XXXVI CAMOENS
fort spirituelle, et qui nous a été conservée, le vengea de ses persécuteurs.
Un de nos anciens voyageurs français qui visitait Goa, à peu près vers le temps où Camoens dut y faire sa dernière résidence , Vincent-le-Blanc , vante avec enthousiasme les merveilles de cette capitale qu'il semble préférer à Lisbonne ; il rappelle son opulence, sa police admirable, la facilité que les Portugais et même les étrangers trouvaient à y séjourner ; il nous dit comment « en cette ville grandement riche , les habitants vivaient délicieusement , » il s'étend avec complaisance sur les mille ressources qu'offrait un luxe commode, il vante surtout la tolérance qui y régnait et qui devait mal* heureusement faire place, quelques années plus tard, à un affreux système de persécution (1). Tous ces avantages réunis séduisirent-ils Camoens ? espéra-t-il faire encore partie de quelque grande entreprise militaire , où sa fortune pùt se rétablir ? On ne sait rien de bien positif à ce sujet. L'opinion générale est que, durant les années où il vécut à Goa, délivré des accusations de ses ennemis et des poursuites de Miguel Rodriguez Coutinho, il servit, dans plusieurs expéditions maritimes, sans abandonner pour cela la culture des lettres. Le seul écrivain qui eût pu éclaircir cette période si intéressante de la vie de Camoens, Diogo de Couto ne dit rien à ce sujet. En effet, l'exact continuateur des histoires deBarros se.vante bien d'avoir été l'ami particulier du poète; son Matelot, comme disent encore familièrement de nos jours les gens de mer, mais ce n'est jamais pour nous signaler les actions auxquelles il prit part, c'est pour nous dire sa déplorable misère et les mésaventures chaque jour renaissantes qui désolaient cette vie agitée.
Si l'on s'en rapportait à l'opinion d'un homme qui a noble-
(1) Voyez l'ouvrage intitulé : Les Voyages du sieur Vincent-le- Blanc, Marseillais, dans la plupart des pays de l'Asie et des Indes orientales. 1 volume in-4°. Il s'agit ici de la première partie. Ces Voyages furent rédiges par l'exact et sincère Bergeron, comme nous rapprennent de curieux documents publiés récemment par M. de Monmerqué. Il ne faut pas confondre cette première partie avec celles qui la suivirent et dont on a frauduleusement grossi le manuscrit conservé long-temps cliez, Teiresc.
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ment consacré son temps et sa fortune à la gloire du poète , ce serait à cetîe époque, à peu près au temps où don Antào de Noronha serait devenu le vice-roi des Indes , que le plus grand malheur qui put frapper Camoens l'aurait atteint ; il aurait perdu Catherine de Ataydc, et la nouvelle de cette mort prématurée lui serait parvenue à Goa. Hàtons-nous de le dire , malgré quelques vers charmants qu'il cite et qui peuvent en elfet se rapporter à ce douloureux événement, M. de Souza ne donne cette opinion que comme une conjecture (1). Sans doute si quelque indiscrétion de Diogo de Couto nous avait initiés à la vie privée de Camoens, mille détails qui ne peuvent être adoptés que comme des suppositions plus ou moins ingénieuses acquerraient, au point où en est venue la critique, un degré de certitude qu'ils ne peuveut avoir. Nous verrions peut-être comment se réveilla en cette âme ardente le souvenir d'un amour qui semble ne l'avoir jamais complètement abandonnée; mais nous saurions aussi d'une manière plus certaine, à l'aide de ces confidences, les faiblesses que le poète n'a point su taire entièrement et qu'il a laissé deviner. Nous le verrions alors sain doute passant d'une contemplation mélancolique à la vie la plus active , et durant son séjour dans l'Orient, mêlant à cette vie aventureuse toutes les voluptés dont l'Inde ne fut jamais avare. Comment ne pas sourire en elfet au nom de cette belle esclave noire qu il n'a pas craint de célébrer dans ses vers.
Diogo de Couto malheureusement s'est tu , il ne nous a pas même raconté, lui qui dit si minutieusement les choses, tout ce que fît Camoens dans les diverses occasions où il prit part aux expéditions qui se succédaient si fréquemment alors ; car la seule chose que nous sachions d'une manière positive, c'est que Camoens s'absenta fréquemment de la capitale des Indes portugaises, pour faire partie d'une foule d'entreprises militaires. Après avoir accompagné les flottilles
(t) M. Ch. Magnin ne partage point cette opinion, et, comme on peut le voir, il pense que le poète perdit celle qu'il aimait (nous rappelons ici ses propres expressions) a l'époque où il parcourait les lies de l'océan Indien. JNous avouerons qu'un sérieux examen des faits n'a pu encore nous fixer sur ce point.
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qui s'en allaient journellement à Mangalorc , à Daman , â Malaca, et même dans des iles lointaines de la mer des Indes, il revenait hiverner à Goa, là s'il sollicitait certaines faveurs du vice- roi, ce n'était point pour lui, c'était pour quelque brave soldat comme Heitor da Sylveira qui avait plus songé à la renommée qu'à l'argent, pour quelque savant errant sans ressource , pour ce Garcia de Orta, par exemple, qui avait professé à Coiinbrc, et qui, dédaignant une vie paisible par amour pour la science , préparait dès lors les matériaux d'un précieux ouvrage dont l'Espagne lui ravit la gloire (1).
Camoens vécut ainsi durant plusieurs années ; mais, sur la fin de son séjour dans l'Orient, un doulôurcux changement se manifesta en lui. On n'a peut-être pas assez insisté sur cette espèce de révolution qui se fit peu à peu dans son caractère. Manoel de Faria e Souza la signale avec une sincé* rite trop naïve pour que nous ne fassions pas usage de ses propres expressions : « Il était naturellement enclin à la joie et fort allègre , il lui arrivait de dire et de faire mille plaisanteries galantes, dignes d'un cavalier et d'un courtisan ; mai?, durant les dernières années qu'il passa aux Indes , il commença à s'abandonner à la mélancolie et à la tristesse, et à paraître comme chagrin. »
Ses tristes souveuirs étaient-ils la cause principale de ce changement? Le poète prévoyait-il déjà le sort qui l'attendait dans sa patrie ? On peut supposer qu'aux douloureuses préoccupations dont on trouverait la raison immédiate dans les déceptions de sa jeunesse et de son âge mûr, il joignait la vive inquiétude de ce qui se passait alors aux Indes et en Europe. D'ailleurs ou regarde ce période de sa vie comme un de ceux où il se livra avec le plus de suite à l'étude : il éprouvait sans doute ce besoin de rêveries solitaires qui se fait toujours sentir chez le poète quand le tourment d'une correction minutieuse succède pour lui aux premiers élans de l'inspiration.
(1) L'ouvrage de Ch. de Acostasur l'Histoire naturelle des Indes est ,puisé en grande partie dans le livre devenu fort rare de Garcia de Orta.
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Camoens ne songeait pins à la fortune , il n'éprouvait plus qu'un désir, c'était de revoir son pays. Malgré L'extrême pauvreté dans laquelle il se trouvait , il obéit à celte secrète impulsion, mais il y obéit comme il le pouvait faire , en continuant sa vie aventureuse et en se rapprochant par degrés des lieux où , malgré son premier serment , il voulait aller mourir. Pedro Rarrcto Ilolim , parent du gouverneur Francisco Barreto, venait de succéder à Fernand Martins Freirc, dans l'administration de la capitainerie de Mozambique, et se disposait à partir pour cette résidence ; il aimait la société du poète et lui proposa de le suivre ; ses instances ne rencontrèrent probablement pas de bien grands obstacles. Camoens, croyant à la sincérité de ses promesses , s'embarqua avec lui pour Sofala vers la fin de Tannée 1367. Une fois arrivé dans cette région de l'Afrique orientale , on ne sait pas bien nettement ce qui se passa entre lui et le nouveau gouverneur de Mozambique. Soit pure inconstance de Pedro Barreto, soit noble fierté de la part de Camoens , qui ne put se décider à subir certaines exigences humiliantes, une rupture complète eut lieu entre lui et son prétendu protecteur. Il suffît de jeter un coup d'œil sur quelques relations du temps et de se figurer l'état réel de Sofala au seizième siècle pour se faire une idée de ce que dut être alors la position du poète : au besoin une seule phrase de Diogo de Couto suffirait pour la faire comprendre : a II le vit , dit-il , se nourrir de la pitié de ses amis (1). »
Cette douloureuse position devait avoir un terme assez rapproché : don Luiz de Atayde, ayant succédé le 10 septembre à don Antào de Noronha, celui-ci s'embarqua au mois de février de l'année suivante pour le Portugal , et relâcha sur les côtes de Mozambique; il était accompagné de plusieurs gentilshommes parmi lesquels se trouvait ce dili-
(1) M. Alexandre Lobo fait remarquer qu'un étrange hasard faillit réunir sur la côte de Mozambique Camoens et son ancien persécuteur, Francisco Barreto. Celui-ci , après avoir subi toutes les misères d'une expédition déplorable , s'en alla mourir dans une pauvre cabane isolée du Monomotapa où il périt dans le plus complet dénuement.
gent chroniqueur dont nous avons invoqué plus d'une fois le témoignage, et qui, grâce à sa franchise de soldat, n'a rien déguisé des nobles misères du poète. Heitor da Sylveira, Antonio Cabrai, Luiz de Veiga, Duarte de Abreu, Antonio Ferrâo, unis à quelques hommes généreux dont les noms ne nous sont point parvenus, tirèrent l'auteur des Lvgiades de la situation déplorable où il était à Sofala ; ils lui offrirent le passage sur le bàiiment qui les ramenait des Indes en Portugal. Il fallut même que l'ancien compagnon de Luiz de Camoens, que son matelot , quêtât auprès de quelques amis le linge indispensable pour une si longue traversée; il en fait naïvement l'aveu.
Ce que Diogo de Couto n'a pas dit , mais ce que Faria e Souza dans sa généreuse indignation n'a pas oublié , c'est qu'il fallut payer au gouverneur de Mozambique quelques dettes contractées envers lui par l'homme dont il appréciait le génie , et qu'il avait supplié de le suivre : il s'agissait de vingt mille reis (1) que devait le poète et que dut acquitter Heitor da Sylveira. « Ainsi, dit l'historien, furent achetés la liberté de Camoens et l'honneur de Pedro Barreio. »
L'homme qui se montre le plus inflexible envers le poète lorsqu'il s'agit de ses faiblesses , l'écrivain austère qui a si souvent cherché à pallier les torls de ses ennemis, l'admire ici dans sa véritable grandeur, et il dit avec une rare justesse que Diogo de Couto, sans en avoir Tinteniion peut-être, nous a offert la preuve la plus forte qu'il pût nous donner, de cette énergie de caractère qui semble avoir le trait dtstinclif du grand homme dont nous retraçons la vie. «Les mauvais traitements dont Pedro Barreio l'accabla, celte dureté qui était presque une trahison dans le cas dont il s'agit, les souffrances qu'il éprouva sur une côte presque barbare de l'Afrique orientale , le faible espoir qu'il avait de sortir de cette espèce de captivité , ne suffirent pas pour troubler la tranquillité et la confiance de Camoens. Couto rapporte qu'au milieu de tous ses malheurs il acheva de donner la dernière touche à ses Lusiades pour les livrer à l'impression ; il travaillait également beaucoup à un ouvrage rempli d'en-
(l) Un peu plus de cent francs.
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