‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 26 sur 40 · CHANT NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHANT NEUVIÈME

ARGUMENT

Départ de Gama; il emmène des prisonniers. Moncaïde, converti à la foi chrétienne, part avec lui. Vénus a placé sur la route de la flotte une île enchantée. Les Néréides et Thélis, blessées par les traits de l'amour , y attendent les Portugais pour les enivrer de toutes les voluptés. Surprise des navigateurs. Léonard; ses malheurs passés, son bonheur présent. Thétis est le partage de Gama. Ce que c'est que l'Ile enchantée. Ce que sont les dieux de l'antiquité.

1. Les deux envoyés restèrent long-temps à Galicut sans pouvoir opérer la vente des marchandises ; la méchanceté et la perfidie des infidèles les poussent à empêcher toute transaction avec les acheteurs. Leur dessein , leur but étaient en effet de retenir les hardis navigateurs qui avaient découvert l'Inde jusqu'à l'époque où arriveraient les vaisseaux qu'ils attendaient de la Mecque, et qui alors devaient détruire la flotte portugaise.

il. Sur le bord de la mer Érylhrée , non loin des lieux où fut bâtie , par Ptolémée, roi d'Égypte, la ville d'Arslnoé, qu'il appela ainsi du nom d'Arsinoé, sa sœur, nom changé depuis en celui de Suez, s'étend le port d'une ville fameuse; c'est la Mecque, qui a pris un si grand accroissement, grâce à la superstition profane des disciples de Mahomet, accourant de tous lieux y puiser l'onde sacrée.

m. Le port s'appelle Jedda. C'est là que florissait dans sa plus grande étendue le commerce de la mer Rouge ,

source de prolits et de richesses pour le sultan qui possédait ce royaume. De là partent tous les ans , d'après un traité passé entre les Malabares et les infidèles , ces flottes opulentes, ces magnifiques vaisseaux qui, à travers l'océan Indien, viennent chercher des épices.

iv. Les Maures avaient placé leur espoir dans la venue de ces vaisseaux, vastes bâtiments puissamment armés, dont la mugissante artillerie pouvait anéantir ces autres navires qui venaient leur enlever ce commerce. Ils ont tant de confiance en ce secours, que tous leurs efforts contre les navigateurs se bornent à les retenir assez de temps dans ces parages pour que la flotte puisse arriver de la Mecque.

v. Mais celui qui gouverne les mortels et les cieux, celui qui , à côté de ses desseins, tient prêts tous les moyens de les réaliser, de telle sorte qu'arrivent à leur but les événements écrits au livre des destinées, inspira à Monçaïdc la pitié et la bienveillance; il l'avait réservé pour donner à Gama les avis nécessaires, et mériter ainsi le céleste séjour.

vi. Musulman comme eux, les Maures ne se méfiaient pas de lui; au contraire, ils l'admettaient dans tous leurs complots. Il révèle à Gama leurs intentions féroces et odieuses. Souvent il vient visiter les vaisseaux qui sont au large , et il se sent touché de compassion rien qu'à la pensée des maux que leur prépare, sans motif > la perfidie des Sarrasins.

vn. Il avertit le prudent Gama que chaque année viennent de l'Arabie des flottes puissantes ; qu'elles sont attendues avec une extrême impatience par les Maures comme devant être l'instrument de sa ruine. Il lui dit qu'elles ont de nombreux équipages , une artillerie redoutable; et qu'à

cause de la haine dont il esl l'objet , il pourrait succomber sous leurs coups.

vin. Gaina , que la saison d'ailleurs convie à partir , et qui n'atfend plus rien d'un prince livre à l'influence des Maures, ordonne à ses deux envoyés de revenir de Calicut aux vaisseaux ; mais il leur recommande d'opérer leur retraite en secret, dans la crainte que, leur départ subit venant à s'ébruiter, il ne leur soit suscité quelque obstacle.

lx. Cependant la renommée , qui dit vrai cette fois, annonce bientôt que les deux envoyés ont été arrêtés comme ils quittaient la ville. A peine cette rumeur a-t-elle frappé les oreilles du sage Gama , que , par représailles , il fait saisir quelques indigènes qui de la terre étaient venus à bord vendre des pierreries.

x. C'étaient de riches marchands de Calicut; en raison de l'ancienneté de leur famille et de leur opulence 9 ils étaient connus de tous. Leur disparition fut aussitôt remarquée, et l'on ne tarda pas à savoir qu'ils étaient retenus sur la mer. Cependant, sous la main des matelots, roulent déjà les cabestans ; tout le monde est à son poste : les uns soulèvent les câbles; les autres, de leur poitrine endurcie, brisent les attaches.

xi. D'autres encore se suspendent aux vergues et détachent les voiles qui se déroulent en sifflant. Alors des clameurs plus vives retentissent , et vont apprendre au Samorin avec quelle précipitation la flotte hâte son départ ; les femmes et les enfants de ceux qu'elle emmène prisonniers se précipitent, abîmés de douleur, vers le palais du Samorin , et redemandent les uns leurs pères, les autres leurs époux.

xii. Aussitôt le prince rend aux envoyés lusitaniens et

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leur liberté et leurs richesses, en dépit des farouches Mahométans , car il veut ravoir les prisonniers. Il fait en même temps porter ses excuses au capitaine, qui les agrée avec beaucoup inoins de bienveillance que le retour d'Alvaro et de Diego. Toutefois il rend quelques-uns de ces noirs, et part , larguant les voiles au vent.

xni. Il s'éloigne de la côte , sachant bien que tous ses efforts sont vains pour contracter avec le monarque idolâtre le traité de commerce qui fait l'objet de ses vœux. Mais du moins il ne quitte pas cette terre sans avoir reconnu les régions qui s'étendent à l'aurore ; il va donc porter, avec celte nouvelle, à sa patrie bien aimée des témoignages irrécusa* Mes de sa découverte.

xiv. H emmène quelques Malabares dont il s'est emparé de force parmi ceux que le Samorin avait chargés de remettre les deux envoyés ; il emporte le poivre brûlant; il n'oublie pas la fleur sèche de Banda , la muscade , le noir gérofle , dont s'enorgueillit la nouvelle île Moluque,et la cannelle qui fait la richesse , la gloire, la célébrité de Ceylan ; toutes productions qu'il a achetées.

xv. C'est à la diligence du fidèle Monçaïde qu'il les doit ; il l'emmène aussi avec lui, car, sous l'influence de la grâce divine, Monçaïde veut être inscrit au livre du Christ. Heureux Africain ! que la bonté du ciel enlève ainsi aux épaisses ténèbres de l'erreur , et qui , si loin de son pays , trouve ainsi le chemin de la véritable patrie.

xvi. La flotte aventureuse, laissant derrière elle les brûlantes régions, dirige la proue vers les lieux où la nature a placé la limite australe de Bonne-Espérance , fière des heureuses nouvelles qu'elle porte à Lisbonne avec les indices qu'elle a recueillis des pays de l'Orient. Elle recommence de

nouveau sa lutte conlre la cruelle et cependant séduisante inconstance de l'Océan.

xvii. Quel bonheur de revoir la patrie bien-aimée, leurs pénates chéris, leurs parents, de redire leur navigation si rare, si merveilleuse; les différents cieux, les diverses nations qu'ils ont observés; d'aller jouir du prix qu'ils ont gagné par de si longs travaux, à travers tant de dangers ! leur cœur en éprouve une telle joie, que c'est un vase trop étroit pour en contenir les transports.

xvm. Cependant la déesse de Cypris que le Père suprême a chargée de protéger les Lusitaniens, qu'il leur a donnée pour bon génie, et qui les guide depuis de longues années , leur préparc déjà la gloire conquise par leurs travaux et la récompense des souffrances qu'ils ont endurées; elle prétend leur procurer sur le triste Océan une vive allégresse.

xix. Les vastes mers qu'ils ont sillonnées, les dangers que leur a suscités le Dieu que vit naître Thèbcs, la ville d'Amphion, se représentent à son souvenir. Son esprit cherche déjà depuis long-temps de quel prix elle récompensera leurs souffrances ; quels bonheurs, quels délassements elle leur offrira au sein du royaume liquide , parmi ces vagues apaisées;

xx. De quel repos enfin elle les fera jouir pour relever la force abattue de ces navigateurs, légitime compensation des peines qui abrègent la vie déjà si courte. Il lui paraît juste d'associer à ses desseins son fils dont la puissance fait descendre les dieux sur la terre et transporte les humains au ciel.

xxi. Une fois sa résolution prise, elle s'arrête à ce projet :

au milieu des eaux elle fera surgir une île divine parsemée de

verts gazons et toute émaillée de (leurs ; càr outre celles qu'elle possède en souveraine par delà les colonnes d'Hercule, une infinité d'autres îles lui appartiennent dans la vaste étendue de l'empire des ondes, depuis Ceylan jusqu'au royaume de Lusus.

xxu. C'est là qu'elle veut que les vierges de l'Océan at* tendent ces héros magnanimes ; elle y appelle toutes celles qui méritent le titre de belles, toutes celles dont on peut dire : c'est la gloiredes yeux, la douleur des cœurs; elles les recevront au milieu des danses et des chants» Elle leur inspirera de secrètes amours pour qu'elles travaillent avec plus d'ardeur à contenter les désirs de leurs amants*

xxiii. Déjà elle avait employé cet artifice pour que le fils d'Anchisefûl accueilli avec bienveillance dans cette cité, dont, par un heureux stratagème, l'étendue fut fixée à l'espace que pouvait recouvrir une peau de bœuf(l). Elle va trouver son fils, le cruel Cupidon , en qui réside toute sa puissance ; ainsi qu'il l'aida jadis dans celte entreprise, il la secondera , il la servira dans celle qu'elle médite.

xxiv. Elle attelle à son char les oiseaux qui par leur chaht célèbrent leurs funérailles, et ceux en qui fut métamorphosée Péristera tandis qu'elle cueillait des fleurs. Autour de la déesse, qui déjà s'envole, mille baisers lascifs se croisent dans les airs; partout sur son passage, ses gracieux mouvements impriment à l'air et au vent la sérénité.

xxv. Déjà elle plane au-dessus des sommets d'IdaliP. Là son fils, armé de son carquois, avait réuni la multitude des Amours, car il prépare une grande expédition contre le monde en révolte. Depuis long temps de grandes erreurs y régnent; on s'y livre en effet à des prostitutions infâmes: il veut corriger ces coupables égarements.

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xxn. H toit un nouvel Actéon se livrant à un goût immodéré de la chasse et si aveuglé par cette passion brutale, insensée, que, pour s'élancer sur la trace d'un féroce et hideux animal , il fuit le monde et les grâces enchanteresses de la beauté; pour châtiment l'Amour, juge clément et sévère, veut lui montrer les charmes de Diane; trop heureux s'il peut échapper encore à cette meute affamée, aujourd'hui l'objet de ses affections.

xxvii. Il promène ses regards sur tous les grands personnages; aucun d'eux ne pense au bien public ; ils ne sont épris que d'eux-mêmes etdeceuxque Philaulie(2) inspire: s'ils se pressent dans le palais des rois, c'est pour y prodi • guer l'adulation qu'ils proclament être la vraie sagesse ; un nouvel épi commence à fleurir et son germe est presque corrompu.

Xxviii. Ceux qui à l'indigence doivent Une pieuse tendresse et au peuple un charitable amour ne sont possédés, soiis le masque de la justice et de l'intégrité, qtic de la soif du commandement et des richesses ; ils appellent la basse tyrannie un droit, et la dureté une juste sévérité : on établit des lois en faveur du monarque; celles qui protègent Je peuple périssent.

xxix. Nul ne chérit son devoir; tous suivent les inspirations de leur méchanceté. Le Dieu ne veut pas qu'un châtiment exemplaire, un châtiment juste et mérité se fasse attendre plus long-temps* Il rassemble ses ministres pour leur confier des phalanges nombreuses destinées à engager le combat qu'il s'attend à livrer aux mortels égarés, aux mortels rebelles à ses lois.

xxx. Nombre des enfants ailés s'occupent à divers ouvrages : les uns aiguisent des armes meurtrière* , les autres

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préparent leurs flèches; en travaillant ils font entendre des chants mélodieux où sont retracées diverses aventures amoureuses, sonore et suave harmonie, douces paroles embellies d'une musique céleste!

xxxt. Les fournaises divines , où ils forgent les pointes pénétrantes de leurs traits au lieu de bois s'alimentent uniquement de cœurs, d'entrailles palpitantes et pleines de vie ; l'eau où ils trempent leurs dards est formée des larmes des amants malheureux; la flamme vive et brillante, le feu qui ne meurt jamais, c'est le désir qui brûle mais ne consume pas.

xxxu. Les uns se plaisaient à exercer leur adresse sur les cœurs endurcis du peuple grossier ; de fréquents soupirs retentissent dans les airs , ce sont ceux qu'a blessés la flèche aigué : de charmantes nymphes guérissent les blessures entr'ouverles; non-seulement leurs secours rendent la vie aux blessés, mais, grâce à elles, le nombre des exis* tences s'accroît.

xxxm. Les unes sont parées de tous les charmes, les autres au contraire ont en partage la laideur: tout dépend des blessures; quelquefois l'amer antidote guérit le venin répandu dans les veines. Quelques-uns des blessés, séduits par les paroles subtiles de savantes magiciennes, en retour de leur guérison, reçoivent des fers; il en est ainsi parfois quand les flèches portent avec elles des sucs aux vertus secrètes.

xxxiy. De ces traits que lancent au hasard ces enfants inexpérimentés naissent parmi les infortunés blessés des passions désordonnées : chez les héros de noble race vous n'en voyez pas moins mille exemples d'un amour mons-

trueux ; telles Bibliset Cinyrea : tels ce jeune Assyrien, et cet enfant de la Judée.

xxxv. Et vous aussi, ô puissants du monde, vos cœurs sont souvent blessés pour de simples bergères; et vous, ô nobles dames, vous vous laissez surprendre dans les filelsde Vulcain pour des hommes rudes et grossiers. Tantôt vous soupirez après les heures de la nuit, tantôt vousescaladez les toits et les murailles ; mais de ce honteux délire Vénus, je le pense, est plus coupable que son fils.

xxxvi. Cependant les cygnes argentés déposent mollement le char léger dans la vaste prairie ; et Dionée, qui sur son beau visage élale les roses et les lis, en descend vivo ment. Le dieu qui porte le carquois et dont l'audace n'épargne pas même les habitants des cieux, vole joyeux et souriant à sa rencontre; tous les sujets de Cupidon accourent baiser la main de la déesse des amours.

xxxyïi. Le temps est précieux pour Vénus ; elle prend /? son fils dans ses bras et lui dit avec confiance : « Mon filst '•' bien-aimé, toi qui possèdes entre tes mains toute ma puis-\^ sance ; mon fils, en qui réside toute ma force, toi qui te ris des armes qui ont foudroyé Typhée ; une impérieuse nécessité m'amène à te demander que ta puissance vienne h mon aide.

xxxviii. » Tu sais les terribles épreuves supportées par les Lusitaniens; tu sais que déjà depuis long-temps je les favorise, car j'ai appris des Parques, mes amies, que toujours ils me doivent adorer. En eux je retrouve mes antiques héros de Rome; autant qu'il est en moi je veux les proléger; montrons en leur faveur jusqu'où s'étend notre puissance.

xxxix. » L'odieux Racchus a semé sous leurs pas mille

terribles embûches dans l'Inde ; la mer Irritée a platôl brisé dans sa rage leur existence qu'elle n'a fatigué leurs bras : que sur celte mer, qui toujours fut pour eux pleine de dangers , ils se reposent ; qu'ils y jouissent de cette gloire et de ces enivrantes récompenses qui jettent de si brillantes lueurs sur le souvenir des tourments passés*

xl. » Qu'au fond des abîmes tes traits atteignent les filles de Néréc ; qu'elles s'éprennent pour les Lusitaniens , qui viennent de découvrir un nouveau monde, d'un ardent amour; qu'elles se rassemblent et se réuuissent dans une île. Au fond de l'immense Océan j'aurai disposé cet asile , je l'aurai orné des dons de Flore et de Zéphire.

xli. » Que là les nymphes amoureuses les attendent; que pour eux y soient préparés, dans de merveilleux palais de cristal, des rafraîchissements, des mets exquis, des vins parfumés et des guirlandes de roses ; que les nymphes y disposent des lits somptueux moins brillants que leurs attraits ; en un mot qu'elles inventent mille voluptés inconnues du vulgaire, et que, vaincues par toi, elles leur livrent tous les trésors que convoiteront leurs regards ambitieux.

xlii. » Que du royaume de Neptune, où je suis née, sorte une généreuse et noble race ; que sur elle le inonde pervers prenne exemple , lui qui se révolte contre ta puis* sance ; qu'il apprenne que ni des murs de diamant , ni la triste hypocrisie ne peuvent prévaloir contre elle. Si ton feu immortel embrase au fond des eaux, qui pourra sur la terre éviter tes ardeurs î »

xliiï. Ainsi parla Vénus, et déjà s'apprête à lui obéir le malicieux enfant. Il se fait apporter son arc d'ivoire, richement orné, avec lequel il lance ses flèches à la pointe d'or, Cypris , d'un air voluptueux et tendre, reçoit son fils dans

sou char, puis elle lâche les rênes aux oiseaux dont le chant a tant déploré la mort de Phaéton. "

xliv. Cependant Cupidon déclare qu'il a en son désir l'appui d'une troisième divinité dont la célébrité retentit en tous lieux ; souvent elle lui fut contraire, mais souvent aussi elle lui sert de compagne : sa taille est celle d'un géant; pleiue de jactance, téméraire, semant le mensonge et la vérité , ce qu'ont vu ses cent yeux, partout où elle vole ses mille bouches le répandent.

xlv. Vénus et Cupidon vont la chercher et ils l'engagent à célébrer, avec sa trompette retentissante, les louanges des hardis navigateurs ; ils veulent qu'elle y mette plus d'ardeur qu'elle n'en eut jamais à publier la gloire d'aucun autre mortel. Déjà la rapide Renommée pénètre en murmurant dans les cavernes profondes ; c'est la vérité qu'elle répand, et de toutes parts elle est acceptée , car près de la déesse marche la Crédulité.

xlvl Tout ce bruit", tous ces merveilleux récils qui grandissent les Portugais, opèrent quelque changement dans le cœur des dieux dont Bacchus avait excité l'indignation ; peu à peu l'amitié y remplace la haine. Cœur de femme aisément varie dans ses résolutions : les déesses jugent déjà qu'en vouloir à tant de courage était l'effet d'une odieuse jalousie et même de la cruauté.

XLVli. Cependant le féroce enfant décoche successive* ment ses flèches ; la mer gémit sous ses coups ; quelquesunes volent droit à travers les ondes inquiètes , d'autres tracent d'obliques détours. Les nymphes tombent , et du fond de leur poitrine s'exhalent de brûlants soupirs; elles tombent , et aucune d'elles ne connaît encore le visage de

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celui qu'elle aime, mais la Renommée les leur montre tels que les contempleraient leurs yeux.

xl vin. L'indomptable dieu rapproche avec effort les deux extrémités de son arc d'ivoire, car plus profondément qu'aucune autre il veut blesser Thétis : Thélis plus qu'aucune autre est rebelle à ses volontés. Déjà son carquois est vide ; dans la plaine liquide toutes les nymphes ont succombé, et si elles survivent à leurs blessures, c'est pour se sentir mourir d'amour.

xlix. Faites place, ondes profondes et azurées, car voilà Vénus qui vient à leur secours; au-dessus de l'empire de Neptune elle montre des voiles blanches et arrondies. Pour qu'à la flamme dont brûlent ces nymphes réponde, ô amour, une ardeur égale, il faut que la craintive pudeur se taise devant les ordres de Vénus.

L. Déjà les charmantes Néréides se sont formées en chœur, et, suivant l'antique usage, se dirigent, au milieu de danses gracieuses, vers l'île où Vénus les conduit : la belle déesse leur conseille alors de faire ce qu'elle-même a fait mille fois dans ses amours; déjà vaincues par le dieu son fils, elles sont toutes disposées à suivre ses avis.

Li. Les vaisseaux des Lusitauiens sillonnent la large voie de l'immense Océan, cinglant vers leur pairie bien-aimée; pour continuer leur long voyage, ils désirent faire provision d'eau fraîche : soudain tous à la fois et avec une vive allégresse, ils aperçoivent l'île enchantée; en ce moment la mère de Mcmnon montait, suave et délicieuse, vers le brillant Olympe.

LU. L'Ile leur parut de loin fraîche et belle. Vénus la dirigeait sur les ondes (comme le vent dirige la blauche voile) au-devant de la belliqueuse escadre: afin que les navires ne

passent pas outre sans y prendre terre, et pour accomplir son désir, la puissante déesse d'Idalie la conduit vers les lieux où naviguent les Portugais.

lui. A peine les nautonniers l'eurent- ils aperçue, à peine s'avançaient-ils vers elle, que Vénus la rendit ferme et immobile, comme Délos qui cessa d'être flottante aussitôt que Latoneeut donné le jour à Phœbus et à la déesse amante de la chasse. Soudain la proue fend la mer, voguant vers l'île à l'endroit où la côte présente une baie profonde et tranquille dont Cythérée a parsemé le sable blanc de coquillages éclatants.

liv. Trois collines, d'un aspect aussi gracieux qu'imposant , émaillées de plantes aux couleurs diaprées , s'élèvent dans ce riant et délicieux séjour : de leurs cimes, couronnées d'un vigoureuse verdure, coulent de clairs et limpides ruisseaux ; l'eau murmure fugitive à travers de blancs cailloux*

lv. Les collines sont séparées par un vallon enchanteur où viennent se réunir les ondes cristallines pour y former un lac dont la beauté surpasse tous les caprices de l'imagination; des arbustes charmants suspendent leurs rameaux au-dessus du cristal resplendissant des eaux, et semblent se pencher en voyant leur feuillage réfléchi dans ce fidèle miroir.

LVL Mille arbres s'élancent vers le ciel chargés de fruits magnifiques et parfumés: l'oranger dont les pommes ont l'éclat dont brillaient les cheveux de Daphné; le cédrat qui s'incline vers la terre et ploie sous son fardeau doré ; le citronnier dont les fruits enchanteurs embaument l'air et dans leurs contours fmilent le seiu d'une vierge.

lvil Sur les colliues les arbres sauvages étalent leur

verdoyante chevelure : ce sont les peupliers aimés d'Àlcide, les lauriers chéris du dieu aux cheveux d'or, les myrtes de Cythérée, les pins de Cybèle outragés par un inconstant amour, le cyprès qui porte sa flèche aiguë vers le séjour éthéré.

lviii. Ici la nature produit sans culture les dons variés et savoureux de Pomone ; dus à sa seule libéralité ils n'en sont que meilleurs :1a cerise aux teintes purpurines, la mûre dont le nom rappelle de tristes amours; la pêche originaire de Perse et qui, transportée sur un terrain étranger, n'en devient que plus parfumée (3).

lix. La grenade ouvre son sein et étale ses couleurs vermeilles qui éclipsent ton éclat, ô rubis; dans les bras de l'ormeau s'enlace la vigne joyeuse avec ses grappes empourprées et verdoyantes; et vous, poires à la forme pyramidale, si sur votre tige féconde vous voulez demeurer, supportez sans vous plaindre les blessures qu'avec leurs becs avides vous font les oiseaux.

lx. Le gracieux tapis de verdure qui recouvre le sol fait tort aux riches tapis d'Achéraénie , mais ajoute aux beautés de l'ombreux vallon. La fleur de Céphise incline sa tête sur une onde transparente et paisible ; là brille l'anémone née du sang du Gis incestueux de Cinyre, et dont le souvenir te fait soupirer encore, ô déesse de Paphos !

lxi. En voyant le ciel et la terre resplendir des mêmes couleurs, il eût été difficile de décider si c'était la belle aurore qui répandait son éclat sur les fleurs, ou si c'étaient les fleurs qui donnaient leurs teintes à l'aurore. Zéphire et Flore imprimaient à la violette ses amoureuses nuances et revêtaient de leurs couleurs le lis vermeil , la fraîche et pudique rose qui brille sur les joues de la timide beauté.

LXU. La pure asphodèle qui boit les larmes du matin , la marjolaine , la brûlante jacinthe où se voient les caractères si chers au fils de Latone : toutes ces plantes croissent dans l'île. La déesse des fruits et celle des fleurs, Pomone et Flore, luttent entre elles : dans les airs volent en chantant des légions d'oiseaux; de joyeux animaux folâtrent dans la plaine.

lxiii. Le cygne au cou de neige chante sur le bord des eaux ; du haut des arbres lui répond Philomèlc ; l'ombre de son bois réfléchie dans le resplendissant cristal des ondes n'épouvante plus Actéon; ici le lièvre craintif et la timide gazelle sortent de l'épaisseur des bois; l'oiseau léger porte dans son bec la pâture à sa tendre couvée.

lxiv. Déjà débarquaient de leurs vaisseaux dans cette fratche oasis les nouveaux Argonautes; les charmantes déesses erraient à l'aventure à travers la forêt : les unes tiraient de doux sons de la cythare , d'autres faisaient résonner la harpe ou la flûte sonore ; d'autres encore , un arc à la main , feignaient de poursuivre des animaux qu'elles ne poursuivaient pas.

lxv. L'habile Vénus leur avait conseillé de se disperser dans la campagne ; de ne point paraître offrir aux héros une facile conquête , mais de se faire d'abord désirer. Quel ques-unes , se confiant dans la beauté de leurs formes, avaient déposé toute parure empruntée , et se baignaient nues au milieu d'une onde pure.

lxvi. Les hardis navigateurs ont posé enfin sur la terre leurs pieds impatients; pleins d'ardeur ils s'élancent aussitôt à la poursuite des animaux que cache l'épaisseur des forêts, bien éloignés de penser que, grâce à Vénus, leurs lacs et leurs filets leur seront inutiles. Dans ce séjour enchanteur une proie facile, une proie dont la possession les

enivrera de voluptés inconnues viendra d'elle-même s'offrir à leurs mains. La belle Erycine a fait pour eux une chasse divine.

lxvii. Les uns se fiant à leur adresse s'enfoncent gaiement dans la foret ou dans le bocage, une arquebuse à la main, pour abattre le cerf; les autres promènent leurs pas sous les frais ombrages que les arbres ailiers répandent sur la terre et dont ils protègent la verdure : ils suivent les méandres d'un paisible ruisseau, dont les eaux, murmurant en leur lit de blancs calilloux , vont se perdre sur le rivage.

lxviii. Tout-à-coup ils voient à travers les rameaux verdoyants briller des couleurs variées; ce ne sont ni des roses ni des fleurs , ils ne peuvent s'y méprendre. C'est l'éclat de la laine la plus pure et de la soie aux mille reflets, dont pour mieux enflammer tous les cœurs se revêt la jeune beauté, quand, vivant de la vie des mortels, elle appelle la parure au secours de ses charmes.

lxix. Velloso ébahi pousse un cri : « Amis, dit-il, voilà un étrange gibier. Si l'antique paganisme existe encore , n'en doutons pas , cette forêt est consacrée à des déesses. Ce que jamais l'esprit humain n'eût osé espérer, nous l'avons découvert. Que de merveilles ! que de prodiges la nature dérobe à la curiosité des humains!

lxx. » Suivons ces déesses , et voyons si ce ne seraient que de vaines et fantastiques apparitions. » Il dit et tous , plus rapides que des daims , ils s'élancent à la poursuite des nymphes le long des ruisseaux. Elles fuient à travers le bocage; mais dans leur course la ruse remporte sur la légèreté ; poussant des cris et souriant tour à tour, elles se laissent bientôt atteindre par les guerriers.

lxxi. Les chevelures d'or, les robes flottantes se détachent et voltigent au gré des vents; à l'aspect de ces trésors d'albâtre tout-à-coup découverts le désir s'allume : l'une , par un adroit artifice , tombe et se relève, laissant lire dans ses yeux plus de volupté que d'indignation, quand le chasseur, qui la poursuit sur le rivage sablonneux, s'embarrassant dans sa course, tombe à ses côtés.

Lxxn. Ailleurs les Portugais se sont dirigés vers le lieu où se baignent les déesses , sans autre parure que leurs charmes. A leur vue elles jettent un cri , comme si elles ne s'étaient pas attendues à cette rencontre. Les unes, feignant de sacrifier la pudeur à la nécessité , se lancent nues à travers la forêt, livrant aux regards les trésors qu'elles refusent aux mains avides.

lxxiii. Une autre, feignant d'être alarmée pour. sa pudeur, se plonge, à l'exemple de la déesse chasseresse , au fond du lac ; une autre se hâte de reprendre les vêtements qu'elle a déposés sur le rivage. Dans son impatience , plus d'un Portugais se lance tout vêtu et tout chaussé dans les eaux pour éteindre le feu dont il est dévoré.

lxxiv. Tel , plein d'ardeur et de sagacité , le chien du chasseur , accoutumé à saisir sur l'onde l'oiseau que son maître a blessé , à peine a-t-il vu le tube incliné vers la sarcelle ou le canard sauvage , impatient, s'élance dans l'eau avant que le coup ne parle , et nage en aboyant plein de confiance vers sa proie; ainsi fait le Portugais à l'égard de celle qui ne fait qu'imiter la sœur de Phœbus.

txxv. Léonard, soldat bien tourné, chevalier galant et amoureux, n'avait encore de l'amour connu que les rigueurs (/|); bien que persuadé qu'en de telles luttes il n'é-

iS.

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prouverait jamais que des défaites , il nourrissait cependant encore l'espérance d'un avenir plus fortuné.

lxxvi. Ce moment était arrivé. Il courait sur les traces d'Ephyre, modèle de grâce et de beauté ; Ephyre plus chèrement que les autres voulait disputer ces charmes que la nature ne donne que pour être donnés. Fatigué déjà , il lui disait : « 0 beauté, pourquoi tant de rigueur? Quand tu règnes en souveraine sur ma vie, attends au moins un corps dont tu emportes l'âme.

lxxyu. » Toutes tes compagnes ont suspendu leur course , ô belle nymphe ; toutes ont cédé à la volonté de l'ennemi ; toi seule dans le bocage tu fuis loin de moi I Qui Ta dit que c'élait Léonard qui te poursuit? S'il te l'a déjà révélé, ce sort cruel qui partout et toujours s'attache à mes pas, défie-toi de lui , car moi , quand je le croyais , il me trompait mille fois à chaque heure.

Lxxvni. » Ne te fatigue pas ainsi; cesse une course qui m'accable. Tu veux me fuir pour échapper à mes transports ? Ah! tel est mon destin que, lors même que tu attendrais, je ne pourrais t'atleindre. Attends, je veux voir, si tu y conseils, quelle ruse subtile il inventera pour te dérober à ma poursuite , et alors tu en seras témoin : « Tra la spiga e » la man quai muro è messo (5). »

lxxix. » Oh! ne me fuis pas! et que, respectant ta beauté , le temps aussi arrête toujours sa fuite ! Ralentis seulement un peu ta course légère , et tu rompras le charme du destin. Quel monarque , quelle armée saurait briser l'inflexible loi du sort qui , dans toutes mes affections , m'a toujours persécuté? Eh bien ! toi seule, si tu cesses de me fuir, toi seule l'auras fait.

lxxx. » Te rangerais-tu du côté de mon ennemi? C'est

faiblesse que de Tenir en aide au plus puissant. Tu emportes avec loi un coeur qui était libre ! Rends-le moi ; ta fuite n'en sera que plus rapide. N'est-ce donc pas un fardeau pour toi, cette âme infortunée que tu entraînes suspendue aux tresses de tes cheveux, plus fins et plus brillants que l'or? Ou, après en avoir fait la conquête, as-tu changé sa nature, et pèse-t-elle moins ?

lxxxi. » C'est mon seul espoir , car , ou tu ne pourras en supporter le poids, ou, par la vertu de ta resplendissante beauté, tu auras changé sa triste et fatale destinée ; si tu accomplis ce miracle, tu ne fuiras plus, car l'amour te percera de ses flèches , ô ravissante déité ; et tu m'attendras si l'amour t'a blessée; si tu m'attends, je n'ai plus rien à souhaiter. 9

Lxxxn. La gracieuse nymphe ne fuyait plus : elle va se livrer à son adorateur infortuné. Elle s'était arrêtée pour écouter ses tendres accents , ses plaintes amoureuses. Tournant vers lui une figure calme et céleste , inondée de joie et de volupté , elle se laisse tomber aux pieds de son vainqueur , qui s'abandonne à ses brûlants transports.

lxxxiii. Oh ! de quels ardents baisers, de quels tendres soupirs retentit le bocage ! Quel doux échange de délicieuses caresses ! Aux cris de la pudique résistance ont succédé les rires joyeux. Ces trésors de volupté que, dans celte enivrante journée, Vénus répandit sur ses favoris, heureux qui peut en savourer l'ineffable jouissance ; mais que, du moins, à l'esprit de qui ne les connut pas s'en offre la séduisante image I

lxxxiv. Entre les charmantes nymphes et leurs amants règne enfin l'harmonie ; elles leur tressent des guirlandes de fleurs, des couronnes d'or et de laurier; leurs blanches

212 LES I.USIADES.

mains s'unissent à celles des navigateurs en signe d'hyménée; ils se font le serment de rester toujours inséparables, dans la vie , comme après la mort , au sein de la gloire et parmi les plaisirs.

lxxxv. L'une d'elles, la plus puissante, celle devant qui s'incline avec obéissance le chœur des nymphes (la déesse, dit-on , qui couvre la terre et la mer de merveilles , la fille de Gœlus et deVesta, et dans son port tout l'annonce), reçoit le noble capitaine avec la pompe dont il est digne , déployant la grandeur et la majesté d'une reine.

lxxxvi. Elle lui apprend qui elle est; puis dans un brillant et gracieux exorde , elle lui dit qu'en se rendant dans ces lieux elle n'a fait qu'obéir aux lois de l'immuabledestin; elle fera entendre ses hautes prophéties en faveur de sa na* tion qui seule méritait un tel privilège; elle révélera les secrets de la glorieuse sphère , de l'immensité des terres et des mers inconnues.

lxxxvii. Le prenant par la main , elle le guide et le con duit au sommet d'une haute et divine montagne, où s'élève un riche édifice de cristal et d'or pur. Ils passent en ce lieu la plus grande partie du jour au milieu de fêtes joyeuses et de plaisirs sans fin. C'est dans les palais que la déesse se livre à ses transports; c'est dans les sombres bosquets, au milieu des fleurs , que les Néréides sacrifient à l'amour.

lxxxviu. Ainsi s'écoule clans la charmante société des nymphes presque toute celte journée, au sein d'une joie douce, profonde, inconnue aux mortels, et qui récompense largement les valeureux guerriers de leurs longues faligues. Le monde tient toujours en réserve le prix du courage invincible et de l'audace qui enfante les grandes actions : c'est la gloire,.... nom retentissant et sublime.

lxxxix. Les nymphes si belles de l'Océan , Téthys et cette île divine , ce n'est pas autre chose que les honneurs qui sèment la vie de si délicieux instants : les prééminences glorieuses, les triomphes, les palmes, les lauriers, les couronnes des vainqueurs, la renommée, les distinctions; voilà sous leur emblème les plaisirs de cette île.

xc. L'antiquité , amante des héros, en faisait des immortels, et plaçait dansl*01ympe étoilé ceux qui s'élevaient sur les nobles ailes de la renommée. Ils y étaient portés par d'éclatants exploits, par d'immenses travaux qui constituent ce qu'on appelle le chemin rude et scabreux de la vertu , mais dont le terme est si riant , si rempli de douces jouissances.

xci. Ces mortels dont le courage et les talents firent des dieux , n'oblinrent en cela que le prix dont l'univers décore les actions immortelles des héros. Jupiter, Mercure , Phœbus, Mars , Énée , Quirinus , les deux Thébains, Cérès , Pallas , Junon et Diane , tous ils n'étaient que de la faible race des hommes.

xcn. Mais la renommée, trompette des hauts faits, leur décerna dans le monde ces noms extraordinaires de dieux, de demi-dieux, d'indigètes, d'héroïques , de grands. Ainsi donc, ô vous qui courez après la gloire, si vous voulez les égaler sur la terre, réveillez- vous , secouez votre apathie, sortez de celte lâche oisiveté qui transforme un cœur libre en esclave.

xciît. A voire cupidité, à votre ambition qui mille fois vous poussent à des actions indignes, à cette soif honteuse et ignoble de tyrannie qui vous dévore, mettez , mettez un frein ; car ces vains honneurs, ce métal brillant no don-

nent pas à qui les possède une valeur réelle : miettt faut les mériter sans les avoir, que de les avoir sans les mériter.

xciv. Durant la paix donnez des lois justes et invariables qui ne livrent pas au fort le patrimoine du faible , ou bien endossez le harnais éclatant et marchez contre le Sarrasin dont la loi nous est ennemie : vous rendrez votre empire grand et puissant ; tous vous vous enrichirez , aucun ne s'apauvrira; vous jouirez de trésors mérités, d'honneurs qui à jamais rendent une vie illustre.

xcv. Le roi que vous aimez tant devra la splendeur de son règne à la prudence de vos conseils , à la force de vos épées qui vous rendront immortels comme vos aïeux : ne vous créez pas d'impossibilités ; vouloir, c'est pouvoir ; et vous prendrez place parmi les héros et vous serez reçus dans cette île de Vénus !

ARGUMENT

Au milieu d'un magnifique festin , une nymphe , dans un ehant harmonieux, dévoile aux enfants de Lusus les futures grandeurs qui attendent leurs descendants. Thétis conduit ensuite Gama au sommet d'une montagne oh elle lui montre un globe miraculeux représentant la grande machine du monde. Elle lui explique les lois qui régissent l'univers, et lui découvre les pays que son courage a révélés au monde. Départ des Portugais. Arrivée à Lisbonne. Le poète s'adresse à Sébastien.

I. Déjà le radieux amant de l'adultère Larissée inclinait ses coursiers vers la vaste mer qui baigne le Témistitan aux limites de l'Occident. Favonius tempère la brûlante ardeur du soleil et de sa fratcbe haleine qui ride la surface limpide des eaux , il ranime les lis et les jasmins que la chaleur affaisse.

H. Les nymphes charmantes , donnant la main à leurs amants, s'avancent dans le plus joyeux accord vers le palais resplendissant qu'enrichissent d'étincelants métaux. C'est là que sur l'ordre de la reine leur ont été préparées des tables chargées de mets exquis et recherchés pour restaurer les forces de la nature fatiguée.

m. Ils se placent deux à deux sur des sièges de cristal, l'amant à côté de sa maîtresse. D'autres sièges en or pur sont posés à la place d'honneur et reçoivent le noble Gama et la belle déesse. Des mets suaves , d'un goût divin , auxquels l'antique renommée des banquets de Cléopâtre n'a

rien à opposer, s'élèvent sur des plats innombrables d'or rayonnant, tirés des trésors de V Atlantique.

iy. Des vins d'un parfum qui surpasse non-seulement le Falerne d'Italie, mais encore l'Ambroisie tant estimée de Jupiter et de tous les autres dieux , coulent dans des vases où voudraient mordre vainement les dents de la lime; l'eau

fraîche qu'on y môle en fait jaillir une écume pétillante qui excite au fond des cœurs une soudaine allégresse.

y. Mille gais propos, le rire folâtre, la piquante saillie remplissent les intervalles de chaque service et tiennent en éveil les joyeux appétits. Autour d'eux résonne une musique enchanteresse semblable aux accords qui dans le royaume ténébreux suspendirent les tourments éternels des ombres. Bientôt se fait entendre une voix angélique et mélodieuse, une voix de syrène.

"VI. La belle nymphe chantait, et ses accents se répandent en volant sous les lambris sonores, sa voix est soutenue par les sons harmonieux et mesurés des instruments. Les vents se taisent soudain ; les ondes dans leurs cours font entendre un doux murmure , et le farouche animal repose dans son antre.

vil. Elle porte jusqu'aux cieux les héros fameux qui doivent briller dans le monde et dont Protée a vu les glorieuses destinées à travers ce globe étrange et diaphane dont pendant ses rêves Jupiter lui a fait don ; le devin les a révélées aux habitants du royaume maritime, et la nymphe attentive à ses prophéties les a recueillies dans sa mémoire.

vin. Ce qu'apprit la nymphe au fond des eaux surpasse en magnificence les récits d'Iopas à Carthage, de Déraodocus chez les Phèaciens. Il lui faut chausser le cothurne et non pas le brodequin, à celui qui chante ces merveilles.

O Calliope, je l'invoque dans mes derniers efforts ; pour prix de mes vers et de mes stériles travaux, redonne-moi l'inspiration qui m'échappe.

ix. Les années s'écoulent , déjà mon automne arrive, et bientôt j'aurai vu fuir mon été ; l'infortune glace mon génie dont je ne me vante plus , car je sens qu'il s'éteint. Les dégoûts m'entraînent au noir fleuve de l'oubli et de l'éternel sommeil; mais toi , ô puissante reine des Muses, accordemoi de remplir la tâche que je me suis imposée envers ma patrie!

x. « Des bords du Tage , chantait la belle nymphe , viendront à travers les voies ouvertes par Gama de nom-* breuses escadres qui soumettront tous les rivages où soupire l'océan Indien : les rois idolâtres qui ne voudront pas courber leur tête sous le joug éprouveront la colère et la force du bras courageux et invincible des héros portugais, ils subiront l'esclavage ou la mort.

xi. » Le chef d'un peuple malabare , qui à sa dignité joindra celle de souverain pontife, plutôt que de briser les liens d'amitié qu'il aura contractés avec les illustres guerriers, souffrira que ses villes et ses campagnes soient ravagées par le fér et l'incendie, en proie à la fureur, à la cruauté du puissant Samorin : tant sera grande la haine qu'inspirera au monarque de Calicut celle nation nouvelle.

xn. t> De Bélem partira l'escadre vengeresse de ces désastres, l'escadre qui portera, sans connaître le prixdu trésor qu'elle renferme, le grand Pachéco, l'Achille lusitanien (1). Sous son noble poids fléchiront et le navire qui le recevra et le bouillonnant Océan ; et lorsqu'ils seront lancés à la mer, gémiront ces vastes troncs d'arbres , enfants de la terre , que le génie de l'homme aura transformés en flottes.

xiu. * Énfin il a touché l'Orient. C'est loi qui portera secours au roi de Cochift ; il s'élancera arec quelques naturels du pays sur les bords sinueux du fleuve qui baigne la côte; il mettra eu déroute tes redoutables Naïres dans le détroit de Gambalam. La terreur glacera le sang des Indiens que dévorent les chaleurs de l'Orient , épouvanté des prodiges accomplis par une si faible poignée d'hommes.

XIV. » Le Samorin appellera à lui de nouveaux peuples. Là descendront, des chaînes de Narsingue, les rois de Visapour et de Tanor, apportant à leur suzerain de hautes et magnifiques promesses. De Galicut à Cananor, tout Naire s'apprête à la guerre ; les deux sectes ennemies du Christ se sont liguées ensemble : le Maure combat sur l'Océan, l'ido» làtre sur la terre.

xv. » Le grand, l'audacieux Pachéco le* taille denou* veau en pièces sur terne «t sur mer; il jonchera de morts les champs de bataille , et jettera dans la stupeur tout te Malabar. L'idolâtre, saus perdre un instant > renouvelle ses attaqués téméraires ; il anime ses soldats, il invoque en vain ses vains dieux qui restent sourds.

XVI. » Alors le vainqueur ne se contentera plus d'une simple défense ; il portera la flamme en tous Heux, incen diant les chés et les temples. Embrasé de colère , l'idolâtre , qui voit ses villes rasées par d'infatigables guerriers , ordonne aux plus braves de ses soldats d'attaquer Pachéco sur deux points à la fois ; mais Pachéco a des ailes , il vole d'un champ de bataille à l'autre, et partout remporte la victoire.

xvii. » Là viendra le Samorin pour assister en personne à la bataille, pour animer, pour encourager ses bataillons, mais un coupqui paî t eu sifllant ira l'aueiudre dans son riche

palanquin et le rougira de son sang. Ses ruses, ses artifices, ses armées nombreuses , il ne sera rien que Pachéco ne méprise ; alor» il aura recours à ta perfidie , aux mortels

poisons ; mais, vains efforts! toujours (avec la volonté du ciel ) Pachéco triomphera .

xvm. » H reviendra pour la septième fois , chante la nymphe, il reviendra combattre le vaillant, l'invincible Lusitanien , qui ne recule devant aucun danger , mais que néanmoins cette constance étonne. Il apportera, pour triompher dans la sanglante bataille, d'énormes machine» de bois d'uu usage inconnu , destinées à briser le» yais-< seaux que jusqu'alors il avait attaqués vainement*

xix. » Pour embraser tous les navire» commandé» par Pachéco s'avanceront sur les ondes des montagnes de feu ; mais en un moment, devant l'art militaire et le génie, s'é*vanouira tout ce vain et furieux appareil. S» haut qu'il plane sur les ailes de la renommée, quel héros, quel favori de Mars peut égaler celui que je chante? Oui , sur tous il remporte la palme. Que l'illustre Grèce et Rome me pardonnent !

xx. * Tant de batailles soutenues par une centaine de soldats environnés de tant de pièges et de tant de ruses; tant de triomphes obtenus sur cette innombrable meule d'idolâtres, qui n'étaient pas sans courage, paraîtront de fabuleux récits, ou bien l'on croira que les céleste» chœurs, accourant à la voix du héros, descendirent pour combattre avec lui et lui inspirer le courage, la force, la prudence et l'audace,

xxi. » Ni le guerrior qui dans les plaines de Marathon anéantit la vaste puissance de Darius; ni cpluj qui, avec quatre mille Ucédémoniens , défendit le défilé

des Thermopyles ; ni le jeune Coclès en Ausonie, qui contre toutes les forces des Toscans lutte seul pour la défense d'un pont ; niQuintus Fabius, ne déployèrent autant de bravoure et d'habileté. »

xxii. En ce moment le chant sonore de la nymphe perd de son timbre éclatant, il fait place à des accents mélancoliques et pleins de tristesse; d'une voix voilée par les larmes , elle déplore ce grand cœur si mal récompensé : « O Bélisaire ! dit-elle, toi dont le nom ne fera que grandir parmi le chœur des Muses , si tu vois outragées en toi la gloire et l'intrépidité, voici un héros avec qui tu peux te consoler.

xxm. » Si dans les combats tu as fait une large moisson de lauriers, pour ne recevoir en retour que le mépris cruel et l'injustice , tu as en lui un compagnon. Lui et toi vous offrez le même enseignement : nous verrons de grands cœurs tomber dans l'humiliante indigence et l'obscurité; nous verrons mourir dans les hôpitaux, sur de misérables grabats , d'illustres personnages qui à leur prince , à la religion , servirent de rempart ! Voilà les œuvres des rois qui , n'écoutant que leurs caprices , font taire la justice et la vérité.

xxiv. » Voilà les œuvres des rois, quand, séduits par de douces et feintes paroles, ils accordent à l'insidieuse, à la vaine éloquence d'Ulysse le prix mérité par Ajax... Mais la vertu sera vengée : car ces faveurs qu'ils refusent à de nobles et magnanimes chevaliers, pour les répandre sur des hommes dont la fidélité ne dépasse pas les lèvres, n'auront enrichi que d'avides adulateurs.

xxv. » Et toi, par qui fut si mal récompensé un tel vassal , ô roi , qui ne fus inique que cette fois ! lu lui as

donné l'indigence , quand il t'avait donné des royaumes ! Mais aussi long -temps que resplendiront sur le monde les rayons d'Apollon , je serai là , moi , pour qu'il soit compté parmi les grands et les illustres , et pour que tu sois toujours proclamé coupable d'avarice. »

xxvi. La nymphe continue ses chants : « Voici un autre guerrier; il vient décoré d'un titre royal; il est accompagné de son fils, qui sur les mers s'illustrera à l'égal des plus fameux héros de l'antique Rome (2). Leurs bras courageux , leurs armes réunies, infligeront à la fertile Quiloa un terrible châtiment. Ils en chasseront un tyran perfide, et ils y placeront un prince loyal et humain.

xxvii. » La superbe Mombaça, qui s'enorgueillit de ses somptueuses demeures et de ses pompeux édifices , ravagée par le fer et l'incendie, recevra le prix de ses anciennes perfidies. Les rivages de l'Inde sont peuplés de vaisseaux ennemis, leurs voiles se balancent, leurs rames s'agitent. De lâches trahisons sont préparées contre les Lusitaniens : le jeune Lourenço s'élance , il fera des prodiges.

xxviii. » La flotte puissante du Samorin couvrira la mer. Les boulets de fer , qui jaillissent au milieu du tonnerre de l'ardente artillerie, mettront en pièces ses gouvernails, ses voiles et ses mâts; jetant audacieusement les harpons sur la capitane ennemie , Lourenço se précipitera à son bord, et de sa lance, de son épée, il renversera quatre cents Maures.

xxix. » Mais la céleste et mystérieuse Providence, qui seule est juge de l'excellence de ses œuvres , conduira Lourenço vers des lieux où, ni la prudence, ni le courage, ne pourront le sauver du trépas. Devant les rivages de

222 LES LU8IADES.

Chaul , sur la mer rougie et bouillonnant sons le bronze cl la flamme , il luttera contre les escadres de l'Egypte et du royaume de Cambaie, qui seront témoins de sa mort.

xxx. » D'innombrables ennemis dont la force rend inutiles les efforts de l'héroïsme; les vents tombant tout-àcoup; la mer redoublant de furie, tout sera contre lui. Que les héros des âges antiques ressuscitent ; qu'ils viennent ici recevoir des leçons d'une noble intrépidité ; ils verront un autre Sceva qui, tout déchiré, tout mutilé, ne sait ni se rendre ni se soumettre !

xxxi. » Voyez-le, sa cuisse est emportée, un aveugle coup de feu en lance au loin les lambeaux, il se sert encore de son bras indomptable ; son grand cœur lui reste : mais enfln un dernier coup vient briser les liens qui attachaient son âme à son corps , et , dégagée de sa prison , elle s'envole ; tout-à-coup elle se retrouve triompbanie,

xxxir. » Va donc, ô âme, va, libre désormais des agitations de la guerre, toi qui, dans les combats, as si bien mérité le repos d'une éternelle paix! Ce corps, dont les lambeaux épars gisent sur la terre, celui qui lui avait donné l'être se dispose à le venger. Déjà j'entends gronder l'orage épouvantable qui accourt infliger aux Cambaiens et aux Mameloucks le terrible , l'éternel châtiment ; le bronze tonne et la bombe mugit,

xxxm. «Voici son père, il est plongé dans la Btupeur; la rage et la douleur déchirent son âme ; l'amour paternel allume l'incendie dans son cœur et de ses yeux fait couler des larmes brûlantes. Dans sa généreuse colère il jure que par les flancs des vaisseaux ennemis il fera jaillir le sang de Tidolâtre : le Nil en frémira, l'Indus en sera témoin et le Gange en retentira.

xxxiv. » Toi un taureau dévoré par la jalousie se prépare pour le combat meurtrier ; il essaie ses cornes sur le tronc d'un chêne ou d'un hêtre, et , frappant l'air, il mesure ses forces : tel Francisco irrité, avant d'entrer dans la ville de Gambaie, aiguise son épée sur les remparts de l'opulente cité de Daboul dont il abaisse l'orgueil et l'insolence,

xxxv. » Puis , transporté de fureur, il pénétra dans la baie de Diu que rendront fameuse tant do sièges et de batailles ; il dispersera la faible mais nombreuse escadre de Calicul qui vole sur les ondes à l'aide de rames légères. Il est en présence de la flotte commandée par Melik Yaz ; elle s'est préparée pour le combat, mais contre elle il fait pleuvoir les bombes que tu lances, ô Vulcain, et les débris de l'escadre s'en iront visiter les froides et profondes de* meures, lit caché de l'humide élément.

xxxvi. » Mir-Hocem attendra avec orgueil l'explosion de la fureur vengeresse des Lusitaniens; mais bientôt sur l'Océan flotteront les cadavres des Égyptiens, leurs membres épars séparés de leur tronc; les feux de l'arlillerio éclaireront dans leur aveugle ardeur les conquérants acharnés. Partout, ce qui frappe les yeux et les oreilles, ce sont des tourbillons de fumée et de flamme > des coups redoublés et des clameurs.

xxxvn. » Mais, hélas ! quelle funeste catastrophe je contemple, elle enlève au malheureux Almeida le prix de cette heureuse victoire ; cette gloire immense qu'il a conquise et dont il allait jouir aux rives chéries du Tage , elle va presque tout entière s'engloutir! Le cap des Tempêtes , en servant à ses os et à sa mémoire de tombeau , n'aura pas honte de ravir au monde ce héros immortel, quand l'fndo entière et l'Égypte ne l'auront pas osé.

224 LES L1J8IADES.

xxxviii. » Où d'habiles ennemis auront échoué , des Caffres sauvages réussiront; de grossiers javelols feront ce que ne purent faire ni les balles ni les flèches : les jugements de Dieu sont cachés ! Le peuple insensé qui ne les comprend pas s'en prend au destin, à l'aveugle hasard , lorsqu'ils ne sont que l'accomplissement des décrets de la divine Providence.

xxxix. » Mais quelle clarté extraordinaire vois-je resplendir, disait la nymphe en élevant la voix, là, sur la mer de Mélinde teinte du sang des peuples de Lamos, d'Oja, de Brava? C'est Cunha qui l'a répandu, ce sang, Cunha, dont le nom vivra éternellement sur toute cette vaste partie de l'Océan qui baigne les îles de l'Auster, sur les rivages que le sud éclaire de ses feux et auxquels saint Laurent a donné son nom.

xl. » Cette elarté c'est celle de l'incendie, c'est la splendeur des armes d'Albuquerque marchant à Ja conquête des Persans d'Ormuz; ils refusent de s'incliner sous le joug honorable et clément des fils de Lusus. Leur valeur causera leur ruine. La flèche stridente, rebroussant chemin, retournera dans les airs sa pointe contre la main qui l'aura lancée, car Dieu combat pour ceux qui étendent l'empire de l'Église.

xli. »Le sel amoncelé sur ces rives ne pourra préserver de la corruption les corps des guerriers tombés dans la lutte et gisant sur la plage , ou flottant sur les mers de Gérom, de Mascate et de Calayate, jusqu'à ce que les Persans, ne cédant qu'à la force, apprennent enfin à courber la tête, et que sur leur front se lise l'obligation de livrer en riche tribut les perles de Baharem.

xlii. » Quelles palmes glorieuses tressées par la vie-

toire vont le couronner, quand, guerrier sans peur et sans reproches, il s'empare de l'île de Goa! Mais s obéissant aux lois de la dure nécessité, il abandonne sa conquête et attend pour la reprendre une occasion favorable : alors, aussi courageux qu'habile, il se montrera supérieur à la fortune, à Mars lui-même.

xliii. «Voilà que déjà il revient sur elle; il s'élance contre les remparts à travers le feu et la mitraille; il frappe de sa lance, et de son épée il ouvre l'épais et redoutable escadron des Gentils et des Maures. Plus terribles que des lions affamés , que des taureaux furieux , les valeureux soldats signaleront cette journée qu'à jamais l'Église a consacrée à sainte Catherine l'Égyptienne.

xliv. »Et toi non plus tu n'échapperas pas à ses coups, riche et opulente Malaca. En vain lu étales tes richesses , en vain tu te réfugies dans le sein de l'Aurore, ta mère! Prépare tes flèches empoisonnées, arme-toi de tes crics redoutables, tes voluptueux Malais, tes valeureux Javanais ne te sauveront pas du joug lusitanien. »

xlv. La syrène eût chanté d'autres stances encore à la louange de l'illustre Albuquerque; mais elle se rappelle un trait de colère qui , bien que sa renommée couvre le monde, ternit la réputation du héros. Le grand capitaine à qui, en faveur de ses travaux, le Destin a réservé une gloire immortelle, devra toujours être, «pour ses compagnons d'armes, un ami plutôt qu'un juge tyrannique et barbare.

xlvi. Quand la faim , les fatigues , les maladies , les daugers de la guerre, le tonnerre , la rigueur des saisons et du climat sévissent contre des soldats qui ne font entendre aucun murmure , c'est brutalité sauvage , c'est monstrueuse

226 LES LUSIAMS.

férocité que d'infliger le dernier «ipplice pour une faute qu'excusent l'humaine faiblesse et l'amour,

XLVii. Cette faute ne sera pas on abominable inceste , ce ne sera ni un viol odieux commis snr une vierge pure, ni un infâme* adultère ; non, c'est une intrigue amoureuse avec une vile esclave, une esclave obscure et lascive. Que ce soit jalousie, excès de vertu, ou habitude d'appliquer avec rigueur les lois d'une impitoyable discipline : ne pas savoir mettre un frein à sa colère follement déchaînée contre les siens, c'est imprimera sa renommée, si pure qu'elle soit, une tache ineffaçable.

XLvm. A pelles s'éprend de Campaspe ; Alexandre la lui accorde avec joie, et cependant Apelles n'était pas un de ses vaillants soldats ; on n'était pas au milieu d'un siège , environné de dangers, Araspe se charge de la garde de Panlhée et promet qu'aucun mauvais désir ne triomphera de lui; cependant il brûle pour elle, et sa passion n'échappe pas à Cyrua,

xldc. Mais l'illustre Persan , le voyant vaincu par l'amour à qui rien ne résiste, lui pardonne facilement, et en retour reçoit de lui dans une circonstance critique un signalé service. L'audacieux Baudouin enlève Judith et l'épouse ; et le père de Judith , Charles-le-Chauve, Charles assis sur un trône, lui accorde la vie et le gouvernement de la Flandre.

1». La nymphe cependant continuait son long récit et chantait Soares (3) : « H fait flotter ses bannières, il répand l'épouvante sur les rivages vermeils de l'Arabie, L'abominable Médine tremble et avec elle la Mecque , Jedda et les plages les plus reculées de l'Abyssinio : Barbora redoute pour elle les désastres dont gémit la commerçante Zeila.

li. » La noble île de Taprobane, aussi célèbre par l'antiquité de son nom qu'elle est aujourd'hui riche et Gère de l'arbre à l'écorce brûlante et parfumée qu'elle produit , se soumettra à l'étendard lusitanien quand, brillant et glorieux, il s'élèvera en triomphe sur la haute tour de Gokimbo , objet de terreur pour les insulaires (4)*

LU* » Fendant les ondes Erythrées, Siqueira s'ouvrira une route nouvelle vers toi aussi , puissant empire qui t'enorgueillis d'avoir été le berceau de Gandace et de la reine de Saba. Il visitera Mazua dont les citernes recueillent les eaux du ciel et le port d'Arquico voisin de ces parages ; il découvrira des îles lointaines qui à l'univers fourniront de nouvelles merveilles.

mi. «Ménéses lui succède, Ménéses dont l'épée aura plus bit sentir son poids en Afrique qu'elle ne s'exercera dans ces contrées. C'est en doublant les tributs de l'orgueilleuse Ormuz qu'il la punira de sa rébellion. Et toi aussi, Gama, pour prix de cet exil lointain , où t'a conduit ton dévouement qui doit t'y ramener encore, tu reviendras, avec le titre de Comte et de nouveaux honneurs, commander sur ces bords que tu as découverts.

Liv. ^ Mais celte loi fatale a laquelle ne peut se soustraire aucun mortel t'enlèvera , lorsque tu auras été investi d'une dignité presque royale, à ce monde et à ses déceptions. Après toi viendra gouverner ce pays un antre Ménéses, jeune encore , mais mûri par la sagesse ; llieureux Henri laissera de lui sur celte terre un éternel souvenir.

lv. » Vainqueur des peuples du Malabar il détruira Panane et Coulet et bravera les éclats de la bombe qui sur les airs seulement se venge de qui la brave ; il fera plus : prodige de vertu , il domptera les sept ennemis de l'àme , il

triomphe de la cupidité et de la luxure. N'est-ce pas pour un tel âge la victoire par excellence ?

lvi. » Quand le firmament l'aura réclamé, ce sera toi qui lui succéderas, ô intrépide Mascarenhas (5); si d'injustes compétiteurs te doivent ravir le pouvoir, reçois en revanche la promesse d'une immortelle renommée î Dans ton commandement déploie une si brillante valeur que tes ennemis eux-mêmes soient contraints de la confesser: ainsi le veut le destin. La gloire t'est plus fidèle que la fortune.

Lvn. » Le royaume de Bentam aura pendant des siècles faij.sentir à Malaca le poids de sa haine ; secondé par d'illustres guerriers , tu vengeras en un jour mille années d'injures: fatigues et dangers surhumains, pièges cruels et sans nombre , défilés , tranchées , remparts , lances et flèches : non, je te le jure, rien ne prévaudra contre toi, tu vaincras.

Lvm. » Cependant la cupidité et l'ambition qui marchent audacieusement tête levée, bravant la justice humaine et divine, t'abreuveront dans l'Inde de dégoûts qui n'apporteront aucune atteinte à ta gloire. Triomphe-t-il celui qui , abusant. des forces et du pouvoir dont il dispose, se livre bassement et sans raison à l'outrage , à la violence ? Savoir être juste et intègre , voilà la véritable victoire.

lix. » Je ne veux cependant pas dire que Sampaio (6) ne se rendra pas illustre et fameux par son courage ; comme la foudre irritée il apparaîtra sur l'Océan couvert d'ennemis, bans le Malabar, il préludera par les désastres de Bacanor ; Cutial et ses flottes épouvantés lui offriront une facile victoire.

lx. » La formidable escadre de Diu menace Chaul, effrayée

de son audace et du nombre de ses navires ; Hector de Svlveira (7) n'aura qu'à paraître et aussitôt qu'attaquée elle sera vaincue, détruite, anéantie: chose merveilleuse! l'Hector portugais , parcourant en vainqueur toute la côte de Cambaie, toujours en armes, devient aussi fatal aux Guzarales que jadis le fut aux Grecs l'Hector Troyen.

lxi. » Au terrible Sampaio succédera Cunha (8), qui , pendant long-temps , tiendra le gouvernail. Il élèvera les hautes tours de Chalé, tandis que la superbe Diu tremble sous lui : à ses armes se rendra le fort de Baçaïn , mais non sans effusion de sang ; là Mélik succombera , et si la tranchée est enfin emportée , ce n'est qu'à la pointe du glaive.

lxii. >» Noronha le remplace, sa présence chasse de Diu les Égyptiens farouches ; de Diu , dout l'habile et courageuse défense immortalise Antoine de Silveira. La mort accomplira sur Noronha sa tâche accoutumée; et alors un rejeton de ta race, ô Gama , viendra faire l'essai du commandement;, sa belliqueuse ardeur rendra jaune de terreur la mer Rouge.

lxhi. » Des mains d'Étienne, ton illustre fils, prendra les rênes un guerrier qui déjà dans le Brésil se sera couvert de gloire en châtiant ces redoutables forbans partis de la France pour infester la mer. Amiral de l'océan Indien, il escalade les remparts de Daman pourvus d'une formidable défense, et le premier pénètre par la brèche à travers les feux et les flèches qui pleuvenl de toutes parts.

lxiv. » A lui s'allie le puissant roi de Cambaie pour l'aider à défendre ses États contre le redoutable Mogol ; il lui permettra d'élever une forteresse dans la riche Diu. Le roi idolâtre de Calicut s'avance ; le héros marchera , le cœur plein d'une noble vaillance, à la rencontre du Samorin, et

le forcera, avec toute sa suite, à une retraite sanglante et meurtrière.

lxv. » Il détruira la ville de Repelin, chassant devant lui son roi soutenu par une nombreuse armée. Le Cap Comorin est témoin <Fun autre brillant fait d'armes ; par le fer et Pincendie il triomphera de la plus puissante flotte du Samorin, qui avec elle se promettait la conquête du monde ; Béadala se verra soumise au jou g.

lxvi. * L'Inde ainsi purgée d'ennemis , il pourra désormais la gouverner avec le sceptre ; plus de dangers, plus de résistance : tout se tait, tout tremble devant lui. Baticala seule vent s'exposer au terrible châtiment qu'a déjà subi Béadala : elle est inondée de sang et de cadavres ; la flamme et les foudres de l'artillerie l'ont réduite en cendres.

txvtt. » Ce héros , dont le nom et les hauts faits rappel* lent le dieu Mars, c'est Martinho (9) ; il est aussi vaillant dans les combats que sage et prudent dans les conseils. Castro toi foccédera. Toujours H portera haut Tétendard lusitanien : le successeur égalera son devancier*, si l'un élève la forteresse de Diu , l'autre la défend.

Lxvm. » Déjà les Perses audacieux, les Abyssins, les Humes dont le mm dérive de Rome, tous différents de mœurs et de manières, mille peuples sauvages, accourent à ce siège ; ils accusent le ciel dans leurs plaintes insensées de ce qu'une si bible troupe leur ravit leurs terres ; ils jurent , les mécréants , de baigner dans le sang portugais leurs moustaches retroussées.

h xix. » D'épouvantables machines de guerre, des ba listes, des béliers, des mines souterraines menacent les assiégés ; Mascarenhaset ses héroïques compagnons résistent à tout, et $m oeB joyeux voient s'avauçer un fréjws inévitable.

Mais voici Castro, leur libérateur ; ses deux fila l'accompagnent. Il fait l'offrande de leurs fies : qu'eu se sacrifiant pour leur Dieu ils acquièrent une gloire éternelle (10) I

lxx. » L'un, Fernando , rejeton d'une noble tige , succombera sur un rempart qu'une violente explosion fera, au milieu d'un bruit affreux voler en éclats dans les airs, et son âme montera dans les cieux. L'autre , Àlvaro , accourt, Bravant les épouvantables rigueurs de l'hivernage , il se fraie une route à travers les voies de l'humide élément , et triomphe dea vents , des périls, des flots , enfin des ennemis.

lxxi. » Fendant les ondes avec le reste des troupes lusitaniennes, son père le suit de près. Il livre la bataille» et, grâce à son courage , je dirai plus , à son génie, une vio toire complète et décisive couronne ses efforts. Parmi les Portugais, les uns dédaignent de pénétrer par les portes et escaladent les murailles ; d'autres se font jour à travers les escadrons des barbares éperdus : glorieux exploits, si dignes de mémoire que ni l'histoire ni la poésie ne sauraient les raconter !

lxxii. » Vainqueur intrépide et infatigable, il se présente en plaine devant le puissant roi de Gain baie, et son apparition épouvante d'innombrables escadrons, Frappé des mêmes terreurs, l'Hydalcan ne saura pas mieux défendre son territoire contre le bras triomphant qui , sur le rivage , court châtier Daboul ; Ponda, non plus, bâtie sur la montagne, ne lui échappera pas.

lxxui. » Ces guerriers et d'autres encore , cueillant en diverses contrées les palmes de la guerre et livrant leurs noms à la postérité, viendront, en déployant sur la terre la valeur de Mars, jouir des plaisirs de celte île ; c'est en pro-

menant leurs étendards triomphants sur les ondes que fend la proue aiguë 9 qu'ils trouveront à leur tour ces nymphes et ces banquets qui sont la gloire et les honneurs accordés aux périlleuses entreprises. »

lxxiv. Ainsi chantait la nymphe, et toutes ses compagnes applaudissaient avec transport , accueillant de leurs joyeuses acclamations ces brillantes prophéties. « Quelles que soient , disaient-elles en chœur , les phases de la roue de la fortune, jamais ne te manqueront , ô illustre nation, l'honneur, la vaillance, la gloire ni la renommée ! »

lxxv. Lorsque, rassasiés par cette divine nourriture, les hardis navigateurs eurent entendu, au milieu de' ces chants pleins d'une suave et céleste harmonie, le magnifique récit de leurs futures grandeurs, Thétys, en qui la grâce s'allie à la majesté, pour rehausser encore la splendeur de ce jour fortuné, s'adresse ainsi à l'heureux Gama :

lxxvi. « Noble héros, la suprême sagesse t'accorde la faveur de percevoir du regard ce que la vaine science des misérables et aveugles mortels ne peut découvrir. Armetoi de fermeté, de courage et de prudence, et, accompagné de tous les tiens, suis-moi vers cette montagne obscure. » A ces mots, elle le guide à travers une forêt sombre, escarpée, où l'homme peut à peine se frayer un passage.

lxxvu. Ils ne marchent pas long-temps, et se trouvent transportés sur le sommet élevé où se déploie une plaine émaillée d'émeraudes et de rubis. On croirait fouler les divins parvis. Là apparaît dans les airs un globe qu'en tous sens pénètre une vive lumière, de telle sorte que le centre et la surface sont visibles tout à la fois.

lxxviii. L'œil ne peut savoir de quelle matière il est formé, mai? il distingue clairement qu'il est composé de

divers orbes, ouvrage d'une main divine, qui à tous ne leur donna qu'un centre commun : en roulant ce globe s'élève ou s'abaisse, le centre ne dévie jamais. De tous côtés il offre un même aspect; partout finit et commence ce chef* d'œuvre divin.

lxxix. Uniforme, parfait, il n'a de soutien que lui-même, comme l'architecte qui le créa. A sa vue Gama resta frappé de crainte et d'admiration. La déesse lui dit : « Je t'offre ici l'image réduite à de faibles proportions de l'univers ; je l'expose à tes regards pour que tu voies la route maintenant par toi suivie, celle que lu parcourras et les contrées que tu désires visiter.

lxxx. «Observe d'abord la grande machine du monde, substance éthôrée, élémentaire, telle qu'elle est sortie des mains de la sagesse sublime et profonde, qui est sans commencement et n'aura pas de fin. Ce qui de tous côtés environne ce globe parfait et sa surface si polie, c'est Dieu ; mais ce que c'est que Dieu, nul ne le comprend : l'intelligence humaine ne s'étend pas si loin.

lxxxi. »Cet orbe qui va d'abord enveloppant tous les autres, cet orbe qui brille et resplendit d'une lumière si vive que la vue et l'esprit en sont aveuglés s'appelle Empyrée. C'est là que les âmes innocentes et pures jouissent de ce bonheur ineffable dont la source est en lui et dont le monde n'offre aucune image.

lxxxu. «C'est là que résident les véritables, les glorieuses divinités ; car moi, Saturne et Janus , Jupiter et Junon, nous ne sommes que des enfants de la Fable, inventés par l'humaine et aveugle erreur. Nous ne sommes

que les auxiliaires de la poésie, et si les hommes nous peu-

234 LES LU8IADBS.

vent rendre d'autres honneurs, c'est que votre imagination a paré ces étoiles de nos noms,

lxxxiii. » L'éternelle Providence, dont Jupiter n'est que l'image, gouverne le monde entier par mille intelligences douées de prudence. Les savants prophètes nous l'apprennent par nombre d'exemples ; les bons génies favorisent notre marche et nous guident ; les mauvais nous suscitent mille entraves.

lxxxiv. » Aussitôt la poésie qui tour à tour charme et instruit, leur cherche des noms; ainsi l'avait déjà fait pour ses dieux la fabuleuse antiquité; les poèmes sacrés appellent dieux les anges de la céleste milice; ils ne refusent pas non plus ce titre prééminent aux mauvais anges, mais ce ne sont que de fausses divinités.

lxxxv. «Enfin il n'est qu'un véritable Dieu dont la toute-puissance commande à tout et gouverne le monde par l'entremise d'intelligences secondaires. Mais poursuivons l'examen des œuvres magnifiques du souverain Créateur. Au-dessous de ce cercle immuable, où les âmes des justes jouissent d'un éternel bonheur, un aolre se meut si rapide et si léger, que son mouvement en est imperceptible : c'est le premier Mobile.

lxxxvi. «Il emporte dans cette évolution formidable tous ceux qu'il renferme dans son sein ; il entraîne avec lui le soleil qui dans sa marche mesurée marque les jours et les nuits. Sous cet orbe léger en roule uti autre si péufblement, si lentement qu'il accomplit à peine sa révolution que déjà Phœbus, étincelant de lumière, a renouvelé deux cents fois la sienne.

lxxxvii. » Regarde plus bas cet autre tout parsemé de corps polis et radieux qui règlent leur course sy la sienne

et tournent sur leur axe scintillant; vois-le se revêtir et se parer d'une large éebarpe d'or où brillent les figures de douze animaux étoilés, que tour à tour visite Phœbus.

lxxxyiii* » Regarde ailleurs ce magnifique tableau formé par les rayonnantes étoiles : c'est le Chariot, Calysto, Andromède et son père , et le terrible Dragon ; contemple la beauté de Cassiopée et la fougue d'Orion en fureur , le Cygne qui soupire en mourant , le Lion , les Chiens f le Vaisseau et l'harmonieuse Lyre.

lxxxix, » Bous ce vaste firmament observe le ciel de l'antique Saturne; après lui Jupiter accomplit son mouvement de rotation ; au-dessous est Mars, le génie des batailles; dans la quatrième région brillent l'œil du Jour ainsi que Vénus, qu'accompagnent les Amours ; Mercure à l'entraînante éloquence; et au-dessous d'eux Diane au triple visage.

xc. » Chacun de ces orbes a une marche différente : ici lente et majestueuse, là légère et précipitée; tantôt ils s'élancent loin du centre , tantôt ils sont à peu de distance de la terre. Ainsi Ta voulu l'Arbitre suprême qui créa le feu et l'air , le vent et la neige , auxquels la mer et la terre, placées au milieu de tous ces globes, ont été données pour centre.

xci. » Dans ce centre , séjour de l'homme dont l'audace, non contente d'avoir à supporter les douleurs attachées à sa demeure , s'expose encore à l'inconstance des flots , tu peux remarquer les grandes divisions que forment les mers furieuses; peuplées de différentes nations, chacune d'elles a ses rois, ses coutumes et ses lois.

xcn. » Voici l'Europe chrétienne ; sa puissance , son génie, sa, civilisation , l'ont placée au premier rang f vois

l'Afrique, avare des biens du monde , inculte , ignorante et barbare; vois ce cap que vous n'aviez pas encore franchi, et que la nature a placé vers l'Austral ; contemple toute cette vaste contrée peuplée de nations presque innombrables et sans loi.

xcm. » Jette les yeux sur le grand empire du Monomotapa habité par un peuple sauvage , noir et nu. Gonçalo y souffrira la mort et le martyre , victime de son pieux dévouement. C'est dans cet hémisphère inconnu que prend naissance ce métal , objet des vœux et des fatigues des mortels. Vois ce lac d'où découlent le Nil et le Coama.

xciv. Regarde les demeures des Nègres ; elles sont sans portes. Tranquilles dans leur retraite , ils se reposent sur la justice et la protection de leur chef et sur la foi de leurs voisins: observe cette sauvage multitude semblable à une noire et nombreuse volée de corbeaux ; elle viendra assiéger Sofala , la forteresse dont Nhaia sera l'habile défenseur.

xcv. » Vois là- bas les sources du Nil, que les anciens ne connurent pas; suis le fleuve dans sa course; il engendre le crocodile et arrose les peuples de l'Abyssinie , adorateurs du Christ ; vois comme, sans murailles, ils n'en savent que mieux se défendre de leurs ennemis. Voici l'île de Méroé, si fameuse autrefois, et que maintenant les naturels appellent Noba (11).

. xcvi. » Dans cette terre lointaine s'illustrera l'un de tes fils, en portant les armes contre les Turcs; c'est donChristovam (12). Mais qui peut échapper à la fatale destinée?.. Reporte tes regards vers la côte de la mer où Mélinde te donna une bienveillante et précieuse hospitalité ; considère le fleuve Raptus qui , dans le langage du pays, s'appelle Oby. Quilmance le reçoit dans son sein.

xcvii. » Regarde l'ancien cap des Aromates, auquel les indigènes ont donné le nom de Guardafu ; c'est là. que commence la mer Rouge , si célèbre, et qui semble se parer des teintes de son lit. La nature l'a ainsi placée pour servir de limite entre l'Afrique et l'Asie : les villes principales qui peuplent sa rive africaine sont Mazua, Arquico et Suanquem.

xcviii. » A son extrémité vois Suez , qu'on appelait l'antique ville des Héros , et qui , selon d'autres, est l'ancienne Arsinoé ; elle offre aujourd'hui un abri aux puissantes flottes de l'Egypte, et domine sur les eaux où , dans les premiers âges , le grand Moïse ouvrit aux Israélites un chemin. Là commence l'Asie, avec son vaste territoire et ses opulents royaumes.

xcix. » Voici le mont Sinaï, près du sépulcre de sainte Catherine : Tor el Jedda , à qui manque l'eau douce et cristalline des fontaines. Regarde les portes du détroit qui se termine dans le royaume aride d'Aden , borné par la chaîne des montagnes d'Arzire , sol calcaire que jamais ne rafraîchit la pluie des cieux.

c. » A tes yeux apparaissent les trois Arabies qui occupent un si vaste espace, peuplées de tribus basanées et vagabondes ; c'est la patrie des coursiers belliqueux , non moins célèbres par leur agilité que par l'excellence de leur race. Voici la côte qui s'étend jusqu'au golfe Persiqne qu'elle ferme en formant le promontoire Fartaque, ainsi nommé d'une ville bien connue en ces parages.

ci. » Hegarde l'illustre Dofar qui fournit aux autels l'encens le plus parfumé. Examine cet autre point; c'est Rosalgate et ses rivages toujours avares : ici commence le royaume d'Ormuz; il s'étend le long de ces côtes qui res-

238 LES MJ9IABES.

plendtront encore d'un vif éclat quand l'épée nue de Caslol-Branco se lèvera sur les vaisseaux des Turcs et leur puissante armée.

cit. » Considère le cap Asaboro, appelé aujourd'hui par Jes navigateurs le cap de Mozandan ; il domine l'entrée de ce lac qui baigne les terres fertiles de l'Arabie et de la Perse. Porte ton attention sur l'île de Baharem , le fond des mers qui l'entourent est parsemé de perles précieuses * imitant les couleurs de l'aurore. Là, dans Fonde salée , le Tigre et l'Euphrate viennent confondre leurs eaux,

an. » Contemple le puissant empire de la noble Perse , toujours retentissant du bruit des camps , des hennissements de ses coursiers : il dédaigne l'emploi de la mitraille, et montre avec orgueil les callosités qu'engendre le maniement des armes. Observe l'île de Gérom , exemple frappant des révolutions opérées par le temps. Là , jadis florissait Ormuz ; elle lui a pris sa gloire et son nom.

civ. » Là brilleront un jour les belliqueux talents de don Philippe de Menesès (1 S) , lorsqu'avec une poignée de Lusitaniens il dissipera un innombrable essaim de Perses sortis de Lara. Ils viendront tomber sous les coups du valeureux don Pedro de Souza , qui , déjà avait éprouvé son bras sur Ampaza , renversée par le seul poids de son épée,

cv. » Mais laissons le golfe Persique et le promontoire connu de Jasque , anciennement Carpelle, et son territoire peu favorisé de la nature , qui lui refuse les dons qu'elle dispense ailleurs; c'était jadis la Caramanie. Contemple le magnifique Indus, dont la source est dans cette montagne voisine de ces monts d'où s'élancent les flots du Gange.

cvi. » Jette les yeux sur le territoire si fertile d'Ulcinde et sur la baie profonde de Jaquet ; observe la marée qui, tout-

à-coup monte en grossissant le volume des eaux , et se retire , chassée de la terre par une force invisible. L'opu-

Liïï

reçoit la mer ; mille autres cités dont je passe les vous sont réservées en ces lieux.

cvii. » Suis des yeux la côte célèbre de l'Inde , qui court vers ie sud jusqu'au cap Comorin , autrefois appelé Cory. En face est la Taprobane ( aujourd'hui Ceylan). A travers cette mer viendront après loi les guerriers de ta nation. Ils remporteront des victoires, s'empareront de nombreuses cités , conquéreront des royaumes, où ils domineront pendant des siècles.

CVM* * Entre l'Indus et le Gaage s'étendit d'innombrables provinces, habitées par diverses nations ; un royaume adore Mahomet , l'autre les idoles ; c'est l'ange des ténèbres qui a dicté le code de leur religion. Considère l'emoire de Narsingue. il nossède les saintes dépouilles de Thomas , héros sacré qui de la main toucha le flanc de Jésus- Christ (14).

ax» » Là s'élevait jadis la grande, la riche , h magnifique viUe de Méliapor : son culte était alors ce qu'il est encore aujourd'hui. Ses murs s'élevaient à quelque distance de la mer ; Thomas, préchant la foi , que le monde entier proclame, avait déjà répandu la parole de Dieu dans mille contrées.

ex. # U pénétra pendant son apostolat jusqu'au royaume de Narsingue ; il rappelait à la foi? les malades à la santé , et les morts à la vie, lorsqu'un jour la mer, (tons sa course vagabonde , apporta un tronc d'arbre d'une grosseur démesurée. Le roi élevait alors un palais ; il désire l'employer à la construction de l'édifice , et il ne doute pas qu'il ne

240 LES LLSÏADES.

puisse, à l'aide du bras des hommes, des leviers, des éléphants , Taniener sur le rivage.

cxi.» L'énorme poids résistant à tous les efforts demeure immobile; mais l'envoyé du véritable Christ n'a pas besoin de tout cet appareil : au tronc colossal H attache le cordon de sa ceinture ; il le tire, et la masse obéissante le suit jusqu'aux lieux où devra s'élever un temple somptueux en témoignage de ce miracle.

cxii. » 11 savait qu'en ordonnant avec une foi fervente à une montagne de marcher, elle obéirait aussitôt à la pieuse parole. Ainsi le lui a enseigné le Christ, il vient de le prouver. Le peuple reste saisi d'admiration ; ce prodige étonne les Brahmes. La sainteté de Thomas , les merveilles qu'il accomplit leur font craindre pour leur autorité.

cxtn. » La haine surtout a pénétré dans le cœur de ces prêtres idolâtres ; ils inventent mille artifices pour empêcher Thomas d'être entendu ; ils lui tendent mille pièges pour qu'il meure. Le chef d'entre eux, celui qui dans l'âme nourrit la haine la plus enracinée, commet un forfait épouvantable ; il le montre bien au monde , la vraie vertu n'a point d'ennemie aussi cruelle , aussi barbare que la fausse vertu.

extv. »I1 égorge son propre fils, et aussitôt il accuse de cet homicide l'innocent Thomas; il suborne des témoins et en peu de temps Thomas est condamné à la mort. Le pieux apôtre, qui ne trouve point de meilleure défense que d'en appeler au Tout-Puissant , veut que devant le roi et tous les seigneurs du royaume éclate l'un des plus grands miracles.

cxv. » II demande qu'on apporte le cadavre de l'enfant. Qu'il ressuscite, s'écrie-t-il , et soit interrogé sur l'assassiu.

Plus qu'aucun autre devra être cru son témoignage. Tous virent alors l'enfant se lever au nom de Jésus crucifié : il rend grâces à Thomas, qui lui redonne la vie, et déclare que son père est le meurtrier (15).

cxvi. » Ce prodige répand une telle épouvante , que soudain le roi se baigne dans l'eau sainte du baptême ; de nombreux néophytes suivent son exemple. L'un baise le manteau de l'apôtre , l'autre chante les louanges de son Dieu. Cependant les Brahmes sont possédés d'une telle rage, l'envie répand sur leurs blessures un si cruel venin, que bientôt , réveillant la rudesse de ce peuple, ils le dédéterminent à faire périr Thomas.

cxvn. »On jour, tandis qu'il instruisait le peuple, ils firent naître dans Ja foule un affreux tumulte : Dieu avait déjà décidé qu'il était temps pour lui de cueillir la palme du martyre. Résigné à tout, le saint apôtre est assailli par une grêle de pierres lancées à travers les airs : pour assouvir plus promptement sa vengeance , l'un des bourreaux lui plonge sa lance dans la poitrine.

cxvin. > O Thomas, le Gange et Plndus te pleurèrent ! toute la terre que tes pieds avaient foulée te pleura 1 Plus encore te pleurent les âmes pieuses initiées par toi aux bienfaits de la foi sainte : mais la joie éclate parmi les anges du ciel; ils chantent et te reçoivent dans la gloire que tu as conquise ! Nous t'invoquons , protège toujours tes Lusitaniens et demande à Dieu qu'il les favorise.

cxdc. »Et vous qui usurpez les noms d'envoyés de Dieu, ce titre que possédait Thomas , répondez : si vous l'êtes véritablement, comment n'allez-vous pas en tous lieux prêcher la sainte foi ? Si c'est vous qui possédez le contrepoison, et que vous restiez plongés dans un damnable

si

repos au sein de votre patrie où nul de vous n'est prophète, comment pourront se purifier (je ne parle pas des infidèles) tant d'hérésies élevées de nos jours?

cxx. » Mais quittons ce sujet dangereux et retournons à la côte que nous apercevons. Vois Méliapour et le golfe formé par le Gange ; à son extrémité sont la riche et puissante Narsingue, Orixa qui abonde en précieuses étoffes ; elles sont situées au lie» où le Gange apporte à la mer le tribut de ses eaux :

cxxi. » Le Gange où les habitants de f Inde se baignent en mourant, persuadés que, quelles que soient leurs fautes, son onde sainte lave et purifie toutes les souillures. Regarde Cathigan, Tune des plus importantes cités du Bengale, province renommée pour sa fertilité; elle s'étend sur l'autre rive du golfe et se dirige vers le sud.

cxxn. » Ici est le royaume d'Arracan. Vois h capitale du Pégu , que des monstres peuplèrent, monstres issus du commerce infâme d'une femme et d'un chien , abandonnés sur une terre déserte. Ici fut créé par la reine un usage bizarre pour mettre fin à celle abominable prostitution ; une clochette retentissante est sans cesse attachée à ces parties

cxxin. » Regarde Tavaï où commence le vaste empire de Siarn qui s étend sur une longueur démesurée ^ Tenasse— rhn, Qœdo,la première parmi toutes les villes qui produisent en ces lieux le poivre. Plus loin est Mataca : ette deviendra sous votre empire le centre d'un commerce immense et l'entrepôt des riches produits que de l'Orient lui apportera la vaste mer.

cxxiv. j»Oo prétend que, de celle terre, la mer en soulevant tes puissantes ondes a séparé la noble île de Sumatra ;

ja<Jis les périples les ont vues réunies. On l'appela Chersonèse, et de ses abondantes veines d'or qui courent dans les entrailles de la terre , on loi donna l'épithète de Chersonèse d'or ; quelques-uns ont pensé que c'est l'antique Ophir.

cxxv. » A son extrémité vois Singapour où la route se rétrécit pour les vaisseaux; de là, dans ses sinuosités , la côte tourne vers Cynosure et marche droit vers l'aurore. Voici. Para, Patane, royaumes enclavés dans le long empire de Siam, qui les tient, eux et beaucoup d'autres encore , sous sa domination. Le fleuve IVIcnom qui les arrose prend naissance au grand lac nommé Camaï.

cxxvi. » Sur cet immense territoire sont disséminées mille nations inconnues , portant toutes des noms différents; ce sont les peuples du Lao aux vastes domaines et si fiers de leur nombre; les Avas, les Bramas qui s'étendent dans de longues chaînes de montagnes. Vers les hauteurs les plus reculées observe les Guéos, tribus à la vie sauvage, ils dévorent la chair humaine, et tatouent la leur avec un fer brûlant ! usage horrible !

cxxvii. » Regarde couler à travers les champs de Camboja le fleuve Ménom, proclamé souverain des eaux ; pendant l'été une seule rivière lui apporte un si riche tribut , que répandan t au loin l'inquiétude il inonde les vastes plaines; il s'enfle et se grossit comme le Nil ; les habitants de ses rives , peuples ignorants et grossiers , croient que tous les animaux, quelle que soit leur espèce, reçoivent de ce fleuve des châtiments et des récompenses.

cxxvm. » Un jour en son repos il recevra, sur ses bords secourables , des chants trempés des ondes de l'Océan , échappés aux écueils et aux tempêtes, préservés d'un triste

et misérable naufrage , quand frappé d'un injuste arrêt se trouvera jeté au milieu de privations et de dangers sans nombre celui dont la lyre sonore aura plus de gloire et de renommée que de bonheur.

cxxix. » Au loin s'étend la côte de Ciampa dont les forêts contiennent l'arbre odorant ; examine la Cochinchine encore peu connue et la baie ignorée d'Ainan. Ici s'étend le céleste empire dont la renommée vante l'immensité et les richesses infinies : c'est la Chine. Elle domine depuis l'ardent tropique jusqu'à la zone glacée.

cxxx. » Admire la muraille, imposant édifice auquel l'imagination refuse de croire, qui s'élève entre les deux empires ; elle atteste évidemment la puissance et la richesse de ses fiers souverains. Le monarque qui gouverne ce royaume ne naquit pas prince ; la couronne ne se transmet pas des pères aux fils; l'élection ne la décerne qu'au courage et à la vertu.

cxxxi. » Beaucoup d'autres pays te sont encore cachés jusqu'à ce que vienne le moment de soulever pour toi le voile qui les couvre. Mais ne laissons pas sans les examiner ces îles où la nature s'est plu à répandre les dons les plus précieux. Celle qui se montre à peine et regarde de loin la Chine, d'où sa population tire son origine, c'est le Japon où naît le pur argent : on y verra briller le flambeau de la loi divine.

cxxxu. » Regarde de ce côté les îles innombrables semées sur les mers de l'Orient , Tidor et Ternate avec sa montagne bouillonnante qui lance des torrents de flamme ; tu verras les arbustes qui portent l'ardent girofle achetés par les Portugais au prix de leur sang ; admire ici ces oiseaux

dorés qui jamais ne touchent la lerre qu'au moment où la mort vient arrêter leur vol (16).

cxxxiii. » Les îles de Banda s'émaillent des couleurs-resplendissantes de leurs fruits éclatants; mille oiseaux divers voltigent en ces lieux, ils s'emparent comme d'un tribut qui leur appartient des vertes noix que produit le muscadier. Vois Bornéo, où du flanc des arbres coule , semblable à des larmes, une liqueur qui, en se coagulant , prend le nom de camphre et donne à l'île une grande célébrité.

gxxxiv. » Près de là est Timor qui expédie le bois salutaire et embaumé de sandal ; vois ce terrain si vaste qui cache un de ses côtés vers la dangereuse région du sud : c'est la Sonde. Les peuples de la montagne qui habitent cette terre prétendent que dans son sein coule un fleuve merveilleux qui, vers les lieux où d'autres eaux ne sont pas encore venues se mêler à la sienne , transforme en pierre le bois tombé dans ses ondes.

cxxxv. » Regarde dans cette contrée, dont le temps a fait une île , et qui lance aussi des flammes ondoyantes, l'huile couler en fontaine et les arbres pleurer une liqueur parfumée plus odorante que touies celles distillées par la fille de Ginyras, dans l'Arabie ; riche de tous les produits des autres îles elle donne encore la soie moelleuse et l'or pur.

cxxxvi. » Admire Ceylan et cette montagne dont le sommet dépasse les nuages et que la vue ne peut distinguer; les naturels la révèrent comme une montagne sainte à cause de la pierre où se trouve empreinte la trace du pied d'un homme. Aux îles Maldives s'élève du fond des eaux l'arbre dont le fruit salutaire est regardé comme un excellent antidote contre les poisons les plus subtils.

cxxxvit. » En face du golfe Arabique tu verras Socotora,

248 LES LU8IADES.

célèbre par l'aloës aux sucs amers ; sur la côte sablonneuse de l'Afrique observe encore plusieurs autres îles qui s'élèvent au milieu de la mer, votre conquête ; c'est là que se trouve le trésor secret (17) , ce parfum délicieux caché dans les entrailles de l'abîme. Vois l'île fameuse de Saint-Laurent que quelques-uns appellent aussi Madagascar.

cxxxvui. • Telles sont les nouvelles contrées de l'Orient que vous donnez maintenant au monde * ouvrant les portes de la vaste mer que vous sillonnez d'un cœur si ferme. Mais il est juste encore que dans l'Occident vous apparaisse l'action hardie d'un Portugais qui, mécontent de sou roi , se frayera une route qu'on n'a pas soupçonnée,

cxxxix. » Voyez l'immense région qui s'étend sans interruption depuis Galliste jusqu'au pôle opposé ; elle s'enorgueillit des'minea de ce brillant métal dont la couleur est celle du blond Apollon* C'est à la noble Castille, votre alliée qu'est réservé l'honneur d'attacher le joug au cou de ces nations sauvages : cette vaste contrée est divisée en différents royaumes; chaque peuple a son culte et ses mœurs,

cxl. » Mais ici où sa largeur augmente , vous en posséderez une partie célèbre par ses arbres aux teintes vermeilles ; votre flotte la découvrira et vous lui donnerez le nom dcSanta-Cruz (18) : le long de cette côte, soumise à votre domination , Magellan ira faire la découverte de ses parties les plus reculées ; Magellan , Portugais par son génie , mais non par sa loyauté.

cxu. » Après avoir dépassé plus de la moitié de l'espace qui s'étend de l'équateur au pôle antarctique , il verra la terre qui produit des hommes d'une stature presque gigan-

tesque , et plus loin il trouvera le détroit qui maintenant porte fièrement son nom ; il se dirige vers un autre Océan, vers d'autres contrées que l'Auster enveloppe de ses ailes glacées (19).

cxlii. » Vous savez maintenant , ô Portugais , les faits glorieux de l'avenir ; les faits qui s'accompliront, sur cette mer que vous avez découverte , grâce à des hommes doués d'un grand cœur* Aujourd'hui que vous connaissez parquets travaux vous pouvez captiver vos immortelles et charmantes épouses qui vous tressent des couronnes triomphales :

cxun. » Vous pouvez reprendre le chemin de votre patrie bien -aimée ; le vent et la mer tranquille vous y convient. » Elle dit : et aussitôt les guerriers s'éloignent, abandonnant File fortunée , l'île remplie de si douces amours. Us emportent d'abondantes provisions ; ils s'en vont accompagnés de la douce et gracieuse société des nymphes, qu'ils posséderont éternellement, aussi long-temps que le soleil échauffera le monde.

cxliv. Us fendent les flots : désormais la mer est calme, un vent toujours favorable et jamais irrité enfle leurs voiles jusqu'à ce qu'ils aperçoivent enfin la terre qui les a vus naître, la terre objet de leurs constants désirs. Ils entrent dans l'embouchure duTageaux flots riants ; de leur gloire, de leurs trophées, ils font hommage à leur patrie 9 à leur roi craint et adoré, qu'illustre cette expédition par lui ordonnée , et qui à ses titres ajoute des titres nouveaux.

cxlv. C'est assez, Muse, c'est assez ; car ma lyre est muette, et ma voix s'éteint, non pas fatiguée de mes chants, mais parce que je célèbre un peuple sourd à mes accords, un peuple endurci. Ce prix qui enflamme le génie, la pa-

trie ne le donne plus : non, la honteuse cupidité la dévore ; elle languit plongée dans une morne et abrutissante tristesse.

cxlvi. Par quelle maligne influence du Destin ne possède-t-elle donc plus cet orgueil magnanime, cette généreuse ambition qui soudain transportent les coeurs et les font se précipiter joyeusement dans les plus difficiles entreprises? Et pourtant, ô Roi, que les décrets du ciel ont placé sur les marches sacrées du trône, regarde les autres nations et dis si tu ne commandes pas aux sujets les plus dignes de toutes les grandeurs?

cxlvii. Vois; tels que des lions impétueux, que des taureaux indomptables, ils s'avancent à travers mille voies, bravant la faim, les veilles , le fer, le feu, les flèches, les balles, les régions brûlantes et les plages glacées, les coups de l'idolâtre et du Maure, les dangers inconnus aux autres hommes, les naufrages, les abîmes et les monstres de l'Océan :

cxlviii. Ils s'élancent prêts à tout pour te servir ; quelle que soit la distance qui les sépare de toi, quelque sévères que soient tes ordres, toujours ils t'obéisseni sans délai, sans murmure, avec joie : qu'ils sachent seulement que tu les regardes , et sûrs de toi ils iront combattre les ardents et noirs habitants des gouffres infernaux ; qui en douterait? grâce à leurs efforts, toujours tu seras vainqueur, jamais vaincu.

cxlix. Dispense-leur donc tes faveurs et réjouis-lés par ta présence ; que ta bonté s'étende sur eux ; tempère la rigueur des lois qui les enchaînent ; c'est ainsi que les rois s'ouvrent un chemin vers le ciel. Sache distinguer ceux qui à la droiture joignent l'expérience, et admet s les à

tes conseils; eut seuls savent indiquer comment, quand et où les événements devront s'accomplir.

cl. Récompense tous les mérites , mais sans les faire sortir du cercle de leurs attributions : que les prêtres soient chargés de prier pour la prospérité de ton royaume ; qu'ils expient par leurs jeûnes et leurs austérités la publique iniquité. Le vrai ministre des autels ne vise ni aux vaines grandeurs, ni à la fortune ; pour lui toute ambition n'est que du vent.

cli» Honore les guerriers. C'est au prix du sang qui bout dans leur cœur intrépide qu'ils étendent et la loi du ciel et les bornes de ton glorieux empire. Ce sont eux qui , d'un pas diligent, s'élancent aux extrémités du monde, toujours en vue de l'accroissement de ta puissance ; il leur faut triompher de deux ennemis à la fois : de leurs adversaires , et des fatigues plus difficiles à vaincre encore.

exil. 0 noble Seigneur, que jamais les Allemands, les Français, les Italiens et les Anglais tant admirés, ne puissent dire que les Portugais savent mieux obéir que gouverner. Ne prends conseil que de l'expérience instruite aux leçons de nombreuses années ; quelles que soient les vastes connaissances d!un savant, l'homme éclairé par Texpé^ rience en sait davantage.

cuil. Phormion, l'éloquent philosophe, ne craint pas de discourir devant Annibal sur Part de la guerre; il encourt les railleries du grand capitaine. L'art éminent de la guerre ne s'apprend pas au milieu d'une vie spéculative, ni dans le silence de la retraite ; non , c'est au milieu des combats, c'est dans les camps qu'il faut l'étudier et le pratiquer.

250 LES LUSIADKft. CHANT X.

CUV, Mai» moi qui le parle, qne suis je? Moi m obscur, si bas placé, moi que tu ne vis jamais, à qui tu n'as jamais songe? Je sais cependant que de la bouche des humbles peuvent quelquefois sortir des éloges qui donnent l'immortalité. J'ai suffisamment étudié dans le cours de ma vie et à mes études une longue expérience a joint ses leçons ; je ne manque pas non plus de génie; tu trouveras en effet réunies en moi des qualités qui marchent rarement ensemble.

clv. J'ai pour te servir un bras fait au maniement des armes, pour te chanter une voix inspirée par les Muses; je n'ai besoin que de ion suffrage. Tu dois estimer les talents : si le ciel m'accorde cette faveur et que ton grand cœur entreprenne un jour quelque expédition digne d'être chantée !.... Et les élans prophétiques qui s'élèvent en moi en contemplant tes nobles inclinations me le présagent.

cl vi. Soit que ta vue inspire au mont Atlas une terreur plus grande encore que la vue de Méduse même ; soit que, dans les plaines d'Ampeluse, tu renverses les armées des Maures de Maroc et de Tarrudant ; je te le jure, ma Muse, joyeuse et dont on connaît déjà le prix, proclamera ta gloire dans l'univers entier ; en toi l'on verra un Alexandre, et tu n'auras point à envier comme lui la lyre qui chanta les exploits d'Achille.

FIN DES LUSIÀDES.

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