DISCE VIVERE IN SERV1TUTE ET MORI IN PÀUPERTATE
Il semble que cette vieille statue de la Sapience était là pour dire toute la vie du poète. Avant de subir les chaînes de l'esclavage, avant de mourir dans la pauvreté, il écouta tous les enseignements. Il apprit sous les professeurs ha-
( I ) Pedro N unes ne s'en tint pas à l'étude de ces sciences ; en 153 1 , il professait la métaphysique à l'Université de Lisbonne.
(2) Voyez pour la description de ce curieux monument l'ouvrage intitulé : Colltcçâode documenios da lintoria porlugucw, Htmorias do oolleyio rcal de S. Paulo, in-fol.
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biles que j'ai nommés ce qu'on pouvait apprendre en son temps. Non-seulement il se familiarisa avec les poètes de l'antiquité, mais il ne resta pas étranger aux sciences, et il étudia surtout avec amour l'histoire de son pays.
Ses études une fois terminées, Luiz de Camoens revint à Lisbonne, et Ton a la preuve que, durant les années qui s'écoulèrent jusqu'en 4550, il sut se lier avec des hommes d'une haute valeur, parmi lesquels on pourrait citer ce D. Constantin de Bragance, qu'il' retrouva plus tard dans les Indes , et ce D. Emmanuel de Portugal , fils du comte de Vimioso, qu'il célébra dans ses vers. Ces seigneurs jouissaient à plus d'un titre d'une haute considération ; ils exerçaient à Lisbonne une réelle influence , ils surent démêler le génie naissant du poète, et probablement lui facilitèrent d'honorables relations. Je suis de l'avis de ceux qui ont pensé que Luiz de Camoens, né d'une noble famille, mais né d'une branche cadette et sans fortune, ne fut pas reçu précisément à la cour {paço)\ mais je suis convaincu en même temps qu'il fut admis dans cette société d'élite dont les mœurs élégantes se laissent deviner dans quelques ouvrages contemporains. Ce fut là que se développèrent des sentimens qui paraissent avoir exercé une grande influence sur sa vie.
Parvenu déjà au milieu de sa carrière, Camoens s'écrie dans un de ces morceaux où se peignent avec le plus d'énergie sa sensibilité ardente et sa religion des souvenirs : « Oh ! qui m'emportera au milieu des fleurs de ma jeunesse ! » C'est qu'il se rappelle toujours, malgré les troubles d'une vie agitée , ses premiers temps passés en de si doux loisirs sur les bords du Tage , dans l'ivresse d'une première passion ; c'est que ni la pauvreté , ni la calomnie, ni la persécution ne peuvent effacer de son imagination de poète ces premières années d'enchantement qui cependant devaient commencer ses misères : Camoens aima et probablement fut aimé; sans arranger avec trop de complaisance le roman de sa vie, nous dirons qu'en ces premiers temps sa passion eut pour objet une dame d'un rang élevé, et à la main de laquelle il eût été difficile, sans doute, qu'il pût aspirer; mais nous le répéterons volontiers avec le plus spirituel de ses biographes : « Il nous serait plus facile de peindre la maîtresse de notre poète
CAMOKMS
que de dire son nom. Camocns a tracé bien des portraits d'elle, et il ne l'a jamais nommée (1). »
« Pedro de Mariz nous apprend seulement qu'elle était dame du palais, et qu'elle mourut fort jeune. Faria e Souza s'est signalé dans la recherche de son nom. Les nombreuses variations de cet écrivain sur ce sujet attestent au moins sa bonne foi. Il pensa d'abord, d'après l'autorité de J. Pinto Ribeiro (2), que cette dame était duna Catarina de Almeyda, parente de Camoens. Plus tard, il crut découvrir que ce fut dona Catarina de Atayde, fille de D. Antonio de Atayde , favori de dom Joâo III, et celte opinion a prévalu. Ceux qui y ajoutent une foi entière ne savent probablement pas que, dans les notes 7 et 9 de Cintra, Faria e Souza est venu à penser que ce pourrait bien avoir été une certaine Isabelle souvent chantée par Camoens sous l'anagramme de Belisa. »
« On voit que ce mystère est impénétrable. Pour moi, je trouve qu'il y a dans ce secret si bien gardé , et qui défie toutes les recherches, quelque chose de pudique et de réservé qu'il faut respecter. Je n'imiterai donc pas l'indiscrète curiosité de mes devanciers , je ne chercherai pas à percer le mystère dont le poète a si convenablement, à mon avis, voilé le nom de sa Béatrix, j'appellerai tout simplement cette belle inconnue : celle qu'il aima (5). »
En lisant aujourd'hui les vers admirables que ce premier attachement inspira à Camoens, en se pénétrant bien du sens de ces vives expressions qui peignent souvent un amour
(1) Voyez l'intéressante Notice publiée par Ch. Magnin sur Luit de Camoens.
(2) L'un des précédents éditeurs des Rimas.
(3) Nous sommes bien obligé d'avouer , avec l'ingénieux écrivain auquel nous empruntons cette page, qu'en dépit de cette première passion dont le souvenir fut si durable, plus d'un attachement passager occupa la vie du poète, comme le fait très-bien observer M. Ch. Magnin : « Il confesse d'ailleurs lui-même de botnie grâce l'inconstance de ses premières liaisons ... Au reste, Camoens a tant aimé, il a si bien et ,si long-temps célébré celle qu'il préféra, que, s'il eût vécu au temps des cours d'amour, il n'eût pas manqué d'être absous par elles. »
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inquiet, bien plutôt qu'elles n'indiquent un amour dédaigné, il est difficile de supposer que cette affection profonde n'ait pas été partagée ; le biographe anglais du poète, M. John Adamson n'hésite pas à admettre que doua Catarina de Atayde en fut l'oljet, selon lui elle ne tarda pas à être touchée d*une passions! ardente et si noblement exprimée : ce qui demeure à peu près prouvé , c'est que cet amour fit exiler le poète.
Un écrivain portugais dont la scienceest incontestable, mais que le caractère dont il est revêtu rend certainement beaucoup trop sceptique sur ce point, M. Alexandre Lobo, nie pour ainsi dire les amours de Camoens fl), mais il ne saurait nier son exil. L'exil est constaté presque évidemment, comme il le dit par la troisième élégie. Le lieu où Camoens était retenu fut sans aucun doute quelque ville située sur les bords du Tage, au-dessus de Lisbonne. Faria e Souza incline pour S;intarem ; il est certain que ni l'élégie III, ni l'histoire ne désignent ce lieu avec précision; l'époque de Vcxil n'est point non plus établie d'une manière positive; on peut supposer néanmoins , avec le savant prélat qui a discuté si laborieusement les moindres détails de cette biographie, <;ue ce fut enlre 1545 et 1550 qu elle doit être lixée.
En essayant de deviner tout ce qui peut avoir eu quelque Influence sur le génie du poète , en combinant certains faits et certaines dates, il nous est arrivé plus d'une fois de nous représenter Luiz de Camoens, relégué dans cette petite ville de province , s inspirant déjà de nobles souvenirs dans ses promenades solitaires , mais aussi cherchant à compléter son éducation. Grâce au voisinage de quelque monastère, il peut lire les historiens et les poètes de l'antiquité , mais à coup sûr il trouve mille difficultés à se procurer les écrivains nationaux. Avant 1494, il est vrai, l'imprimerie avait été introduite en Portugal , et, dès l'origine , elle avait produit des chefs-d'ujuvre typographiques , mais elle s'était surtout consacrée à la reproduction des classiques latins et des ouvrages religieux: la belle histoire de Fernand Lopejt
(1) Memoria historia e critlca acerca de Luiz de Camoen» e a^a lias obra».
de Castanheda ne devait paraître qu'en 1551, les admirables décades deBarros (1) devaient la suivre, il est vrai, dès l'année suivante ; il n'était nullement question en ce temps d'éditer les poètes portugais. Si Luiz de Camocns lisait quelques-unes de ces belles épitres philosophiques, échappées de temps à autre à la muse discrète de Sa' de Miranda, c'était grâce à ces copies prises fortuitement et qu'on se passait de main en main ; s'il connaissait les succès d'Antonio Ferreira , c'était sans doute d'une manière assez vague et par quelque bruit d'Université. Dès cette époque, il avait peut-être vu à Lisbonne quelques-unes de ces pièces de Gil Viccnte , dont le style vraiment original devait éveiller la curiosité d'Erasme , mais il ne pouvait pas lire encore le volume qui les contient, les saillies comiques du poète n'avaient pas été recueillies (2) , et si leur verve satirique leur ouvrait l'entrée du palais, elles pouvaient dès cetle époque inquiéter l'inquisition. Avec les grands poètes de l'antiquité qu'il parait avoir médité durant tout le cours de son existence , le livre favori de Camoens , le livre qu'il parcourait au retour de ses longues promenades, c'était sans doute le Cancioneiro de Revende, recueil bien précieux, où il pouvait admirer dans leurs élans chevaleresques les poètes guerriers de son pays.
En effet , si quelque ouvrage pouvait donner une idée du génie poétique de la nation , c'était ce beau livre , imprimé dès 1516, au temps de la plus haute prospérité, à une époque où se transmettaient encore, par la tradition, lespoé-
(1) Il ne s'agit ici que des deux premières , la troisième ne fut mise au jour qu'en 1563.
(2) La première pastorale de Gil Vicente, qui peut être considérée comme une espèce d'au/o, date précisément de 1502. Juan del Enzina l'avait précédé en Espagne de bien peu d'années. La première édition du poète dramatique portugais est intitulée : CopilaçAo de lodas asobrasdeGil Vicente, a quai se reparle em cincà Uvros, etc., Lisbooa, Joâo Alvares. 1562, in-fol. Elle est de toute rareté. La seconde publiée en 1585, par André Lobato, porte le même titre, mais elle a été mutilée par le Saint-Office. Camocns connut sans nul doute cet auteur, mais il ne dut exercer qu'une faible influence sur lui, à en juger du moins par les trois pièces dramatiques que nous a laissées l'auteur ÙesLusiades.
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sies de ces fidalgos , et de' ces nobles dames qui vivaient à la cour de D. Duarte, de D. Pedro d'Alfarrobeira, d'Alphonse V, de Jean II, et qui donnaient à la nation un caractère plein de grâces chevaleresques et de culture intellectuelle, doni on était bien loin d'approcher dans plusieurs autres contrées de l'Europe. Le récit de ces amours célèbres qu'on se racontait à Lisbonne et à Coimbre , les mille détails de ces aventures romanesques , qui se transmettaient dans des vers empreints d'une mélancolie touchante, ces nobles sentences qui partaient quelquefois du trône et qui instruisaient si bien la noblesse ; ces saillies pleines de finesse et d'une grâce moqueuse , que les chevaliers portugais échangeaient avec ceux de la Castiile et de l'Aragon, tout cela se trouve dans le Cancioneiro de Resende (1). Nul doute que Luiz de Camoens n'y ait trouvé un facile délassement dans les premières années de sa jeunesse , et qui sait si les âpres poésies que fit D. Pedro au souvenir de son Inez, si les stances , pleines de vivacité , où un chevalier convie le Portugal à la chasse des royaumes de la terre, n'échauffèrent pas son imagination, et ne lui donnèrent pas l'idée première d'une grande composition ou tout au moins celle de quelque touchant épisode ?
Ces Canligas mélancoliques qu'on trouve à chaque page, et qui rappellent l'école de Macias ; les Preguntas si spirituelles de Sylvcira , les réponses que lui adresse Nuno
(I) On ne connaît guère que trois exemplaires de ce précieux volume qui atteste à quel degré de perfection était parvenu l'art de l'imprimerie à Lisbonne au commencement du seizième siècle. Une planche en bois d'un goût excellent, représentant les armes de Portugal avec la sphère et des ornements nombreux, atteste que la gravure n'était pas négligée dans le pays qui avait produit comme peintre le grand Vasco, et qui allait donner naissance à Francisco de Holanda. C'est à l'obligeance bien connue de M. Henri Ternaux que l'auteur de cette Notice doit la communication du Cancioneiro de Resende. Nous rappellerons ici en passant que dans un travail , d'ailleurs fort estl- Dable, publié récemment par M.Bellcrmann sur les poètes portugais antérieurs au quinzième siècle , cet écrivain allemand fait monter à cent cinquante seulement le nombre des poètes dont le Cancioneiro renferme les œuvres. Ce chiffre est beaucoup trop restreiut,