‹ Les LusiadesChapitre 9 sur 17 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

" Après les épouvantes des flots en tumulte et des mugissements de Borée pendant les ténèbres de la nuit, le matelot peut saluer avec joie l'aurore naissante présageant par ses sourires la paix d'un jour sans nuages; une douce confiance succède à ses frayeurs et l'espoir rentre en son cœur. Tels furent les Portugais quand la Parque eut mis fin au règne de don Fernand. Beaucoup déploraient les violences et l'injustice de ce faible monarque, n'aspirant qu'à secouer le joug de ces tyrans domestiques et à se venger des outrages de la Castille. Leurs vœux furent exaucés quand monta sur le trône l'invincible don Juan, fruit des amours de don Pédre et de la belle Thérèse du Laurens.

« S'il ne tenait pas du sang son droit à la couronne, il le méritait par sa vaillance. Les dieux, qui la connaissent et qui veulent qu'elle triomphe, découvrent

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aux Lusitains leur volonté, leurs desseins pardes prodiges. Dans Évora, une enfant qui n'était en âge que de%pousser des cris inarticulés se dresse dans son berceau el tend ses petites mains vers le ciel en prononça distinctement cesmots: « Portugal! Portugal! c'esl le prince «1< >u Juan qui doil être l<»n roi ! »

Le peuple toul entier ae respirail alors que la vengeance ; la haine et la fureur parcouraient, les cheveux épars, îi"-- tristes provinces, armées du flambeau des Euménides, ces divinités impitoyables se livraient sans frein el sans relâche aux barbaries les plus monstrueuses; on massacre les amis et les parents de la reine Léonor aussi bien que ceux du comte Andeiro, qu'une intime liaison attachail à celle princesse depuis que la mort du r<>i son époux lui laissait la liberté du veuvage. Le comte même es! massacré sous les yeux de sa maîtresse qui s'épuisait en vains efforts pour le sauver. Sa morl esl suivie de celle de plusieurs autres ; le feu terrible allumé dan- Lisbonne n'épargne rien de ce qu'il atteint; l'un esl précipité du sommet d'une tour comme autrefois le malheureux \styanax ; l'autre, après être resté longtemps la risée de la populace, est mi-> en pièces et déchiré dans les rues. Sous prétexte de purger l'État des favoris qui le tyrannisent, chacun satisfait ses inimitiés privées ; des milliers d'innocents en deviennent les victimes: la piété, la vertu, la sainteté >\^< mœurs sont une faible -au\ egarde.

On peut oublier désormais les cruautés dont Rome

fut le théâtre au temps du féroce Marins et du sanguinaire Sylla : les atrocités qui désolent le Portugal sont encore plus néfastes. Léonor ne peut subir le meurtre de Fernand sans avouer publiquement les liens qui l'unissaient à lui : son désespoir éclat 5 et elle appelle sur les bords du Tage, pour se venger, le Castillan, l'époux de sa tille Béatrix, à qui cette alliance donne des droits à briguer la couronne de Lusus.

« Le roi de Castille saisit l'occasion et fait proclamer que sa femme est la seule héritière du trône de Portugal , comme fille unique de don Fernand et de Léonor. Pour appuyer ses prétentions, il rassemble sous sa bannière tous les peuples de son vaste empire, ceux qui habitent les provinces conquises sur les fils d'Agar par le fameux cid Ruy-Diaz, ceux de Léon, renommés pour leur science de l'agriculture et surtout pour leur courage, dédaigneux des périls redoutables de la guerre; les Vandales accourent en même temps des plaines qu'arrose le Guadalquivir ; leur front rappelle la valeur de leurs aïeux. La colonie renommée des Tyriens prend aussi les armes et envoie ses soldats au roi de Castille avec des étendards où sont peintes les colonnes d'Hercule. Il en reçoit encore de Tolède, l'antique et illustre cité qui voit couler doucement au pied de ses remparts les eaux du Tage descendues en bouillonnant des monts du Guença, et vous, Galiciens, race turbulente et inculte, vous n'êtes pas effrayés en marchant contre les Lusitains, dont vous avez souvent mesuré la vaillance?

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Viennent ensuite les Biscayens, troupe au lang barbare, mais vive, ardente, incapable de supporter l'injure: la terre de Guipuscoa e1 les Asturies fournissent à leurs fils le fer que produil leurs mines ; tout vole sur les pas des furies qui président à la guerre ; nul de ceux qui peuvent supporter les fatigues de Mars ne reste en Aragon ni dans la ville qui doit son origine aux Scipions non plus que dans la fière Barcelone. C'est avec cette foule rassemblée que le Castillan court sus aux Portugais.

« Don Juan, qui possède en son cœur une source inépuisable d'énergie el de courage, comme autrefois l'Hercule de Palestine les tenail de sa chevelure enchantée, le brave don Juan ne s'étonne pas du nombre de ses ennemis; il s'apprête à combattre et à vaincre avec des troupes qui ne paraissent qu'un faible détachement des armées de Castille. Mais, décidé déjà, il s'ouvre aux principaux seigneurs de son royaume, moins pour profiter de leurs cons -il- que pour pénétrer intimement leur pensée et s'assurerde la lovante de leurs intentions.

« Chacun donne son avis suivant son sentiment personnel ; les uns blâment la guerre et veulent qu'on se soumette aux lois de la Castille; ils ne s'inspirent point de l'antique valeur de Lusus, et, glacés de frayeur, il- désavouent leur patrie et leur roi; s'il le fallait, il> renieraient le dieu qu'ils adorent. L'intrépide Nun-Alvare s'indigne de leur lâcheté; un généreux courroux s'allume en son cœur et fait brill

yeux qui semblent menacer la terre et les cieux. En vain voit-il ses frères et la plus haute noblesse du Portugal se ranger à l'avis opposé aux désirs de don Juan, rien ne l'arrête; il leur parle avec dureté et sans apprêt, niais avec cette franchise et cette fierté militaire qui charme l'oreille de Mars. Il tient à la main son épée redoutable qui fut dès son enfance tout son amour et tout son plaisir: il l'agite d'une façon terrible et apaise ainsi sa fureur : » Quoi! la noblesse portugaise refuse de prendre les armes pour sa patrie? Quoi! cette nation, qui fut la première de toutes pour sa valeur et ses exploits, aura donné le jour à des fils qui n'osent mettre à son service ni leur force ni leur courage, et, par pusillanimité, laisseront leur mère livrée à un joug infâme ! Allons ! n'êtes-vous plus les descendants de ces héros qui, sous la bannière du glorieux Henri, vainquirent les plus braves guerrier^ de la Castille et, pour marquer leur triomphe, traînèrent captifs à leurs chars tant d'illustres adversaires ? Avec quels bras, sinon avec ceux de vos pères, le sage Denis et son noble successeur avaient-ils donc terrassé ces mêmes peuples qui vous font trembler d'effroi? Ah ! si don Fernand, par sa faiblesse ou par son crime, a pu amollir votre courage, montrez-vous au moins dignes de ce nouveau prince ! Marchez sur ses pas à la victoire, et cette multitude qui vous parait si redoutable se dispersera devant vous. Mais si l'honneur ne vous touche plus, si rien ne peut calmer vos vaines alarmes, fuyez, enchaînés par une terreur ser-

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vile, et ce que vous n'osez essayer je L'entreprendrai seul, assisté de mes vassaux et à l'aide de cette épée vengeresse, — il tire le Ici- hors du fourreau en disant

ces mots : — Je serai seul à défendre cette terre et, avec une fidélité que vous n'aurez pas déployée à son servi-e. je la délivrerai des dangers qui la menacent. Vous n'en serez que les témoins. Sans vous on peut vaincre, sans vous l'orgueil de la Castille sera humilié, et quiconque s'élèvera contre son roi expiera sa témérité ! »

« Scipion ne parlait pas avec inoins de véhémence quand il voyait la jeunesse, réfugiée dans Canuse après la cruelle défaite de Cannes, se résigner à capituler devanl Annibal. Il sut combattre l'affolement de cette troupe débandée et la forcer à jurer sur sou épée qu'elle ne déserterait jamais l'aigle romaine et qu'elle succomberait jusqu'au dernier pour la défendre. Le discours du vaillant Nun-Alvare a le même succès; les derniers mois raniment le courage ébranlé dans le cœur des Portugais et remplace la terreur qui les glaçait par l'audace bouillante. Ils montent à cheval et, agitant avec fierté leurs armes et leurs javelots, ils s'élancent en criant : « Vive le roi glorieux qui sauve la liberté' de la Patrie ! »

" Le peuple s'apprête avec ardeur à combattre, chacun se hâte et se met à l'œuvre : l'un nettoie ses armes qu'une longue paix a couvertes de rouille, l'autre garnit son casque et l'orne d'un panache neuf; l'autre éprouve la force de sa cuirasse; les amants prennent

1rs couleurs de leur maîtresse et font broder sur leurs vêtements les devises de l'amour.

« Don Juan quitte avec ses troupes la charmante ville d'Abrantès, où les eaux du Tage, qui la baignent au sortir de leur source, tempèrent par une délicieuse fraîcheur les feux de la canicule. L'avant-garde marche sous les ordres d'un homme digne de commander les armées innombrables qui passèrent l'Hellespont avec Xerxès. C'est Nun-Alvare, le fléau des Castillans, comme Attila fut jadis celui des Francs et des Italiens. L'aile droite a pour chef un guerrier du nom de Rodrigue de Vasconcellos, la gauche est dirigée par Vasquez d'Almada : le royal fanion s'élève majestueusement dans les airs près de l'invincible don Juan, qui conduit le centre et l'arrière-garde. Rassemblées sur les murailles de la ville, les mères, les sœurs, les tendres maîtresses et les pieuses épouses s'abandonnent à la douleur en voyant partir ce qu'elles aiment. La crainte les torture, l'espoir les soulage, et leurs vœux mille fois répétés implorent la conservation des être chéris dont elles redoutent la perte.

« Déjà nos escadrons belliqueux sont en présence de l'armée castillane, qui pousse un cri formidable en nous voyant approcher. En se mesurant du regard, chacun doute déjà de l'issue de la lutte : le Portugais, en présence du nombre des Espagnols, l'Espagnol, en constatant l'intrépidité des Portugais. C'était dans la saison brûlante où le soleil visite la belle constellation d'Astrée : Cérès avait renfermé ses richesses

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dans les granges du laboureur el Bacchus annonçait au vigneron l'heureux moment de presser le raisin. Les trompettes, les fifres, les tambours donnent, des deux parts, le signal du combat, l'n bruit sinistre, affreux, terrible, s'étend ei se répand dans toute la région; le sommet du monl Artabre eu est ébranlé, la Guadiana, saisie d'effroi, remonte vers sa source, les eaux du paisible Douro s'arrêtent comme celles du Tage et osent à peine poursuivre leur cours vers le royaume d'Amphitrite. Les mères, éperdues, serrent leurs enfants contre leur sein; on dirai! que la nature entière s'écroule.

« Combien de visages pâlissent! Combien de guerriers, et des plus braves, se sentent pénétrés d'une secrète horreur aux approches de cette lutte épouvantable! C'en est fait! les deux armées sont aux prises: les mis sont animés par l'ambition d'une glorieuse conquête; les autres sont enflammés d'ardeur pour la défense de leur patrie. Nun-Alvaiv. b> premier, fond sur les troupes de Castille; le premier, il signale sa valeur. Tout ce qu'il frappe tombe; bientôt le sol est jonché, autour de lui. d'Ibériens morts ou mourants. Une nuée de flèches -abat et. renversés pêle-mêle, hommes et chevaux font gémir la terre a force de chut -

IV nouveaux combattants remplacent sans relâche ceux que Nun-Alvare a immolés. Il voit, spectacle funeste, ses propres frères s'avancer contre lui; mais il oublia les liens du sang qui l'unissent a ces traîtres,

qu'il ne reconnaîl plus pour dos frères depuis qu'ils soûl les .'iiui'iuis de son souverain. D'autres rebelles sonl au premier rang de l'année espagnole; ainsi, sous les étendards de César et de Pompée, les plaines de Pharsale virent jadis la nature étouffée par les fureurs de la guerre civile. 0 Sertorius, ù brave Coriolan, ù fier Catilina! vous tous qui conspiriez la ruine de votre patrie, si les supplices que vos foi laits vous condamnent à subir au sombre séjour des mânes vous semblent trop sévères, apprenez à l'affreuse Tisiphone que le Portugal a produit des traîtres qui vous égalaient!

« La multitude d'ennemis qui se succèdent constamment, comme des flots, rompt enfin cette avant-garde. Nuu-Alvare est enveloppé et harcelé de toutes parts. Le lion d'Afrique, attaqué dans les monts de Ceuta par la foule des chasseurs maurusiens, indomptable, semble se recueillir en lui-même pour ranimer sa colère : il promène fièrement sa vue autour de lui, puis, rugissant de fureur et devenu plus terrible encore par le danger qui le menace, il ne fuit pas, mais se jette sur la forêt des lances hérissées contre lui. Tel Nun-Alvare apparaît au milieu des Espagnols : plus il rencontre d'ennemis, plus il en abat; beaucoup de ses compagnons succombent : contre une telle multitude la vaillance est en défaut.

« Un j avelot mortel perce la poitrine de Gyralde, malgré le bouclier qu'il vient d'arracher à Pérès, un des enfants de la Castille les plus courageux; Pérès, en

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mordant la poussière, voil expirer son vainqueur. Don Duart el don Pedro succombenl après s'être longtemps signalés sur les Brigiens ; Bragance les vil uaître ; tous les deux sonl jeunes, avides de gloire; amis inséparables pendanl leur vie, la Parque ue les sépare pas; le coup fatal les l'ail tomber l'un sur l'autre, et c'est dans les bras l'un de l'autre qu'ils rendent le dernier smipir. Lope et Vinrent de Lisbonne avaient résolu de mourir ou d'effacer par leurs exploits tous les héros qui s 'illustreraient dans cette guerre: ils sont victimes de leur noble ambition. Alphonse, monté sur un cheval blanc fougueux, répand autour de lui le carnage et l'effroi ; enfin, cinq Espagnols l'accablent el le livrent aux mains de cinq autres des leurs qu'il a tués. Trois coups de lance étendent à terre le fameux Hilaire; l'approche de la mort ne trouble pas son grand cœur, el s'il regrette la vie qu'il perd au printemps de ses années, c'est parce qu'il ne verra plus la belle Anlonia dont il est éperdunienl amoureux. Une vapeur glacée obscurcit ses yeux; il veut prononcer le mot de celle qu'il adore, mais là moitié est coupée et il emporte la fin en mourant.

o Don Juan est partout, voit tout et s'expose à tout pour encourager les siens par sa présence et par ses discours; il découvre bientôt le péril extrême qui menace Nun-Alvare. Il en frémit : il s'élance à la tête d'une compagnie belliqueuse attachée à ses pas. La lionne est moins terrible lorsqu'elle a perdu ses petits, enlevés par un berger, pendanl qu'elle cber-

(liait leur nourriture. Ëcumant de rage el furibonde à cet aspect, t*llo oublie tout et court à la poursuite du ravisseur; ses rugissements font trembler les sept montagnes jumelles qui s'élèvent dans les plaines de la Massylie. Tel l'invincible don Juan vole au secours de son avant-garde, qui va succomber sous le nombre des Espagnols. « Cbers et vaillants soutiens « de ma couronne, s'écrie-t-il, généreux guerriers,

c'est en ce jour qu'il faut déployer votre courage. La - liberté portugaise est entre vos mains ; songez à la « défendre. Voyez votre roi, maintenant votre cama- « rade, se jeter au milieu des lances, des épées, des • flèches, et suivez-le dans la route qu'il vous trace. »

« Il dit, et, d'un bras dont les coups sont inévitables, il pousse son javelot contre le lier Maldonat. La mort part avec le trait : Maldonat tombe frappé d'une large blessure et son cheval se renverse sur lui.

« L'exemple et les paroles de don Juan animent les Portugais : une noble bonté répand son feu sur leurs visages; ils rougissent de penser que leur valeur ait pu faiblir un instant. Tous se disputent la gloire d'affronter 1rs périls deBellone; ils rompent mailles et cottes, percent et décbirent la poitrine de leurs ennemis; le fer étincelle sur les armures qu'il atteint. Mars s'irrite, la mêlée devient acharnée; les fils de Lusus donnent et reçoivent des coups mortels avec la même indifférence que si le jour leur devenait un objet de mépris. Le grand maître de Compostelle et celui de Calatrava, après s'être distingués par des

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exploit^ incroyables, descendant en frémissant aux sombres rivages; ils y sont suivis bientôt par les traîtres Pereires, qui expirent en maudissant le ciel et la fortune. Velasquez el Sanchez, natifs de Tolède, l'nn habile aux exercices de Diane, l'antre à ceux d'Apollon; Gabbès, dit le Soldat-sans-Peur ; Montancbi's. ( Iriipcsa et Mondenedo, tous les six d'une valeur éprouvée, périssent de la main du jeune Antonio, qui porte dans le combal plus d'adresse ou plus de bonheur qu'eux. Guevara, homme vain et nourri dans l'indolence, se teignail les bras et le visage dans le sang des morts qu'il trouvait étendus sur La poussière; à l'abri de cette misérable feinte, il prétendail passer pour un guerrier redoutable et publiait à baule voix le nombre des ennemis qu'il avait abattus ; don Pedro l'interrompt d'un coup d'épée ; Guevara perd la vie, sa tête, pleine des fumées d'un orgueil ridicule, bondit loin de son corps, qui reste noyé dans son propre sang, juste el terrible châtimenl de ses impostures. Carrillo, Robledo, Juan de Lorca, Salazar de Séville el d'autres dont la renommée n'a pas conservé les noms, tombent en foule dans les abîmes ténébreux où Cerbère effraye les ombres par ses aboiements. Le démon de la guerre, pour mieux humilier en ce jour la fierté des Espagnols, renverse l'etcndard royal de Gastille aux pieds des Portugais ; cel étendard fameux, redoutable, est honteusement foulé aux pieds par le vainqueur.

" Alors les Ibériens, exaspères, recommencent la

lutte avec une nouvelle ardeur : la raye, le désespoir, les cris, le sang, la mort qui déchaîne sa fureur de mille manières diverses font contempler au soleil un tableau plus hideux même que l'enfer. Malgré tous ses efforts, le Castillan succombe enfin; sa défaite ruine ses ambitieux desseins et il abandonne le champ de bataille, dérobant par une fuite rapide sa vie au glaive exterminateur qui la menace. Les débris de son armée le suivent ; la crainte leur donne des ailes; abattus, mornes, consternés, ils emportent au fond du cœur un regret amer des richesses, des parents et des amis qu'ils ont perdus dans cette fatale journée, et soupirent de honte et de colère. Les uns maudissent et couvrent d'imprécations celui qui, à l'enfance du monde, enseigna aux humains le funeste usage des armes; d'autres accusent la soif de régner qui sacrifie le misérable peuple à la grandeur des princes, soif déplorable qui plonge dans la douleur éternelle tant de mères et d'épouses. Selon l'usage, don Juan reste sur le champ de bataille, et rend grâce de sa victoire au Dieu puissant qui la lui a décernée. L'infatigable Nun-Alvare, qui ne respire que la guerre et ne connaît d'autres moyens que les armes pour illustrer son nom, traverse le Tage, cueille de nouveaux lauriers dans les plaines de l'Andalousie et fait tomber devant lui les étendards de Séville avec ceux d'autres provinces que Mars livre à ses coups. Accablés par tant d'orages, les Espagnols gémissaient sous le poids de leur malheur, quand un doux hyménée vint enfin

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rétablir la concorde entre les deux couronnes. Les deux rois épousèrent deux sœurs illustres et gracieuses nées sur les rives de la Tamise; à leur aspect, Bellone se replonge dans les abîmes de renier, et la paix longtemps souhaitée par les malheureux peuples leur prodigue à pleines mains l'abondance et les plaisirs qu'elle l'ail éclore.

« Mais don Juan, qui méprisa toujours le repos et la mollesse, souffre avec impatience que son courage reste oisif à l'ombre îles oliviers; n'ayant plus d'ennemis à combattre en Europe, il va en chercher d'autres sur les cilles de l'Afrique : c'esl le premier de nos rois qui ait porté la guerre jusque dans les brûlantes retraites des Lybiens; il couvre de ses vaisseaux l'humide séjour de Thétis el s'avance vers le détroit laineux où Alcide fixa les limites de ses travaux et de sa gloire. Bientôt ses étendards victorieux se déploient sur la cime du muni Abyla; bientôt la noble Ceuta lui ouvre ses portes; le Maure, impuissant à la défendre, l'abandonne eu frémissant de boule et de fureur. Désormais, celle heureuse conquête garantit l'Espagne contre tous les perfides qui voudraient imiter la trahison de Julien.

« Jalouse du bonheur des Lusitains, laParque ueleur laissa pas aussi longtemps qu'ils le désiraient ce héros magnanime. Il meurt plus chargé de lauriers que d'années, et va prendre sa place à la cour de I < llympe parmi les dieux. Ses enfants héritenl de ses vertus; mais don Edouard, qui lui succède, n'hérite pas de sa

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fortune : son règne esi marqué par des revers, selon l'arrêt du destin, qui ne permet pas que les hommes jouissent d'une félicité constante : l'amertume suit le bonheur, la vie, comme une onde changeante, passe aisément du calme a la tempête. Don Edouard voit son généreux frère, le glorieux et brave Fernand, languir dans l'horreur d'une funeste captivité. C'est l'amour de la patrie qui a jeté dans les fers ce prince se livrant lui-même aux Sarrasins pour sauver les Portugais d'une perte irréparable ; moins soucieux de sa générosité que de la paix publique, il se condamne à ne jamais briser ses chaînes plutôt que de rendre Ceuta aux petits-fils d'Agar. Codrus et Régulus se sacrifièrent à l'intérêt d'Athènes et de Rome; Codrus donna sa vie et Régulus sa liberté. Fernand immole l'une et l'autre pour la gloire de sa patrie ; Curtius et les Décius, que l'univers admire, n'en firent jamais autant.

« Ceignant le diadème après l'infortuné don Edouard, Alphonse soutient par de brillants exploits un nom qui fut toujours heureux pour le Portugal ; il marche sur les traces du héros de Tyrinthe et soumet par les armes les lieux où les Hespérides cultivèrent jadis des jardins célèbres par leurs fruits d'or. Les Mauritains gémissent encore aujourd'hui sous le joug dont les chargea le conquérant ; les palmes et les lauriers immortels qui parent son ront sont la marque des victoires qu'il remporta sur les peuples belliqueux lorsqu'ils essayèrent de défendre contre lui les redou-

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tables remparts d'Àlcazer, de Tanger el d'Arzille, témérité vaine, dont il- subirent la peine en voyanl les tours de leurs forteresses s'abaisser devanl le vainqueur. Cette expédition ajouta un éclal nouveau à la gloire des Portugais : plusieurs firent des prodiges qui ne peuvenl être dignemenl célébrés que par les Muses elles-mêmes.

« De retour des rives d'Afrique, Alphonse tourna ses armescontre don Fernand d'Aragon; tous deux prétendaient au trône de Castille el leur ambition lit d'eux des rivaux. Digne fils d'Alphonse, don Juan ne peut se résigner à languir dans le repos, pendanl que son père affronte les dangers: il quitte le palais où le- délices l'environnent, il vole au secours de l'auteur de ses jours. Bientôt les deux armées se rencontrenl et se heurtenl l'une à l'autre avec une égale impétuosité : le succès de la bataille est douteux : les troupes dirigées par Uphonse sonl mises en fuite, celles qui marchenl sous les ordres de don Juan rompenl les rangs des Espagnols et les massacrent; aucun des deux partis ne peul se plaindre d'un rêver- complet, ni d'un avantage décisif. Le roi se retire avec perte

et le prince triomphanl passe une journé litière sur

le champ de bataille. Ainsi Octavien fut vaincu jadis tandis que sou collègue Antoine restait vainqueur dans les plaines de Philippes où tous deux luttaient pour venger la morl de son père.

Quand la Parque eut voilé d'une nuit éternelle les yeux d'Alphonse, don Juan lui succéda et devint noire

treizième roi. 11 fut le premier qui, pour sauver sa mémoire des ténèbres de l'oubli, conçut la haute pensée de découvrir Les contrées où se lève l'aurore cl où je dois aller. Animé de cette noble ambition, ce prince cherche de tous côtés des lumières pour préparer ses plans; ses envoyés parcourent l'Espagne, la France et l'Italie et s'embarquent enfin clans le port de .cite cité fameuse où Parthénope reçut la sépulture et qui fleurit aujourd'hui sous la domination espagnole après avoir longtemps été le jouet des caprices du sort. En quittant Naples, les voyageurs portugais tendent les flots de la mer Sicilienne et vont relâcher sur les rivages qui furent témoins du meurtre de Pompée. De là ils se rendent à Memphis, traversant les heureuses contrées où les débordements du Nil font naître l'abondance; ils pénètrent en Ethiopie où ils voient avec une agréable surprise des autels e]r\ és au dieu qu'ils adorent, puis ils voguent sur les ondes Ërythrées, que les enfants d'Héber franchirent sans navire, en laissant derrière eux les monts Nabathéens, antique séjour du premier lils d'Ismaël, les plaines de Saba, que la mère d'Adonis enrichit de ses précieux parfums, et les trois Arabies; ils entrent dans le golfe Persique, où le nom de Babel subsiste encore malgré tant de siècles accumulés l'un sur l'autre. C'est là que le Tigre et l'Euphrate, qui se glorifient de leur source, unissent pompeusement leurs eaux. Parvenus dans ces contrées fameuses, les Lusitains retournent sur le vaste Océan, bravant les périls

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qui firent reculer Trajan. Enfin, après avoir vu les Garamans, 1rs G-édrosiens el d'autres nations inconnues en Europe, ils meurenl avant de pénétrer jusqu'aux bonis de l'Inde, H la rigueur du sort ne laisse rentrer aucun d'eux dans sa patrie!

« La faveur divine réservait, paraît-il, l'honneur dr cette entreprise au généreux Manuel, qui règne après lui sur le Portugal et qui a hérité des vertus de don Juan en même temps que de sa couronne. Dès qu'il fut élevé au rang suprême, la noble ambition d'illustrer sa mémoire s'empara de sou cœur. Une nuit où il méditait di\ ers moyens d'augmenter son empire et de remplir dignement les devoirs de sa naissance. le sommeil vint lui fermer les veux à l'heure où les étoiles commencent à disparaître pour faire place à l'aurore. Tandis que ses yeux, étaient assoupis dans le repos, son esprit veillait toujours; Morphée lui apparut sous une forme mystérieuse qui cachait d'importantes vérités. Il lui sembla d'abord qu'il s'élevait si haul que sa tête atteignait les sphères célestes ; de là il \ oyail il i lièrent s mondes et des peuples étranges qui excitaient son admiration. Ayant tourné ses regards «lu côté des pays orientaux, il découvrit deux fontaines abondantes et limpides (pii prenaient, Inir source dans deux montagnes escarpées donf la cime s'élevail jusqu'à la région des nuages. Une multitude prodigieuse d'oiseaux et d'animaux de toute espèce habitait ces montagnes qui étaient recouvertes de pâturages el de forêts aux profondeurs inacces-

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sibles, véritable séjour du silence et de la solitude; on comprenait bien qu'aucun mortel n'y avait pénétré depuis l'âge d'or.

« Du sein dos fontaines le roi vit sortir deux vieillards qui s'avançaient vers lui avec majesté. Leur aspect était vénérable, mais inculte et sans parure ; ils avaient le teint brun, la barbe longue, hérissée; de la pointe de leurs cheveux tombaient des gouttes d'eau qui ruisselaient sur tous leurs membres ; leurs fronts étaient couronnés de feuillage et de plantes qui ne poussent pas smis le ciel de l'Europe. Un d'eux semblait fatigué ; son air annonçait qu'il venait de plus loin que du lieu apparent de sa source; tel Alphée, se rendant des plaines d'Arcadie en Sicile, sous la terre, pour aller embrasser la gracieuse Aréthuse.

« Celui-ci, qui était le plus grave, éleva sa voix et parla au généreux Manuel en ces termes : « Prince, à qui le destin promet l'empire d'une grande partie de 1 univers, il est temps que nous recevions ta loi et que nos tributs t'enrichissent. Nous sommes les fleuves fameux dont la renommée célèbre les merveilles. Jusqu'à ce jour, nous ne fûmes jamais complètement domptés; c'est à toi que les dieux réservaient l'honneur de nous assujettir. Je suis le Gange ; mes eaux prennent leur source dans la contrée délicieuse où devaient s'émuler sans trouble et sans amertume les jours du premier homme; celui qui m'accompagne est l'Indus, le père et le roi des plus

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Illustres naïades de l'Orient. Il t'en coûtera du sang pour conquérir son rivage; mais enfin ta persévérance triomphera el tous les peuples que lu vois subiront li1 joug de Lusus. »

t« L'auguste fleuve, achevanl son discours, disparaîl ainsi que smi compagnon; Manuel, au réveil, ne peut surmonter son étonnemenl el son émotion; en même temps Phébus dissipe les ténèbres qui enveloppaienl la terre et, du haut des cieux, ajoute un nouvel éclal aux richesses de Flore. Le roi fait assemblerson conseil et lui l'ail pari de ce qu'il a vu en songe; chacun est pénétré d'admiration, de joie et d'espérance; on se décide à suivre l'avis des dieux : on équipe une flotte et Manuel me désigne pour la commander. Vîtil sur mon visage l'expression de l'ardeur <|ui m'animait? Je l'ignore; depuis longtemps ma pensée s'élevait vers cette entreprise el moncœurm'en faisail présager le succès. « Gama, me «lit le roi, les chemins de la gloire sont hérissés de peines, de fatigues e1 de travaux; qu'importe! pour acquérir un grand nom, il esl beau d'affronter les redoutables périls. Quand la Parque nous arrête dans la brillante carrière de l'honneur, la courte existence que nous perdons esl suivie d'uni' immortalité mille fois plus précieuse. C'esl sur toi que j'ai jeté les yeux puni- t'envoyer a la découverte des Indes. Les dangers qui t'attendent sont dignes de ton courage el tu les braveras sans hésitation, j'en -ui> sûr, pour me satisfaire. — Sire, dis-je à ces mots en interrompanl mon souverain, le fer, la

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flamme, la glace, rien ae peut me troubler quand votre service me réclame ; si j'ai quelque regretà expri-1mer en raison de la faveur que vous m'accordez, c'est de n'avoir qu'une vie à exposer pour vous. Imaginez des travaux pareils à ceux dont Eurysthée chargea le fier Alcide ; ni le lion de Cléone, ni les oiseaux de Stymphale, ni l'hydre de Lerne, ni le sanglier d'Erymanthe ne pourraient m 'intimider. S'il le fallait, vous me trouveriez prêt à descendre au sombre séjour où le Styx arrose l'empire de Pluton ; mon cœur et mon bras, je le sens, demanderaient des épreuves plus terribles encore pour la gloire de mon roi. »

« L'illustre monarque, touché de mon zèle, me témoigne sa munificence et sa bonté, applaudit à mon empressement, et chacune de ses paroles porte au fond de mon cœur un trait de flamme qui m'anime d'une ardeur nouvelle. Mon frère biën-aimé, Paul de Gama demande à m'accompagner; le brave Coello imite son exemple. Tous les deux aiment la gloire, tous les deux sont infatigables au travail, expérimentés dans les armes et d'une prudence consommée.

« Bientôt, je réunis une troupe nombreuse de jeunes gens qui brûlent de signaler leur valeur en partageant les périls que je dois courir. Manuel leur prodigue ses bienfaits à pleines mains et les soldats, jusqu'au dernier, reçoivent des marques de sa libéralité. Il les exhorte, avec cette douce parole qui donne tant de charme au langage des rois. On accourt, on se

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haie de mettre la flotte en état, comme jadis les Minyèns,pour conquérir la Toison d'or, s'embarquèrenl sur ce vaisseau fameux qui rendait des oracles e1 qui affronta L'Euxin.

« Déjà les vaisseaux sont prêts dans le porl de Lisbonne, où les eaux pures <lu Tage se mêlenl au flots salés de Neptune. Je vois sur les rivages un mouvement qui réjouil les cœurs avides d'honneur et de gloire; tous jurent de me suivre jusqu'aux confins de l'univers. Notre commune audace redouble à l'aspect des navires légers et bien équipés: leurs bannières et leurs pavillons voltigent magnifiquement au gré d'un veut paisible, comme s'ils devaient aller briller un jour au rang des astres avec le vaisseau de Jason.

«Munis de tout ce qui nous est nécessaire pour un tel voyage, nous implorons le secours du ciel contre les périls qui mettent sans cesse l'image de la mort devant les yeux du marin. Nous offrons notre encens et no-, prières à la divinité souveraine dont les regards sont chers aux habitants des cieux. la supplia 1 1 1 de nous guider et de protéger notre entreprise. Pénétrés d'un zèle surhumain, nous sortons enfin du t 'inple ; an moment de nous embarquer, un spectacle qui nous trappe jusqu'au fond de l'ame s'offre ii nos regards. Je m'en souviens encore, grand roi, et à ce souvenir j'ai peine à retenir mes larmes. Tout le peuple de la ville accourait vers le rivage, s'attrist.mi sur notre sorl et nous considérant comme perdus

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à jamais. Mères, amis, parents, épouses, qous arrêtent et nous embrassent. Los femmes pleurent, les hommes soupirent; plus les uns et les autres nous chérissenl , moins ils espèrent nous revoir; leur affection craintive envisage sous un aspect lugubre les périls qui nous menacent. Ici c'est une mère désespérée qui s'écrie d'une voix lugubre : « Je t'ai élevé, ô mon fils, pour être le soutien et la consolation de ma vieillesse ; il m'était doux de penser que je mourrais entre tes bras. Pourquoi m' abandonnes-tu, cher enfant ? Tu vas rire la proie des rencontres de la mer, et moi, en mourant, je subirai un supplice plus cruel que la mort même! » Là, une jeune épouse, les cheveux en désordre, exhale sa douleur devant son mari : « Unique et cher objet de mou amour, ne sais-tn pas que sans toi la lumière du jour m'est odieuse? Où veux-tu courir? Reste, ne risque pas sur les flots une vie qui m'appartient plus qu'à toi. Tu me quitterais pour une gloire vaine et douteuse? Les vents qui vont l'emporter loin de moi vont emporter aussi tout notre bonheur. Oublies-tu donc si vite, cruel, ces tendres instants, ces transports pleins d'ardeur qui faisaient tes délices et les miennes? »

o Tels étaient les discours que nous entendions de tous côtés. Les enfants et les faibles vieillards joignaient leurs plaintes à celles des autres, l'humanité, l'amour et la nature provoquaient autour de nous les plus affectueuses démonstrations, et nous osions à

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peine lever les yeux de peur de regarder ces êtres qui ne pouvaienl que nous attendrir et ébranler nos résolutions. Enfin, après nous être arrachés «les bras de ceux qui nous étaienl si chers, nous arrivons à nos vaisseaux; les montagnes d'alentour retentissent alors des gémissements de la foule el un déluge de pleurs courl sur le sol.

» L'ancre n'était pas encore levée quand un vénérable vieillard, resté sur le rivage, tourna les yeux vers nous et, d'un air désolé secoua par trois fois la tête et éleva la voix en tremblanl pour tirer de son cœur les paroles suivantes : « <> fatale ambition, soif déplorable de la renommée fugitive, nourrie au souille de l'erreur populaire, que ton pouvoir est despotique ! A quelles tempêtes, à quels genres «le mort n'exposes-tu pas ceux qui suivent les étendards ! Source de tourments el de crimes, monstre ingénieux à ravager les provinces el à ruiner les empires, tu te pares des dehors de l'honneur, mais tu n'en es que le fantôme. Si les brillantes apparences abusent le vulgaire, c'esl en profitant de son ignorance. Dans quel abîme de maux vas-tu jeter les lils de Lusus : tu leur promets un grand nom. des trésors, des trophées, des palmes éternelles, mais que «le poisons et d'amertume cachent ces trompeuses perspectives ! Aveugle nation, enfants infortunés de ce fou dont la désobéissance interrompit le cours du siècle d'or pour livrer les humains aux rigueurs du feu et de l'horrible Bellone ! Si l'ambition esl si puis-

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santé sur vos cœurs, si vous prenez pour la vertu l'audace cruelle des guerriers et si vous attachez au mépris de la vie, ce bieo précieux, une gloire éclatante, ne trouverez-vous pas près d'ici des périls dignes de vous? Le Mauritain est à vos ports, si vous voulez combattre pour la foi; il suit nue religion qui uVst pas la vôtre. Si vous prétendez acquérir des richesses et des conquêtes, il possède des cités et d'immenses territoires; s'il vous faut même des victoires dont l'éclat s'augmente des obstacles à surpasser, sa vaillance vous garantit que vous ne vaincrez pas sans peine. Quelle folie de chercher si loin des ennemis ! Je vois se dissiper les ténèbres de l'avenir. Je vois, malheureux Portugal, ton peuple qui t'abandonne ; je te vois affaibli par la désertion de tes fils; tu demeures exposé aux envieux de ta gloire pendant que ceux qui ne devraient songer qu'à te soutenir trahissent tes véritables intérêts pour te parer d'un titre fastueux, pour que tu sois appelé le dominateur de l'Inde, de la Perse, des Arabes vagabonds et des noirs Éthiopiens! Maudit soit le premier qui exposa sa vie sur un fragile navire et, par une témérité digne des plus durs supplices de l'enfer, brava les caprices des tlots et l'inconstance des vents ! Que son nom reste à jamais ignoré, qu'il soit enseveli dans l'horreur du tombeau et qu'aucune Muse ne l'en retire par ses divins chants! Plût aux dieux que Prométhée n'eût pas dérobé le feu du ciel et n'eût pas donné la vie à la statue! Le cœur des

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hommes serai] moins sensible aux élans de l'ambition ; Phaéton n'eûl pas tenté de conduire le char de son père ; Dédale n'eûl pas vu tomber son lils du liant des airs dans l'abime de Neptune, H les Lnsitains, tranquilles, se contentraienl de vivre dans Cantique séjour de leurs aïeux! »

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