‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 25 sur 40 · CHANT HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHANT HUITIÈME

ARGUMENT

Paul de Gama explique au Gatual les traits d'héroïsme représentés sur les bannières portugaises. RetQur du Gatual à Calicut. Baccbus apparaît en songe à un prêtre de Mahomet. Les Maures ont décidé la ruine des Portugais. Sacrifices des ministres de Brahma. Les augures annoncent la domination des Lusitaniens dans l'Inde. Le Gatual est corrompu par les Mahométans et excite le Samorin contre Gama. Situation périlleuse où il se trouve ; il rachète enfin sa liberté et retourne à son vaisseau.

i. Le atual restait immobile , les yeux attachés sur la figure qui lui avait apparu d'abord , tenant dans la main pour insignes un rameau , et dont la longue barbe blanche tombait à flots unis sur sa poitrine* « Quel est ce vieillard? Pourquoi porte-t-il dans la main ce rameau î » Paul satisfait à cette question , et sa réponse est transmise au Ca- • tuai par la bouche expérimentée de Rlonçaïde.

11. « En ces figures qui toutes à la fois frappent les yeux respirent sans doute la fierté et le courage ; mais la renommée, en publiant leurs hauls faits et leurs œuvres, révèle au monde plus de fierté et de courage encore. Des siècles ont passé sur ces héros, mais leur nom n'en resplendit pas moins au milieu des plus grands génies. Celui que tu contemples est Lusus ; la Lusitanic lui doit son nom.

ni. » Fils et compagnon du Thébain qui étendit si loin ses conquêtes, il paraît que c'est en suivant les armes du dieu auquel toujours il avait prêté son bras , qu'il arriva jusqu'au sein de l'Espagne. Les riantes plaines du Douro

et de la Guadiana , où jadis furent placés les champs Élysées, séduisirent tellement son cœur, qu'il résolut de choisir ce lieu pour servir d'éternelle sépulture à ses membres fatigués, et de donner ainsi un nom à notre pays.

IV. » Bacchus portait toujours le thyrsc verdoyant , et c'est sans doute pour prouver à notre âge qu'il fut son compagnon et son fils bien-aimé, que Lusus tient ce rameau à la main. Cet autre héros qui , après avoir long-temps sillonné la vaste mer, foule les rives du Tagc où il élève des murailles impérissables et un temple qu'il consacre au culte de Pallas, c'est Ulysse.

v. » Il dédie cette demeure sacrée à la déesse qui lui fit don de l'éloquence. Si là-bas, dans l'Asie, il réduisit en cendres la noble ville de Troie, ici en Europe, il élève la superbe Lisbonne. » — « Quel est cet autre guerrier dont l'aspect terrifie et qui jonche la plaine de morts ? Il a vaincu dans de grandes batailles ; à ses pieds gisent des étendards où des aigles sont peintes. »

vi. Telles sont les paroles de l'idolâtre. « Celui que tu vois , lui répond Gama , fut berger ; son nom nous est parvenu ; c'est Viriate. Il fut plus habile à manier la lance que la houlette : vainqueur invincible et tout rayonnant de gloire , il a imprimé une tache ineffaçable à l'honneur de Rome. Non, envers lui elle n'usa pas, elle n'osa pas user de la générosité qu'elle déploya enversPyrrhus.

vu. » Cette vie qui pour elle était un constant épouvantail, ce n'est pas par la force , c'est par une ruse honteuse qu'elle l'a brisée. C'est ainsi qu'une nation , d'ailleurs pleine d'honneur, quand elle se voit poussée vers l'abîme, foule souvent aux pieds les lois de la justice. Vois cet autre voué à l'infamie par sa pairie irritée; il se lève avec nous

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contre elle : il a bien choisi ses compagnons , avec nous il a conquis une immortelle renommée (1).

vin. » Avec nous il abat les étendards qui portent les puissants oiseaux de Jupiter. Oui, déjà dès ce temps, les plus belliqueuses nations surent qu'elles pouvaient être vaincues par nous. Vois par quelle ingénieuse subtilité, par quel habile artifice , il sait captiver l'esprit des peuples ; une biche prophétique lui dévoile l'avenir: c'est Serlorius, cette biche est son éternelle compagne.

ix. » Porte les yeux sur cette autre bannière et contemple l'illustre père des rois de la Lusitanie: nous lui donnons la Hongrie pour patrie; les étrangers placent son berceau dans la Lorraine. Après avoir triomphé des Maures, des Galiciens et des guerriers de Léon, le divin Henri va visiter le Saint- Sépulcre pour sanctifier ainsi la lige qui doit produire nos rois. »

x. «Quel est, dis-moi, cet autre héros qui m'épouvante, demande le Malabare étonné? Que de bataillons, quelle foule innombrable il disperse, il anéantit avec une si faible poignée d'hommes. Les plus hautes murailles s'abaissent devant lui ; infatigable il livre mille batailles ; à ses pieds gisent des couronnes brisées , des étendards renversés ! »

xi. « C'est le premier Alphonse , répond Gama , il a conquis sur le Maure le Portugal entier : en sa faveur, la Renommée jure par les eaux du Styx de ne plus célébrer aucun héros de Rome. C'est à ce prince chéri du ciel que Dieu réserve l'honneur de dompter les Musulmans ennemis ; pour lui il abaisse les remparts de leur royaume. Les rois à venir n'auront plus rien à faire.

xn. » Que César, qu'Alexandre aient à combattre avec

une puissance si limitée, avec une armée si faible, des ennemis aussi nombreux que ceux dont triompha ce héros sublime; et ces noms, revêtus d'une gloire immortelle, s'étendront bien moins par le monde. Laissons là cependant les incroyables exploits d'Alphonse, et tu verras que ceux de ses sujets ne méritent pas moins d ? être connus.

xiil. » Contemple ce héros; il lance sur le prince qui fut son élève un regard de colère , parce qu'il s'est laissé vaincre un moment; il lui ordonne de rallier son armée en déroute et de retourner au combat : le prince obéit , il part accompagné du vieillard qui de vaincu le fait revenir vainqueur. C'est Égas Moniz ; c'est le miroir le plus pur où se réfléchit la loyauté.

xiv. » Regarde , le voici qui s'en va , la corde au cou , dépouillé de ses vêtements , se livrer avec ses fils aux mains du Castillan ; en garantissant , dans sa sagesse, la soumission de son prince, il a fait lever le siège de Guimarâens qui touchait à son terme. Mais son jeune maître refuse de sanctionner ses promesses ; Egas va donc avec sa femme et ses enfants chercher le supplice : il se condamne pour absoudre son roi.

xv. » Le consul romain qui se laissa, par son impéritie, envelopper, qui subit les fourches Caudines et fut contraint par les Samnites triomphants de passer sous le joug, a-t-il égalé le dévouement d'Égas ? Celui-là, ferme, inébranlable, pour sauver sa patrie donne sa vie; celui-ci se dévoue à la mort avec ses enfants, avec leur mère, ô comble de douleur ! eux et lui , tous sont innocents.

xvi. » Vois ce guerrier qui, s'élançant tout- à -coup d'une embuscide, tombe sur le roi infidèle qui assiège

cette forteresse : ce roi est dans les fers , la ville est libre. Exploit glorieux, action digne de Mars! Vois-le encore au milieu de cette escadre ; sur la mer aussi il sait atteindre les Maures ; il capture leurs galères , et attache à son nom l'impérissable honneur d'avoir remporté la première victoire navale (2).

xvu. » C'est don Fuas Roupinho : le flambeau de sa gloire, allumé à l'incendie qui embrasa près des hapteurs d'Abyla les galères du Mauritanien, projette son éclat sur la terre et sur l'Océan. Vois quelle joie inopde son visage qiwnd il tombe dans cette guerre juste , daps cettq guerre sainte ; son âme heureuse s'échappe des mains du Iflaure et s'élance triomphante vers les ciepx ^vec une palme bien méritée.

xvin. » Ne vois-tu pas descendre d'une forte escadre une troupe de guerriers? leurs vêtements, leurs vaisseaux n'ont point la forme des nôtres. Ils viennent pieusement aider notre premier roi à soumettre Lisbonne. Vois Iç palmier qui croit près de la tombe de leur valeureux chef, le noble Hcnrique ; Diep fait alors éclater un miracle palpable : des enfante de la Germanie sont martyrs flu Christ (3).

xix. » Ce prêtre qui brandit son épée contre Arronches , dont il s'empare pour venger la perte de Leiria , envahie naguère par les sicaires de Mahomet , c'est le prieur Théotonio. Ici vois Santarem assiégée, et remarque l'impassibilité de ce guerrier qui, le premier sqr les remparts, déploie la bannière aux cinq écussons (4).

xx. » Contemple-le ici, dans les plaines de l'Andalousie, où, dans une sanglante bataille , don Sanche met les Maures en déroute : il enfonce les bataillons ennemis , tue de sa main le porte-étendard, et abat à ses pieds le dra-

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peau de Séville : c'est Mcm-Moniz ; il reproduit cette valeur qui dort dans la tombe avec les os de son père. Il est bien cligne de figurer sur ces bannières, ce héros qui toujours renverse la bannière ennemie et tient haut la sienne (5).

XXI. » Vois ce Lusitanien qui , à l'aide de sa lance , descend , emportant les têtes des deux sentinelles , et place ses compagnons en embuscade , aûn de pouvoir s'emparer de la ville, grâce à son audacieux stratagème. Cette cité prend pour armes l'image du chevalier portant dans sa main les têtes froides des Maures. Prouesse inconnue jusqu'alors ! Ce cœur magnanime c'est Giraldo-sans-Peur.

xxii. » Offensé par Alphonse , qui tient la neuvième place parmi nos rois, poursuivi par l'antique haine de ceux de Lara , un Castillan s'est jeté dans les rangs des Ismaélites, so déclarant l'ennemi du Portugal. 11 s'empare d'Abrantès en compagnie des barbares infidèles qu'if mène à sa suite; niais un Portugais, entouré d'une faible poignée d'hommes , mef son armée en déroute , et , grâce à son audace, le traître est chargé de fers.

xxm. » Le chevalier qui sur le Maure sait ainsi conquérir la palme et le laurier s'appelle Martim Lopes. Mais observe ce prêtre guerrier qui échange sa crosse d'or contre une lance acérée: intrépide au milieu des esprits incertains, il ne recule pas et accepte la bataille que lui présente le farouche Mahométan. Vois le signe miraculeux qui lui apparaît dans les airs et vient accroître le courage de sa faible troupe.

xxiv. » Vois la déroute des rois de Cordoue et de Séville et celle de deux autres monarques qui fuient tous à la fois; ilsfuicnt; que dis -je? ils sont morts (6). C'est Dieu qui les a frappés , car ce prodige ne peut être l'œuvre d'un bras

mortel ! Déjà Alcacer est humiliée , ses murailles d'acier n'ont pu la défendre contre don Mathieu , l'évêque de Lisbonne, qui à sa couronne sacerdotale joint ici une couronne de laurier (7).

xxv. » Voici le conquérant de la terre des Algarves ; il est originaire de Gastille, mais le Portugal le compte parmi ses enfants: rien ne peut résister à ses armes. Grâce à son habileté , son courage et son heureuse étoile , il escalade en plein jour les villes et les châteaux. Ici, par la prise de Tavila, il lire vengeance du malheureux sort des sept chasseurs (8).

xxvi. » Là , par une ruse de guerre , il enlève Sylves au Maure , à qui sa prise avait coûté un si grand déploiement de forces ; c'est don Paio Gorréa. Son grand cœur et son génie font le désespoir de tous les guerriers. N'oublions pas ces trois paladins ; la France et l'Espagne ont été le théâtre de leur gloire dans les combats singuliers , les joûtes et les tournois. Partout ils ont laissé sur leur passage des trophées de leur vaillance.

xxvii. » Les voici qui , sous le nom d'aventuriers , arrivent en Castille; seuls ils y remportent le prix des jeux favoris de Bellone , au grand détriment de quelques-uns. De fiers chevaliers ont défié leur chef, Gonçalo Ribeiro; ils sont morts. Le nom de Ribeiro ne peut pas craindre la loi du Léthé (9).

xxvni. » Fixe ton attention sur ce héros , dont la vaste renommée efface tous les glorieux souvenirs du passé : la patrie n'était suspendue que par un fil sur le bord de l'abîme ; il la soutient sur ses fortes épaules. Ne le voistu pas qui rugit de colère, reprochant au peuple sa lâche inertie , sa honteuse pusillanimité ? Grâce à son énergie, la

nation est fidèle à son roi et elle repousse le joug d'un roi étranger.

xxix. » Excitée par son audace, par ses hardis conseils , guidée par la faveur du ciel et son heureuse étoile, la Lusitanie a pu ce qui paraissait impossible ; elle a vaincu l'immense peuple de Castille. Le voilà encore qui déploie son génie, sa constance et sa valeur; par une brillante et glorieuse victoire il disperse l'armée du peuple , aussi brave que nombreux, qui habite entre le Guadalquivir et la Guadiana.

xxx. » Mais ne vois- tu pas la puissance lusitanienne prête à crouler ? Son chef est absent ; dans une retraite éloignée, il se livre aux pratiques de la dévotion, il prie, il invoque la suprême et divine Trinité. Ses anciens compagnons d'armes viennent à la hâte le trouver dans sa solitude ; ils lui disent que vainement ils résistent contre une si vaste puissance , qu'il vienne par sa présence redonner à ses soldats la force qui leur manque.

xxxi. » Regarde avec quelle sainte confiance il répond qu'il n'est pas temps encore ; on dirait qu'il a reçu de Dieu la promesse d'une prochaine victoire : ainsi Pompilius, au récit des ravages exercés par l'ennemi sur tout le territoire, répond à celui qui lui apporte celte cruelle nou~< velle : « Je suis en train de sacrifier. »

xxxii. » Veux-tu savoir comment se nomme ce guerrier qui puise dans la foi un courage si magnanime? Doit- on l'appeler le Scipion portugais? Notre patrie s'enorgueillit plus encore du nom de don Nuno Alvares. Heureuse contrée , qui possède un tel fils ! ou plutôt un tel père ! Tant que le ciel embrassera l'empire de Gérés et de Neptune , la Lusitanie regrettera un tel rejeton.

xxxm. » Vois quoi riche butin remporte dorant cette môme guerre ce capitaine 5 la tête d'une faible poignée de soldats ; il met en déroute les chefs ennemis et leur arrache les troupeaux que leur audace nous avait enlevés. Yois-le dans une autre occasion teindre sa lance du sang espagnol , c'est l'amitié seule qui le guide ; son ami est prisonnier à cause de sa loyauté ; il brise ses fers : c'est Pero Ro<Jrigues de Landroal (10).

xxxiv. » Vois comment ce guerrier punit le parjuro et la vile tromperie de ce perfide: c'est Gil Fernandesd'Elvas; il le met en déroute qt de la vie lui fait payer sa trahison : il pille les champs de Xérès et les inonde du sang de leurs maîtres , des Castillans. Mais contemple Rui Pereira; de son corps il fait un rempart aux galères qu'il commande (11).

xxxv. » Dix-sept Lusitaniens, groupés sur ce rocher, se défendent vigoureusement contre quatre cents Castillans; l'ennemi les environne pour les saisir, mais bientôt à ses pertes il sent que les Lusitaniens ne sp contentent plus de se défendre, qu'ils attaquent : admirable fait d'armes, digne de passer à la postérité , aussi grand dans les temps anciens que daps les temps modernes!

xxxvi. » Jadis trois cents Lusitaniens luttèrent contre mille Romains , à celte époque où l'audacieux Viriate se couvrit d'un tel lustre; en remportant sur eux de mémorables victoires , il nous a laissé pour héritage l'habitude de ne jamais compter nos ennemis, quel que fût leur nombre, et quelle que fût notre faiblesse ; mille (pis depuis nous l'a- VQfls montré.

xxxvii. » Voici les deux infants don Pédro et Hcnrique, généreuse lignée du roi Jean : le premier s'illustre et s'immortalise dans la Germanie; le second dirige nos dé-

couvertes sur les mers et détruit les vaniteuses illusions des Maures de Ceuta, qui le voit entrer victorieux dans ses murs (12).

xxxvih. » c'est là que le Comte don Pedro soutient deux sièges contre toute la Mauritanie. Rregarde cet autre comte : sa force, son audace en fotit l'image de Mars sur la terre; non content de repousser d'Alcâcer d'innombrables bataillons, pour sauver la précieuse existence de son roi, il lui fait en mourant un rempart de sa vie.

xxxix. » Mille autres actions éclatantes auraient certainement ici trouvé leur place , mais les pinceaux et les couleurs manquent à nos peintres. Où sont les récompenses, les honneurs, la faveur qui entretiennent les arts? C'est la faute de ces fils dégénérés qui , s'écartant de la gloire et de la valeur de leurs aïeux, sont plongés dans les plaisirs et les fausses jouissances de la vanité.

XL. » Ces pères illustres de la génération présente , si oublieuse de leurs exemples, firent beaucoup alors pour la vertu et pour l'honneur de leur race. Aveugles qu'ils étaient ! plus leur haute renommée acquise au prix de si pénibles travaux projette sur eux d'éclat, plus l'obscurité étend son ombre sur leurs descendants ; la gloire de leurs ancêtres a livré les enfants à des loisirs corrupteurs.

XLI. » Aujourd'hui sont en possession des grandeurs et de la puissance des hommes d'une origine vulgaire ; c'est la faute des rois qui souvent prodiguent à de vils courtisans des faveurs qu'ils refusent au patriotisme , au courage et au génie. Ces parvenus affectent un vain dédain pour ces tableaux qui révèlent à la postérité les événements et les choses , leur orgueil abhorre dans les poètes le grand art de peindre.

XLH. » Cependant je ne le nie pas, il se trouve encore de dignes rejetons d'une tige généreuse , d'une naissance illustre, qui, par l'élévation de leurs sentiments et leur mérite, ne démentent pas la noblesse dont ils ont hérité; si leur valeur ne resplendit pas du lustre qui a immortalisé leurs aïeux au tombeau , du moins la brillante auréole luit encore et n'est pas éclipsée. Mais combien peu de tels hommes s'offrent au pinceau du peintre! »

xlui. Ainsi Paul de Gama explique au Malabare les faits glorieux qu'une main savante a retracés dans cette suite variée de tableaux , si clairs, si parfaits : le Caiual , les yeux toujours Dxés sur cette histoire vivante, redemandait sans cesse et se faisait répéter le récit des grandes batailles qu'il contemplait.

xliv. Mais déjà la lumière ne projetait plus que des lueurs incertaines; le flambeau du monde se cachait à l'horizon, et allait porter aux antipodes l'éclat de ses rayons : le Catual et le brillant cortège des Naïres s'éloignent du noble vaisseau pour aller chercher le repos qui pendant la douce nuit répare les fatigues du jour.

xlv. Cependant, d'après l'ordre formel du Samorin, les aruspices , dont la crédulité du peuple fait toute la science, et qui toujours, dans leurs vains sacrifices, s'en vont demander à des signes et à des indices infernaux l'explication des événements douteux, se livrent attentivement aux prestiges de leur art ténébreux. Ils interrogent le sort sur l'arrivée de ce peuple étranger venu de l'Espagne inconnue vers ces rivages.

xlvi. Le démon leur dit vrai cette fois ; il annonce que cette nation nouvelle sera pour eux un joug perpétuel , qu'elle les tiendra en une éternelle captivité, que ce sera

le fléau destructeur de leur nation et leur ruine. L'augure épouvanté court porter au Samorin la terrible réponse, que, suivant lui, il a obtenue en fouillant dans les entrailles des victimes.

XL vil. Ce n'est pas tout; à un ministre zélé du Koran, à un fauteur des haines suscitées contre l'invincible loi du Christ , est apparue l'image du faux prophète qui descend du fils de l'esclave Agar : c'est encore Bacchus, toujours constant dans sa haine, qui l'a visité en songe.

xlvhi. «Gardez-vous bien, lui dit-il, gardez-vous, ôcnfanlt> d'une nation que je chéris, tandis que vous êtes encore éloignés du danger, des maux tjue vous préparent ces hordes ennemies qui arrivent au milieu de vous à travers la plaine humide. » A ces mots le Maure s'éveille , épouvanté de ce songe ; mais n'attribuant cette vision qu'à un vain rêve, fantastique création de la nuit, il se rejette calme et tranquille dans les bras du sommeil.

xlix. Bacchus revient et s'écrie : « Ne reconnais-tu pas le grand législateur qui jadis a donné à tes ancêtres les préceptes auxquels tu obéis, et qui ont sauvé tant d'entre vous du baptême ? Infatigable, je veille pour toi ; et tu dors ! Sache que ces étrangers, arrivés naguère, doivent porter un grand coup à la loi dont j'ai doté les humains ignorants.

L. » Tandis que ce peuple est encore peu nombreux et sans force , apprêtez-vous à la résistance : quand le soleil se lève, on peut fixer sur lui des regards assurés, mais quand il monte au firmament éclatant et radieux, aveugle devient l'œil téméraire qui s'attache à lui , aveugles aussi vous deviendrez si vous laissez votre ennemi prendre pied en ce pays. »

LU II dit : Bacchus et le sommeil s'envolent. Le descendant d'Agar, étonné, frissonne; il s'élance de sa couche,

demande à ses esclaves un flambeau. En lui bouillonne le venin de la haine. A peine la douce lumière, qui devance le soleil, a montré son front angélique et serein, il convoque les chefs de sa secte infâme et leur raconte en peu de mots le rêve qu'il a eu.

ui. Ils délibèrent; chacun donne son avis, les opinions sont diverses et partagées. Mille trahisons , mille ruses , mille perfidies, se produisent et se trament; mais bientôt ils abandonnent les moyens violents. C'est en faisant jouer des ressorts plus subtils, d'un effet plus sûr, plus délicats, c'est en mettant par leurs mensonges les conseillers du prince de leur côté, qu'ils ont résolu la perte des Lusitaniens.

lui. En semant l'or et la calomnie, ils se concilient , à l'aide de la corruption , les principaux chefs du pays; ils étalent en secret des raisons spécieuses : ils prétendent que ces étrangers occasionneront la ruine de l'empire ; que ce sont des aventuriers qui, écumant les mers occidentales, ne vivent que de rapine et de piraterie ; des brigands sans roi, sans loi, sans religion.

uv. Oh ! avec quelle sollicitude un prince qui veut bien gouverner doit veiller à ce que ses conseillers, et ceux qui l'approchent, soient doués d'une conscience pure, d'une vertu incorruptible , d'un sincère amour de la patrie! La vérité, si loin de son trône, si loin du siège suprême où il préside à tant de destinées, lui parviendra bien difficilement par une autre voie que la leur.

lv. Je ne veux cependant pas dire que, dans son désir de rencontrer une probité exempte de toute souillure, il doive l'aller chercher sous un pauvre et humble manteau où parfois l'ambition marche cachée. D'ailleurs le pieux mortel qui m suit en tout que la voix du ciel et de la stricte

équité est peu propre à prendre part aux affaires de ce monde : la tranquille innocence , qui ne se repose qu'en Dieu, pourra difficilement se plier à leurs exigences.

lvi. Grâce aux menées infernales des Musulmans , les avares Gatuals qui gouvernent ce peuple idolâtre emploient tous leurs efforts à différer la réponse qu'attendent les Portugais. Toutefois Gama, dont les prétentions, quoi qu'en disent les Maures , se bornent à rapporter à son roi une preuve certaine de la découverte du Nouveau-Monde, ne poursuit que cette tâche.

lvu. Il sait bien, en effet, qu'uile fois instruit avec certitude de l'existence de ces contrées, Emmanuel, qui dis-» pose du pouvoir suprême, enverra des armes, des vaisseaux et des guerriers pour soumettre à son joug et à ses lois cette partie du globe terrestre , ces régions de la mer : pour lui, il n'a eu qu'une mission, c'est celle de découvrir les pays de l' Orient.

LViu. Il se décide à demander au roi idolâtre un entretien pour obtenir les dépêches qui suspendent son départ; il pressent déjà que des hommes perfides se sont jetés en travers de ses désirs. Le Samorin>quc defausseset odieuses insinuations devaient trouver inaccessible à la crainte , s'épouvanterait-il? Ah! sa foi est grande dans les augures, surtout quand ils sont confirmés par les Maures.

ux. La peur pénètre jusqu'au fond de son âme : mais, d'un autre côté, l'avarice, qui le domine, fait entendre sa voix; la cupidité s'éveille en lui et le brûle sans cesse ; il songe aux immenses profils qu'il devra retirer g il contracte sur les bases de la vérité et de la justice, et pour de longues anuées, l'alliance à laquelle le convie le roi des Lusitaniens.

L\. Il se consulte ; mille avis contraires se croisent , car sur les conseillers du prince la corruption exerce sa puissance. Il appelle le grand capitaine, et une fois Gama arrivé, il lui dit : « Confesse-moi la vérité, la vérité tout entière, et tu obtiendras le pardon de ta faute.

lxî. » J'ai la preuve que cette ambassade dont (u te prétends chargé par ton roi n'est qu'une feinte. Tu n'as ni roi, ni patrie bien-aimée ; tu mènes une vie errante. Quel roi, quel souverain serait atteint d'une démence assez démesurée pour envoyer des bords de la lointaine Hespérie ses vaisseaux et ses flottes braver des mers si reculées , si périlleuses?

lxii. » Et, comme tu l'annonces, si ton roi exerce sa majestueuse puissance sur un glorieux empire , quels magnifiques présents m'apportes-tu de sa part , en signe de la vérité de tes paroles? Des dons riches et somptueux cimentent l'alliance des grands rois ; les paroles d'un navigateur vagabond ne sont pas une preuve, une garantie suffisante,

lxiii. » Ètes-vou8 par hasard , comme cela est déjà arrivé à tant d'illustres personnages, exilés de votre patrie? Vous serez accueillis dans mon royaume , car à l'homme de cœur le monde entier doit servir de patrie. N'étes-vous que des pirates habitués à écu mer les mers? confessez-le sans craindre l'infamie ou la mort, car en tous temps, pour soutenir son existence , l'homme subit la loi de l'impérieuse nécessité. »

lxlv. A ce discours Gama, qui déjà soupçonnait les embûches que lui tendait la haine ismaélite, comprit d'où venait la mauvaise opinion qu'avait d'eux le Samorin. Avec une assurance calme et profonde, assurance qu'il ressent avec juste

raison et qui, grâce à Vénus Acidalie, lui obtint un crédit assuré, il prononce cet habile discours :

lxv. « Si le péché, que dès les premiers jours du monde commit la malice humaine, n'eût pas été cause que le vase d'iniquité répandit sur «la génération d'Adam le poison du mensonge et de la fausseté, ces éternels ennemis du genre humain, ces fléaux si terribles de la chrétienté, tu n'aurais pas conçu, ô puissant roi, de semblables soupçons ; ils te viennent des suggestions d'une secte perfide.

lxvi. » Jamais grand bien ne s'acquiert qu'au prix de longues souffrances : toujours sur les pas de l'espérance marche la crainte; tous les efforts de l'homme sont baignés de la sueur de son front. Voilà pourquoi lu montres si peu de confiance en la vérité de mes assertions , sans daigner peser les raisons qui se présenteraient à ton esprit, si lu n'ajoutais pas foi à l'imposture.

lxvii. » Si je n'étais qu'un forban ne vivant que de rapines , un malheureux exilé , comment peux- tu penser que je fusse venu de si loin chercher ici un asile ignoré ? Quels seraient mon but, mes espérances ; dans quel intérêt auraisje bravé la mer irritée, les glaces de l'Antarctique, les feux qui brûlent les habitants de l'équateur?

Lxvin. » Tu demandes que de fastueux présents attestent la vérité de mes paroles, mais le seul but de ma mission était la découverte des climats étrangers où la nature a placé ton antique royaume. Toutefois, si la fortune me favorise assez pour que je puisse retourner dans ma patrie, dans le royaume qui possède mon amour, tu me verras revenir, je te le jure , avec un don superbe, riches présents.

lxix. » Tu trouves étrange qu'un roi de la lointaine

Hespéric m'envoie vers toi : un cœur élevé, une royale

186 LES LU9IADES.

ambition ne regardent comme grand rien de ce qui est possible. Le courage lusitanien mérite qu'on fasse de lui une plus grande , une plus noble estime; il exige, pour croire aux efforts dont il est capable, une foi plus entière et plus profonde.

lxx. » Apprends que depuis longues années la ferme volonté de nos rois a été de triompher des difficultés et des dangers qu'opposent toujours les grandes entreprises; allant à la découverte des mers , ennemies de la tranquille oisiveté, ils ont résolu de savoir où sont leurs bornes, où sont les derniers rivages que baignent leurs eaux.

lxxi. » Ce fut là une conception bien digne de l'illustre fils de ce roi aventureux qui le premier sillonna la mer pour aller chasser du foyer paternel le dernier habitant d'Abyla ; grâce à son immense génie, à sa voix, de flottants édifices s'élevèrent, et purent découvrir toutes les régions qu'éclairent les constellations d'Argo , de l'Hydre, du Lièvre et de l'Autel.

LXXli. » L'heureux succès des premières tentatives ne fit qu'enflammer notre audace* Des chemins nouveaux s'ouvrirent peu à peu, les entreprises se succédèrent. Déjà nous laissons loin derrière nous les contrées que brûlent les tropiques, nous avançons vers le sud de l'Afrique et nous apercevons ses derniers habitants qui ne virent jamais les sept astres du Nord.

lxxiii. » Ainsi avec un cœur ferme, une résolution inébranlable, nous avons vaincu la fortune, nous avons pu marquer le terme de nos travaux sur ces rives étrangères qui le sont soumises; triomphant de la résistance du limpide Océau, bravant les naufrages et la tempête, nous sommes arrivés jusqu'à toi ; nous ne te demandons qu'un simple

témoignage de notre arrivée pour le porter à notre souverain.

lxxiv. «Telle est la vérité, ô paissant roi. Teferais-je, dans l'espoir si incertain d'une aussi faible récompense , un fastueux étalage de paroles mensongères? Misérable pirate enrichi des dépouilles d'autrui , n'irais-je pas plutôt demander un refuge à la terrible Tbétis et chercher sur son seiu, qui ne se repose jamais, le repos et la sécurité?

lxxv. » Ainsi , ô roi , si je t'ai déclaré la vérité , u j'ai réussi à chasser de ton cœur tout soupçon de duplicité, hâte ta réponse, et ne mets pas plus long- temps de pénibles entraves à mon départ ; mais si mes paroles te paraissent encore empreintes de fausseté , réfléchis bien qu'en cette circonstance la raison est d'accord avec la vérité. Un jugement sain peut le saisir : il est facile à la vérité de se faire comprendre. »

lxxyi. Attentif au discours de Gama , dont l'assurance ne se dément pas pendant tout le temps que durent ses explications, le roi seut renaître en lui la confiance ; il pèse la valeur de ses raisons et pense qu'elles doivent faire au* torité. II commence à croire que les Gatuals corrompus se sont laissé abuser; combien il les jugeait mal!

lxxvii. Une autre considération achève de triompher de toutes ses répugnances : son ambition s'allume à la pensée des profits que devra lui rapporter l'alliance lusitanienne ; il en croit donc le grand capitaine ot ne s'arrête plus aux impostures des Maures. Il ordonne à Gama de se rendre directement à ses vaisseaux et d'envoyer à terre, sans craindre aucun dommage, des marchandises pour les vendre ou pour les échanger contre des épices.

lxxviu. Il veut que ce soient des productions manquant

dans les royaumes baignas par le Gange, si toutefois ses navires en ont apporté qui soient particulières à ce pays où finit la terre et commence la mer. Aussitôt le capitaine s'éloigne de la présence vénérée du monarque et va demander au Catual, chargé d'exécuter ses volontés, un esquif, car sa chaloupe est au large.

lxxix. Il lui demande une embarcation qui le conduise à la flotte, mais le perfide ministre , machinant contre lui de nouvelles embûches, temporise et ne lui accorde rien: un embarras succède à un autre embarras. 11 se dirige avec Gama vers le port , afin de l'éloigner le plus possible du palais du Samorin et pour que, dans ce lieu , il puisse exécuter, sans que le roi en sache rien, les desseins que lui suggérera sa perfidie.

lxxx. Quand ils furent déjà à une assez longue distance, le Catual annonça à Gama qu'il lui fournirait l'embarcation qui lui était nécessaire , puis il lui dit de différer son départ jusqu'au lendemain. Tous ces retards éclairent le grand capitaine , il comprend que l'idolâtre trempe dans les coupables intentions des Maures, ses infâmes, ses éternels ennemis; jusque-là il ne l'avait pas soupçonné.

Lxxxt. De tous les ministres qui gouvernaient les villes du Sarmorin , ce Catual , vendu au peuple de Mahomet , était le plus puissant; c'était en lui surtout que les Maures avaient placé la criminelle espérance de réussir dans leurs ruses ; toujours leur complice, il n'a pas abandonné cet espoir.

lxxxii. Gama renouvelle ses instances: il veut qu'on l'envoie à bord de ses vaisseaux, mais sa demande n'est pas écoutée; en vain il répèle au ministre qu'ainsi l'a ordonné le noble successeur de Périmai : «Quels sont les motifs qui

le retiennent? Pourquoi diffère-t-il de lui permettre d'aller chercher les marchandises du Portugal? Ce qu'un roi ordonne peut-il être abrogé par un sujet ? »

lxxxui. Le traître Calual est sourd à sa voix ; bien plus, il roule dans son imagination quelque projet perfide, épou vantable, l'œuvre du démon enfin. Plongera-t-il le fer cruel dans un sang qu'il abhorre? ou incendiera-t-il les vaisseaux pour ôter à ces étrangers tout espoir de retour en Portugal ?

lxxxiv. Qu'aucun des Lusitaniens ne revoie sa patrie : voilà ce que, dans leur infernale résolution , prétendent les Mahométans. Que leur roi ne sache jamais où s'étend la terre d'Eous. Gama reste enchaîné sur le rivage ; ainsi le veut le ministre barbare de ces idolâtres. Il ne peut partir sans son consentement ; à la voix du Catual toutes les embarcations s'éloignent.

lxxxv. Le capitaine se plaint et s'irrite; à toutes ses raisons l'idolâtre répond qu'il peut donner l'ordre aux vaisseaux qui sont au large d'approcher, car alors il pourra plus facilement établir des communications : « Que la flotte reste ainsi, lui dit-il , loin du rivage, c'est le fait d'un pirate ou d'un ennemi; un ami sûr et fidèle ne redoute aucun danger. »

lxxxvi. Le prudent Gama a lu dans le cœur du barbare. S'il désire que la flotte approche, c'est pour donner un libre cours à sa haine , c'est pour l'assaillir avec le fer et le feu. Mille pensées se pressent dans son esprit; à tous les maux qu'on lui prépare il cherche un remède ; il craint tout, il porte sur tout son attention.

lxxxvii. Comme le miroir d'acier poli ou le cristal brillant, frappés des rayons du soleil, promènent de côté et d'autre les reflets vagabonds dont les lueurs mobiles et va-

190 LES LI SIADES.

cillantes voltigent sur les murailles et les toits suivant tous les mouvements de la main oisive d'un enfant qui folâtre dans sa chambre :

lxxxviu. Telle flotte incertaine la pensée de Gama prisonnier. Il se rappelle Coelho. Peut-être l'attend-il, suivant l'ordre qu'il lui en avait donné, sur le rivage avec ses chaloupes. 11 lui envoie aussitôt l'avis secret de retourner à la flotte qu'il avait quittée et de se tenir en garde contre les pièges des féroces Mahométans, dont les projets, ainsi qu'il le croyait, étaient de l'assaillir.

lxxxix. Telle est la règle que doivent suivre ceux qui, par les faveurs de Mars, veulent marcher sur les traces des héros et les égaler : voler en tous lieux par la pensée, deviner et éviter le danger ; pénétrer en grand et en habile capitaine et déjouer les desseins de l'ennemi ; penser à tout enfin. Non , jamais je n'aurai d'éloges pour le capitaine auquel on entendra dire : « Je n'y ai pas songé. »

xc. Le Malabare persiste à le garder prisonnier s'il ne fait avancer la flotte ; inébranlable et enflammé d'une noble colère, le héros ne se laisse pas intimider par les menaces. Tombe plutôt sur lui tout le poids des malheurs que lui prépare une infâme perfidie , que de mettre en péril la flotte de son roi qui est en lieu sûr !

xci. Celte nuit et une partie du jour suivant encore il demeura captif; il demande alors à être conduit auprès du roi , mais la garde nombreuse qui l'environne s'y oppose. L'idolâtre prend bientôt un autre parti; il craint le châtiment qui lui est dû si son roi vient à connaître ses artifices, et c'est ce qui ne saurait manquer d'arriver s'il retient en ce lieu Gama plus long-temps.

xcn. Le Catual lui dit de faire transporter à teiTe toutes les marchandises propres au négoce et que là la vente ou l'échange s'en feront de gré à gré, car celui qui ne veut pas le commerce cherche la guerre. Bien que les coupables intentions que renferme le cœur du Catual n'échappent pas à Gaina, il y consent. 11 n'ignore certes pas que c'est au prix de ses marchandises qu'il achète sa liberté.

xcm. L'Indien devra fournir des barques pour aller les chercher et pour les apporter, car le chef portugais ne veut pas aventurer ses chaloupes là où l'ennemi pourrait s'en emparer et les retenir. Les embarcations partent pour recevoir les productions de l'Espagne qui serout le plus convenables; il maude à son frère de les lui envoyer pour payer sa délivrance.

xgiy. Les marchandises arrivent à terre et sont aussitôt remises aux mains de l'infâme Catual. Alvaro et Diego sont chargés d'en surveiller la vente. S'il est vrai que sur un cœur avili l'or a plus de pouvoir que le devoir, que les ordres, que les prières, l'idolâtre en donne la preuve à qui veut l'entendre ; car une fois maître des marchandises il relâche aussitôt Gama (13).

xcv. Il délivre le capitaine, pensant avoir un gage suffisant ; il pourra retirer un plus grand profil de ce gage que de la captivité du chef portugais. Gama est libre ; il se hâte d'abandonner une terre où il ne peut rencontrer que des dangers , regagne promptement la flotte et s'y livre au repos.

xcvi. Tranquille désormais il attend les événements, car il ne se fie plus au ministre avide et corrompu. Qu'un esprit observateur voie maintenant combien sur le riche comme sur le pauvre exerce de puissance le vil intérêt ,

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cette soif ennemie des richesses qui nous pousse à lous les excès.

xcvn. C'est pour s'emparer de son trésor que le roi des Thraces tue Polydore; la pluie d'or pénètre dans la formidable tour où est renfermée la fille d'Acrisius; l'éclat du brillant métal a tant d'empire sur Tarpcia qu'elle livre en échange le Capitolc aux ennemis et meurt presque étouffée sous ce même métal.

xgviii. L'or prend les forteresses les mieux gardées ; des amis il fait des traîtres; aux plus nobles cœurs il fait commettre des bassesses , il livre à l'ennemi de vaillants capitaines; il corrompt la pureté des vierges, qui foulent aux pieds leur réputation et l'honneur ; parfois il flétrit les sciences, déprave la conscience et aveugle le jugement.

xcix. 11 sait donner aux textes une interprétation plus que subtile, il fait et défait les lois ; dans la nation il crée des parjures, et souvent des rois il fait des tyrans. Mille fois, vous l'entendrez dire, cet enchanteur s'est glissé dans les cœurs mômes entièrement voués au culte du Tout- Puissant ; mais, s'il les corrompt, il leur laisse encore l'apparence de la vertu.

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