celles du Tage et du Douro, et observer les » différentes nations, les différentes lois, les divers usages. » Maintenant que tout est prêt (puisque de la terre si grau- » des sont les merveilles) * je Yeux, vous le permettrez, » aller seul parle monde ; je serai en même lemps que vous » en Angleterre.

lv. » Et si * par hasard , je me trouve empêché par ce » qui est la dernière limite des choses, si je ne suis pas avec » vous au temps marqué , moi vous manquant , peu vous » manquera; vous ferez tous pour moi ce qui est dû; mais, » si mon esprit devine la vérité, rivières, monts, fortune, » envie , ne m'empêcheront pas d'être au rendez-vous. »

lvi. » Il dit, et ayant embrassé ses amis, après avoir obtenu leur assentiment* il part : il passe le royaume de Léon, la CasUlle , contemplant des lieux antiques , témoins de nos patriotiques exploits ; il traverse la Navarre , la haute et dangereuse chaîne des Pyrénées, qui sépare l'Espagne de la Gaule; et, après avoir admiré les merveilles de la France, il va s'arrêter enfin dans le vaste empire de Flandres.

lvii. » Là , soit hasard ou fantaisie , il fit sans passer outre un long séjour. Cependant l'illustre compagnie des Onze fend les froides ondes de la mer du Nord. Débarqués sur la côte étrangère de l'Angleterre , tous se dirigent déjà vers Londres; le duc les accueille au milieu des fêtes, les dames les choient et les animent.

LVili. » Le terme arrive ainsi que le jour marqué pour

entrer en lice avec les Douze Anglais, à qui leur roi a donné toute licence de combattre. Ils s'arment de leurs casques , 1s revêtent leurs cuirasses. Déjà les daines voient les chevaliers portugais armés pour elles ; déjà brille leur martiale et indomptable ardeur : elles se parent de mille couleurs, de brocard, d'une riche profusion de joyaux resplendissants.

Lix. » Mais celle à qui le sort donna Magriço , ne le voyant pas venir, prend des habits de deuil ; elle n'a dans cette entreprise personne qu'elle puisse nommer son chevalier : cependant les Onze l'ont proclamé, l'affaire se passera de telle sorte à la cour d'Angleterre, que les dames seront reconnues victorieuses, quand même deux ou trois des leurs viendraient à manquer.

lx. » Déjà dans un magniGque amphithéâtre ouvert au peuple prend place, avec toute sa cour, le roi d'Angleterre. Ils étaient trois contre trois, quatre contre quatre , dans l'ordre que leur avait assigné le sort. Jamais le soleil, du Tage à la Bactriane, ne vit plus de force , de courage , de vaillance, que n'en réunissaient les Douze Anglais s'avançant dans le camp contre les Onze Portugais.

lxi. f> Les coursiers écument, et rongent avec d'orgueilleux hennissements leurs freins d'or. Le soleil rayonne sur les armes, comme sur le cristal ou le diamant. Cependant des deux côtés la partie n'est pas égale , onze contre douze : le peuple alors commence à s'agiter de toutes parts.

lxii. » Tqus les yeux se portent sur la dame , cause principale de ce mouvement. Voilà qu'arrive un chevalier , il est à cheval, il s'est revêtu de ses armes, il s'offre à la belliqueuse entreprise; on le voit parler au roi, aux dames, et il se dirige aussitôt vers les Onze, car c'était le grand

Magriço. Il embrasse ses compagnons comme des amis à qui certes il ne voudrait pas manquer dans le danger.

lxiii. » Aussitôt qu'elle apprend que c'était celui qui venait défendre son nom et son honneur, la dame qui se croyait délaissée se livre à la joie, prend un vêtement pareil à la toison de l'animal qui porta Hellé, toison que le peuple grossier chérit plus que la vertu. Déjà le signal se donne, et le sonde la trompette excite les cœurs belliqueux qu'il enflamme. Les combattants piquent de l'éperon, lâchent la bride, abaissent leurs lances, le feu jaillit de la terre,

txiv. » Le mouvement rapide des chevaux semble faire trembler tout le sol sous les pieds; le cœur bondit dans la poitrine et palpite de crainte chez ceux qui les contemplent. Tel vole de dessus son coursier plutôt qu'il n'en descend , tel roule avec lui sur la terre et gémit, tel de son panache flottant bat la croupe de son destrier, tel d'un ruisseau de pourpre rougit sa blanche armure.

ixv. » Un autre tombe dans un sommeil éternel , et ne met de la vie à la mort qu'un rapide intervalle; là, le coursier court sans son maître ; ici , le maître sans son coursier ; l'orgueil anglais est précipité de son trône , car deux ou trois chevaliers sont déjà hors de lutte. Ceux qui viennent combattre avec l'épée ne rencontrent pas seulement Par-» mure, le bouclier, la cotte de maille.

lxvi. » Dépenser d'inutiles paroles à raconter les coups extraordinaires et terribles , les chocs meurtriers, appartient à ces mauvais hâbleurs que nous connaissons lorsqu'ils racontent les fables qu'ils ont rêvées. En somme, il suffit que nous sachions bien que, par des prouesses éclatantes, la palme de la victoire demeura aux nôtres , et que les dames triomphantes recouvrèrent leur honneur.

142 LES LtJSIADES.

lxvîi. »Le duc accueillit les Douze vainqueurs dans ses palais, au milieu des fêtes et de l'allégresse. L'art des cuisiniers, l'adresse des chasseurs, tout se réunit aux ordres de cette compagnie charmante. Les dames veulent donner à leurs libérateurs mille banquets ; à chaque heure ils se renouvelleront , tant que ceux-ci demeureront en Angleterre, et jusqu'à ce qu'ils retournent dans leur douce patrie, leur pays bien-aimé.

Lxvm. «Cependant oit dit que le grand Magriço, désireux des nobles aventures, se fixa dans la contrée, où il rendit un signalé service à là comtesse dé Flandres : alors que, comme un guerrier accoutumé à tout danger dans ces occurrences où c'est toi, Mars, qui présides, il tua en champ clos un Français qui y éprouva le destin de ïorquatus et de Côrvinus.

txix. » Un auire des Douze se lance aussi en Allemagne et porte un superbe défi à un Germain trompeur qui, par tihe ruse déloyale, voulut lui arracher la vie...»VelIosocontinnait ainsi son récit , lorsque la société le priâ de ne pas s'écàrtér ainsi de l'histoire de Magriço et de sa victoire, sans toutefois perdre de vue le héros de l'Allemagne. ^

lxx. Mais tandis qu'ils se disposaient ainsi à prêter ttne oreille attentive, voilà que le maître d'équipage, les yetix fixés sur le ciel , fait retentir le porte-voix ; les matelots de l'un et l'autre bord se lèvent à là hâte , et comme le vent fraîchissait, l'ordre est donné de serrer les hautes voiles : « Alerte 1 crie le mattre , attention ! le vent augmente, ce nuage noir nous l'apporte. *f

lxxi. Les voiles n'étaient pas encore serrées que déjà mugit la tempête terrible et soudaine : « Amenez, crie le maître à haute voix, amenez, s'écrie-t-il, amenez la grandWôile !»•

Les vents indignés n'attendent pas qu'elle soit amenée; mais tous 9 se ruant sur elle, la mettent en lambeaux avec un tel fracas que Je inonde parut crouler,

LXXir. L'équipage frappe alors l'air de ses cris , saisi d'une subite épouvante et d'un trouble affreux, car la voile déchirée , le vaisseau penche et prend une immense quantité d'eau : « Jetez, dit le maître avec autorité, jeté* tout à la mer ; agissez de cqncert : d'autres vont faire jouer les pompes sans relâche ; aux pompes , car flQUS cour Ions ! »

lxxjii. Les guerriers courept aussitôt pleins d'ardeur travailler aux pompes. Le roulis que la mer furieuse imprime au vaisseau les jette sur le bord ; trois matelots endurcis et robustes qc suffisent pas à tenir le gpuvernail , on lui met de chaque côté des gis : la força pt l'art des hommes sont ainsi mis à profit.

LXXiv.Les vepts étaient tpls qu'ils n'auraient pu déployer une plus grande violence, une plus tfrrfole impétuosité, s'il se fût agi pour eu* de renverser l'imposante tour <te BabeL Ballotté comme un léger esquif, au milieu de la profonde mer que la tempête a grossie, le puissant navire reste suspendu à la cime des flots ! effroyable et terrible speptacle !

lxxv. Le grand vaisseau pu est Paul de Garn* a sou mât brisé par le milieu, il est presque inondé; l'équipage invoque celui qui vint sauver le monde. Le vaisseau de Goelho , plein de terreur , ne remplit pas l'air de moins de clameurs, bien que le chef eût eu la prudence d'amener les voiles avant que le vent ne donnât.

lxxvi. Tantôt les ondes de Neptune en courroux les portent au - dessus des nuages , lautôt ils semblent descendre dans les entrailles de l'abîme. Notus , ^uster *

Borée, Aquilon se sont donné le mot pour anéantir la vaste machine du monde. La nuit horrible et ténébreuse s'allume aux éclairs qui embrasent tout le pôle.

lxxvh. Les alcyons font entendre près de la côte en furie leur triste chant, en souvenir de leur douleur passée, dont la colère des eaux fut la cause. Les dauphins amoureux se retirent au fond des grottes marines , fuyant la tempête et les vents cruels qui , même dans ces bas lieux, ne les laissent pas en sûreté.

Lxxvni. Jamais le hideux forgeron qui fit les armes radieuses du souverain des dieux ne fabriqua des foudres si terribles contre le farouche orgueil des géants ; jamais, non plus, le maître du tonnerre ne lança contre le monde des éclairs si fulminants , lors du grand déluge , auquel ne survécurent que ces deux mortels qui convertirent les pierres en êtres humains (7),

LXXix. Combien de rochers croulèrent alors sous les coups redoublés des ondes déchaînées? Combien d'arbres séculaires tombèrent arrachés par la fureur indignée de l'impitoyable Aquilon ? Aurait-on jamais cru que leurs vigoureuses racines seraient un jour retournées vers le ciel ? Qui se serait imaginé que les sables gisant au fond de l'abîme, la puissance des mers pût les répandre à travers les airs ?

lxxx. Vasco de Gama , se voyant si près de sa perte , lorsqu'il touche presque le but de ses désirs , Vasco de Gama contemple la mer, tantôt ouverte jusqu'aux enfers, tantôt montée jusqu'au ciel en redoublant de furie; il est confondu de terreur. Incertain de la vie, il invoque en ces termes le secours puissant et sacré, pour qui l'impossible n'existe pas :

lxxxi. « Garde divine, angélique et céleste, qui com-

mandes au ciel, à la mer, à la terre; toi qui donnas un refuge à tout Israël au milieu des eaux de la mer Rouge; toi qui délivras Paul , et le préservas des sirtes sablonneuses , des ondes soulevées ; loi qui sauvas avec ses fils celui qui, pour la seconde fois, repeupla le monde inondé et désert (8) :

lxxxii. » Si j'ai de nouveau à redouter les dangers d'un aulre Scylla et d'un autre Charybde que j'ai déjà passés , si je dois rencontrer encore de nouvelles sirtes, d'autres bancs de sable, d'autres infâmes Àcrocérauniens ; après tant de malheurs éprouvés, pourquoi sommes-nous délaissés par toi, si notre entreprise ne t'offense pas, si, au contraire, elle ne tend qu'à la gloire?

lxxxiii. » Ah ! trop heureux ceux qui purent mourir au milieu des lances acérées des Africains, pendant que, pleins de cœur, ils soutenaient la foi sainte sur les terres de la Mauritanie : leurs illustres actions ont été célébrées; ils ont laissé des souvenirs palpitants, ils ont gagné à perdre la vie. Ah ! qu'elle est douce la mort qu'on obtient entourée d'honneurs ! »

lxxxiv. Tandis qu'il parle ainsi, les vents, luttant comme des taureaux indomptés, mugissent et redoublent de plus en plus la violence de la tempête qui siffle à travers les cordages; les éclairs effrayants se succèdent sans intervalle, ainsi que les roulements redoutables du tonnerre qui font croire que le ciel rompant ses essieux tombe sur la terre , et que les éléments combattent entre eux.

lxxxv. Cependant déjà l'amoureuse étoile du matin scintillait devant le soleil éclatant ; messagère du jour , elle visitait la terre et la vaste mer avec un front joyeux. La déesse qui la gouverne dans le firmament et que

140 LES LtSIVDES.

fuit Orioii au glaive divin, lorsqu'elle vit l'Océan et son escadre si chérie , fut tout à la fois transportée de crainte et de colère.

lxxxvi. « Voilà, dit-elle, voilà certainement l'ouvrage de Bacchus ; mais non , il n'exécutera pas ses perfides desseins, car toujours je saurai découvrir le mal qu'il aura l'abdace de commettre. » A ces mots elle descend dans la mer qui s'ouvre sur son passage, employant peu de temps à faire ce chemin et commandant néanmoins aux douces nymphes de ceindre leurs têtes de couronnes de roses.

lxxxvii. Elle leur ordonne de mettre à profusion sur leurs blonds cheveux des guirlandes de diverses couleurs. On dirait que les fleurs vermeilles naissent stfr les réseaux d'or que l'amour a filés de sa main. Elle a résolu d'adoucir, grâce à l'intervention des amours, la troupe fâcheuse des vents, en exposant à leurs regards les belles nymphes qu'ils aiment , et qui s'avancent plus charmantes que les étoiles.

LXXXVfli. Ette ne s'est point trompée : à peine ils arrivent devant elles , que déjà s'éteigtient lès forces avec lesquelles ils combattaient; déjà presque soumis, ils leûr obéissent ; il semble que ces cheveux dont l'éclat éclipse les plus brillants rayons, leur aient Hé les pieds et les mains. A Borée, qui l'aime par - dessus tout , ainsi parle la charmante Orithye :

lxxxix. « Ne le pense pas, farouche Borée : non, je ne crois pas que tu aies jamais eu pour moi un amour constant. La douceur est la preuve la plus certaine de l'amour ; la fureur ne convient pas à un amant fidèle. Si tu ne mets immédiatement un frein à tant de furie , n'attends pas de moi que je puisse jamais t'aimer, je le craindrai bien plutôt, car l'amour avec toi se convertit en terreur. »

chant vi. 147

xc. De même la belle Galatée disait au redoutable Notus , que parfois, elle le sait bien, il trouve plaisir à la contempler, et qu'un jour, elle le pense, toute rigueur s'éteindra pour lui. Le sombre dieu ne sait pas s'il doit croire à tant de bonheur ; son coeur s'agite à briser sa poitrine. Grâce à la joie qu'il ressent de ce que la nymphe lui commande, il rédéphit peu à ce qu'il fait et se calme,

xci. Ainsi les autres nymphes ont désarmé subitement les autres vents amoureux; les colères et les fureurs apaisées cèdent tout-à-coup à l'empire de la belle Vénus : voyant qu'ils sont épris, el|e promet à pes demi-dieux une faveur constante pn leurs amours ; elle reçoit entre ses belles mains leur hommage , et le serment qu'ils lui seront amis et loyaux durant cette expédition,

xcii. Déjà le brillant matin & répandait sur les moM* travers lesquels résonne et murmure le Gange, quand dp* hunes élevées les marins aperçoivent unp côte en avant de la proue. Délivrés de la tempête et de$ mers qu'ils avaient trayersées, les vaines craintes s'envolent de lpjjrs cœurs : le pilpte mélindien s'écrie avec joie : « Voilà , si je ne me trompe , la ferre de Cpliput.

xcni. » Oui! voilà la terre véritable dp l'Inde qup vpws cherchez , la voilà qui apparaît ; et si du monde c'est là tout ce que vous désirez, vos longs travaux trouvent ipi un terme. » Gama ne peut plusf contenir sa joie pp voyant que la terre est reconnue ; % genoux , les mains vers le pie} f jl rend grâces à Dieu de cette immense favpiir.

xay. Jl rend grâces à Dieu , et il a bien rai$oq ; par non-seulement il lui montre la terre qu'il chercha au milieu de tant de terreurs , pour laquelle il a supporté tant de travaux , mais il se vpit encore délivré d'onc mort ccr-

148 LES LLSIADES.

laine que , sur la mer, lui préparait la fureur terrible, implacable, des venls déchaînés ; il ressemble à un homme qui s'éveille d'un songe épouvantable.

xcv. C'est grâce à ces horribles dangers, à ces terreurs , à ces travaux sans nombre , que ceux qui aiment la renommée obtiennent des honneurs immortels, et qu'ils prennent leur rang; ce n'est pas en s'appuyant toujours sur l'antique renommée de leurs aïeux, en se reposant sur des couches dorées , au milieu de la riche fourrure des zibelines de la Moscovie.

xcvi. Ce n'est pas en vivant au milieu de banquets exquis et se succédant sans cesse, en s'adonnantaux promenades molles et oisives , mais bien en se privant des plaisirs variés, infinis, qui efféminent les cœurs courageux, en triomphant des appétits sensuels de la fortune, qui ne souffrent pas qu'on change son repos contre quelque œuvre héroïque de vertu.

xevu. C'est en conquérant d'un bras courageux des honneurs qu'on peut appeler siens ; c'est en veillant , en revêtant l'armure, en bravant la fureur des ondes et la rage des tempêtes, en dédaiguant les froids intolérables du pôle du sud et ceux des régions dénuées de tout abri; en se repaissant d'une nourriture corrompue, assaisonnée de cruelles souffrances.

xcvni. C'est en contraignant le front qui se trouble à paraître tranquille, joyeux, maître de lui, au milieu du combat qui mugit, a!ors que le boulet emporte à votre compagnon l'un de ses membres. Oui , c'est ainsi que le cœur se couvre d'une noble callosité, que l'on méprise les honneurs et l'argent, les honneurs et l'argent que le sort a faitseequ'ilssont, et non pas la vertu à la fois juste et sévère.

xcix. C'est ainsi que l'esprit s'éclaire, que l'expérience asseoit son jugement; qu'il contemple , des régions où il s'élève, les embarras et les faiblesses de l'humanité : là où le droit et la jusiiee auront force, et ne céderont pas à de vaines affections, celui-là qui aura subi de telles épreuves, s'élèvera ( comme cela lui est dû ) à d'éminentes fonctions sans l'avoir voulu, sans les avoir briguées.

LES MJSIADF.S.

Page 1