X\IX
<TAchcm Ce fut après avoir demeure dans ces parages jusqu'à la fin du mousson qu'elle alla hiverner à Mascate à rentrée du golfe Persique. Elle avait alors pour mission de protéger les navires qui se rendaient d'Ormuz à Goa ; mais le corsaire dont nous avons déjà parlé, le redoutable Safar ne parut point. Sous un climat pernicieux , en vue de ces rivages nus et déserts, les Portugais ne rencontrèrent aucune occasion de se signaler , et rien ne vint interrompre pour eux les ennuis de cette longue croisière. Le poète a animé de toute l'ardeur de sa passion , de toute la magnificence de son génie , ce temps en apparence si monotone d'une vie aventureuse (1).
Après avoir hiverné à Mascate, la flotte retourna à Goa r L'année ne s'était pas écoulée complètement, et un grand changement politique avait eu lieu, Francisco Barreto avait succédé comme gouverneur au vieux Mascarenhas.
Si Ton voulait se faire aujourd'hui une idée de ce qu'était devenue à cette époque la capitale des Indes Portugaises, si Ton essayait de tracer un tableau exact de l'abaissement dos populations indigènes, du luxe des gouverneurs, de la puissance du clergé, de cette dissolution à peu près générale que rien ne pouvait réprimer, et dont Camocns lui-même chercha à faire justice; ce serait surtout dans la relation d'un vieux voyageur français que les hasards d'une vie errante avaient conduit à Goa, qu'il faudrait puiser. En décrivant la pompeuse richesse des églises, des palais, je dirai même des hôpitaux, en nous rappelant cette statue de pierre dorée , que l'on avait consacrée sur la place à Alphonse d'Albuquerque, mais que les Indiens n'allaient plus implorer aux jours d'iniquité comme jadis ils le faisaient, en nous parlant de l'archevêque inquisiteur, et de celte table splendide, où il admettait publiquement ceux que les hasards de la guerre et du commerce avaient ruinés , François Pyrard nous fait assez comprendre, quoiqu'il écrive au commencement du dix-septième siècle, ce qu'était, en ce temps de luxe mais de décadence, cette grande cité qu'on avait surnommée la ville d'or.
Goa n'en élait pas encore à ce point de démoralisation où
(1) Voyez le choix des poésies diverses.
CAMOEKS
elle parvint sous la domination espagnole, mais ce fut ce mélange d'opulence et de vénalité, d'orgueil et de bassesse, qu'on y remarquait alors, et qui excita la verve satirique du poète, ce fut l'attitude de l'autorité qui, sans nul doute, lui inspira la pièce que Ton a insérée dans ses œuvres sous le titre de Disparates na lndia. S'il n'est pas difficile de caractériser ce morceau, il n'est pas aussi aisé de L'entendre : au milieu de certaines allusions qui se laissent suffisamment comprendre, il y en a quelques-unes qu'il est pour ainsi dire impossible d'interpréter convenablement, parce qu'on sent à merveille qu'il faudrait, pour cela , un commentaire donné par le poète lui-même, ou une connaissance minutieuse de la chronique scandaleuse de Goa. La plupart des biographes ont vu dans les Disparates na lndia (1) la cause unique de Texil que dut subir encore Luiz de Camoens ; d'autres n'y trouvent pas matière à une telle rigueur. Quoi qu'il en soit, il parait certain que Francisco Barreto , qui avait succédé au brave Mascarenhas dès le 16 juin 1355, en fut vivement blessé, et que dans l'année même il contraignit le poète à quitter Goa et à se rendre aux Moluques. Sans admettre toutes les raisons dont se sert un écrivain portugais pour pallier la conduite du gouverneur, nous répéterions volontiers avec ce
(1) Le litre lui-môme ne saurait être rendu en français fort nettement. On peut le traduire, comme cela a été fait du reste par une périphrase (Inconséquences , on Folies des Européens àans les Indes). Nous nous contenterons de citer ici, en conservant une fidélité scrupuleuse , les deux passages qui durent exciter lanimadversion du gouvernement.
« Que direz-vous de ceux-ci ? La cupidité comme une torche enflamme leurs entrailles. Arrivent ils au faîte du pouvoir, à la tête de la justice : il faut les comparer à la toile d'araignée; leur hypocrisie veille toujours pour découvrir vos fautes. Pour les petits, ce sont des Kérons ; aux grands qu'ils craignent ils passent tout. Tu ne savais donc pas, peuple ignorant, que les lois vont où les crusades les en* traînent. »
« O vous qui êtes les ministres de la conscience royale, et qui êtes tenus pour Seigneur parmi les hommes , pourquoi ne mettez-vous pas un frein au brigandage qui marche sans obstacle sous ce gouvernement paternel ?
ET SKS CONTEMPORAINS.
savant, qu'il y eut quelque compensation à tant de sévérité , s'il ne paraissait prouvé aujourd'hui que le bienfait accordé à Camoens le fut par un autre gouverneur.
Pour se rendre au lieu de son exil, Camoens dut relâcher, selon l'opinion commune, àMalaca, puis se rendre aux Moluques; il dut toucher à Ternate, mais il paratt que cette dernière circonstance est un des points de la biographie qui nous occupe, sur lesquels on aurait besoin d'être éclairci, M. Charles Magnin, qui a mis tant d'exactitude dans ses recherches, est pour l'affirmative; selon M. Francisco- Alexandre Lobo , ni ce qui est dit dans la stance cxxxn du chant X, ni la description qu'on peut lire dans la Cançam VI, ne sont des indications suffisantes pour affirmer, d une manière positive, que le poète ait demeuré dans cette ile. Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'en 1959, à l'époque ou D. Constan* tin de Bragance a pris les rênes de l'administration, il réside à Macao, revêtu d'un emploi honorable. Il est déjà nommé curateur des successions.
On se ferait une idée fort peu exacte du lieu où Camoens devait passer les derniers temps de son exil, si on se représentait cette ville telle qu'elle était naguère , c'est-à-dire, l'entrepôt v ; vant, actif, sans cesse animé, du commerce de l'Europe avec la Chine. C'était peu avant l'époque dont nous parlons que les Portugais avaient jeté les yeux sur cet étroit espace de terre, qui forme le point le plus septentrional de la grande baie , connu aujourd'hui sous le nom de bocca Tigris. Ils y avaient fondé une ville, qui s'accrût assez promptement, et qui dut offrir dès l'origine une certaine importance, mais qui était à coup sûr fort différente de ce qu'elle est devenue depuis. Camoens parait avoir mené dans cette ville une existence solitaire, et néanmoins plus calme que celle qu'il avait eue jusqu'alors. La tradition nous le montre gravissant chaque jour les rochers de granit qui sont à quelque distance de la ville, et se réfugiant dans la grotte de Patané : de là, il contemplait l'Océan, et il pouvait recueillir pieusement ses grands souvenirs. Ce fut là, sans doute, qu'il reçut ses plu3 nobles inspirations, et cependant le simple monument qui lui a été consacré n'est pas l'hommage d*un Portugais.
XXXil CAMOENS
Camoens séjourna durant quelques années à Macao ; mais, on Ta fait observer judicieusement, l'emploi qu'il occupait dans cette ville cadrait mal avec ses habitudes guerrières, et son ardent amour de la gloire : toutefois, c'était pour lui un moyen de sortir de celte misère contre laquelle il luttait depuis si long- temps ; ses divers biographes annoncent comme chose certaine qu'il amassa dans l'exercice de cette charge des bénéfices assez considérables pour vivre désormais à l'abri du besoin (1). Il songea dès-lors à quitter ce lieu d'exil.
Francisco Barreto n'avait plus le pouvoir entre ses mains, et, comme nous l'avons déjà dit, c'était D. Constantin de Bragance, qui, sous le titre de vice-roi, gouvernait les Indes Portugaises ; il occupait ce poste important depuis le 5 septembre 1558, lorsque Camoens songea à abandonner le triste séjour où il avait demeuré pendant trois ans. La faveur dont il avait joui jadis auprès de D. Constantin, lorsqu'il demeurait à Lisbonne , les dispositions bienveillantes que celui-ci avait toujours montrées aux hommes de cœur et d'intelligence , tout devait faire supposer à Camoens, que, bien loin d'être persécuté à Goa, il y serait désormais accueilli et protégé ; il s'embarqua donc de Macao avec tout ce qu'il possédait, et, si l'on s'en rapporte à Pedro de Mariz, avec quelque argent appartenant à la compagnie des marchands. On peut croire que de tous ses voyages ce fut celui qu'il entreprit avec le plus de joie ; il revenait de l'exil, il allait revoir ses frères d'armes , il allait jouir au milieu de ses anciens amis d'une fortune laborieusement acquise. Tout cela ne fut qu'un réve: il avait dépassé les terres de la Cochinchine, il allait entrer dans le golfe de Siam, lorsqu'une effroyable tempête entraîna son navire à la côte et le brisa. Il se sauva cependant et sauva
(I) Les éditeurs des œuvres complètes de Camoens publiées à Hambourg en 183A supposent que le poète dut acquérir sa fortune par quelque autre moyen , et se fondent, pour établir cette opinion, sur un passage de ses œuvres. En cfTet , malgré le caractère bien connu de Camoens» il pourrait se faire qu'il eût pris part à quelqu'une de ces grandes entreprises commerciales qui avaient lieu à cette époque entre le Portugal et la Chine. La rigide probité qu'il inontra toujours ne permet guère d'expliquer autrement l'existence de celte fortune qu'il rapportait, dit-on, de Macao.
ET SES CONTEMPORAINS