‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 24 sur 40 · CHANT SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIÈME

ARGUMENT

Situation de l'Europe au moment de l'arrivée des Portugais dans l'Inde. Toutes les nations sont rebelles aux ordres de l'Église : le Portugal seul combat pour la foi. Description de l'Inde. Entrée de Gama et de ses compagnons à Calicut. Ils y trouvent un Maure qui connaît leur pays. Entrevue du capitaine avec le Samorin. Le Catual, ministre du Samorin, va visiter la flotte des Portugais.

h Ils avaient enfin atteint la terre renfermée entre les eaux de Pindus et celles du Gange, dont la source est située dans le paradis terrestre ; ils avaient atteint la terre, unique but des désirs de tant de héros. Allons, hommes forts, qui voulez par la guerre remporter la palme triomphale , vous voilà arrivés ; vous avez maintenant devant vous les pays des richesses.

il. C'est à vous que je parle , enfants de Lusus , à vous qui n'occupez qu'une étroite partie du monde, non pas même du monde , mais du bercail chéri de celui qui gouverne le globe des cieux ; à vous qui non-seulement ne reculez devant aucun danger pour conquérir le peuple idolâtre , mais que n'arrêtent ni l'ambition , ni l'exemple de la lutte soulevée contre l'Église dont l'essence est dans les cieux.

m. A vous , Portugais , aussi forts que vous êtes peu nombreux; à vous qui ne mesurez pas l'étendue si bornée de votre puissance, et qui, au prix de vos exis-

tenccs perdue^ en lieux divers» répondez au Iqjn le pqqvoir de la loi qui donne la vie éternelle ; Je ciel Ta dépjdé ainsi : si faibles que vous soyez, vpus saurez beaucoup fqire pour la chrétienté sainte. O Christ ! voilà comment \U élèv^ Thumilité.

IV. Voyez les Allemands , orgueilleux troupeau qui paît à travers de si va$tes campagnes, ils se réyqltept cqutre Iq successeur de Pierre , et ils inyenfent line npuyelle septç pour laquelle ils créent un nouveau pasteur ; yoyez-le6 pC: cupés en des guerres criminelles ; ce n'est pas contrç te superbe Ottoman , c'est pour se soustraire 3ty jpug légitime qu'ils combattent maintenant, car il ue leur suffit pas d'être plongés dans une aveugle erreur.

y. Voyez l' Apglais au epeur dur, il s'infitqle roi de J'anfique et sainte cité qui géjiiit sqqs |e joug honteux 4e risrnaéjife (vit-on jamais plus vain titre d'un honneur menspnger !). Au milieu de $es neiges boréales et plongé <lans (es yoluptés, il crée une nouvelle espèce de chrétienté : il a l'ép^ç? nue, mais elle menace les fils du Christ, elle n'est point

tirée pour reconquérir la terre qui lui appartient.

vi. Un roi perfide lui retient cependant la cité saipte fie la Jérusalem terrestre, pendant que lui ne gqrde pas la loi de la céleste Jérusalem. Et de toi, que dirai-je , Français indigne ? toi qui as ambitionné le nom de Très-Chrétien , non pas pour le défendre , non pas pour le garder, mais pour t'élever contre lui et l'abattre.

vn. Tu prétends avoir des droits sur des domaines appartenant à des chrétiens , lorsque déjà ton empire a des bornes si reculées , et tu n'élèves aucune prétention sur le Cinyphe et le Nil , ces fleuves ennemis du saint nom du Christ. C'est 15 que doivent briller les épées , c'est contre

les éternels adversaires des lois et des rites de l'Église. Eh quoi, tu as hérité du titre et du royaume de Charlemagne, de saint Louis, et tu n'aurais pas hérité des justes motifs qui les poussaient à la guerre !

vin. Que dirai - je de ces peuples qui , plongés dans les délices que traîne à sa suite par le monde la vile oisiveté, gaspillent leur vie au milieu des richesses, oublieux d'une antique valeur? De la tyrannie, objet de la haine d'un peuple courageux, naissent les inimitiés. C'est à toi que je ^parle , ô Italie, qui te noies dans l'abîme des vices, et le déchires de tes propres mains.

ix. O malheureux chrétiens! seriez- vous donc issus des dents semées par Cadmus? Vous êtes tous frères, et dans votre férocité vous n'aspirez qu'à vous entredétruire ! Ne voyez-vous pas le Saint-Sépulcre au pouvoir de cette meute immonde , qui toujours unie se rend fameuse dans les combats, et vous dépouille de votre antique patrimoine?

x. Voyez comme ils observent fidèlement leurs usages et la loi qu'ils se sont tracée ; ils poussent sans cesse leur inquiète armée contre les peuples amis du Christ : parmi vqus , au contraire, la cruelle Alétho ne se lasse jamais de semer de fatales discordes. Voyez si vous êtes à l'abri du danger, car vous avez pour ennemis vous-mêmes et les Musulmans.

XL Si l'ambition de posséder de vastes domaines vous pousse à conquérir des terres étrangères, ne savez-vous pas que les fleuves du Pactole et de l'Hermus roulent des sables d'or ? ce précieux métal se môle aux tissus de la Lydie et de l'Assyrie; l'Afrique, dans ses entrailles, en recèle de brillantes veines ; qu'au moins tant de richesses

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vous entraîuent, puisque le temple saint n'inspire rien à vos cœurs.

xii. "Les récentes et cruelles découvertes de l'artillerie doivent faire leurs redoutables essais sur les murailles de Bysance et sur les armées de la Turquie. Faites qu'elle s'en retourne aux sauvages cavernes des monts Gaspiens et de la froide Scythie , cette génération turque qui se multiplie au milieu de la civilisation de votre riche Europe.

xui. Les Grecs , les Thraces, les Arméniens, les Géorgiens , vous crient que ce peuple abruti contraint leurs en* fants à suivre les préceptes profanes du Coran ; cruel tribut ! Glorifiez-vous de châtier avec courage , avec habileté, ces actions inhumaines; mais n'ambitionnez pas l'orgueilleux honneur d'être proclamés très-puissanls contre les vôtres.

xiv. Toutefois, tandis que vous marcherez ainsi en aveugles et altérés de votre sang , peuples insensés , l'audace chrétienne ne faillira pas dans le petit royaume de Portugal. Il possède en Afrique des comptoirs maritimes plus que toutes les nations; il domine en Asie; il laboure les champs de la quatrième et nouvelle partie du monde ; que le monde s'étende plus loin encore, il saura y porter ses lois.

xv. Voyons cependant ce qu'il advient de ces hardis navigateurs, maintenant que la douce Vénus apaise la vaine fureur des vents contraires, maintenant que leur apparaît le vaste pays, terme de leurs constants travaux, où ils vont semer la loi du Christ , établir de nouveaux usages sous un sceptre nouveau.

xvi. Aussitôt qu'ils atteignirent les bords de ces contrées, ils rencontrèrent de légères embarcations de pécheurs qui leur montrèrent le chemin de Calicut, leur

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demeure; les proues s'inclinent soudain vers ces lieux, car ç'est une des villes les plus puissantes du Malabar et celle où réside le roi qui possède tout le pays.

XVH. Au-delà de l'Indus et en-deçà du Gange s'étend un vaste territoire de quelque renommée. La mer le baigne du côté de l'austral , et au nord il est borné par le caverneux Emodius. Soumis à des monarques divers, diverses lois le régissent; de ses habitants, les uns adorent l'odieux Mahomet, 4'autres certaines idoles, d'autres enfin des animaux domestiques.

xvni. Là bas, au sein de l'immense chaîne de montagnes qui, traversant un si vaste espace, se prolonge d'un bout à l'autre dç l'Asie, et prend, suivant les régions qu'elle parcoure, plusieurs dénominations, jaillissent les sources des deux fleuves dont la grande nappe, venant mourir dans l'océan Indien , environne toute l'étendue du territoire et forme qpe ChersoaèsQ.

xix. Entre les deux fleuves s'élance , de la terre, une large et longue pointe , presque pyramidale , qui au bord de la mer se trouve face à face avec l'Ile de Geylan : tout près des lieux où prend naissance le vaste bras du Gange, une antique tradition raconte que les peuples voisins, habitants de cette terre, ne 9e nourrissent que du parfum délicat des fleurs.

xx. Mais aujourd'hui les habitants ont changé de noms et d'usages; cç sont : les Delhys, les Patanes, les plus puissants par leur population et l'étendue de leur pays ; les Decaniens, les peuples d'Orissa qui placent leur salut dans les murmurantes eaux du Gange, la terre du Bepgalc dont nulle autre n'égale la fertilité.

xxi. Le belliqueux royaume de Cambaye (qui , dit-on ,

appartînt jadis au puissant roi Porus) ; le royaume de Narzinga , plus riche en or et en pierreries qu'en hommes de courage ; là se voit, près delà mer, une haute montagne qui, s'étendant au loin, sert au Malabar dé forte muraille et le met à l'abri contre les agressions du Ganara.

xxii. Les naturels du pays l'appellent Gâte ; à sa base commence une étroite lisière qui s'oppose aux perpétuelles fureurs de la mer. Là , sans qu'on ose lui ravir cette dignité, la belle et riche Galicut a l'insigne honneur d'être à la tête de l'empire ; le roi de cette ville prend le titre de Samorin (1).

xxiu. La flotte parvenue à l'opulente capitale , un Portugais part aussitôt avec l'ordre d'instruire le prince idolâtre de son arrivée dans un pays si lointain. Le messager s'embarque sur le fleuve qui se jette en cet endroit dans la mer ; sa couleur, ses manières, son costume inconnu, son élégance, tout attire un immense concours de peuple avide de le contempler.

xxiv. Parmi ceux qui accourent pour le voir, vient un Mahométan né dans les régions de la Barbarie , là où régua jadis Antée. La Lusitanie ne lui était pas inconnue , soit à cause de son voisinage avec sa patrie , soit qu'il eût éprouvé sa force dans les combats. La fortune l'a conduit dans cet exil si lointain.

xxv. Apercevant le messager, il l'aborde avec un front souriant; il lui dit en langue espagnole : « Qui t'a amené dans cet autre univers , si loin de la Lusitanie, ta patrie ?» Le messager répond : » Fendant la mer profonde, nous traçant des voies où ne fraya jamais aucun mortel, nous sommes venus chercher le grand fleuve Indus , et étendre ainsi la loi divine. »

\xvi. Le Maure qui se nommait Monçaïde est comme frappé de stupeur d'un tel voyage , surtout au récit des dangers que lui raconte le Lusitanien. Néanmoins, voyant que le message ne s'adresse qu'au roi du pays, il lui apprend qu'il est hors de la ville, mais à peu de dislance.

xxvii. S'il le veut bien, dit-il, en attendant que la nouvelle de leur étonnante venue parvienne au prince , il pourra se reposer dans sa modeste demeure et prendre quelques aliments du pays ; après ce léger réconfort , il se rendra avec lui à la flotte, car il ne peut y avoir de plus grande joie que de rencontrer sur la terre étrangère un peuple voisin.

xxvui. Le Portugais accepte volontiers les offres bienveillantes du Maure, et, comme si leur amitié datait déjà de loin , il boit et mange avec lui , se conformant en tout à ses désirs. Tous les deux se rendent bientôt de la ville à la flotte déjà connue du Maure ; ils montent au vaisseau du capitaine, et tous y reçoivent Monçaïde avec bonté.

xxix. Le capitaine l'embrasse avec transport ; en entendant parler clairement la langue de la Castille, il le fait asseoir auprès de lui, et sans perdre un instant, respirant à peine, il l'interroge sur le pays et sur tout ce qui le concerne. Gomme se réunissaient sur le Rhodope les arbres pour entendre l'amant de la belle Eurydice louchant la lyre d'or, ainsi s'attroupent les Portugais pour écouler le Maure.

xxx. Il commence : « 0 guerriers dont la nature a placé la patrie auprès de mon berceau , quelle destinée si grande ou quel caprice du sort vous a conduits à travers une telle route? Non , ce n'est pas sans une cause occulte et impénétrable que vous cles venus du Tagc lointain , du

Minho inconnu , par des mers que jamais d'autres proues n'avaient sillonnées , en des royaumes éloignés el séparés par une telle distance.

xxxi. » C'est Dieu certainement qui vous mène ; il se sert de vous pour faire triompher ses desseins. Oui, c'est pour cela qu'il vous guide et vous protège contre les embûches de l'ennemi , de la mer, des vents impétueux. Apprenez-le, vous êtes dans l'Inde , où vivent divers peuples riches et florissants, dans l'Inde qui produit l'or, les fines pierreries, les suaves parfums et les ardentes épices.

xxxii. » Cette province où vous avez pris terre se nomme le Malabar ; elle adore les idoles , culte antique qui domine dans ces contrées; elle obéit à divers rois, mais, ai l'on en croit les anciennes traditions, en d'autres temps elle n'obéissait qu'à un seul : le dernier roi qui gouverna ce royaume uni et entier fut Sarama Périmai.

xxxm. » Cependant d'autres peuples venus en cette terre du sein de l'Arabie , ayant apporté le culte mahométan, culte dans lequel mes pères m'ont élevé, il arriva que par leurs prédications des hommes instruits et éloquents convertirent Périmai; ils lui firent adopier cette loi avec tant de ferveur qu'il prit la résolution d'y mourir saintement.

xxxiv. » 11 arme des vaisseaux et les remplit de précieuses marchandises, dont il puisse faire une riche offrande ; et va se faire religieux dans le lieu saint où se trouve le tombeau du prophète qui proclama la loi. Avant de partir, il partage entre les siens ce royaume puissant, car il ne lui reste aucun héritier légitime. Sa munificence s'étend à tous : des pauvres il fait des riches, des esclaves des hommes libres.

xxxv. » Il donne à l'un Cochin , à l'autre Cananor, i\

celui-ci Chalé , à celui-là Pile de Piment ; à l'un Coulon , à l'autre Crangauor; le reste à ceux dont les services Font satisfait le plus. Seul, un jeune homme à qui il porte beaucoup d'affection se présente à lui, après qu'il a tout donné ; il ne reste plus pour ce dernier que Calicut, ville déjà noble et riche.

xxxvi. « U la lui donne avec le titre d'Empereur pour qu'il ait à exercer sur tous une haute suprématie. Cela fait, il part en toute hâte pour les lieux où il désire vivre et finir saintement. Ainsi fut concédé le litre de puissant Samorin, titre grand, noble entre tous, à ce jeune homme et à sa race, dont fait partie celui qui maintenant gouverne l'empire.

xxxvu. » La loi que suit tout le peuple , riches et pau* vres , n'est qu'un composé de fables. Ils vont flds ; une ceinture seulement cache les parties que la natore enseigne à couvrir. La nation se partage en deux classes : les nobles s'appellent Nalres; les autres, d'un rang inférieur, se nomment Poléas : la loi leur ordonne de ne antique caste»

xxxviil » Ceux qui toujours ont rempli un même emploi ne peuvent prendre une épouse dans une autre profession; les fils , jusqu'à la mort, n'en auront pas d'autre que celui de leurs aïeux» Les Naïres regardent comme un grand malheur d'être touchés, même par hasard, par un Poléas, de telle sorte que, ce cas arrivant, ils se lavent et se purifient avec mille cérémonies.

xxxix. » C'est ainsi que l'antique peuple de la Judée fuyait le contact du peuple de Samarie. Vous verrez encore en ce pays plus d'étranges usages, plus de coutumes bizarres que je ne le dis. Les Naïres seuls s'exposent au dan-

ger des armes; seuls ils défendent leur roi contre ses ennemis, portant toujours, selon l'usage, le bouclier au bras gauche et l'épée dans la main droite.

xl. » Leurs prêtres sont des Brabmes, nom antique et de haute prééminence : ils observent les préceptes si fameux du sage qui le premier donna un nom à la science (2) : ils ne tuent rien de ce qui a vie, et, dans leur crainte, ils font une rigoureuse abstinence $e viandes; seulement dans les plaisirs de Vénus ils ont plus de latitude et moins de règles à observer.

XLL » La promiscuité des femmes est permise ; mais seulement avec les parents de leurs maris: heureuse condition ! heureux peuple que n'atteignent pas les traits acérés de la jalousie ! Ces coutumes et beaucoup d'autres sont admises diversement par les habitants du Malabar. La terre est riche en productions ; on y trouve tout ce que les Indes peuvent transporter de là Chine aux rives du Nil. »

1 Kl. . ■ * ♦

xui. Ainsi parle le Maure ; pi^is déjà la renommée, courant par la ville , répandait le bruit de la venue de cette nation étrange. Le roi envoya pour connaître la vérité. Déjà venaient , cheminant par les rues , entourés de personnes de tout sexe et de tout âge, les seigneurs que le roi a chargés d'aller chercher le capitaine de la flotte arrivée en ces lieux.

xliit. Cependant Gama , qui a déjà reçu du roi la permission de débarquer, part aussitôt escorté des nobles Portugais, et revêtu d'un riche costume : la gracieuse variété de couleurs dont il brille réjouit les yeux flp peuple en tumujie ; rame , à coups me$urés, frappe <j'abor4 la mer qt ensuite les fraîches eaux du fleuve.

xuv. Un des grands du royaume se tient sur le rivage

entouré de Naïres ; dans la tangue du pays, son tilrc est le Catual; au milieu d'une pompe extraordinaire, il attend l'arrivée du noble Gama. Ce dernier est, selon l'usage, porté à terre dans un palanquin où est une riche couche ; des esclaves le soutiennent sur leurs épaules : c'estle Catual qui le lui a offert.

xlv. C'est ainsi que le Malabare et le Portugais s'acheminent vers le lieu où le roi les attend ; les autres Portugais marchent fièrement rangés en ordre de bataille. Le peuple les suit en flots confus, étonné de voir ces hommes extraordinaires; il voudrait bien les interroger , mais déjà de longs siècles se sont écoulés depuis que cela lui fut défendu dans la tour de Babel.

xlvi. Gama et le Catual allaient devisant de choses et d'autres ; Monçaïde, placé au milieu d'eux, et qui tous les deux les comprend, interprète leurs paroles. Tout en avançant ainsi à travers la ville, où s'élevait un temple somptueux, ils arrivent aux portes de ce riche édifice et franchissent ensemble le parvis.

XL vu. Là sont sculptés sur le bois et sur la pierre les figures des divinités, variées dans leurs postures, variées par les peintures qui les recouvrent, telles enfin que les leur a suggérées le démon; les abominables sculptures forment un assemblage de membres aussi disparate que la Chimère : les yeux chrétiens, accoutumés à voir Dieu sous la forme humaine , restent émerveillés.

XLViii. L'un a sur la tête des cornes , tel qu'était représenté en Libye Jupiter Ammon ; un autre a deux têtes réunies sur un seul buste, comme l'antique Janus; celui-ci , muni de cent bras divers , semble vouloir imiter

Briarée ; celui-là montre une iHc de chien, tel que l'Ànubis que Memphis adore.

xlix. Le barbare gentil ayant accompli sa superstitieuse adoration, ils se rendent directement et sans autre détour aux lieux où le roi de celte vaine nation les attend. La foule du peuple se grossit de ceux qui viennent voir le capitaine étranger : vieillards et enfants, femmes et filles, se pressent sur les toits et aux fenêtres.

L. Déjà ils arrivent à pas rapides près des jardins odorants et magnifiques qui cachent au milieu d'eux les royales demeures ; elles ne sont pas flanquées de hautes tours , mais rien n'égale leur somptuosité. Les nobles s'asseoient au milieu des arbres délicieux; ainsi vivent les rois de ces peuples, à la ville et à la campagne tout à la fois.

li. Sur les portiques d'alentour brille l'art merveilleux de Dédale. De nobles emblèmes y représentent l'histoire la plus reculée de l'Inde ; les arts antiques y sont reproduits avec tant de force et de vérité, que celui qui sera initié à la connaissance de leurs fastes, sur cette image reconstruira la réalité.

lu. On y voyait une immense armée foulant la terre orientale que baigne l'Hydaspe;'un chef au front brillant de jeunesse la commande, et combat avec des tbyrses verdoyants; par lui était bâtie Nysa, sur les bords du fleuve aux ondes rapides : il est tellement ressemblant que si là était Sémélé, elle dirait certainement : C'est bien là mon fils.

Lin. Plus loin une multitude innombrable d'Assyriens dessèchent le lit d'un fleuve pour étancher leur soif; ils sont soumis au sceptre d'une femme aussi belle qu'incontinente. Près de ses flancs toujours dévorés d'inextinguibles ardeurs est sculpté le superbe et bouillant coursier que son fils

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poursuit de sa rivalité jalouse! Amour infâme! luxure épouvantable !

Liv. A quelque distance flottent les étendards glorieux de la Grèce. C'est la troisième monarchie. Son empire s'étend jusqu'aux eaux murmurantes du Gange. Ces étendards sont conduits par un jeune capitaine ; ce n'est déjà plus le Tils de Philippe : nul doute, il se glorifie d'être le descendant de Jupiter.

iw. Les Portugais contemplaient ces tableaux ; alors le Catual dit au capitaine ; a Bientôt un temps viendra où d'autres victoires éclipseront celles que vous voyez maintenant ; ici s'inscriront de nouvelles merveilles : ce sont des peuples étrangers venus en ces parages qui en seront les héros ; ainsi l'a prédit la sagesse de nos mages , quand il? ont spulcvé le voile qui c^çhe l'avenir.

tvi. » Leur science a découvert de plus que la résistance des hommes ne prévaudra pas contre une force si puissante, car les fantaisies des mortels ne peuvent rien contre les cieqx. Elle annonce aussi que , dans la guerre et dans la paix , telle sera de ce peuple étranger la belliqueuse excellence, que le monde regardera déjà çpnjme une gloire d'avoir été vaincu par de tels vainqueurs. »

Lvn. En parlant ainsi, ils eqtrept «Jaqs la salle pu le puissant empereur est étendu sur un divan (l'un prjx et d'un travail qu'aucun autre n'égale; à ses gestes, à sa contenance , on reconnaît en lui un roi que lp bonheur et le respect entourent : il est ceinf d'une écharpe d'or, et sur sa téte brillent des pierres précieuses.

lvïu. Près de lui, les genoux en terre, un vieillard vénérable Iqi offre de temps à aulre la feuille verte du brûlant bélcl, que selon son habitude il mâchait. Un brahme,

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éminenl personnage, s'avance vers Gama d'un pas majestueux, pour le présenter au grand prince qui lui fait signe de s'asseoir devant lui.

lix. Gama s'assied près du lit somptueux , ses compagnons se tiennent à quelque distance. Le Samorin promène fréquemment ses regards sur les vêtements de ces hommes qu'il n'a jamais vus et observe leurs manières. D'unq yoix grave , puisée dans une sagesse profonde et qui acquiert aussitôt une grande autorité dans l'opinion du roi et du peuple entier, le capitaine s'exprime ainsi ;

lx. « Des pays lointains où le ciel, dans son mouvement rapide et continu, dérobe à la moitié du globe la lumière du soleil, dont il éclaire l'hémisphère opposé, enveloppant déteintes obscures la partie qu'il abandonne, uq grand monarque, averti par les échos de la renommée, qui retentissent jusqu'en son royaume, que tu exerces sur tonte l'Inde une puissante domination , veut nouer avec toi une étroitç amitié,

lxi. » Il nous envoie vers toi à travers de longs circuits pour te déclarer que tout ce que lf s mers, que tout ce que les terres enfantent de richesses, des bords du Tage à ceqx fïp JS||, et des frojdes plages de ja Zélande jusqu'aux pay§ pù le soleil pe change rien à la durée des jpurs parnii les iiatiops de l'Ethiopie, il le possède dans son rqyautnc en grande abondance.

lxii. » Que si , formant des pactes , des traités de paix , d'amitié franche et sacrée, tu veux, pour augmenter les revenus et le bien-être de vos élats (but des travaux et des sueurs du peuple) , consentir à réchange des productions surabondantes de son pays et du tien, il en résultera certainement pour toi profit et pour lui grande gloire.

164 LES M 8IADFS.

LXiii. » Que si cette alliance est entre vous sincère et durable, la guerre venant à éclater contre ton royaume, il sera prêt à te fournir des secours d'hommes, d'armes, de vaisseaux ; qu'il t'ait donc pour frère et te reconnaisse ainsi : de ta volonté en cette circonstance donne-moi une réponse certaine. »

lxiv. Telles étaient les propositions que fit le capitaine. Le prince idolâtre lui répond a que de la visite d'ambassadeurs d'une nation si lointaine il reçoit sans doute une grande gloire, mais qu'en cette conjoncture il prendra une résolution de l'avis de son conseil ; il désire avant tout recueillir des informations précises sur le roi, le peuple et le pays dont il a parlé.

lxv. » Vasco pourra cependant aller se reposer de ses fatigues, et, dans un bref délai, les dépêches dont il est chargé recevront une solution; il devra alors reporter à son roi une réponse conforme à ses désirs. » Déjà la nuit ramenait l'heure accoutumée qui met fin aux travaux des mortels, et qui, répandant sur leurs yeux un repos salutaire, répare par un bienfaisant sommeil leurs membres harassés.

txvi. Gama et toute sa troupe furent accueillis au milieu de fêtes brillantes et d'une joie universelle dans le palais du noble gouverneur de la nation indienne. Pour remplir avec ponctualité les devoirs que sa charge lui impose envers son maître , le Catual songe à acquérir de nouvelles lumières sur ces étrangers , sur leur nation , leurs usages , leur religion, leur pays.

lxvii. A peine le brillant Dieu que vit naître Delos, éclairant de nouveau le monde, ramène son char enflammé, le Gatual, dans l'ardent désir qu'il éprouve d'obtenir des

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notions fidèles sur ce peuple inconnu, fait appeler Mon* çaïde. Il lui demande avec une curiosité pressante s'il sait et peut prouver avec certitude quels sont ces guerriers ; il avait entendu dire qu'ils habitaient un pays voisin de sa patrie.

lxvui. 11 l'engage à parler sans restriction, car, en mettant le prince à même de pouvoir agir sciemment dans cette aflaire, il lui rendra un véritable service. «Quand je le voudrais, lui répond Monçaïde, je ne pourrais t'en dire davantage ; je sais seulement que cette nation habite des lieux voisins de l'Espagne, non loin de mon pays, près de la mer qui reçoit le soleil dans son sein.

lxix. » Ils suivent la loi d'un prophète qui fut créé et naquit sans rompre le sceau de la virginité de sa mère ; aussi le regarde-t-ou comme ayant été produit par le souffle du Dieu qui régit l'univers. Les anciens de mon pays prétendent que leur bras est doué de la force meurtrière qui fait vaincre dans les combats , et il parait que mes aïeux en ont fait la sanglante épreuve.

lxx. » Par une longue série d'actions éclatantes et dignes de mémoire, ils les ont en effet, avec un courage surhumain, chassés des plaines fertiles qu'arrosent le Tage opulent et la fraîche Guadiana. Ce ne fut pas assez pour eux ; franchissant les mers tempétueuses , ils s'élancent sur les plages africaines , et nous poursuivent jusque dans nos foyers. Us s'emparent de nos villes et de nos puissantes murailles.

lxxj. » Quelles que soient les guerres qui s'élèvent, leur audace, leur persévérance sont les mêmes ; qu'Usaient à combattre les nations belliqueuses de l'Espagne, ou les rudes champions qui descendent des Pyrénées , jamais la lutte ne

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se termine que l'adversaire ne se reconnaisse vaincu. Non , je te le jure, contre ces Annibals il ne s'est point encore rencontré de Marcellus (3).

lwiï. v Si ces renseignements ne te paraissent pas aussi complets que tu le désires, interroge-les toi-même ; car c'est un peuple ami de la vérité , et qui ne hait rien tant que le mensonge. Va voir leur flotte, leurs armes, leur indomptable artillerie; tu t'en féliciteras, car leur mérite ne brille pas moins dans la paix que dans la guerre. »

lxxiii. L'idolâtre , à ce récit du Maure , brûle du désir de visiter les Portugais : il fait apprêter des barques, car il veut voir les vaisseaux qui portent Gama. Monçaïde et lui partent du rivage; mille Naïres les accompagnent ; la mer blanchit d'écume ; ils montent sur le fier et superbe navire du grand capitaine où Paul les reçoit.

lxxiv. Les tentes sont de pourpre , les étendards sont tissus du fil précieux que produit un chétif vermisseau , là sont peintes les actions valeureuses qui ont jadis illustré le bras courageux des Lusitaniens. Ce sont des batailles rangées , de sanglants combats , des défis meurtriers ; sublimes tableaux qui retiennent enchaînés les regards attentifs du barbare.

lxxv. De tout ce qu'il voit il demande l'explication ; mais avant tout Gama l'invite à s'asseoir et à partager le plaisir que chérit tant la secte d'Épicure. Des vases mousseux coule la liqueur que Noé a donnée au monde. Mais le Gentil ne veut toucher à rien de ce qu'on lui sert , car la secte qu'il suit le lui défend.

Lxxvi. La trompette qui, au sein de la paix, évoque dans les cœurs l'image de la guerre, retentit dans les airs ;

l'airain tonne, et sa voix infernale gronde jusque dans les entrailles de l'abîme. Le Gentil remarque tout, mais son attention n'eu reste pas moins fixée sur les faits éclatants de ces hommes que la peinture, poésie muette, a su réunir dans un espace si étroit.

lxxvil H se lève ; Gama et Goelho l'imitent. Le Mauritanien jette les yeux sur le portrait d'un vieux guerrier à cheveux blancs et d'un aspect vénérable ; son nom ne peut mourir, il vivra tant qu'il y aura une civilisatipn dans le monde : son costume est en tous points celui des Grecs; dans la main droite il porte pour insignes un rameau...

lxxviii. Il porte dans la main droite un rameau.... Mais, ô aveugle que je suis! que fais-je insensé, téméraire? Sans vous* ô nymphes du Tage et du Mondégo, sans vous, je me risque à travers une route si longue, si rude et si variée ! J'invoque votre appui, car je navigue sur une mer immense, et avec un vent si contraire, que si vous n'accourez à mon aide, mon faible esquif , j'en ai grand peur, sera bientôt submergé.

LXXitf. Toyez : depuis Combien de temps déjà je chante votre ïafge et f os Lusitaniens ! La fortune me traîne à l'aventure; assiégé sans cesse par de nouveaux dangers , par de nouvelles persécutions ! Tantôt eh butte au courroux de Neptune * tantôt à la rage inhumaine de Mars ; tel que Canacée mourante, toujours une épée dans une main et dans l'autre une plume (4) ;

lxxx. Tantôt en proie aux angoisses d'une affredsc indigence, me dégradant dans des hospices étrangers ; tantôt rempli d'une espérance dont je touche la réalisation , tombant dansun plus profond abîme; tantôt ressuscitant à la vie,

quand elle ne tenait plus qu'à un fil si délié que, pour opérer ce miracle, il ne fallait pas un moindre prodige que celui qui s'accomplit à la guérison du roi de Juda (5) ;

lxxxi. Ce n'était pas encore assez, ô mes nymphes, d'être assailli par tant de misères; il fallait recevoir un tel prix pour mes chants de ceux que je célébrais : au lieu du repos que j'espérais, des couronnes de laurier qui devaient honorer mon front , ils m'ont trouvé des douleurs inconnjies, des douleurs qui m'ont jeté dans cet état déplorable. . •

lxxxjl Voilà donc ces esprits valeureux, ces guerriers, magnanimes que votre Tagc produit, ô mes nymphes! Voilà quelles sont leurs faveurs pour ceux qui en les chantant leur dispensent la gloire! Quel exemple pour les poètes à venir! pour les génies inspirés! quel encouragement à transmettre à la postérité les entreprises et les choses dignes d'une gloire éternelle !

Lxxxin. Ah ! si l'on est si vite précipité en de telles douleurs, que votre appui, ô nymphes, au moins ne me manque pas, dans ce moment surtout où les événements se pressent et grandissent; ne mêle refusez pas. Non vous ne me verrez pas l'employer en faveur de qui ne le mérite point, non, jamais par de vaines flatteries, je ne louerai, quelque haut mais indigne personnage ; je l'ai juré, sous peine de n'obtenir que son ingratitude.

lxxxiv. Ne croyez pas, oh non! que j'aille glorifier celui qui, bravant les lois divines et humaines, à l'intérêt de tous, à celui du prince , préférera son propre intérêt; non , jamais je ne célébrerai l'ambitieux qui ne vise aux grandeurs que pour trouver dans sa honteuse puissance la faculté de donner un plus libre cours à ses vices ;

lxxxv. Ni l'infâme qui met le pouvoir dont il dispose au

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service de ses coupables désirs , qui , pour plaire au vulgaire inconstant , emprunte plus de formes que Prolée. Non, ô mes Muses, non ; et ne croyez pas non plus que je chante le fourbe qui, sous le manteau de la probité et de la vertu , pour satisfaire les goûts d'un roi sans expérience, vole le pauvre peuple et le dépouille.

lxxxvi. Ni le magistrat qui trouve équitable de faire rigoureusement respecter les droits du prince, et qui ne trouve pas que ce soit chose juste qu'on paie les sueurs du peuple. Ni ce ministre insensé qui , toujours armé de ratsons nouvelles, croit qu'il est sage de taxer d'une main rapace et avare les fruits d'un labeur qu'il ne connut jamais.

lxxxvii. Je glorifierai seulement ces héros qui , pour leur Dieu, pour leur roi, risquèrent leur précieuse vie, ou qui, Payant perdue, l'étendent justement par la renommée au-delà du tombeau. Qu'Apollon et les Muses m'accompagnent, et, tandis que je me repose un instant, tandis que je reprends haleine pour retourner avec plus de cœur à mes chants, ils redoubleront l'ardeur qui m'enflamme.

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