CHANT V
« Tandis que le vénérable vieillard traduit sa douleur dans ce langage terrible, nous déployons nos voiles, pour les livrer au souille du zéphyr. Accompagnés des vœux delà foule qui nous souhaite un heureux voyage, nous quittons enfin le port de Lisbonne la superbe. L'éternel flambeau qui répand la lumière du jour entrait alors dans le signe du Lion do Némée, signe glorieux pour la mémoire d'Hercule et de bon augure pour les imitateurs de ce héros. Peu à peu nous perdons de vue le sommet de Cintra et des autres montagnes du Portugal ; nous n'apercevons plus que le ciel el la mer; nos yeux s'étendent en vain sur les vastes plaines d'Amphitrite, ils ne peuvent aller jusqu'à mitre chère patrie, mais, privés de la voir, nous l'emportons avec nous au fond de nos cœurs.
« Bientôt nous rencontrons des iles découvertes il y a peu de temps par le généreux Henri. Nous laissons à
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gauche les côtes de Mauritanie, lieux fameux où le cruel A.ntée tint autrefois sa cour. A droite n'apparaît aucune terre, mais on suppose que Neptune D'occupé pas toute cette partie de l'occident du inonde, et Ton croil qu'il s'y trouve des pays habitables. .Nous côtoyons eus u ite la vaste et plai saule Matière, une des îles les plus Pelles que nos colons aient peuplée dans l'Océan et qui mériterait bien que Vénus abandonnât pour ses riants bocages le séjour d'Amathonte. Le Massylien nous voit passer devant les déserts où il fait paître ses troupeaux; déserts brûlants et stériles que Pomone n'enrichit jamais de ses trésors et à qui les naïades refusent les bienfaits de leurs fraîches fontaines. Les autruches, oiseaux terribles qui ont la force de digérer le fer. partagent avec quelques bergers cette région désolée dont les limites séparenl les plaines de Barbarie de celles «les Nigritiens.
o Ayant dépassé les Canaries et les bornes que la nature a fixées au char du Soleil vers le Septentrion, nous découvrîmes les vastes contrées habitées par les successeurs d'Ethiops. G'esl là que le Sénégal roule avec impétuosité ses ondes douces qui abreuvent diverses races ; c'est là (pie s'élève le promontoire fameux d'Arsine, qu'on nomme aujourd'hui cap Vert : nous y voguions à travers les des fortunées où les aimables filles d'Hespérus se retirèrent jadis, quand nous aperçûmes des merveilles qui nous transportèrent d'admiration. La beauté des rivages et un vent propice nous invitaient à descendre sur la terre qui
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s'offrait à nos yeux : nous avions, en outre, besoin de fraîcheur et nous abordâmes dans une de ces iles, qui porte aujourd'hui le nom du guerrier céleste l, dont le secours miraculeux donna si souvent la victoire aux Espagnols contre les Maurusiens.
<• Ayant satisfait notre curiosité, nous remontons sur la mer où Borée nous rappelle, poursuivant notre route en nous dirigeant constamment vers les côtes orientales de l'Afrique. Là, nous découvrons l'immense pays de Jalof, habité par divers peuples nègres, et les vastes plaines de Mandingue, où se trouve à profusion ce métal qui fait la misère et les délices de l'avare, où les yeux charmés voient serpenter le fleuve Gambéa, qui, après d'agréables détours, va se jeter dans les flots de la mer Atlantique.
« Nous passons ensuite devant les Dorcades, funeste séjour des filles de Phorcus, dont la plus belle vit ses beaux cheveux, chers à Neptune, transformés en hideuses vipères. Laissant derrière nous la haute et rud<> montagne de Sierra Leone, le promontoire des Palmiers et l'île honorée du nom de ce pieux incrédule, qui douta que notre divin Maître fût revenu triomphant des ténébreuses régions de la mort, nous trouvâmes le grand royaume de Congo, arrosé par le Zaïre, fleuve inconnu de nos anciens géographes.
« Déjà nous avions franchi la ligne brûlante qui divise le monde en deux parties égales; bientôt le pôle arctique disparut, et nous vîmes la lumineuse Callisto,
* Saint .larques.
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malgré la fureur jalouse de .limon, se baigner dans les eaux deThétis1. Parvenus dans un nouvel hémisphère, nous prîmes pour guide une nouvelle constellation qui s'incline vers le pôle austral, où le ciel est
inoins rie! n étoiles, moins brillanl que le oôtre.
NOUS ne connais-., mis pas encore ces climats du Midi, et nous ignorons si la nature les a cédés entièrement aux monstres marins, ou si sa puissance y établit des continents qui bornenl le vaste empire des Ilots.
« Ce serait un long et ennuyeux récil que celui des accalmies, des tempêtes et des accidents qui onl accompagné notre course dansée pénible voyage: le ciel m'eût-il accordé une voix infatigable, je ne saurais retracer (mis les sujets d'horreur el d'admiration que la mer a offerts à nos regards, ces phénomènes dont les causes échappent à la raison de l'homme, ces bourrasques subites, ces noirs ouragans, ces nuits ténébreuses, ces funestes sillons de feu, brûlants avant-coureurs de la foudre, qui enflamment l'air, et ces éclats de tonnerre dont le bruit épouvantable fait trembler la machine du monde. J'ai vu ces spectacles que les simples marins regardent comme des miracles : j'ai vu distinctement cette lumière qu'ils croient sacrée, et qui leur apparat) connue l'étoile du salut, quand à travers une tempête elle entoure les mais de leurs navires.
" Puisnous vîmes, frappés d'étonnement, les nuages
1 On a donné le nom d'une des lilh's de Lycaon. roi d'Arcadie, tuée par son fils Arcas. à une des étoiles de la Grande Ourse.
pomper les eaux d'Àmphitrite : ce prodige s'est accompli sous mes yeux, et ils n'ont pu me tromper par une illusion. C'était une buée légère, une fumée subtile qui montait de la surface des flots. Un tourbillon de vent l'emportait jusqu'aux suprêmes régions des airs et lui donnait l'apparence d'une colonne torse ; on la voyait s'élever et s'abaisser tour à tour avec les vagues dont elle suivait les mouvements ; à chaque instant elle augmentait Vie volume et, au-dessus d'elle, le nuage s'agrandissait en même temps, en aspirantl'eau qu'elle tenait en réserve. Ainsi la sangsue, attachée au flanc de la génisse qui boit au clair ruisseau, se remplit et se gonfle à mesure qu'elle suce le sang de l'animal et tombe enfin, repue et satisfaite ; tel le nuage, dès qu'il a contenté son avidité, absorbe en lui la colonne dont le pied trempait dans la mer: il se résout alors en pluie, et rend ainsi aux ondes ce qu'il a reçu d'elles. Mais ce qui paraîtra plus prodigieux encore, c'est que l'eau était salée en montant, et qu'elle est douce en retombant: le nuage, en la filtrant, lui a ôté le sel amer dont Neptune l'avait empoisonnée. Que de brillants ouvrages n'écriraient-ils pas, ces philosophes qui parcouraient jadis tant de pays pour découvrir les secrets de la nature, s'ils voyaient toutes les merveilles qu'elle nous a montrées pendant nos voyages ! Que de signes célestes, que de raretés et de forces mystérieuses, ne décriraient-ils pas sans avoir besoin pour embellir leur tableau d'y ajouter l'artifice de l'invention!
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« Cinq fois l'astre qui réside au premier ciel avait recommencé son cour--, depuis que qous fendions los plaines salées, quand un des matelots, du haut de la hune, qous cria : « Terre! Terre! » Saisis de joieetd'émotion à cette nouvelle, nous accourons tous sur le tillac el nous tournons nos regards vers l'orient où nous voyous des montagnes semblables, dans le lointain, à des nuages. On cale les voiles, on apprête l'ancre, on aborde et l'on débarque dans une baie spacieuse. Les marins et les soldats se dispersent ça. et là, pour découvrir quelque particularité de ce pays, que n'avait jamais atteint jusqu'ici aucun peuple d'Europe. Quant ;i moi, je reste avec mes pilotes sur le rivage; désirant savoir exactement en quelle partie du monde je me trouve, j'emprunte le secours de l'astrolabe, instrument nouveau dont les services rendent impérissable le nom de ses inventeurs. J'examine lahauteurdu soleil et je mesure la carte qui m'offre en raccourci l'image Jidèle de l'univers. Nous constatons bientôt que nous avons entièrement franchi le cercle du Capricorne et que nous sommes entre lui et le pôle austral.
o Pendant mon travail, plusieurs de mes compagnons m'amènent un nègre qu'ils ont fait prisonnier sur une montagne voisine où il recueillait du miel. Notre aspecl nouveau pour lui, la violence qu'on lui fail le .plient dans un trouble effrayant; son front est plus farouche que celui du cruel Polyphème : il ne nous comprend pas et non-- ne pouvons davantage
traduire les sons barbares qui sortent de sa bouche. Je lui offre des pièces du précieux métal qui brillait sur la Toison de Colcbide,des ouvrages d'argent tin et des liqueurs savoureuses que j'avais emportées de Lisbonne, mais rien ne parait l'émouvoir; je lui fais montrer des grelots, des sonnettes, un collier de verre, une toque rouge; ces objets le ravissent, et je lui en fais don en le renvoyant vers ses compatriotes.
« Le lendemain nous vîmes descendre du sommet des montagnes d'autres sauvages, nus et noirs comme le premier, amenés par l'intérêt, espérant obtenir aussi des présents : bientôt ils s'enhardissent et se familiarisent si bien que Fernand Veloso, un des nôtres, se fiant à leurs bienveillantes dispositions, les suit dans leurs habitations, voulant reconnaître la nature du pays. Ce présomptueux n'a pas pris garde à sa sûreté, et, saisi d'inquiétude sur son sort, je compte les instants de son absence, guettant sans cesse son retour ; nous l'apercevons enfin sur la pente d'une coline, courant vers le rivage avec plus de vitesse qu'il n'était parti ; le bateau de Coello se détache pour le recueillir, mais il n'a pas encore atterri qu'un nègre plein d'audace et de vigueur saisit le fugitif et arrête sa course; d'autres surviennent, il est pressé de toutes parts; je vole à son secours, et pendant que mes matelots font force de rames, je vois s'avancer contre nous une nouvelle troupe d'ennemis ; une grêle de pierres et de flèches fond sur nous, blés-
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saut quelques-uns des miens, et je suis grièvemenl atteinl à la jambe. Justement irrités de cette attaque, non-, faisons aux nègres une réponse si meurtrière qu'ils se dispersent, marquanl leur fuite d'une longue traînée de sang, eu remportant au fond de leurs cavernes le juste châtimenl de leur trahison. Veloso esl sauvé du péril où l'ajeté sa témérité ; aous remontons abord, sans avoir pu obtenir de ce peuple inhospitalier quelques renseignements sur les [ndes donl nous nous voyons encore bien éloignés; aous incitons ii la voile -'i gagnons la haute mer.
« Les camarades de Veloso s'étaienl divertis de sa terreur quand il s'était vu poursuivi par les sauvages : ils lui demandent s'il ne taisait pas mieux descendre les collines que les monter. — Oui, dit-il en riant comme eux, je m'en suis aperçu; mais si je suis revenu si précipitamment, c'est en me rappelant que vous m'attendiez et que mon bras vous manquait pour repousser ces misérables qui accouraient vers le rivage pour vous attaquer. » Par nne réplique de soldat, il désarmait la raillerie et faisait oublier son imprudence; il nous apprit que derrière celle colline, pendaiii sa disparition, les nègres l'avaient menacé de mort s'il ne retournait sur ses pas ajoutant qu'au lieu de le laisser opérer sa retraite, il avait vu ses ennemis se mettre les uns à sa poursuite, les autres en embuscade, il- voulaient doue nous attirer eu rase campagne pour protéger Vélo-,, el en même temps qu'ils se seraient jetés sur
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nous, ils eussent tenté de nous massacrer pour pouvoir ensuite piller la flotte sans danger.
« Le père du jour avait éclairé le inonde pour la cinquième fois depuis que, loin de cette race perfide, nous poursuivons notre voyage, aidés par un vent favorable, quand une nuit que nous veillions sur la proue, un nuage épais, surplombant nos têtes, vint nous cacber la vue des astres. C'était une ombre, une apparition formidable et sombre dont le seul aspect faisait frémir d'horreur les plus intrépides. En même temps, un bruit affreux, semblable à celui que font les vagues en heurtant les récifs, frappa nos oreilles, bien que le ciel et la mer ne fissent présager aucune tempête. «0 souverain arbitre de notre sort! m'écriaije, de quoi nous menaces-tu, Dieu puissant? N'y a-t-il pas cette fois quelque mystère de la nature que ton impénétrable sagesse a voulu réserver à ces vastes solitudes et dont ta volonté interdit la connaissance aux mortels profanes ? Le prodige dont nous sommes témoins nous annonce un événement plus terrible que la colère de Neptune et d'Éole !
« Tandis que je parlais, nous vimes s'élever dans les airs un fantôme d'une grandeur extraordinaire ; la difformité de son visage répond à l'immensité de sa taille. Le fameux colosse de Rhodes, qui fut une des sept merveilles du monde, n'égalait pas en hauteur ce spectre redoutable : ses membres hideux semblent animés d'une force invincible: l'horreur, la brutalité, la cruauté, sont répandus sur toute sa personne ; ses
traits sont lugubres el sombres, sa tête s'affaisse tristement sur sa poitrine ; sa barbe est épaisse, longue et inculte; ses yeux étincellent, comme enfoncés dans une fosse obscure d'où parlent des flammes livides, paies, plutôt sanglantes que brillantes ; il a le teint pâle et terreux, les cheveux crépus, les le\ res noirâtres et les dents jaunes. 11 pousse un affreux mugissement qui semble sortir des plus profonds abîmes de la mer : nos cheveux se hérissenl : sa voix et son aspect oui glacé le sang- dans nos veines. « Lusitains, s'écrie-t-il, nation la plus téméraire de toutes, peuple orgueilleux qui méprises toutes les douceurs du repos et qui cours après une vaine gloire, à Iravers tant de peines, de périls et de fatigues, puisque tu oses franchir les bornes où la faiblesse humaine devrait se renfermer, puisque tu défies la fureur de ces eaux qui m'appartiennent et que j'ai défendues pendant des siècles sans nombre sans qu'aucun mortel ait eu l'audace d'affronter mon courroux, enfin puisque tu veux porter les regards indiscrets jusque dans le sanctuaire de la nature el pousser les découvertes sur l'élément liquide plus loin que les dieux ne l'ont permis aux héros qui t'ont précédé, apprends de ma bouche les malheurs que le destin te réserve sur les ilôts et sur la terre, pour prix de ton ambition. Sache que tous les navires qui suivront la même route que toi auronl pour ennemis implacables les récifs et les rochers de celle cote ; sache que la première armée qui traversera désormais ces lieux
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funestes deviendra la proie des tourbillons et des vagues tumultueuses que je déchaînerai pourtaruine. Alors, si mon espoir n'est pas trompeur, je me vengerai d'avoir vu mon asile découvert. Tremble, malheureux Lusus ! tu éprouveras chaque année de nouveaux effets de ma baine ; chaque année tu pleureras tes naufrages et les désastres de tes enfants ; je leur infligerai des maux qui leur feront souhaiter la mort, j'ensevelirai dans le gouffre un vaillant héros dont la prospérité et les triomphes seront anéantis par moi; une forêt de lauriers, mille victoires remportées sur les succeseurs d'Ottoman ne pourront racheter la fatalité qui te menace : Monbaze etQuiloa tressailliront de joie en voyant périr leur destructeur. J'attends aussi un noble et généreux amant qui viendra en ces lieux avec l'objet de sa tendresse : un sort funeste les appelle sur mes rivages, la tempête n'épargnera leur vie que pour les plonger dans un abime de maux qui me font presque frémir moi même; ils verront mourir de faim les cher-; enfants nés de leur union, élevés dans les délices et avec les soins les plus attentifs, destinés, selon toute apparence, au bonheur; ils se verront dépouillés par les Cafres qui les laisseront tous les deux dans une nudité insupportable ; l'époux verra le corps de l'épouse, si beau, si charmant, exposé aux injures de l'air, brûlé par un soleil ardent, glacé par le froid de la nuit; enfin, après de longues souffrances, lorsqu'ils auront essuyé les plus cruelles rigueurs du sort, ces
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malheureux amants expireront en se tenanl embrassés el en versanl l'un pour l'autre des larmes qui attendriront les cœurs les plus insensibles. Si quelques-uns de leurs compagnons d'infortune survivenl !i celle catastrophe lamentable, ce ne sera que pour aller en porter la nouvelle sur les rives du Tage, el les pleurs de tous les Portugais me réjouiront.
— Qui doue es-tu? criai-je en interrompant les prédictions du monstre? Ta taille nous étonne, mais tes menaces ne peuvent nous intimider.
« A cette demande, il jette sur nous un regard l'appuche et funeste, tordant la bouche en un rictus effrayant, et, prenant un accent qui montre sa colère devant mon audace : o Je suis, dit-il, ce vaste promontoire que vous appelez, Portugais, le cap de la Tempête ; Ptolémée ni Plîne, Strabon ni Pomponius, ne m'ont jamais connu. C'est moi qui borne ici la terre d'Afrique du côté du pôle austral. Je fus frère d'Encélade, de Briarée et des autres géants que la terre enfanta; mon nom est Adamastor. Je me signalai dans la guerre que nous entr 'prunes contre les dieux : ce iir lui pas eu accumulant montagne sur montagne pour escalader le ciel, mais en parcourant avec une flotte puissante les immenses plaines de la mer où je cherchais Neptune pour le combattre. L'ambition seule ne remplissait pas mon cœur; une fatale passion l'obsédait, ne me laissant aucun repos. Je vis,
un jour, la belle Thétis qui folâtrait toute nue, au bord de l'Océan, avec les filles de Nérée; 'lu premier coup
il'cil je fus subjugué, je l'adorai; (levant elle, je méprisai les plus charmantes déesses de l'Olympe. Le temps n'a [tas éteint mon amour; en vain me suis-je efforcé de lui plaire, mes tentatives sont restées vaine-, tant ma taille la terrifiait. J'osai recourir à la violence el je lis part de mes projets à la vieille Doris, qui, intimidée par mes menaces, me promit do me seconder. Elle parle, et Thétis lui répond en souriant doucement : « Quelle disproportion entre « l'amour d'une nymphe et celui d'un géant! Puis-je « être jamais sensible aux désirs d'Adamaster? o Tâchons cependant de l'amuser par des apparences « aimables et employons la ruse pour calmer sa o fureur et arrêter les brigandages qui troublent la « paix de mon liquide domaine. »
« Confiant dans la réponse favorable que rapportait Doris, je ne soupçonnais aucun artifice; les amants sont crédules et leurs yeux sont couverts d'un voile épais! Mon cœur s'abandonna aux plus douces espérances et je mis bas les armes pour complaire à la beauté vers laquelle j'étais attiré. L'épouse de Nérée m'accablait de promesses séduisantes : une nuit, enfin, assuré par elle que ma passion serait satisfaite, j'aperçois, ou plutôt je crois apercevoir de loin nmn aimable nymphe; je m'élance en ouvrant les bras et, transporté d'un violent délire, je cours à elle, je l'enlace tendrement, baisant ses beaux yeux, son front, sa chevelure... O rage, ô désespoir! Comment puis-je prêter ma bouche à ce récit qui renouvelle
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mes douleurs? Je m'imaginais tenir Thétis entre mes bras, et ce n'était qu'une montagne dont la cime affreuse recevait les caresses que mon amour destinait au visage qui m'avait charmé!... Que devins-je en reconnaissant mon erreur? Éperdu, muet, immobile] J'étais comme un rocher qui s'unit à un autre rocher! — 0 barbare Thétis ! m'écriai-je enfin, je vois trop qu'il m'est impossible de vaincre Iod indifférence! Et toi, destin cruel, puisque tu refuses de couronner mes ardeurs par le vrai bonheur, pourquoi m'enlèves-tu la douce illusion qui m'a trompé? — A ces mots, rougissant de fureur el de honte, je fuis les lieux témoins de ma déconvenue et je cherche, sous un hémisphère nouveau, quelque retraite sûre où je puisse maudire de loin l'ingrate qui rit de ma douleur. ■■ Vers ce temps-là mes frères furent vaincus par les dieux: les uns foudroyés, les autres captifs sous le poids des plus hautes montagnes. Ayant partagé leur crime, je fus puni avec eux. Les forces humaines sont toujours impuissantes contre le ciel; sa vengeance m'atteignit dans la solitude où je ne songeais qu'à pleurer mes malheurs . Une métamorphose soudaine me dépouille de mon premier être, ma chair devient un horrible amas de terre, mes os se changent en roc: enfin, par un juste arrêt du Destin, uns membres forment ce promotoire redoutable que vous allez bientôt contempler. Les Ilots de Thétis m'entourent et me narguent incessamment; leur aspect éternise les maux que j'endure !
« Il dit et disparaît. Un gémissement lugubre se l'ait entendre; les vagues y répondent par un bruit plus sinistre encore et la nuée se dissipe. J'élève vers la voûte du palais céleste mes mains suppliantes et je conjure les immortels d'empêcher l'accroissement des prédictions qu'Adamastor vient de fulminer contre nous.
« Phlégon et Pyroïs, avec les deux autres chevaux du Soleil, traînaient déjà son char lumineux quand nous vîmes le promotoire que le géant nous avait annoncé. Sitôt que nous en eûmes doublé la pointe, nous entrâmes dans les mers du Levant. Après y avoir navigué quelque temps, en suivant toujours la côte, nous primes terre pour la troisième fois depuis le commencement de notre voyage. Les peuples qui habitent ce pays sont Éthiopiens. Nous les avons trouvés plus accessibles et plus traitables que ceux chez lesquels Fernand Veloso a couru un si grand péril. Dès qu'ils nous aperçurent, ils vinrent à nous en dansant et en nous témoignant une vive allégresse ; ils conduisaient des troupeaux nombreux et bien nourris; leurs femmes les accompagnaient, montées sur des bœufs paisibles qui, parmi tous les animaux domestiques, sont ceux que cette nation estime le plus. Toute la bande formait un concert champêtre : les uns chantaient, les autres jouaient du flageolet. Nous nous procurâmes chez eux les rafraîchissements dont nous avions besoin et nous leur donnâmes en échange des marchandises qui leur plurent. Voyant
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ensuite qu'il nous étail inutile de nous arrêter plus longtemps en cet endroit, n'entendant pas leur langage e1 ue pouvanl obtenir d'eux aucun renseignement sur les contrées que nous cherchions, nous reprîmes le cours de uotre périlleuse expédition.
• Ayant tait encore un longcircuil autour des côtes d'Afrique, uous nous rapprochâmes de la ligne d'é quinoxe eu uous éloignanl du pôle antarctique. Nous laissâmes derrière nous une petite lie qui lui le terme des découvertes d'une autre armée portugaise qui uous a devancés dans ces lointain'- climats1. Jusqu'alors nous avions marche sur les traces des autres, mais, ce point franchi, c'étaient des routes nouvelles inconnues des Européens. Nous voguions à l'aventure, tantôt battus par les tempêtes, tantôt arrêtés par le calme et toujours entourés de périls effroyables. L'empire de .Neptune est sujet à mille changements divers: à chaque instant on rencontre des obstacles inattendu-. .Nous nous sommes vus repoussés par îles courants terribles qui non- barraient le passage; le- eaux s'opposaient avec fureur aux progrès de noire roule; leur violence triomphail des vents qui nous poussaient. Enfin, celui dont les rapide- tourbillons -orient de- cavernes australes s'irrita de se voir vaincu ; il rappelle -es toi ces, il redouble d'impétuosité, les flots cèdent et non- passons.
1 L' île Sainte-Croix, où Barthélémy Diaz termina Bon expédition.
Le soleil faisait luire alors sur dos têtes cejouT célèbre où trois rois d'Orient vinrent adorer notre Maître au berceau: c'esl en ce jour que nous entrâmes dans un large fleuve que nous avons nommé le fleuve des
Rois, en souvenir de celle fête, une des plus saintes de notre religion. Là, nous abordâmes chez un peuple nèure qui était pour nous aussi muet que les précédents. N'ayant pu tirer de ces sauvages aucun indice qui nous facilitât la route vers le Gange, nous repartîmes bientôt le cœurplein d'amertume, d'inquiétude, heureux d'avoir pu trouver là quelques provisions nouvelles et de l'eau fraîche.
c< Imaginez, grand roi, les difficultés qu'il a fallu surmonter dans ce pénible voyage; tantôt interrogeant des êtres grossiers qui ne pouvaient nous répondre, tantôt nous adressant à des barbares qui s'armaient contre nous. En vain, nous cherchions les Indes de port en port ; les Indes fuyaient, tout semblait conspirer notre ruine; les tempêtes étaient encore le moindre de nos supplices. Las de nourrir un espoir toujours déçu, souffrant sans cesse de la faim et de la soif, empoisonnés par des vivres corrompus, errant sous un ciel nouveau dont la température nous accablait, privés môme de toute consolation, nous ne nous attendions plus qu'à périr misérablement loin de notre patrie. J'ose le dire aujourd'hui à l'honneur de mes compagnons, seuls ils étaient capables de demeurer fidèles à leur roi et à leur chef à travers un enchaînement si long et si pénible de calamités; toute autre
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Qation eût arbore l'étendard de la rébellion et le capitaine eût été la première victime.
«Un jour, après avoir évité le golfe dangereux que forment les rivages d'où la superbe Sofala tire son or et ses richesses, nos yeux furent frappés d'un spectacle qui ranima notre courage. Comme nous nous étions rapprochés de la côte, après avoir vogué quelque temps en plein*1 mer, nous découvrîmes un sol fertile, des campagnes riantes, des vallons agréables et un fleuve qui, par une embouchure spacieuse, payait à Thétis le tribut, de ses eaux. Sur ce fleuve étaient des barques munies de voiles; ce fut pour nous un sujet de grande joie. Nous osâmes espérer que nous apprendrions quelques nouvelles des Indes, puisqu'enfin nous atteignions un pays où l'on connaissait la navigation.
« Cette terre est encore habitée par des nègres, mais plus polis et plus civilisés que tous les autres : leur langage est entremêlé de plusieurs termes arabes ; ils portent sur la tète des turbans de coton et à la ceinture une draperie couleur bleu de ciel. Notre illustre Fernand Martinez, qui sait parfaitement l'arabe, s'entretient avec eux, ils lui disent que leurs mers sonl fréquentées par des vaisseaux aussi grands que les nôtres qui viennent des régions que le soleil honore de ses premiers rayons; ils ajoutent que là on trouve des peuples qui nous ressemblent pour la blancheur du \isage. Cette heureuse nouvelle nous causa la joie la plus vive; nous voulûmes la consacrer
en donnant au fleuve où nous les recevions le nom de i fleuve des bonnes nouvelles » et nous élevâmes sur le rivage une colonne surmontée du signe sacré de notre religion.
« Nous trouvant en un port sûr, avec un peuple humain et honnête, nous résolùmesde prendre quelques jours de repos. Nous employâmes une partie de nos loisirs à nettoyer nos navires qui étaient imprégnés de vase, de sable et de coquillages. Pendant ce temps nos hôtes nous fournirent en abondance le nécessaire, nous ne constations chez eux aucune marque de duplicité, leur attitude était franche et ingénue. Mais nous ne pûmes goûter sans amertume les douceurs de cette retraite et des espérances heureuses qu'on nous y donnait. C'est un arrêt irrévocable prononcé sous le ciel, que les hommes n'auront jamais une joie parfaite. La fière Némésis mêle les peines aux plaisirs, mais telle est notre condition que les plaisirs fuient d'une aile rapide tandis que les peines sont toujours plus durables. Un mal horrible, un mal qui sort des gouffres de l'enfer, attaque notre armée ; l'effet en est aussi surprenant que funeste. On refuserait de le croire si l'on n'en avait été témoin : la bouche se contracte affreusement, les gencives se gonflent et se gangrènent, exhalant une odeur exécrable qui infecte l'air; l'adresse et la science des enfants de Podalire ignorent quel est le remède à opposer à ce fléau particulier. On coupe, on taille les chairs qui en sont atteintes: rien n'y fait, je perds
plusieurs de mes compagnons qui s'étaient signalés par un courage invincible dans les circonstances les plus tragiques. Nous les inhumons sans faste el sans pompe dans lr sein d'une terre barbare. Ah! que la niitii rabaisse l'orgueil dès hommes I Que faut-il pour ensevelir ceux, qui se trouvenl trop à L'étroit dans la moitié du monde? Un peu de sable ou les Unis reçoivent les plus grands héros et les plus grands monarques aussi bien que ceux de mes suidais!
« Pénétré? d'une profonde tristesse et les yeux baignés de larmes, nous quittons cet asile où restent en dépôt les cendres de mes amis. Lue chère espérance nous rappelle sur l'élément perfide qui nous a tant de fois trahis. Nous avançons en côtoyant les rivages qui s'offrent à nos regards et en cherchant toujours de nouveaux indices pour découvrir les Indes. Nous atteignîmes enfin le port de Mozambique. Vous n'ignorez pas, grand roi, l'odieux stratagème qu'oui employé les peuples de celle Qe pour nous perdre ; vous savez aussi, sans doute, quel funeste accueil nous réservaient les habitants de Monbaze ; la proximité des lieux vous a fait apprendre ces événements. Apres
tant d'infort s et de traverses, nous voici dans un
porl sur et fidèle que nous a ouvert votre générosité. C'est la compassion divine qui nous a guidés vers vous; vous nous consolez, vous tranquillisez nos cœurs, en un mot, vous nous rende/, la vie.
Voilà, seigneur, toute l'histoire que vous m'avez demandée. Jugez maintenant si jamais Énée ou l'élo-
quenl Ulysse firent pareil voyage, l'n de ces héros que 1rs Muses onl comblé d'éloges immortels a-t-il vu seulement la huitième partie des mers orageuses et drs vastes contrées qui ont été témoins de notre constance ?
« Que le poète à qui l'auguste Calliope versait dans une coupe d'or la liqueur d'Hippocrène et dont sepl villes fameuses voulurent chacune être le berceau ; que le chantre divin qui, par la douceur du chalumeau pastoral, endormait le fleuve de Mantoue et enorgueillissait celui de Rome par les sublimes accents de sa lyre, épuisent l'un et l'autre leur génie pour célébrer les héros dont ils ont consacré la mémoire; qu'ils imaginent des merveilles brillantes, qu'ils mettent en scène des enchanteresses, des Circé. des Cyclopes redoutables, des sirènes dont la voix séduit le nautonier crédule; qu'ils dépeignent avec de vives couleurs les funestes rivages des Ciconiens et la terre où les soldats d'Ithaque perdirent le souvenir de leur patrie en savourant un fruit délicieux; qu'ils nous représentent un dieu qui jette le pilote dans la mer, les vents renfermés dans des outres de cuir, les amours de Calypso, la voracité des monstres de Stymphale, la descente des vivants dans le royaume des morts, enfin toutes les fictions que Phébus inspire à ces grands esprits : nos aventures, racontées sincèrement et sans ornement, l'emporteront toujours sur ces pompeux mensonges! »
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Ainsi Huit le discours de Gama. Le roi de Mélinide, qui l'avait écouté avec une admiration profonde, élevait jusqu'au ciel la grandeur des souverains du Portugal et la fidélité de leurs sujets. Le peuple maure n'était pas moins frappé d'étonnement, l'un disait !i l'autre ce qu'il avait trouvé de plus remarquable dans le récit du capitaine et tous fixaient les yeux sur cette nation qui sait concevoir de si hauts desseins et les exécuter avec un tel courage. Puis, comme l'aimable dieu de Délos faisait pencher son char vers l'Occident pour se reposer dans les bras de Thétis, le roi reprit le chemin de son palais.
Que la louange est douce, surtout quand elle est vraie! Quelles délices pour un noble cœur d'entendre retentir la gloire de ses hauts faits! Alexandre prisait moins les exploits d'Achille que son bonheur d'avoir été célébré par la muse d'Homère. Thémistocle ('contait avec jalousie l'éloge du vainqueur de Marathon. Vasco de Gama veut attester qu'aucune expédition n'est comparable à la sienne et il a raison; mais il faut, pour constater hautement cette vérité, qu'elle soit chantée par une bouché mélodieuse. Chez uos guerriers portugais, la rudesse el l'ignorance accompagnent la bravoure: ils méprisent les sœurs d'Apollon, et cet injuste dédain retombe sur eux-mêmes. Le tombeau qui cache leur cendre ensevelit aussi leur mémoire. Aucun Homère, aucun Virgile ne leur consacre se-, accords ; les déesses du Pinde sonl muettes pour leurs dures oreille-, jamais l'enfant
do Mantoue n'eût embouché la trompette de Galliope pour élever jusqu'aux cieux le nom d'Énée si les laveurs et l'estime d'Octave ne l'eussent obligé à quitter ses chalumeaux. Pour moi, c'est l'amour de la patrie qui seul m'inspire, c'est le désir d'immortaliser ma belliqueuse nation. Je travaille pour la renommée d'un peuple qui m'est cher malgré son ingratitude. Que Gama rende donc grâce à mes veilles, à cet amour si grand et si pur; ceux qui sortent aujourd'hui du sang de ce héros ne méritent pas que, pour leur plaire, les Muses abandonnent un moment leur paisible retraite.