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CHANT VII

Enlin Tannée portugaise était arrivée, selon ses vœux, à la hauteur de cette terre féconde qui, depuis tant de siècles, a excité l'ambition des plus illustres conquérants. Gama tressaillait de joie en voyant les plaines merveilleuses qui s'étendent des rives du Gange jusqu'aux bords de l'Indus. Guerriers intrépides, qui brûlez d'une ardeur si pure pour la belle gloire, animez-vous ici d'un nouveau courage : voilà l'objet de vos nobles désirs ; devant vous sont ces pays qui vont produire une riche moisson de palmes pour vous couronner !

C'est à toi que je m'adresse, brave postérité de Lusus, a loi qui, formant une si petite fraction du monde, faible partie du petit troupeau que le divin Pasteur renferme dans son bercail, méprises les dangers les plus redoutables, quand il s'agit de porter le le flambeau de la vérité chez des peuples qui ne la con-

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naissent point. Alors la faiblesse de ton pouvoir no t'arrête pas ; ta valeur supplée aux forces qui te manquent, et au prix de ton sang, tu fais fleurir les lois augustes de la religion. Tandis que, guidée par lo ciel, tu pénètres jusqu'aux confins do L'univers, pour détruire le culte du mensonge, les Germains, cette superbe nation, qui domine sur de si vastes provinces, s'abandonnent aux erreurs les plus détestables, et, pour les soutenir, prodiguent leur sang dans une guerre criminelle, quand ils pouvaient tourner leurs armes contre les fiers Ottomans. L Anglais, quise qualifie de roi de Jérusalem, laisse cette ville sainte gémir sous l'oppression des Ismaélites ; plongé dans les délices, il goûte, au milieu des neiges du Nord, les infâmes voluptés des Assyriens; s'il lire l'épée c'est contre les partisans de la vérité! Que dirai-je de vous, Français, dont la droiture et l'équité faisaient jadis la plus -éminente qualité ? Voici que L'ambition vous domine : vous vous forgez des droits chimériques sur des Etals qui ne vous appartiennent pas; si la grande étendue des vôtres ne peut vous suffire, que n'allezvous signaler votre courage sur les rives du Nil é\ du Cyniphe? C'est là que vus con [uêtes seront légitimes et non quand elles seront dirigées contre les territoires de vos voisins, qui adorent le même Dieu que vous; si vous avez hérité du royaume de Charles et de Louis. cessez la guerre injuste commencée avec eux!

Que dirai-je de i"i. malheureuse Italie, terre si respectable jadis, aujourd'hui noyée dans un déluge de

vices ! Je vois tes fils efféminés par le luxe et la mollesse ; vils esclaves des trésors qu'ils accumulent avec une honteuse passion, je les vois traîner lâchement leur vie dans l'oisiveté. Chez eux l'artifice a remplacé cette valeur triomphante qui soumit presque tout l'univers aux lois de leurs ancêtres. Ce serait peu s'ils se bornaient à vivre en paix; mais, conspirant sans cesse la ruine les uns des autres, ils déchirent les entrailles de leur patrie par leurs tristes rivalités. Oh ! misérables Européens ! êtes-vous donc sortis des dents du dragon de Cadmus? Quelle rage vous anime contré vos frères? Tournez vos yeux vers le tombeau de votre législateur; voyez-le en proie aux barbares enfants d'Israël. Ces peuples sont toujours unis pour vous défier! Alecton vous souffle sans doute l'esprit de discorde : combien de périls vous environnent et par quelle fortune échapperez-vous aux malheurs qui vous menacent si vous vous détruisez vous-mêmes pendant que les Musulmans méditent votre perte?

Vous faut-il des richesses immenses? le Pactole et l'Hermus roulent leurs sables d'or; les Lydiens et les Assyriens filent ce précieux métal et l'Afrique en cache d'abondantes veines dans son sein. Ces contrées offrent à vos conquêtes un champ libre. Faites, pour acquérir des trésors, ce que vous refusez de faire pour l'intérêt de vos autels ! Votre artillerie, cette invention terrible qui semble mettre la foudre aux mains des hommes, doit tonner contre les murs de Byzance : délivrez-la des usurpateurs qui l'ocupent; qu'ils laissent l'Europe en

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paix et retournent sur les monts Gaspiens, dans les antres de la froide Sythie. Les Grecs, lesThraces, les Géorgiens et les Arméniens réclamenl votre secours, accablés -"ii- le poids d'un joug tyrannique, ces peuples vous crient qu'on leur enlève leurs enfants, non seulement pour en faire des esclaves, mais pour les abreuver du poison de l'erreur et de l'impiété. Voilà de justes sujets de guerre; piquez-vous de valeur et de prudence pour châtier la barbarie des Ottomans et non pour opprimer ceux qu'une même loi <loii liguer avec vous!

Mais c'est en vain que les pieuses déesses «lu Parnasse prétendraient effacer les divisions de l'Europe, leur voix n'est pa- écoutée; ce s,, ni les Euménides qui triomphent. Je ne vois que les enfants de Lusus qui courent à leur véritable gloire. Déjà ils occupent les ports de la côte d'Afrique : l'Asie leur obéit, le Nouveau-Monde les appelle; que la terre s'agrandisse encore, il- eu atteindront les limites.

Aidé par un vent propice, Gama s'approche des côtes qu'il vient de découvrir; bientôt il rencontre des barques de pêcheurs qui lui enseignent la route de Calicut. Les Portugais, enchantés, tournent la proue de leurs navire- vers cette ville, la capitale du Malabar, dans laquelle résidail le souverain de ce vaste empire. Au delà du fleuve qui donne son nom aux Indes, et en deçà du Gange, s'étend une terre fameuse, baignée au midi par les eaux de Neptune et bornée au septentrion par les monts Emodiens. Cette turre se divise en plusieurs

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royaumes, les uns infectés des erreurs de Mahomet, d'autres adorant ou des idoles ou des animaux nés dans ers contrées livrées aux ténèbres de la plus superstitieuse ignorance.

Les deux ileuves sortent du mont escarpé qui sert de rempart à toute l'Asie et qui reçoit différents noms, suivant les divers lieux qu'il occupe, parcourent une étendue immense de campagnes délicieuses, et payent ensuite à l'Océan le tribut de leurs eaux: ils forment ainsi de la terre qu'ils entourent une péninsule qui se termine en une sorte de pointe pyramidale vers l'île de Ceylan.

Des milliers de peuples divers habitent les pays arrosas par l'Indus et par le Gange: prés des lieux où celui-ci commence sou cours, la nature a placé, dit-on, une nation qui ne se nourrit que du parfum des fleurs. Plus loin on rencontre lesDelhis et les Patanes, lier- de leur nombre et de l'étendue de leurs pays: les Decaniens, les Oriens, qui se purifient en se baignant dans l'eau du Gange; les Bengalais, dont les champs sont plus fertiles qu'aucune contrée de l'univers. On trouve en suite le belliqueux royaume de Gambaye, qui obéissait jadis à Porus, celui de Narsingue, riche en or et en pierreries, mais qui acquiert une fâcheuse renommée par la mollesse de ses habitants: câlin le Malabar, défendu contre les incursions du Canara par une haute montagne dont la cime frappe de loin les yeux des matelots.

Au pied de cette montagne, que les habitants nom-

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menl Gâte, détend une langue de terre que les flots battent constamment. Là est situé Calicut qui, par ses richesses, par sa grandeur et par sa beauté, surpasse toutes les autres villes du Malabar. Le prince qui gouverne ce puissant empire porte le titre de Samorin.

Dés que les vaisseaux eurent jeté l'ancre, Crama lit partir un Portugais pour annoncer au roi l'arrivée de sa flotte. L'envoyémonte en canot el entre dans un fleuve paisible dont les eaux se confondent avec celles de la mer. La nouveauté de son air et de son costume attire un énorme concours de population : dans celte foule il se trouve un Maure originaire du pays qui rendit jadis si redoutable la fureur d'Antée; il connaissait la nation lusitaine, soit que, favorisé parle voisinage, il eût entretenu quelque commerce avec elle, soit que dans les dernières guerres ses yeux eussent été témoins des brillantes conquêtes qui soumirent ;mx lois du Portugal les côtes de Barbarie. Une joie mêlée de surprise éclate sur son visage à l'aspect du messager de Gama: il lui demande d'où il vient el par quelle aventure la fortune a pu le conduire si loin des bords du Tage. Le messager lui répond: « Nous sommes1 parvenus jusque dans ces climats en nous frayant à travers les flots une route que jamais les mortels n'ont suivie. Nous cherchons les Indes el c'esl par ordre du ciel que nous avons entrepris cette dangereuse expédition. » L'Africain, qui s'appelait Monzayde, demeura saisi d'admiration quand le Portugais lui apprit les

fatigues et les maux que la flotte avait subis pendant ce long- voyage.

Comme le roi n'était pas encore à Calicut, Monzayde invita le messager à venir se reposer chez lui. « Ma maison vous est ouverte, lui dit-il. Veuillez y goûter un repas modeste, tel que mes moyens me permettent de vous l'offrir; nous irons ensuite trouver votre capitaine. Pendant ce temps le bruil publie portera au Sàmorin la nouvelle de votre arrivée, et je ne doute pas qu'il ne hâte aussitôt son retour. En attendant, apprenez-moi quel est le héros qui vous conduit et quels sont les illustres compagnons qui partagent votre gloire. Rien n'est plus heureux que de rencontrer des compatriotes ou des voisins loin des lieux où l'on a reçu le jour. »

Le Portugais accepte les offres du Mauritain; ils se mettent à table avec autant de confiance et de sympathie que s'ils étaient de vieux amis; ils prennent tous les deux ensuite le chemin de la flotte et se rendent au vaisseau de Gama. On reçoit Monzayde avec de grandes marques d'allégresse. Le capitaine l'embrasse et, l'ayant fait asseoir près de lui, l'interroge sur les différentes particularités qui concernent le Malabar. Charnu'' de trouver sur ces rivages inconnus un homme dont ils peuvent comprendre le langage, les soldats et les matelots se rangent autour de Monzayde, montrant tous un égal empressement à ne perdre aucune de ses paroles. Ainsi le mont Rhodopc vit autrefois les ormes et les chênes des forêts voisines s'attrouper autour

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d'Orphée lorsque le célèbre chanteur faisail résonner la lyre au nom de la douce Eurydice.

» 0 peuple illustre, dit le Maure, peuple magnanime, que la nature a placé sous le môme ciel que celui de

ma patrie: le Souverain inaifiv de l'univers I le

sans doute sur votre courage des desseins dignes <le sa grandeur, puisqu'il vous a fait triompher des tempêtes, puisqu'il vous asservi! les éléments et que d'une extrémité du monde il vous amène jusqu'à l'autre par une route inaccessible aux hommes! Sachez que vous êtes dans les Indes, donl les vastes plaines sont habitées par plusieurs nations, les plus riches et les plus heureuses qui soient sur la terre. Ici les diamants, les saphirs et les émeraudes brillent de toutes parts; l'or est un produil vulgaire; les aromates naissent sans culture; un parfum exquis embaume constamment l'air qu'on respire. Celle province où vous venez de prendre terre, et qu'on appelle le Malabar, est infectée du culte des idoles. Plusieurs rois l'occupent aujourd'hui, mais jadis elle n'en reconnaissait qu'un; Sumara-Périmal fut le dernier qui la posséda tout entière. Sous son règne, quelques étrangers, venus du golfe d'Arabie, apportèrent dans l'Orient la loi de Mahomet. Leur éloquence et leur sagesse convertirent Périmai : il embrassa les croyances qu'ils enseignaient el sa faveur fut telle qu'il résolut d'abdiquer sa couronne pour consacrer le reste de «a vie à des exercices de piété. <• Il équipa donc ses vaisseaux qu'il chargea de lié-

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sors immenses destinés à enrichir le temple de la Mecque où esi la sépulture du législateur que nous révérons. Avant son départ, il partagea son royaume entre ses favoris, n'ayant pas d'héritiers qui fussent de son sang. L'un eut la province de Cochin, l'autre, celle de Cananor; un autre obtint la principauté de Chaul: un fut créé souverain de l'île Pimante ; le trône de Couïam fut attribué à un autre ; le dernier eut le sceptre de Cranganor. Quand il eut donné presque tous ses domaines, un jeune homme, qu'il affectionnait vivement, se présenta devant lui. 11 ne restait pour ce dernier que la ville de Galicut et le petit territoire qui en dépendait : Périmai les lui accorda avec le titre d'empereur, titre auguste et respectable qui met les Samorins au-dessus de tous les rois du Malabar.

« Ayant ainsi disposé de tous ses États, le vertueux Périmai se retira dans l'asile sacré où il voulait passer ses derniers jours. Telle est l'origine des Samorins de Calicut, où les naturels du pays, les plus pauvres comme les plus riches, ne couvrent leur nudité qu'à partir de la ceinture ; tous sont d'un caractère vain et orgueilleux à l'excès. On les distingue en deux tribus : l'une composée de nobles, nommés Nayres, l'autre comprenant la populace, appelée la tribu des Poléens. Ceux-ci ne peuvent jamais s'unir en mariage qu'avec leurs pareils; une loi rigoureuse leur interdit toute autre alliance. Les arts se perpétuent dans leurs familles et le fils exerce toujours la profes-

siondupère. La noblesse méprise tellement le peuple qu'elle regarde comme une souillure honteuse pour un Navre d'être touché par un Poléen. Aussi les premiers ont-ils grand soin d'éviter cette honte, et s'ils la subissent, ils se purifient le corps à l'aide de cérémonies étranges, comme les Juifs quand ils étaient en contait arec un Samaritain.

< Vous verrez encore dans Calicut d'autres coutumes qui vous surprendront davantage. Les Nayres ne s'occupent que d'exercices guerriers ; on les voil sans cesse l'épée nue à la main droite et le bouclier passé dans le bras gauche. Ils ont seuls le privilège de garder le roi et dans les combats ce sont eux qui sont rangés à ses côtés pour le défendre. Ceux qui se consacrent au culte des autels s'appellenl brahmanes, nom antique et respectable dans toul l'Orient : ils suivent les préceptes du docteur de Samos, qui donne aux savants le nom de philosophes, au lieu du titre de sages qu'ils portaient avant lui. Tout ce qui respire est sacré à leurs yeux : ils considèrent comme un crime d'ôter la vie au moindre des animaux. Convaincus que l'usage de la viande est impie, ils ne se nourrissent que des fruits de la terre, mais la tempérance est leur seule vertu. Sobres à table et voluptueux partout ailleurs, ils se livrent sans retenue aux plaisirs de l'amour. L'hyménée à Calicut n'oblige pas les femmes à une fidélité inviolable; ainsi ce peuple ignore, heureusement, le cruel supplice de lajalousie.

« Telles sont les coutumes el les mœurs que vous

trouverez dans le Malabar; la terre y est d'une fertilité incomparable, et en dehors de l'abondance naturelle, le luxe dos habitants y réunit tout ce que l'orgueil et la noblesse ont inventé de plus riche et de plus agréable depuis les bords du Nil jusque chez les industrieux artisans de la Chine. »

Tandis que le Maurusien conversait ainsi avec Gama, la Renommée fendait rapidement les airs et publiait dans le Malabar l'arrivée des Portugais. Le roi, aussitôt informé de la nouvelle, envoie les plus hauts personnages de sa cour au devant du capitaine pour l'inviter à venir dans son palais. Ils partent et s'avancent vers le rivage, suivis d'une multitude de gens de tout âge, de tout sexe et de toute condition.

Dès que Gama eut appris que le Samorin lui permettait de prendre terre, il revêtit un costume magnifique pour s'attirer les regards et l'attention du peuple chez lequel il allait paraître ; de même, il en fait faire autant à douze des siens qu'il choisit pour escorte. Sous cet appareil magnifique, ils descendent dans le canot; la rame ouvre les flots avec un mouvement mesuré, dont la gravité solennelle annonce aux Indiens qu'ils vont contempler le vainqueur des vents et de Neptune.

La barque entre dans le fleuve; on aborde, on met pied à terre. Yasco trouve sur le rivage un officier supérieur appelé Catual f clans la langue du pays. Entouré de Nayres, il attendait impatiemment les Portugais, et, dès qu'il les vit débarqués, il courut

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embrasser le capitaine. Après l'avoir comblé d'honneurs ei d'égards qui ne sont pas usités cln-z ce peuple orgueilleux, il le prie de monter dans une sorte de litière où les grands seigneurs du Malabar se font porter par leurs serviteurs.

Ainsi, le héros Lusitain et le Catual, chacun dans son palanquin, marchent ;»nx côtés l'un dé l'autre et s'avancent vers Calicut. Les autres Portugais, à pied, sont rangés en colonne, se tenanl fièrement sous les armes. Le peuple, qui les suit en foule, brûle de les interroger sur bien des choses qu'il voudrait apprendre de leur bouche; mais sa curiosité esl déçue, car la différence du langage empêche toute démonstration. Pour le Catual, il avait le plaisir de converser avec Gama, par l'entremise il»' Monzayde, qui leur servait dHnterprète.

En marchant ainsi, l'on arriva dans un lieu où s'élevait un temple, construction admirable ; Portugais et Malabarais y pénètrent tous ensemble. Là, en diverses attitudes, des statues de bois et de pierre représentent les divinités fabuleuses qui ne doivent qu'à la vaine imagination de l'homme l'encens qu'elles reçoivent; le ci-eau et le pinceau offrent aux yeux des horreur- monstrueuses. Les Portugais, accoutumés à concevoir une idée sublime du Maître de l'univers, ne peuvent voir san- siipri-e ,| sans tristesse cette idée avilie par des images grotesques, plus ridicules et plus repoussantes que la Chimère. Une de ces idoles avait des cornes menaçantes et ressemblait

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au fameux Aiiimon, jadis adoré par les peuples do l'Afrique; une autre montrait plusieurs visages, à peu près comme l'antique Janus; une autre était armée d'autant de bras que les fictions grecques en donnent à Briarée; une autre portait une tête de chien, comme Anubis.

Lorsque les Calicutiens eurent fléchi le genou devant leurs divinités, on se remet en marche et, sans aucun autre arrêt, on se dirige vers le palais du Samorin. A chaque pas, la foule grossissait : de tous côtés on accourait pourvoir passer le capitaine et ses braves compagnons de fortune; les rues devenaient étroites, 1rs fenêtres des maisons étaient remplies et les terrasses couvertes de spectateurs .

On arrive enfin au palais, dont la structure est imposante, et bien qu'il ne soit pas flanqué de tours comme ceux du Portugal, il ne laisse pas d'avoir un aspect grandiose qui annonce la majesté et la puissance du prince. Cet édifice occupe le centre d'une vaste enceinte qui renferme des jardins parés de fleurs odoriférantes et des bosquets dont les ombrages sont à l'épreuve des ardeurs du soleil. Tout, en cet agréable séjour, respire la mollesse et invite à la volupté. C'est là que demeurent les souverains de Calicut; c'est là qu'ils trouvent les délices de la campagne au milieu des plaisirs de la ville.

Les portes de ce palais superbe étaient enrichies de sculptures où l'art de Dédale semblait avoir épuisé son adresse. On y voyait représentée l'antique his-

toirc des Indes d'une façon si vive et si brillante que l'œil était tenté de prendre l'art pour la nature. Dans les plaines qu'arrose l'Hydaspe se développait une immense armée, conduite par un capitaine qui portait une lance ornée de feuillages de vigne; près de là s'élevaient les remparts de Nyse qu'il avait fondée sur le bord de ce fleuve. On ne pouvait méconnaître les traits de ce conquérant; si Sémélé l'eût vu, elle se serait écriée que c'était bien son lils.

Plus loin, on voyait une autre armée dont les soldats desséebaient un fleuve en apaisant leur soif. Cette innombrable multitude était commandée par une femme, qui fui la plus belle de son temps, mais dont le cœur renfermait plus de vices encore que son visage n'avait d'attraits. A côté d'elle était un cbeval sur lequel ses yeux s'attachaient avec une tendresse qui révoltait la nature et qui pouvait aisément rendre croyables pour la postérité les flammes incestueuses dont cette princesse brûla pour son lils. D'un autre côté, le ciseau avait retracé les guerriers de Macédoine qui poussèrent leurs conquêtes jusqu'aux rives du Gange. Ils avaient pour chef un jeune héros couronné de palmes triomphales, l'audace peinte dans le regard, l'orgueil imprimé sur le front, tel. enfin, qu'il paraissait dédaigner le sang de Philippe pour s'attribuer une origine céleste.

Les voyageurs de Lusus contemplaienl avec admiration ces monuments antiques, lorsque le Catual dit au capitaine : « Bièntôl viendra le temps OÙ de non-

relies victoires abattront les trophées qui occupent aujourd'hui vôtre vue; une nation que nous ne connaissons pas gravera ses exploits à la place de ceuxci; nos mages l'ont prédit en expliquant les mystères de l'avenir. Toute notre résistance, ils le prévoient, sera inutile, {tare que la force et l'industrie humaine sont toujours faibles contre les décrets du ciel, mais les oracles ajoutent que ces étrangers brilleront avec tant d'éclat dans la guerre et dans la paix que le nom des vainqueurs sera la consolation et même la gloire des vaincus. »

A ces mots, il introduit enfin Gama dans la salle où le puissant empereur du Malabar était couché sur un divan dont rien n'égala jamais le travail et la richesse. Son visage, empreint de majesté, inspire le respect; une superbe étoffe d'or lui couvre la ceinture et sa tête est ornée d'une parure de pierres précieuses qui jettent autour de lui des feux plus brillants que ceux du soleil. Près de son lit de repos se tenait, à genoux, un vieillard vénérable, qui lui donnait de temps en temps des feuilles de béthel, herbe aromatique que les Orientaux portent sans cesse à la bouche.

Un brahme s'étant avancé lentement et avec déférence vers la porte à la rencontre du capitaine, le présente au Samorin. Ce prince fait signe à Gama de s'asseoir près de lui ; les autres Portugais restent debout un peu plus loin. Le Samorin les regardait tous avec une attention extrême ; le hpros de Lusus prit gravement la parole et lui adressa ce discours :

« Un grand roi de l'hémisphère où le soleil se couche a souhaité d'acquérir votre amitié : les glorieux éloges que la renommée a faits de vous el de votre couronne ont retenti jusqu'aux extrémités do l'Occident : nous savons que les Indes vous rendent hommage et qu'elles coûtent, sous vos lois, les douceurs d'une paix parfaite. C'est ce qui porte notre auguste monarque à désirer d'entretenir avec vous un commerce qui fasse le bonheur de ses sujets e1 des vûtres; il m'envoie en ces lieux pour vous annoncer que son empire abonde on richesses de toutes sortes et qu'on y trouve tout ce que produisent la terre et la mer depuis les rives du Tage jusqu'à celles du Nil, depuis les froides régions du Nord jusqu'aux climats où la ligne de l'Équinoxe brûle les Éthiopiens. Si vous acceptez son alliance avec autant de loyauté qu'il en met à vous l'offrir, si vous l'observez constamment, vous en recueillerez bientôt les bienfaits, précieux pour l'un et l'autre peuple. Les Indiens y gagneront des avantages et les Portugais de la gloire; notre roi sera toujours prêt à vous secourir au milieu dos plus cruels revers qui troubleraient votre repos; ses flottes et ses soldats n'hésiteront jamais à braver pour vous los fureurs de Mars el de Neptune. Enfin, vous aurez un frère qui, s'il le faut, exposera sa vie et sa couronne pour vous défendre; tels sont ses sentiments. C'est à vous maintenant de me dire quelle réponse je dois lui rapporter de votre part. ■■

Lorsque Gaina eut terminé sou discours, le Mala-

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barais lui dit qu'il se tenait pour honoré do recevoir des ambassadeurs d'une nation si éloignée des Indes,. mais qu'avant de conclure un traité d'alliance, il voulait prendre l'avis de son conseil et se donner le temps de connaître plus à fond le roi et le peuple de Portugal. En attendant, les Portugais pouvaient se délasser dans Calicut des longues fatigues de leur voyage, et bientôt il leur ferait connaître ses intentions.

Le jour touchait alors à sa fin : la nuit ne tarda pas à suspendre les travaux des hommes et Gama se retira avec sa suite dans le palais du Catual, où ils furent traités avec une magnificence extrême, selon les ordres de l'Empereur. Le Catual était chargé d'examiner en secret les moindres actions des Portugais et de n'épargner rien pour s'instruire du pays d'où ils venaient, de leur religion et de leurs lois. Dès qu'il vit paraître l'aurore, il envoya chercher Monzayde pour l'interroger sur ce qu'il voulait apprendre. « Ne me cachez, lui dit-il, aucune des particularités qui concernent cette nation; elle doit vous être connue, puisque sa patrie est voisine de la vôtre. Vous rendrez ainsi au Samorin un important service ; songez que c'est d'après votre rapport qu'il réglera la conduite qu'il doit tenir envers ces étrangers. — Seigneur, répondit le Maure, je vous parlerai sans feinte et sans détour : si je ne vous donne pas toutes les lumières que vous souhaitez, ce sera seulement l'effet de mon ignorance. Les Portugais habitent une partie de

l'Espagne, vaste el puissanl royaume qui, cninmc ma terre natale, est baigné par les flots où se couche le soleil au déclin de sa course. Ils obéissent aux lois d'un Dieu qui l'ut engendré par un esprit divin descendu des cieux dans le corps d'une vierge. Leur redoutable valeur a plusieurs fois été fatale à mes ancêtres, et les champs libyens sont tout couverts de leur- trophées. Jadis, par des exploits dignes d'une renommée éternelle, ils nous ont contraints à quitter les bords du Tage el de la fraîche Guadiana, puis, ardents à nous poursuivre jusqu'au fond de nos retraites, on les a vus traverser les vagues orageuses et venir nous combattre dans nos propres foyers sur les terres d'Afrique, enlevant des villes et des forteresses que nous jugions imprenables.

11- n'ont pas montré moins de courage dans toutes les guerres qu'ils ont soutenues, soit contre les belliqueuses nations d'Espagne, soit contre les autres peuples de l'Europe ; on ne peut citer aucune circonstance où leur grand cœur ait été vaincu, ce sont des Aunibals qui ne craignent pas de Marcellus. Si ce que je viens de vous dire ne suffit pas, interrogez -les vous-même, ils ne von- mentiront pas. car leur caract< i lut toujours éloigné de l'imposture; visitez leur flotte, examinez leurs armes, leur artillerie et leur manière de vivre, vous aurez lieu d'être satisfait de votre curiosité. -

Le Catual s'empresse de suivre le conseil du Maure; il exprima au brave Gama son désir de voir la flotte.

On équipe plusieurs bateaux, on s'embarque : une troupe de Navres accompagne le magistrat iudécis. Ils arrivent: ils montent sur la capitane, où Paul de Gama les reçoit, en rendant au Catual les honneurs que méritent ses fonctions. Le vaisseau est orné de tapis de pourpre et de bannières de soie qui représentent, avec de riches couleurs, divers exploits fameux, des aventures mémorables, des batailles, des duels et mille autres sujets dignes d'attirer les yeux de Mars. Le Catual, contemplant avec admiration ce spectacle enchanteur, en demandait l'explication. Vasco de Gama l'interrompit en le priant de se mettre à table et d'accepter un festin qu'on avait apprêté pour lui ; mais le Catual refusa, la loi qui gouverne les idolâtres de Calicut leur défendant de manger avec ceux qui ne sont pas de la môme religion qu'eux. On n'épargne rien pour le combler d'honneurs : les trompettes aux accents belliqueux évoquent l'image de la guerre au sein de la paix, le canon tonne et fait retentir les plaines de Neptune. L'Indien observait tout, mais son attention se fixe surtout sur des bannières où il voit, retracées en abrégé, diverses actions héroïques ; ne pouvant contenir son admiration, il quitte son siège et se lève pour voir de plus près ce qui excite sa curiosité. Les deux Gama, Coello et Monzayde se lèvent en même temps.

L'Indien attache d'abord ses yeux sur un vieillard vénérable dont le nom ne disparaîtra jamais dans les ténèbres de l'oubli. Il était habillé à la grecque et

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portait un sceptre paré de fouilles dont la riante verdure...

Mais quelle erreur est la mienne! Quelle témérité ! Muses divines du Taire el du Monde go, n'allais-je pas entamer sans votre apppui une matière sublime qui dépasse mes forces? Venez-moi en aide, votre faveur m'est indispensable. Je navigue au milieu du vaste Océan, les vents me sonl contraires et ma barque est destinée à sombrer si vous ne daignez la conduire! Considérez que depuis si longtemps que je chante la gloire du Portugal et les deux fleuves que vous chérissez, la fortune m'entraîne de disgrâce en disgrâce sans m'accorder aucune trêve : à peine échappé aux périls de la mer, je me vois livré aux fureurs de Mars. Déjà la funeste Parque fermait ses ciseaux cruels pour couper le fil de ma vie; à peine ai-je évité ^son atteinte fatale, un nouveau gouffre de malheurs s'ouvre sous mes pas: tantôt victime d'une terrible misère dont le poids insupportable rabaisse les plus nobles esprits, tantôt méprisé injustement dans des palais où cette même fortune qui me persécuta élevé des idoles qu'elle orne trop souvent aux dépens de la vertu, hier abreuvé d'un espoir séducteur, aujourd'hui sevré de ces douces illusions par des chagrins réels, je ne vois aucun terme à mes souffrances, les unes naissent des autres et ne tarissent jamais. Cependant, malgré cette trame ininterrompue de pratiqucs el d'agitations odieuses, je n'ai jamais cessé d'écrire, tel que la triste Canacée qui. prête a se percer

le cœur, tenait d'une main un poignard et de l'autre une plume! Chastes nymphes, que j'implore, n'étaitce pas assez pour moi d'être en butte à tant d'orages? fallait-il, pour comble de douleur, que ceux mêmes qui sont célébrés dans mes vers fussent les artisans de ma ruine et me portassent les coups les plus terribles au lieu de me parer des lauriers que j'attendais de leur reconnaissance? Jugez par là combien fausse est la grandeur des demi-dieux qui naissent à présent sur les bords de votre Tage, eux qui payent d'une si noire ingratitude les chants consacrés à l'honneur de la patrie, honneur qui rejaillirait sur eux si leur conduite ne les en rendait indignes ! Quel exemple pour avertir les enfants d'Apollon de ne point prodiguer la louange !

Aimables et charmantes déesses, ne m'abandonnez pas au milieu des maux qui m'accablent, rallumez mon ardeur, surtout aujourd'hui que je dois proportionner ma voix aux actions les plus belles qui puissent exciter l'admiration de l'univers ; en récompense, j'en fais le serment, mon encens ne fumera jamais pour ceux qui ne le mériteront pas.

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