‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 27 sur 40 · CHOIX · texte numérisé non relu

CHOIX

DE

SONNET

Tant que le destin me laissa l'espoir de quelque contentement, le charme d'une tendre pensée me convia par sa douceur à peindre ses effets.

Mais l'amour craignant bientôt que ma poésie ne donnât l'éveil à quelque indifférent, l'amour obscurcit mon génie par la douleur ; il ne voulait point que je dévoilasse ses embûches.

O vous que l'amour assujettit à des volontés diverses, lorsque vous lirez en quelques pages des événements si variés ,

Sachez-le, ce sont vérités pures et non choses feintes , comprenez-le bien : selon que vous aurez aimé, il vous sera donné de sentir mes vers.

SONNET (3)

On célébrait le culte divin dans le temple où toute créature doit louer le Créateur, qui a racheté le monde par son sang divin.

Ce fut là que l'amour, qui me guettait depuis longtemps, présenta à ma raison une figure céleste et angélique , au moment où je me croyais le plus sûr de moimême.

Et moi , croyant que le lieu devait me défendre , ne sachant pas qu'aucun imprudent ne pouvait fuir les entreprises de l'amour ,

Je me laissai captiver ; mais maintenant que je comprends, madame, que vous me tenez pour vôtre, je me repens d'avoir été libre durant un temps.

SONNET

Tandis que le moineau si doux et si amoureux arrange ses plumes avec son bec, placé sur un rustique rameau, il fait entendre gaiement sa chanson, il la répète sans cesse.

Le cruel chasseur, qui vient sans bruit par le chemin et s'avance à pas lents avec mille détours, ajuste sa flèche d'un œil rapide et lui fait trouver la mort dans le nid qu'il chérit.

C'est avec cet art, qu'un coeur jouissant de sa liberté, mais destiné depuis long-temps à l'amour, a été blessé au moment où il le craignait le moins.

Hélas ! l'aveugle archer, pour me prendre au dépourvu, s'était caché dans vos beaux yeux.

SONNET

Un coup d'œil doux et compatissant, sans qu'on sache ce qui le rend tel, un sourire doux et honnête, qu'on s'at-

tend à rencontrer, une contenance paisible et modeste, qui laisse deviner presque de la gaieté ;

Un abandon plein de pudeur, que remplace un geste grave et reposé, une bonté pure, indice gracieux et sûr des qualités de son âme ;

Un courage contenu , une aménité perpétuelle , un certain air de crainte sans avoir commis aucune faute , et cependant un air serein ; tous les indices d'une longue et obéissante souffrance :

Telle fut la céleste beauté de ma Circé, tels furent les philtres magiques qui transformèrent ma pensée.

SONNET

Je suis dans un état si incertain , que je frissonne en éprouvant un feu brûlant. Je pleure et je ris dans le même moment, sans aucun sujet apparent.

Ma pensée embrasse le monde entier, et elle ne peut rien saisir. Tantôt je délire, tantôt la raison mé revient.

Tout ce que j'éprouve semble être l'effet de la folie; mon âme exhale un feu terrible, des ruisseaux de larmes coulent de mes yeux. Je suis sur la terre, et ma pensée s'élance dans l'espace.

Tantôt j'espère, tantôt je me décourage. Dans une heure, je trouve mille années, dans mille années je ne pourrais pas trouver un instant qui me satisfît.

Si quelqu'un me demande pourquoi je suis ainsi, je répondrai que je l'ignore : je soupçonne cependant, madame, que c'est pour vous avoir vue.

SONNET

Quand le soleil couvert répand dans le monde sa lumière paisible et douteuse, le long d'un rivage charmant je songe à mon ennemie.

Là je lui vis arranger ses cheveux, là elle posa sa main sur son charmant visage, là elle eut un parler joyeux; ici elle fut pensive; tantôt elle s'arrêtait, tantôt je la voyais marcher.

Là elle s'assit, là elle m'aperçut en levant ses vagues regards ; ici elle fut un moment émue , ici elle redevint tranquille.

Là elle s'attrista, là je la vis sourire; enfln dans ces pensées qui reviennent sans cesse, je passe une vaine existence et qui ne peut cesser.

SONNET

.l'écris sur l'amour, je vis d'amour, c'est l'amour qui m'a fait aimer sans être aimé à mon tour; dans mon martyre j'éloigne tout ce qui me débarrasserait des liens de l'amour ;

D'un amour qui ne craint point de s'élancer vers un haut lieu, et qui fonde sa gloire sur son audace, qui s'épure à la noble splendeur d'un rayon fugitif.

Mais, hélas ! un tel amour ne s'allie qu'à la douleur; plus elle est durable, plus il est inflexible. Chacun ne songe qu'à son triomphe.

Rien enfin ne peut me maintenir que l'espérance , mais si elle ranime quelquefois un amant malheureux , dans l'exil elle le tue P

rOESlES DIVERSES.

SONNET

Il y a déjà lông-temps que j'ai appris par mon propre sort quelle est la vie qui m'est destinée. Une longue expérience du temps passé me dévoila clairement l'avenir.

Amour redoutable et cruel , fortune aveugle , vous savez ce qu'est votre force : détruisez , ravagez tout. Qu'il ne reste rien, vengez-vous de ce que cette vie dure encore.

L'amour a appris de la félicité que je ne la possédais point , et pour que je sentisse moins son absence , il me soutient en me présentant de vaines images.

Mais vous, madame, puisque mon destin n'a pu être meilleur, vivez du moins dans mon âme , la fortune n'a aucun pouvoir sur elle.

CANCAM.

Les eaux limpides du Mondego descendent si paisiblement qu'elles n'arrivent point jusqu'à ce rivage où mes chagrins se sont augmentés peu à peu pour ne jamais finir. C'est dans ce lieu agréable , où je meurs maintenant, que le sort me fit voir ce visage d'une blancheur éclatante, cette chevelure dorée, ce souris caressant, ce coup d'œil doux et serein, cette contenance gracieuse dont le souvenir est pour toujours gravé dans mon cœur. Dans cette terre heureuse et fertile, embellie de mille fleurs , je vivais pour moi-même, heureux et satisfait, en paix avec mes tourments, content de la douce peine que me faisaient endurer de si beaux yeux; de jour en jour l'espérance me trompait. Je vécus long-temps ainsi , je me jouai de mon existence ,

uniquement parce que j'étais occupé d'un aussi grand bien ; mais à quoi maintenant me sert tout cela, puisque ces beaux yeux, je ne les vois plus.

Oh ! qui m'eût dit qu'un si profond amour dût avoir quelque jour une fin ! Oh ! qui aurait cru que je dusse me séparer de vous dans ce monde, madame, et que dès l'instant même je perdisse l'espérance, mes vaines pensées se dissipant en un moment pour ne me laisser que le souvenir ; mais ce souvenir, je le conserverai toujours... jusqu'au dernier moment.

La plus grande satisfaction que je puisse emporter d'ici • celle dont j'espère faire mou appui, c'est de me rappeler que tout le temps que je vous appartins , vous ne m'avez pas aiméautantque je vous ai aimée; car le redoutable tourment de notre séparation ne vous a pas fait éprouver un chagrin aussi vif que celui auquel elle me condamne : je ressentirais davantage votre affliction que celle que mon cœur éprouve. Que je meure , madame , et vous , soyez heureuse.

Cançam , tu veilleras dans ces campagnes et sur le bord de ces eaux limpides, Tes pleurs et tes soupirs parleront pour moi , le monde sera témoin de taut de douleurs ! Il est juste au moins que mes gémissements déposent d'une si longue histoire,

CANÇAM.

Déjà la brillante aurore ouvre les portes de l'Orient, en dissipant sur les montagnes les ombres qui retiennent la lumière. Le soleil, qui toujours la souhaite et n'évite jamais sa présence , remporte avec empressement sur ses coursiors fatigués de travail , qui aspirent dans la prairie

la douce rosée. Il s'avance plein d'éclat , de joie et de magnificence; les oiseaux en voltigeant vont saillant de branche en branche, et par leur douce mélodie nous prouvent l'arrivée du jour.

Le matin plein de beauté, plein de charme, dévoile son visage ; les bois touffus se couvrent d'une verdure incertaine mais réjouissante. O peinedélicieuse, effet d'un amour tout-puissant, qui permet que, partout où il m'est ordonné d'aller, je voie sans cesse l'ange pour lequel je suis satisfait de vivre dans la tristesse. Et toi aurore , si pure, rends grâces au destin , il t'a été assez favorable puisque lu re^ présentes tant de beauté.

Tu rappelles à mes yeux cet éclat doux et caressant qui me fait mourir de tendresse. Si tes cheveux d'or n'égalent pas ceux que j'ai vus, ils en approchent. Voilà bien la lumière qui écarte la noire obscurité de l'affliction en une tendre pensée. La rosée de ces fleurs délicates, co août les larmes que je répands au milieu de la douce itresse d'un tourment passionné ; les oiseaux qui chantent, ce sont mes esprits qui élèvent la voix en célébrant la beauté la plus rare, par des chants si divins, qu'ils étonneront le monde.

Ainsi qu'il arrive, à celui que la vie abandonne, de voir une sainte vision lui apparaître à ses dorniers moments , quand cette âme qui recevait de vous l'existence, madame, vient à la perdre, au moment où elle se dégage de sa prison, vous lui êtes représentée par la belle et brillante aurore. O départ plein de félicité! ô gloire ineffable et souveraine! si mes désirs ne m'arrêtaient point.., mais ce que je vois me rappelle à la vie.

Cependant, la nature qui se soutient par votre présence pleine d'éclat, m'abandonne aussi vite que le soldl s'éloigne promptemeni de la terre. Si vous pensez que ce soit

une faiblesse de mourir dans un état si pénible el si triste, la faule en est à l'amour, ou plutôl à vous-même, qui dédaignez sa puissance, qui causez cette longue séparation pour que je meure dans le chagrin. Si je ne puis pas exister, c'est que je suis un homme formé comme les autres hommes : celle vie que je perds l'amour me l'a donnée , je ne m'appartiens plus à moi-même ; si je meurs, la faute en est à vous.

Cançam du cygne fait à la dernière heure sur la pierre froide de la tombe, je le laisse avec l'inscription de ma sépulture, La sombre obscurité de la mort me ravit déjà le jour.

Jamais le désir , avant d'être accompli , ne nous laisse voir l'infortune , ce n'est qu'à la fin qu'il nous désabuse. La dureté amène à ce terme : et moi, désespéré par les fantômes qu'enfante mon imagination, je m'agite exilé sur cette montagne.

Ma voix est le jouet des vents légers ; entendu d'eux seuls, par eux seuls consolé , c'est à eux que je confie mon tourment. Quelle âpre montagne, quel rocher n'a pas encore attendri l'excès de ces maux que je n'ai point mérités. Ah! les pierres ont plus de compassion qu'il n'y eu a dans ce cœur cruel. Il n'a cependant jamais pu voir de plus grande infortune ; l'amour le plus parfait a bieu peu d'influence sur toi , puisque tu ne lui accordes pas même ce mouvement de compassion qu'on n'a jamais refusé à aucun être.

Puisque tout est conjuré contre moi, cette vallée sera

digne de mes maux, de la fortune, de vous, de mon deslin. J'y passerai ma longue et pénible vie , durant des nuilsel des jours chargés de chagrins, je la ferai relenlir de mes plaintes et de mes longs soupirs ; je sais que ce sera te servir à ton gré. Je n'abandonnerai donc point la montagne jusqu'à ce que ta volonté change à mon égard ; je monterai au sommet le plus élevé, et c'est là que je me livrerai à la contemplation. En songeant à tes perfections et aussi à ta cruauté , mon âme occupée de toi seule et toujours prompte à le faire, quoiqu'elle soit opprimée par tes dédains, mon âme se transportera vers toi.

Errant tristement de côté et d'autre, tombant de malheur en malheur, de chagrin en chagrin, je verrai quelle est la récompense de l'amour le plus pur. Trouvant ici un entier désabusement, mes yeux deviendront une source de larmes qui changeront l'aspect de ces tristes lieux. Ce qui me causera le plus de tourment, ce sera le souvenir d'un contentement qui , quoique bien faible , a amené bien des tribulations. C'est ici que, persistant encore quelque temps et voyant qu'il est impossible de l'oublier , j'exhalerai ma voix dans les airs ; c'est ici que je me plaindrai de l'avoir connue ; c'est ici que je l'appellerai cruelle et impitoyable. Dis-moi que tu peux changer, c'est ici que je m'écrierai : O divinité plus belle que Vénus, apprends-moi quand cette beauté si pure et si rare montrera un instant de pitié. C'est ici, cruelle, que je m'écrierai encore : Comment pourraiton croire qu'un esprit si brillant fait subir une si redoutable et si trisle condition. Enfin je supporterai dans la tristesse et dans l'absence ce mal habituel qui s'alimente de luimême et que tu es satisfaite d'exciter. L'univers le sait déjà.

SONNET

Eaux limpides du Mondégo, doux repos de mon souvenir, lieux où je vécus pendant long- temps plein d'une longue et perfide espérance :

De vous je me sépare; mais cependant, je l'avoue, la mémoire qui me poursuit sans cesse ne me permet point de vous oublier , et plus je m'éloigne en réalité, plus je me rapproche par les souvenirs.

Le destin, ce maître de Pâme, pourra bien m'entraîner vers de nouveaux pays , vers des contrées étrangères qne m'offrent les vents et l'étendue de l'Océan.

Mais l'âme qui de là suit votre cours sur les ailes légères de la pensée, mon âme voltige sur vos flots et se baigne dans votre onde pure.

Ovide, exilé dans le triste pays de Pont, et se rappelant qu'il était séparé de ses pénates, qu'il avait laissé une épouse chérie , des enfants bien-aimés ; Ovide, en jetant un dernier regard sur sa patrie , ne pouvait se dérober à ses sentiments ; il se plaignait aux montagnes et aux fleuves, de son obscure et triste naissance. Il contemplait les étoiles, et cet ordre admirable que conservaient les éléments ; il voyait les poissons traversant l'Océan, les bêtes fauves par» courant la montagne, comme leur instinct les y engageait. Il considérait les fleuves limpides naissant de leurs sources, et se dirigeant à leur volonté. Lui seul, jeté sur une terre étrangère, se trouvait livré à la contrainte. Dans sa douleur profonde il ne voyait rien de comparable à son exil; il n'y avait que sa muse compatissante qui le suivît

quand il traçait ses vers mélancoliques , quand il baignait la campagne de ses larmes.

C'est ainsi que mon imagination me fait voir l'existence que je mène dans mon exil, loin du bien que je possédais autrefois. C'est ici que je contemple un bonheur passé, mais qui ne s'éloignera cependant point d'une mémoire où il reste gravé profondément. C'est ici que je vois une gloire faible et périssable me détromper de mes erreurs, en me rappelant les changements d'une vie éphémère.

C'est ici que le souvenir vient me représenter combien je fus peu coupable , et m'altrister encore en me rappelant que c'est sans raison que j'endure une semblable peine.

Une peine que l'on souffre à juste titre, la cause en ôte l'affliction ; mais combien elle fait souffrir, celle que l'on n'a point méritée. Quand l'éclatante aurore, brillante d'or et de beauté, ouvre les portes du soleil, que la rosée se répand , que Philomèle recommence ses plaintes , ces chagrins que le sommeil a fait évanouir reparaissent dans mes songes. Ce qui donne le repos à tant d'autres me condamne à de nouveaux travaux, et après m'ôlre éveillé pé* niblement, ou, pour mieux dire, après avoir tâché de m'oublier, car un malheureux jouit bien peu du bonheur de se retrouver avec lui-même, je m'avance à pas lents vers une colline élevée, et là je m'asseois en donnant la liberté à tous mes soucis. Après m'êlre rassasié de mon propre tourment, j'étends mes regards mélancoliques vers les lieux où se portait toute ma pensée. Je n'aperçois que des montagnes rocailleuses. Ces champs que j'ai vus couverts de fleurs, et que la grâce ornait, sont maintenant bans fleurs et sans charme pour moi. Je vois le Tage, fier de sa pureté et de sa richesse, couvert de barques profondes qui se dirigent à leur volonté : les unes naviguent poussées

par un vent caressant; les autres fendent les eaux limpides au moyen de rames légères. De l'endroit où je suis placé je paçlc au flot qui ignore quelle peine ce cœur ressent, quaud il se fond en larmes.

Ondes fugitives, attendez si vous ne pouvez m'emporter, recevez au moins mes pleurs jusqu'à ce que je sois parvenu à cet heureux jour où je pourrai, libre et satisfait, retourner où vous allez. Mais ce temps, qui pourrait l'attendre? Un aussi grand bonheur ne peut pas arriver toutà-coup, et ma vie s'achèvera avant que mon cruel exil se termine.

ODE

(Fragment.)

Oui, un immense désir peut brûler intérieurement avec tant d'ardeur que la flamme, tout à la fois douce et active, que ce feu concentre, consume tout ce qu'il y a de terrestre en nous, qu'il épure par sa sublime essence l'esprit, et que la puissance des regards immortels hii fasse lire plus que ce qui est écrit. La flamme qui s'élève éclaire si vivement celui dont le noble désir se porte au bien , que ce qu'il n'avait jamais vu , un jour éclatant le lui révèle, qu'alors il contemple ce qu'il cherchait, une grâce, un éclat supérieurs à ceux de riiumanilé.

O vous, raie exemple d'une vive beauté, vous que de si loin je contemple ; vous , dont l'image se réfléchit dans une âme qu'un noble désir a épurée, ne croyez pas que je ne la voie point celle image inconnue aux autres hommes, aux hommes qui ne savent point s'élever audessus de riiumanilé.

Si mes yeux ne voient point la régulière beauté de votre

visageanimédecoulenrscharmantos, embellies par la pureté, beautés mortelles que peut seule faire comprendre la poésie ; si mes regards ne voient pas ces cheveux que le vulgaire appelle des cheveux d'or , s'ils ne contemplent pas ces beaux yeux que les hommes comparent dans leurs chants aux feux du soleil; s'ils ne considèrent pas les charmes d'un visage qui ravit à la neige et à la rose leur doux éclat, ils voient par une prompte évocation cette grâce pure, cette lumière noble et sévère, qui est un rayon de la divine beauté, qui pénètre dans l'âme et que l'âme réfléchit comme le cristal frappé des rayons du soleil répand au-dehors la flamme qu'il a reçue.

Je vois celte gravité tempérée par une gaieté légère , heureux assemblage qui ne change jamais, précieuses qualités toujours unies: la gaîelé est douce quoique craintive; la gravité ne cesse point, mais elle est aimable.

Je jouis des hautes lumières de ce noble jugement tempéré par la douceur d'un aimable sourire qui , en se formant, fait naître les fleurs des campagnes ; je songe à ces paroles spirituelles et suaves dont le doux mouvement pourrait calmer le vent ou bien arrêter les oiseaux dans les plaines de l'air.

Je vois ce mouvement des yeux qui change toutes nos pensées, qu'on ne sait comment définir, que la nature a fait naître, ou qu'une grâce trompeuse a donné. . . .

CANÇAM.

Qu'est cela ? songerais-jc? est-ce que je vois l'être plein de pureté que mon âme a toujours présent? le désir offrirait-il à mon imagination un bien que chaque heure me

promet vainement? La nuit, amante de la froide obscurité, ne pourrait pas m'envoyer en songe celte lumière de beauté sans être enflammée de ses rayons éclatants, sans se changer elle-même en jour. O vue désirée, vive étoile de ma nymphe gracieuse, il y a si long-temps que je navigue dans l'obscurité sur celle mer, sans vous voir, mon astre éclatant!

Mon âme se perdit malgré elle, attirée par le feu de ses regards, lorsque le ciel ordonna que je vécusse dans l'exil avec moi-même. O vous, essence suprême, vous qui in* diquez la route assurée pour contempler la sublime grandeur, découvrez à mon âme la cause de ce que j'éprouve ; la beauté mortelle ne vient que d'elle et ne se réunit qu'à elle» Ainsi la céleste lumière descend des cieux pour y retourner ; mais comment ma vue pourra-t-elle se plonger dans la divinité? pourquoi refusez-vous votre lumière, ô mon astre , à une âme qui vous appartient ! . , ♦ .

Mais où t'es-tu réfugiée, ô ma douce vie, plus légère que la biche qui a été blessée d'un fer aigu et qui fuit avec bâte dans la forêt ombreuse. Si c'est pour un tel départ que vous vous êtes ouverts , mes yeux , le sommeil vous fermera éternellement; cela ne vaut-il pas mieux que de vous donner encore la tristesse de perdre une si douce illusion. Maintenant , pour mon malheur, pour mon angoisse, vous le voyez clairement, c'était un bien fugitif, un songe léger. Oh ! non, il n'y a pas un mal qui laisse de plus longs souvenirs qu'un bien si éphémère.

Heureux Endymion , durant tes songes n'as-tu pas eu dans tes bras la déesse chérie qui sert de gnide à la nuit? Oh ! que l'on serait heureux de ne pas se réveiller d'un tel sommeil ! U ne fallait qu'un de tes rayons , au-

rore ! quand tu as frappé mes yeux, tu m'as tué, cruelle : tu me portais envie; mais si tu as voulu éloigner les ombres qui entourent cette âme si triste, tu es née en vain ; ce n'est pas loi qui sauras dissiper la vapeur qui obscurcit mes yeux; il faut un autre soleil, une autre aurore, un autre Orient.

Si la lumière de mon étoile ne me ranime point , doux cançam, telle que la fleur abattue par la pluie d'orage, ma vie s'éteindra avec mes larmes.

ODE

Déjà la chaleur a fait mourir les fleurs qui ornaient nos charmantes rivières; elle a entièrement desséché et le lys éclatant de blancheur et les roses vermeilles. Les oiseaux fuient à son ardeur accablante, ils se réfugient dans le sombre asile que leur offrent leurs nids.

Maintenant un doux zéphyr agite par intervalle les frênes élevés. Le cristal liquide sort en murmurant de quelques rochers ; la vapeur qui jaillit de la pierre émaille de perles la prairie.

La chaste Diane, fatiguée de la chasse, cherche la sombre profondeur des forêts où elle puisse , sous l'ombrage , jouir du doux repos auquel l'invite la verdure ; le bocage marie ses trésors aux ondulations de sa blonde chevelure.

Le ciel, dégagé de nuages, brille de la lumière éternelle des étoiles. Le vallon commence à se couvrir de mille fleurs variées. Une douce gaieté règne sur la montagne et dans le bocage ; elle anime la prairie et les forêts, le fleuve et les fontaines.

Quand l'amant de Clicie viendra visiter l'enfant que l'aigle de Jupiter vient d'enlever dans l'espace éthéré ,

alors la tristesse régnera dans le bocage ; elle régnera sur les bords de la fontaine, sur les rivages du fleuve, dans la foret, dans la prairie, sur la montagne.

La mer, qui est si calme maintenant et que les blanches Néréides traversent, la mer se couvrira bientôt de vagues écumeuses; la fureur orgueilleuse des autans bouleversera tout dans la nature.

C'est une loi de cette nature que le temps serein change...; ainsi qu'à la beauté du printemps succède l'automne, à l'automne succède la neige, pour que bientôt, par d'invariables décrets, on voie revenir l'automne, l'hiver, le printemps et l'été.

Tout change enfin, tout change parmi les objets contemplés du soleil, parmi les êtres qu'il éclaire. Rien de ce qu'un beau jour réjouit de sa lumière n'est stable, les événements changent; le siècle change ainsi que l'atmosphère ; les étals puissants comme notre faible volonté.

Jamais seulement mon ennemie n'a daigné changer mon triste sort , elle a voulu prouver à l'univers que la loi la plus irrévocable de toutes , celle du changement , s'évanouissait devant elle ; elle n'a de ferme volonté que lorsqu'il s'agit de ne me point voir, de fuir l'amour, de me fuir moi-même

Ce n'est point parce que je conserve quelque espérance que je vous écris l'état douloureux où je me trouve : je sais que cela fera peu de changement eu vous.

Mais abandonné, abreuvé d'angoisse, je trouve quelque soulagement à rappeler ma douleur ; en attendre un autre de vous est bien inutile.

Ce que n'a point fait l'amour pour mes amours, ce que n'ont pu faire des larmes de tristesse , des raisons plus légères le feront encore moins.

Eh bien , que toutes ces paroles aillent se perdre où elles ont échoué jusqu'à présent , elles ne me sont plus douloureuses, elles m'ont trop fait souffrir.

J'ai toujours eu soupçon de mon malheur. Non qu'une vaine espérance m'ait manqué entièrement, quoiqu'elle soit maintenant évanouie.

Oui, le désir me faisait espérer. La raison me disait de craindre et de ne point perdre pour lui la douce liberté, le rire,les chants ; que dans la suite jeles regretterais en vain.

L'amour qui a tant de pouvoir, cet amour qui peut tout, eh bien ! il s'est gardé de me donner des yeux pour voir le mal dans lequel je me trouve; il ne m'en a donné que pour pleurer.

Je n'ai point écouté la raison , j'ai suivi le désir ; je me suis abandonné à des choses que je pleure et que je tais en même temps.

Pour suivre votre volonté j'ai écarté ma volonté, Aussitôt que je vous ai vue je vous ai remis ma vie, ma liberté. Ce qui s'est passé depuis , je ne vous le raconte pas : à quoi sert en effet de dire les choses passées à celle-là même qui les a dédaignées.

Ah! mes anciennes espérances , vous qui êtes perdues maintenant , pour tout dire, j'ai su combien vous étiez illusoires; vous veniez de la feinte !

Vn quoi puis-je espérer aujourd'hui , si même je dois espérer? où trouverai-je d'autres illusions qui puissent me tromper ?

Mais est-ce donc une chimère refusée au malheureux qui n'a plus de force dans l'âme que de vouloir tromper

ses ennuis? Hélas, celui-là ne doit attendre do soulagement que de la 0n de ses jours.

Je ne crois plus retrouver le contentement : j'ai perdu en une seule heure tout ce que j'espérais; bien des heures ne me feront point perdre mon tourment.

Combien de larmes je répandais dans ma tristesse ! combien de soupirs j'exhalais durant la nuit et le jour ! Si je ne vous avais point vue , je pleurais; je soupirais encore, lorsque je vous contemplais.

Je tremblais devant vous, et durant votre absence je brûlais. Une seule pensée venait adoucir mon mal; je croyais que voire âme froide ressentait mes feux.

Mais la fin fut bien différente de ce que j'avais espéré au commencement de ces amours, où tombant de maux en maux je parvins à tant de souffrance.

La vie , si c'est pour mener de nouveau une existence semblable, je ne vous la demande pas. le trépas, en faveur de cetle mort continuelle qui me tue, vous pourriez me l'accorder.

Je le mérite de vous ; la douleur délie enfin ma langue, je vous appelle à grands cris, ingrate, femme cruelle et sans foi !

Eh bien donc, achevez vos desseins; éteignez votre cruauté , madame , dans le sang d'un malheureux, Achevez de mettre un terme à tant de douleurs, pqisque vous avez dissipé mes espérances : ma fermeté elle-même m'abandonne.

Que la vie s'achève , les souvenirs s'achèveront, Mais, par vous, tout s'est dissipé aussi complètement que s'est évanouie cette grande confiance qui m'a trompé si longtemps,

; Et par un surcroît de peines, au moment oit j'espérais

pouvoir me plaindre à vous de vous-même, l'amour que j'ai dans l'âme no me le permet point.

Je me rappelle avec trouble que je vais peut-être vous offenser, en montrant ici que vous n'avez payé ma foi que par des tourments I

Et cette crainte qui me livre à l'angoisse, qui me rend muet et comme insensible, me fait déjà me repentir de ce que j'ai écrit.

Je songe à tout ce qui peut vous plaire ; comme si je ne devais point perdre ce plaisir ainsi que j'ai tout perdu.

Maintenant il ne m'afflige plus de perdre l'existence. Sans doute celui qui la dédaigne ne doit point craindre de la voir s'éteindre. Tuez-moi donc si je vous ai offensée.

Tuez-moi ou la tristesse le fera : que cet unique bien me demeure. C'est mon unique recours , si votre cruauté ne vient pas encore me le ravir.

Qui ne s'effrayerait pas de me voir ainsi craindre que celte triste fin ordonnée par vous, vous ne me la refusiez comme étant un remède a mes maux !

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