CHANT VI
Le roi maure n'épargne rien pour témoigner sod estime aux Portugais et s'attirer l'amitié uV leur souverain : son désir est d'établir et de faciliter des relations commerciales avec eux, et il envie les Agaréniens, que la fortune a placés près des colonnes d'Hercule. Pendant toute la durée du séjour des voyageurs sur ces côtes ce ne furent (pie l'êtes et danses à la mode des peuples de Mélinde, partie- de pèche
aussi plaisantes que celle où Marc-Antoû I la fille
de Legus rivalisaient d'adresse, festins et banquets magnifiques où le roi déployail une pompe incomparable, offrant aux Portugais les fruits, les poissons el les oiseaux inconnus en Europe.
Le capitaine songe enfin à partir; les moments sont
précieux, et son grand cœur dédaigne le repos et
les délices. S'étantmuni d'un pilote el des vivres né-
lires, il prend congé du roi. Le bon prince as-
sure les Portugais qu'il leur conserve une amitié durable, les prie de fréquenter ses ports qui seront pour eux des asiles où l'on s'empressera toujours à prévenir leurs désirs. Iljouteque ses vœux les plus chers sonl de recevoir chez lui une nation si grande et qu'il sera prêt à se mettre au service du peuple de Lusus aussi longtemps qu'il jouira de la lumière du ciel. Gaina lui exprime une vive reconnaissance et ils se séparenl avec des marques d'une vive sympathie.
Poussés par un vent favorable, les vaisseaux s'avancent dans la direction de l'aurore. Le pilote de Mélinde les conduit avec prudence : aucune pensée de trahison ne souille son esprit, et il est animé d'un zèle sincère. Grâce à son adresse, les Portugais échappent à bien des périls redoutables qu'ils n'eussent pas évités sans lui.
Déjà l'océan Indien semblait conquis par leurs proues victorieuses; déjà [ils ^apercevaient le berceau du soleil ; mais, toujours ennemi de leur gloire et de leur prospérité, l'implacable Bacchus a rallumé son courroux en les voyant approcher des fertiles contrées dont il voudrait leur interdire l'accès. 11 gémit de honte et de rage ; il blasphème; il se désespère. Reconnaissant enfin que les remparts d'Ulysse vont devenir une nouvelle Rome, selon l'arrêt écrit au livre du Destin, et que Jupiter conspire avec les Lusitains, il descend de l'Olympe pour chercher un remède au noir chagrin qui le consume. Il entre dans le sein des ondes et pénètre à la cour du dieu puis-
llitt LES LUS1ADES
sant à qui la voix du sorl a confié le sceptre des mors.
Neptune, les gracieuses Néréides el tous les dieux marins, habitenl le fond des profonds abîmes de l'Océan, qui absorbent les eaux et les rejettenl avec fureur quand 1rs fiers aquilons troublenl la surface des flots. Là, sur des sables d'argenl qui ne lurent jamais atteints par les rayons du soleil, s'élève un splendide palais, défendu par de liantes tours; les murs suni d'un cristal plus étincelanl que les plus rares diamants ; les portes, d'or pur, sont incrustées de perles, de corail et d'autres pierres précieuses formant, par leur combinaison, des tableaux merveilleux.
Le fils de Sémélé y voit en mille couleurs entremêlées, l'image de' l'ancien Chaos d'où le monde est sorti; de cette masse informe surgissent les quatre éléments, se distinguant par leurs attributs spéciaux. Le feu se place au-dessus des trois autres dans une sphère brillante où il s'alimente lui-même : c'est là que l'audacieux Prométhée déroba jadis un rayon de la céleste flamme dont les douces chaleurs animent la nature entière. Au-dessous, l'air occupe l'espace :
. :. invisible et pénétrant, il se répand en tous lieux, et les ardeurs du Midi, pas plus que les frimas du Nord, ne peuvent le contraindre à laisser aucun vide dans l'univers. Vient ensuite la terre, parée de forêts, de pâturages el de fleurs, hérissée de montagnes el couverte de différentes espèces d'animaux
<[iii trouvent leur nourriture dans les biens qu'elle prodigue. Elle est entrecoupée par les fleuves et bordée par les eaux d>' la mer où l'œil croit suivre le mouvement des poissons, les uns qui nagent, les autres qui s'élancent au-dessus de leur humide demeure. L'art avait figuré aussi sur les portes du palais la guerre des géants contre les dieux. Typhée, accablé <ous le poids du mont Etna, semblait encore braver ses vainqueurs en vomissant des tourbillons de feu qui menaçaient le ciel; de l'autre côté, la terre, ébranlée par le trident de Neptune, produisait un cheval belliqueux, le premier que connurent les humains; Minerve leur faisait don de l'olivier pacifique, qui venait de naître grâce à elle.
Sans s'arrêter à contempler ces merveilles, Bacchus entre et Neptune vient à sa rencontre, accompagné des nymphes de la mer. « Souverain arbitre des flots, dit Bacchus, que mon arrivée dans ton empire ne te surprenne point; j'y cherche du secours contre une fatalité cruelle qui m'afflige. L'injustice du sortn'épargne personne; ses revers accablent également les grands et les petits. Pour apprendre la cause de mes tourments, assemble autour de toi les dieux et les déesses qui habitent ton immense royaume ; c'est devant eux que je dévoilerai des infortunes qui te feront frémir. Il faut que tous m'entendent, car mon malheur est commun à tous. »
Vu la gravité de l'affaire, Neptune ordonne à Triton de convoquer tous ses sujets. Triton est le jeune dieu
marin, fils du roi des eaux el de la nymphe Salacie et messager de son père. 11 a la taille gigantesque, le teint brun, le regard dur cl le visage d'une laideur sinistre; sa barbe el ses cheveux longs ressemblent aux herbes fangeuses qui naissent au fond des plaines salées ; sa tête est couronnée d'une carapace de langouste énorme; le reste du corps est nu, pour nager avec aisance. Déjà, soufflant avec impétuosité dans sa conque, il l'ait retentir toute l'étendue des mers; à ce signal, les divinités qu'il appelle se rendent en foule au palais de leur maître.
On voit arriver le vieil Océan avec ses enfants; le père Nérée avec Doris, son épouse; dont la fécondité donna cette prodigieuse multitude de nymphes au royaume des flots. Après eux vient le sage Protée qui n'ignore pas les desseins de Bacchus, car ses yeux pénètrent tous les secrets duprésenl et lisent dans les plus obscures ténèbres de l'avenir. D'un autre côté apparaît l'aimable Tbétis, au visage empreint de -race et de majesté; les ondes s'arrêtent pour admirer ses charmes. Elle est vêtue d'une tunique riche et transparente, recouvrant ses beautés sans les voiler. L'agréable Amphitrite, dont le teint fait pâlir les plus brillantes Heurs, vient aussi à l'assemblée, suivie du fameux dauphin qui lui conseilla de céder aux désirs de Neptune et lui devint par la si cher qu'il a le privilège de rester toujours auprès d'elle. Les deux déesses se tiennent par lamain, marchant d'un pas égal, unies l'une et l'autre par les liens de l'hyménée avec le sou-
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verain des mers. Ino conduit l'enfant divin1 qu'elle a sauvé des fureurs d'Athamas ; Glaucus vient, pleurant le triste sort de sa maîtresse ». La troupe immortelle entre dans la salle grandiose où brûlent dans des cassolettes cette substance précieuse que la mer renferme dans son sein et dont la douceur surpasse les plus rares parfums de l'Arabie. Neptune partage son trône avec Bacçhus, les autres dieux prennent place sur des sièges en cristal et les déesses sur de riches gradins. A peine le silence s'est-il établi dans l'assemblée que Baccbus prend la parole pour dévoiler les angoisses qui lui rongent le cœur, et, pour mieux émouvoir ses auditeurs, pour les exciter plus vivement contre le peuple qu'il persécute, il voile ^on regard et charge son front d'une tristesse qui n'est pas moins expressive que l'accent de sa voix.
« 0, Neptune, s'écrie-t-il, souverain maitre des flots, qui te rendent hommage de l'un à l'autre pôle; toi, qui renfermes les humains dans les limites où ils devraient contenir leur ambition, et toi, père Océan, dont les bras opposent une éternelle barrière à ces audacieux pour leur montrer que, suivant les justes décrets de la nature, chacun doit vivre dans son élément; et vous, nobles divinités de ce vaste empire, vous qui tenez entre vos mains le châtiment toujours
( Mélicerte, enlevé par sa mère Ino, femme d'Athamas, à la cour de son père et qui périt dans les Ilots avec elle.
2 Scylla, changée en rocher parles enchantements de Circé, sa rivale. Ce passage est un peu abrégé dans la traduction.)
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prêt pour ceux qui vous offensent, à quoi songez-vous aujourd'hui? Quel sortilège peut endormir cette inflexible sévérité dont votre sagesse frappait les attentats des mortels ? N'avez-vous donc pas vu ces profanes escalader le palais de l'Olympe et, guidés par une rage effroyable, affronter la fureur de la mer avec des voiles et de fragiles avirons? N'avëz-vous pas vu et chaque jour ne voyez- vous pas les flots et le ciel livrés aux outrages de la terre ? Bientôt, si le cours du mal n'est arrêté, l'homme va s'élever jusqu'au rang des dieux et les dieux descendront jusqu'à celui des hommes. Tournez aujourd'hui vus yeux vers cette misérable nation qui a emprunté son nom à an de mes vassaux; voyez avec quelle audace et quelle insolence elle brave votre puissance et la mienne et toutes les forces de l'univers. Elle viole vos lois, elle domine vos plaines; jamais Rome ne porta si loin sou ambition. Borée, avec ses frères, combattit les Argonautes qui, les premiers, s'ouvrirent une route à travers les ondes; si les fils d'Ëole vengèrent alors l'insulte faite à leur pouvoir, qu'attendez-vous donc. vous qu'une telle injure louche de plus prés, à cette heure ? pourquoi différer lechâtimenl d'une race qui vous délie ?
« Ne croyez pas que pour vous entraîner je ne sois venu ici qu'en songeant à vous seuls; nos intérêts sont les mêmes, ef voire gloire n'est pus moins menacée que la mienne. Les Portugais vont abattre tous ces monuments laineux, tous ces brillants trophées
qui m'ont été dressés dans les Indes quand je les ai conquises, niais en même temps que le thyrse de Bacchus ils arrachent à Neptune son trident; le destin l'a ordonné, Jupiter et les autres dieux du ciel suivent le torrent de la fortune. A son exemple ils élèvent aux honneurs suprêmes ceux qui en sont si indignes. C'est ce qui m'a conduit devant vous, (initiant le séjour des astres, pour savoir si votre appui raffermira mes autels chancelants et me rendra le repos que j'ai perdu »
Il ne peut achever: ses larmes l'interrompent. L'assemblée est profondément émue ; une fureur [qui ne soutire ni retards ni conseils s'empare de tous ; on fait ordonner au redoutable Éole, au nom de Neptune, de lâcher les Aquilons pour qu'ils déchaînent une tempête où périront les navigateurs portugais. • Protée voulait s'opposer à cette injuste violence : on l'empêche de parler. Des voix tumultueuses s'élèvent contre lui et Doris lui crie avec indignation que Neptune sait ce qu'il doit faire. Éole ouvre aussitôt la prison des Vents et les excite à bouleverser toute la nature. Ils s'élancent impétueusement dans les contrées voisines et, prenant à chaque pas de nouvelles forces, ils préludent à leur rage en renversant les maisons, les tours, les montagnes sur leur passage.
Tandis que Bacchus descendait du sommet des airs jusqu'au fond des abîmes de Neptune et implorait le secours des dieux marins, la flotte, poussée par un vent propice, poursuivait joyeusement sa route. Les
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ondes étaient tranquilles, l'hémisphère oriental jouissait de la nuit la pins belle que les Portugais pussent souhaiter dans leur voyage. Ils veillaient tour à tour. selou l'usage que l'on suit sur les navires: mais Morphée les gagnail peu à peu el cen'était pas sans peine qu'ils résistaienl à ses douceurs. Pour ne pas succomber, il- se mirent à conter des récits. - N'est-ce pas le seul moyen de tromperie temps? dit l'un d'eux. — San- doute, répond le galanl Léonard, <pii brûle pour une maîtresse que 1'absenee n'ell'aee pas de son cœur: mais quelles seronl ces histoires? Si vous m'en croyez, elles seronl consacrées à l'amour. — Non, répliqua Fernand Veloso; les idées de plaisir ne sont pas de -aison dans une situation aussi périlleuse que la nuire; le langage efféminé sied mal dans labouche du soldat et du matelot; ces vaines délicatesses ue conviennent point aux travaux de la mer et à ceux des armes. Évoquons plutôt des exemples de valeur et que nos entretiens servent à relever nos courages. Si mes pressentiments ne m'abusent point, il aoua reste bien des périls à surmonter, bien des fatigues à subir ''Meure. »>
On se range à l'avis de Veloso; on lui demande de raconter lui-même quelque grande action digne d'être imitée. « Je vous contenterai, dit-il; ce ne sera pas en vous retraçant les merveilleuses impostures de la table, car la simple vérité sera l'ornement de mon récit. Pour exciter ceux qui m'écoutent à s'illustrer par de brillants exploits, je ne leur proposerai d'autres
modèles que des héros de notre patrie, les héros fameux dans nos annales sous le nom des douze champions d'Angleterre.
« C'était don Juan, fils de don Pedro, qui présidait avec sagesse au gouvernement du royaume. Libre d'inquiétude et couronné par la victoire, il ne craignait plus la puissance de son redoutable voisin et le peuple jouissait d'une paix profonde, lorsque l'affreuse Érinnye fit naitre en Angleterre des disputes qui devaient répandre sur le Portugal une nouvelle splendeur. Quelques chevaliers anglais avaient insulté les plus belles dames de leur île, soit qu'ils eussent été abusés à leur égard, soit qu'ils se lissent un coupable plaisir de calomnier l'innocence. L'injure fut atroce ; ces dames virent leur honneur terni pour tout l'univers. Les chevaliers s'offrirent à maintenir contre tous venants la vérité de leurs discours, soit avec la lance, soit avec l'épée, en champ clos ou en rase campagne. Elles implorèrent le secours de leurs amis, de leurs parents ; personne n'osa les défendre, tant était respectée l'autorité des accusateurs. Réduites au désespoir et le visage baigné de larmes, elles vont toutes ensemble trouver le duc de Lancastre. Ce vaillant prince s'était signalé en combattant contre la Castille avec les Portugais ; depuis cette guerre, il connaissait le courage des fils de Lusus : l'épouse du roi Jean était sa fille.
« Ne pouvant entrer en lice en faveur des dames sans provoquer une discorde violente chez les An-
ITtl LES LUSIADES
glais, lf »luc leur conseilla de s'adresser aux Portugais. « Vous trouverez parmi eux, dit-il, de généreux guerriers qui se feront gloire de prendre les armes pour vous. Si vous le désirez, je leur enverrai des ambassadeurs qui leur porteront votre demande d'appui el ils y répondront, n'en doutez pas. >■
« A ces mots il leur donne les noms de douze héros, la flgur des chevaliers lusitains. Les daines victimes de l'offense étaient du même nombre ; chacune d'elles eut son défenseur, selon la désignation qui en fui faite par la voie du sort. Déjà, l'ambassadeur atteignait la Lusitanie, chargé des lettres que le valeureux Lancastre et les belles Anglaises écrivaient au roi et aux douze chevaliers. Cette nouvelle imprévue surprend toute la cour: le roi voudrait marcher à la tête des siens pour partager avec eux l'honneur de cette brillante entreprise, mais l'impérieuse majesté' de la couronne lui interdit de donner libre carrière a son courage. Tous les courtisans rivalisent d'ardeur; chacun voudrait voler sur les bords de la Tamise. chacune envie la chance de ceux que le due a choisis.
« On équipe un navire dans le port de la ville fidèle d'où le nom de Portugal est tiré; les chevaliers, adoptant des devises ingénieuses, pourvus de chevaux, d'armes et de vêtements magnifiques, prennent congé du roi. Entre eux. il n'y a pas de différence pour la valeur ou l'adresse : tous sonl favoris de Mars, et, égaux entre eux. supérieurs au reste des hommes.
Maurice, un d'entre eux, s'adresse ainsi à ses compagnons :
« Le ciel comble mes vœux les plus chers ; je désirais depuis longtemps parcourir des pays étrangers, et non content de ne voir que des provinces baignées par le Tage et le Douro, je voulais connaître les lois et les mœurs des autres nations. Puisqu'enfin l'occasion désirée m'est offerte, souffrez, chers et braves amis, que je fasse le voyage par terre ; ma curiosité n'affaiblira ni l'honneur, ni le devoir; je vous rejoindrai dans les plaines d'Albion; la mort seule pourrait m'en empêcher. En ce cas, vous soutiendriez bien sans moi la gloire de notre patrie ; mon absence ne refroidirait pas votre courage ; mais si mon cœur ne me trompe pas, et si je ne suis pas abusé par une espérance trop ambitieuse, la fortune et ses fureurs jalouses ne m'opposeront que de faibles barrières et j'irai partager vos lauriers. »
« On accepte la proposition de Magrice ; ses amis ne veulent pas le contredire ; il les embrasse et, se séparant d'eux, prend sa route par les royaumes de Léon et de Castille, où il voit de redoutables cités qui éprouvèrent jadis la valeur portugaise; il franchit la Navarre et le périlleux sommet des Pyrénées ; il admire les beautés de laFrance et se rend enfin dans les fertiles plaines des Belges. Lui survint-il là quelque accident ou fut-il amené à ralentir sa course? Il s'y arrêta plus longtemps que ne semblaient le permettre les intérêts de celle dont il était nommé dé-
ITS LES U SIADES
fenseur, pendant que ses compagnons sillonnaient les flots de la mer du Nord. Ceux-ci abordenl enfin aux rivages d'Angleterre et vonl droit à Londres où ils sont reçus avec honneur par les dames et le duc de Lanças tre.
■ Quand arriva le jour fixé pour le combat, les chevaliers des deux partis revêtirent leurs brillantes armures, et les belles Anglaises, parées de bijoux précieux, vêtues de robes d'or et de soie, vinrent s'asseoir dans un cirque où était le roi d'Albion avec toute sa cour. Seule, la dame qui avait fondé ses espérances sur Magrice portait une robe noire, en signe de sa tristesse de ne pas voir paraître son défenseur; en vain, pour calmer son anxiété, les Portugais lui disaienl que l'absence de Magrice ne retarderait pas leur victoire et que, leur manquât-il encore deux ou trois de leurs compagnons, ils n'entreraient pas dans l'arène avec moins de confiance.
«Les douze chevaliers anglais se présentèrent fièrement au combat contre les onze Portugais : dans les mouvements des uns et des autres éclatent la force. l'audace et l'adresse. Jamais l'astre du jour n'éclaira duel plus terrible et plus brillant ; les coursiers impétueux rongeaienl leurs freins d'or blanchis d'écume, les rayons du soleil frappaient les armes qui jetaient des traits de feu connue si elles eussent été do cristal ou de diamant. L'inégalité du nombre faisait murmurer l'assistance; mais les guerriers du Tage n'en étaient pas troublés. Le choc allait com-
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mencer quand un tumulte soudain s'éleva parmi la foule : chacun porte ses regards vers l'endroit d'où part le bruit ; on voit paraître un chevalier monté superbement qui s'avance vers l'arène et, saluant le roi et les dames, va se joindre aux Lusitains; c'est le vaillant Magrice qui vient partager les périls de ses amis. Celle qui pleurait son absence, retrouve un visage riant et change en toute hâte ses vêtements de deuil pour une robe superbe.
« Bientôt la trompette donne le signal du combat. Anglais et Lusitains piquent leurs chevaux belliqueux des deux éperons et, mettant fièrement leurs lances en arrêt, courent à toute bride les uns contre les autres. La terre tremble, le gravier étincelle et les spectateurs frémissent. L'un est renversé de son cheval ; un autre tombe avec le sien en roulant sur la poussière; plusieurs voient leur sang ruisseler sur leur cuirasse ; d'autres ferment leurs yeux qui ne se rouvriront plus. Malgré leurorgueil, les tenants sont réduits à la défaite ; deux ou trois prennent la fuite ; les autres , qui ont recours à leur épée, n'éprouvent pas un meilleur sort. La Victoire, de ses palmes immortelles, couronne le front des Portugais ; ils triomphent; les accusées sont rétablies dans leur réputation qui reçoit un éclat nouveau de la honte des accusateurs.
« Le duc de Lancastre emmena les vainqueurs dans son palais et, pendant plusieurs jours, leur offrit des divertissements et des festins somptueux ; les dames ne furent pas moins reconnaissantes. Ainsi, nos che-
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valiers goûtèrent d'innombrables plaisirs jusqu'à leur dépari : Magrice, au lieu de retourner dans sa paisible patrie, chercha, dit-on, de nouvelles aventures en Flandre et put heureusement mettre sa valeur, non sans gloire au service de ce pays *. Il défit en champ clos un Français des plus braves, et reçut pour prix de sa victoire, des mains de la princesse, un riche collier dont elle était parée. Un autre des douze champions se jeta en Allemagne, et y soutint un combat périlleux contre an traître qui voulait le surprendre par la ruse. C'était Alvaro-Var d'Almada... » Les auditeurs de Fernand Yeloso voulaient connaître de plus longs détails, mais le récit fut interrompu. Le pilote, observant les astres et les variations du temps, donne un coup de sifflet pour avertir les matelots d'être attentifsà la manœuvre. — Apprêtezvous, dit-il, à déployer tout votre courage et toute votre adresse. Je vois que le vent va devenir furieux ; voici une nuée qui ne présage rien de favorable. » A ces mots, il ordonne d'amener les petites voiles. A peine l'ordre a-t-il été exécuté, il faut en donner un autre, car à chaque minute la tempête augmente de violence. « Calez, crie le pilote en élevant la voix, calez la grande voile!.. . » Mais le vent n'attend pas
' Certains chroniqueurs ont prétendu qu'Isabelle de Portugal, femme de Philippe le Bon, duc de Bourgogne et comte de Flandre, envoya comme champion Magrice contre un chevalier fiançais, désigné par le roi Charles VII, auquel clic avait refusé de rendre hommage.
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qu'elle soit abaissée ; elle est mise en pièces avec un bruit si terrible qu'il semble que le monde va s'écrouler.
Devant cet accident, les matelots poussent jusqu'au ciel des cris lamentables; ils se troublent, un effroi soudain saisit leurs cœurs et les empêche de concerter leurs mouvements. Le vaisseau s'incline et reçoit sur son bord une énorme masse d'eau. « Qu'on jette à la mer d'inutiles marchandises ! dit rudement le pilote. En même temps courez à la pompe ! à la pompe ! nous sombrons; l'eau nous envahit de toutes parts! » On se précipite, on travaille, mais le roulis est si violent que ni soldats ni matelots ne peuvent se tenir debout. Trois hommes vigoureux ne peuvent arriver à maintenir le gouvernail : en vain on y attache des câbles puissants, les flots s'en rendent maîtres et le font mouvoir au gré de leurs caprices, qui mettent en défaut l'habileté et la force des marins. Les fils d'Éole auraient attaqué la tour de Babel avec moins de fureur s'ils avaient eu à la renverser; le puissant navire de Gama est enlevé par les ondes jusqu'à la région des nuages, et le reste de la flotte le contemple avec effroi.
La situation n'était pas moins sinistre pour les vaisseaux commandés par l'illustre Paul de Gama et le brave Coello; leurs mâts fracassés, leurs cordages brisés les laissaient en proie à toute la colère de Neptune. Tantôt ils touchaient le ciel, tantôt ils retombaient dans des gouffres qui confinent au royaume des morts. Los vents du septentrion et du midi, ceux
1SJ LES LUSIADES
de l'orienl <•) ceux des climats où le soleil disparaît, semblaient se disputer l'honneur de replonger la nature dans l'antique chaos. Les ténèbres d'une nuit lugubre coût raient l'univers et, par instants, la foudre qui grondait sur la cûtr des Lusitains faisait brillera leurs yeux une lueur sinistre et menaçante mille fois plus cruelle que l'ombre même.
L'horreur qui pénétrait chacun était encore accrue par le-> gémissements qui sortaient de toutes parts, et auxquels répondaient les Alcyons par un chant terrible. Cette funeste tempête leur rappelait les anciens malheurs de Céyx, et leur concert affreux, s'étendant aux eûtes voisin.-, redoublait l'épouvante des matelots. L<- dauphins s'enfuyaient dans leurs grottes, où ils ne se croyaient même pas à l'abri des fureurs de l'ouragan. Jamais le forgeron des dieux ne fabriqua des foudres si terribles pour châtier l'audace des géant-, et le courroux de Jupiter fut plus humain quand il suscita sur la terre le déluge qui n'épargna que Deucalion et son épouse. Combien de rochers les ondes n'abattentrelles pas, combien de chênes qui semblent inébranlables cèdent au choc des aquilons! Les Dryades, éperdues, voient les racines de leurs arbres chéris retournées vers le ciel, el les nymphes de la mer voient avec surprise le sable bouleversé monter du fond de leur demeure jusqu'à la crête des vagues.
Gama se voit près de périr, et d^ périr aux portes de l'Inde. Désespéré, pénétré de douleur et perdant
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toute espérance, n'attendant plus de secours de l'adresse ni de la force humaine, le généreux Gama, dans cette effrayante conjoncture, implore Celui dont le pouvoir ne trouve rien de difficile : « Souverain maître des esprits célestes, grand Dieu qui liens sous ta domination la terre, l'Océan et les deux pôles; toi qui donnas au peuple d'Israël un refuge paisible dans la mer Rouge; toi dont la bonté sauva, dans une arche fragile, des eaux qui submergeaient toute la terre, l'homme saint qui devait la repeupler, pourquoi m'abandonner, quand tu m'as tant de fois déjà délivré des plus redoutables périls? Puisque c'est à ta gloire que tend mon entreprise, pourquoi cesser de me protéger quand je touche au moment de la couronner par le succès? Heureux les guerriers portugais qui ont trouvé le trépas au milieu des lances maurusiennes en combattant pour leur foi! Leurs exploits sont connus; le souvenir n'en est pas éteint dans l'obscurité : ils ont, pendant la vie, conquis une renommée immortelle, au prix de laquelle la mort était douce ! »
Pendant qu'il parlait ainsi, la tempête augmentait, les vents mugissaient comme des taureaux furieux; des milliers d'éclairs embrasaient continuellement le ciel ; le tonnerre retentissait de toutes parts et à son bruit formidable on eût cru que le palais de l'Olympe allait écraser de sa chute la terre tout entière : une horrible discorde armait tous les éléments les uns contre les autres. Mais déjà l'étoile du matin bril-
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lait à l'horizon et montrait son visage bienfaisant qui annonce aux mortels le retour de Phébus. La déesse qui conduit cette étoile charmante aperçoit aussitôt la situation terrible de la Hotte qu'elle protège; elle voit la mer troublée de fond en comble, et les vaisseaux qui n'attendent plus que l'instant d'être engloutis dans les abîmes de Neptune. Elle frémit de colère et d'effroi devant ce spectacle terrible. « Je reconnais ici, dit-elle, la main de Bacchus, mais c'est en vain qu'il s'oppose à mes justes désirs; ses criminels desseins ne réussiront pas et je les découvrirai toujours avant qu'il puisse les achever. »
Ayant dit ces paroles, Vénus descend dans la mer : Les gracieuses nymphes attachées à son service la suivent et, par son ordre, parent leur tête de guirlandes de roses; elles entrelacent d'autres fleurs dans leurs blondes chevelures, et, rendues plus charmantes par ces ornements, elles accompagnent leur maitresse. Elle veut arrêter la fureur des vents en leur faisant voir ces aimables nymphes dont les regards attendriraient les cœurs les plus féroces. Ses désirs sont exaucés : à peine les fils d'Éole ont-ils jeté la vue sur cette troupe divine, leur rage s'apaise, la discorde qui les troublait fait place à de plus doux sentiments et ils abandonnent la lutte pour obéir aux lois de la déesse de Cythère.
Alors la charmante Orilhie, qui dans le fond de son cœur aime l'impétueux Borée, lui adresse des reproches. « Est-ce ain^i. dit-elle, 6 cruel! que tu prouves
ton inclination pour moi? La douceur est la véritable marque de l'amour : un amant généreux ne se livre pas à une telle férocité; tu mériteras désormais toute ma haine, si tu ne cesses de persécuter cette flotte. » Ainsi parlait au vent du midi la belle Galathée, et aux autres vents les nymphes qui les charmaient par leurs attraits. Quelle éloquence possède la bouche qui sait plaire, et qu'elle a de force pour persuader ! Les nymphes parlent, les vents obéissent : tous font à Vénus le serment de ne plus arrêter la course de Garna et, pour les récompenser, elle promet de leur être toujours favorable.
Déjà le soleil éclairait la cime des montagnes, au pied desquelles coulent les eaux du Gange quand, du haut de la hune, les matelots aperçurent la terre : l'ouragan venait de cesser ; l'air et les ondes étaient calmes, l'effroi de la mort ne troublait plus le cœur des Lusitains. En ce moment le pilote de Mélinde, transporté de joie, s'écrie : « Si mon art ne me trompe pas, c'est le royaume de Calicut qui est devant nous! Les voilà, ces Indes que vous cherchez, et votre ambition sera satisfaite si votre unique vœu est de les atteindre ! » Gama n'en écoute pas davantage : il se prosterne à genoux et, levant ses mains vers le ciel, il témoigne sa reconnaissance au maître des Dieux; il lui rend grâce, comme il le doit, non seulement d'avoir échappé, contre son attente, aux rigueurs d'une mort cruelle, mais de voir les contrées fortunées pour lesquelles son courage a surmonté tant de fatigues, tant
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de périls divers! Pénétré d'une vive allégresse, il oublie les souffrances passées, car il ne les entrevoit plus que comme un rêve affreux donl l'horreur disparaît dans un réveil bienfaisant.
Poursuis, vaillant Gaina : que rien n'arrête ta brillante carrière ! G'esl par des voies pénibles que les amis de la gloire s'élèvent à l'immortalité : l'honneur n'esl pas fait pour ces lâches qui s'endorment à l'ombre d'une antique noblesse, dans les lits dorés et sur de riches fourrures de Moscovie, ni pour ces efféminés qui liassent leur vie dans les festins et les délices, refusanl tout à la vertu, pour ne rien dérober aux passions. .Mais affronter courageusement les fureurs de Bellone, veiller, s'endormir sous le poids des armes, résister aux tempêtes, surmonter les rigueurs des saisons, et les intempéries des climats; se contenter d'une nourriture frugale, éviter le faste qu'inspirent aux âmes vulgaires les dons de la fortune. enfin, être roi de soi-même en réduisant ses désirs et ses pensées au joug de la raison, voilà ce qui l'ait le héros, voilà ce qui l'exalte jusqu'au sommet de la véritable grandeur, d'où il voit au-dessous de lui les égarements et la bassesse des faibles humains : cet homme n'aura pas besoin de briguer des dignités dans un empire où présidera la justice; elles viendront à lui sans qu'il les cherche et son mérite sera récompensé comme il doit l'être.