‹ Les LusiadesChapitre 3 sur 17 · II. MOI Kl I DE Ml Ml · texte numérisé non relu

II. MOI Kl I DE Ml Ml

Annh mdlxxix.

Seize ans plus tard, don Manuel de Souza Coutinho lit ajouter une épitaphe latine que nous croyons intéressant de reproduire ici :

Quod Maro Sublimi, quod grandi Pindarus, alto

Quod Sophocles, suavi Naso quod ore canit,

Maestitiam, risus. horrentia piselia, amores,

Juncta simul. cantu sed meliore damus.

— Quisnain autor? — Camonius, — Inde hic protulit illum?

— Lysia in Eoas imperiosa ptagas.

— l'nus tanta dédit? — Dcdit et majora daturus

Ni céleri i'ato corripietur, erat.

Ultimus hic choreis musarum praefuit; illo

Plenior Aonidum nobiliorque chorus.

Flos veteiis, virtusque novse fuit ille Camsenre,

Débita jure sibi sceptra poesis habet.

In Lusitanos Heliconis culmina traetus

Transtulit, antra, lvras, gesta, fluenta, Deas. Currere Castalios nostra de rupe liquores

Jussit, et invito prata virere solo.

Corne per incultos Tempe jucunda recessus,

Cerne satas sterili stepite veris opes.

Omnibus Occidui tibi rident floribus horti,

Non ego jam Lysios credo, sed Klysios.

Orpheus altonitas dulci modulamine cautes

Traxit, et ab Stygio squallida monstra freto Mitonios. Lodoice, sacro cum culmine montes

I'icridunique trahis cœlituumque choros.

Sunt majora tuœ Orphop'-5 miracula vocis,

Attica quid t'a res, si tibi lingua foret !

Une seconde épitaphe, à peu près dans le même !jnùt que celle-ci, fut composée par le célèbre humaniste Mathieu de Cardoso, professeur à l'Université d'Evora; il faut citer, entre tous les hommages îles

A't NOTICE

poêles de tous les pays, le sonnet du Tasse, composé par l'auteur de la Jérusalem délivrée sous l'impression de la lecture des Lusiades, avant qu'il eûi terminé son chef-d'œuvre, qui dojl tanl à Camoëns, rumine on l'a souvent remarqué. Voici ce beau sonnet, qui est adressé à Vasco de Gama, le héros <lu poème portugais, par l'auteur de l'épopée italienne :

Vasco, le cuifelici, ardite anlenne In contro ;il fol, che ne riposta il giorno, Spiegar le vêle e fer' cola ritorno, Dovo egli par che di cadere accennc.

Non più ili le per aspro mar sostenne Quel, che fece al ciclope oltiai^in scorim : Ne chi turbo l'Arpie nel suo soggiorno Ne die1 più bel soggetto à coite penne.

Kl hor (|iiL'lla ilel colLo, é huon" Luigi

Tant1 oltre1 stende il glorioso volo

Che i tuoi spalmali legui andar, men lu gé,

l'inl' ;t (|uclli. à cui s'alza il nostrq polo, Et à chi ferma in contra i suoi vestigi, Per luidcl corso tuo la fama aggiunge.

Comme s'il ne suffisait pas des cruautés du suri qu'il avait subies vivant, leCan, éns fui encore victime île la destinée après sa naorl : le tremblement de terre de 1755 détruisit son tombeau : en IN.'lii on découvrit une tombe sans épitaphe dans le chœur de l'église Sainte-Anne : les inscriptions avaient été détruites dans la catastrophe. C'est dans la partie

NOTICE i'.'i

(lu chœur réservée aux religieux que cette tombe inconnue fut découverte, grâce aux recherches de la Société des Amis des Arts, de Lisbonne : ainsi, les cendres mômes du grand poète n'ont pas été épargnées par la fatalité et Ton ignorera toujours si ce sont bien elles qui ont été retrouvées par la postérité.

III. Les Lus ia des ne sont pas le seul ouvrage de Camoëns ; ses poésies ont été réunies en deux volumes: elles comprennent des odes, des églogiies, des élégies, des stances, des sonnets, des redondilles. des épigrammes, des satires et deux comédies : les Amours de Philodème et Amphitryon, imité de Plante. Nous avons fait allusion à quelques-unes de ces pièces ; nous devons ajouter seulement qu'en montrant le génie du poète sous un autre aspect, elles méritent d'ajouter à sa réputation la gloire, qui n'est pas sans prix, d'exceller dans les genres les plus variés, la poésie légère n'étant pas indigne des talents d'un grand écrivain.

Nous ne repondrons pas longuement aux critiques de Voltaire, qui a si sévèrement blâmé le mélange de la mythologie gréco-romaine avec le récit des hauts faits des navigateurs portugais : l'auteur c>3 la Henriade s'est efforcé de tourner en ridicule les appellations de noms antiques pour les vents, le

soleil, la mer, le ciel, les éléments, pour lesquels l'auteur conserve avec une intention très caractéristique les allégories antiques : Phébus, Borée, .Neptune et Amphitrite, par exemple. Les dieux de l'Olympe sont sans cesse en action; Jupiter, Bacchus et Vénus jouenl un rôle prépondérant au lieu du Dieu des chrétiens, qui apparaît plutôl par sousentendu qu'expressément dans de rares passages : notamment dan- les invocations de Vasco de Gaina, où il n'-est presque jamais ouvertement imploré.

Faut-il ajouter que les épisodes païens, tels que les amours des navigateurs portugais avec Thétis et ses nymphes, sonl sévèrement blâmés, el que les jardins enchantés d'Armide, ce gracieux tableau que Camoëns a pu inspirer, ne font même pas trouver grâce au poète devant son sévère commentateur? 11 n'esl pas jusqu'à la pruderie des âmes pieuses qui ne se soit révoltée de ces hardiesses poétiques comme d'un sacrilège; l'auteur de Candide et les dévots se rencontrenl dans ce concert de reproches qui fonl des fictions des Lusiades une sorte de profanation artistique el religieuse à la fois, méritant à l'auteur l'indignation des uns el des autres, peu habitués pourtant à se rencontrer dans leurs jugements.

Mais nous croyons que Camoëns se défend luimême: on doi i surtout, nous l'avons dit dès le début.

considérer comme une licence toute naturelle cet appel au paganisme qui est l'élément poétique par excellence en cette belle époque néo-païenne qui s'appelle la Renaissance. Critique-t-on les Naïades et les Sirènes figurées par Rubens autour de la nef d'Henri IV allant recevoir Marie de Médicis ? Critiquet-on l'Arioste et le Tasse qui font tant d'emprunts à la fable pour ajouter à leurs brillants poèmes le merveilleux qui est un élément nécessaire de l'épopée ou plutôt qui est l'âme même de la poésie? Faisonsnous un crime à Roileau d'avoir mis en scène, dans le Lutrin, la Discorde et la Chicane? Mais quel poème, à ce compte-là, trouverait grâce devant la critique?

Non, en vérité, il n'y aquele style et la puissance de l'imagination qui autorisent toutes licences et il n'est besoin que d'apprécier si elles sont dignes d'être admirées et non si les conventions sont enfreintes, car ce sont, on ne peut le contester, des beautés de convention pour lesquelles il faut admettre sans réserve la liberté du génie. C'est donc le génie qui autorise tout, et il n'est besoin que de constater si la beauté est d'ordre supérieur, sans affaiblir l'impression par des réserves et des controverses qui, au fond, sont totalement oiseuses et étrangères à toute saine esthétique.

Ce qu'il faut louer par dessus tout dans les

Lusiades, c'est ce profond el ardent patriotisme qui inspire au poète de si sublimes accents. Toute son œuvre est empreinte de cette fierté qui esl un des traits du caractère national chez 1»' vaillanl peuple portugais. Elle atteste aussi le sentimeni de cette supériorité que, en raison de l'esprit séparatiste que iious avons essayé de définir tout d'abord, les compatriotes de Camoëns se plaisent à proclamer vis-àvis de leurs frères et rivaux, leurs ennemis parfois, leurs oppresseurs à certaines époques, les orgueilleux Castillans leurs voisins. La conquête des Indes par les Portugais, la gloire de Vasco de (lama, que] plus beau thème pouvait s'offrir au poète portugais pour célébrer dignement les héros de sa race? Il avait parcouru les mêmes mers que l'illustre navigateur: il avait porté les armes à côté de ses successeurs contre les Indiens, et voyait chaque jour les conquêtes de son pays s'accroître par de nouvelle- découvertes: l'Espagnol avail eu la bonne fortune, grâce à Cristophe Colomb, «le trouver le continent américain à explorer, et, jaloux de sa gloire, le Portugais s'\ ('lançait déjà sur ses traces. «'.'«•tait contre lui que l'auteur des Lusiades lançait ses éloquents appels à la postérité. C'était nue sorte de protestation nationale qu'il jetait, par une sorte de défi, en ajoutant a la glorification de Gamà et de ses compagnons ces tableaux de la grandeur el ces

récits des hauts faits dos ancêtres de ses souverains, les évocations des guerriers fameux et des combats épiques depuis la fondation du royaume de Lusus, tirant son origine môme d'une sorte de genèse miraculeuse et trouvant à son berceau les dieux de l'Olympe grec.

.Nous avons parlé de la bravoure de Camoëns : il nous faut constater encore que son caractère droit et loyal, sa franchise et son courage civique étaient à la hauteur de son grand cœur. Il ne savait être ni humble devant les grands, ni arrogant envers les faibles; aux premiers il montrait la déférence qui leur était due, sans aliéner cette superbe qualité qui dominait tout en lui, l'indépendance et la liberté dépenser. On goûtait le charme de saparole touràtour enjouée ou grave; s'il fut galant dans sa jeunesse, les cruels revers et l'infirmité dont il fut atteint furent cause de chagrins bien amers pour cette nature si brillante qui ambitionnait de mériter l'estime autant que la sympathie.

Cette impétuosité de sentiments n'était réfrénée ni par la menace de la persécution, ni par l'expérience si âpre de l'ingratitude. Les catastrophes qui accablaient le Portugal, le spectacle du vice qui gangrenait la Cour, comme il le dit si énergiquement, le mépris de l'impudence et de l'incapacité des maîtres dont il sentait peser si cruellement le joug

sur sa patrie, le pressentiment tics catastrophes qui allaient précipiter bientôt son asservissement et sa houle, (lurent abréger sa triste vie autant que les privations terribles dont il souffrait: « Enfin, s'écrie-t-il dans une de ses lettres, j'achèverai nia " course et tous verront combien j'aimais nia patrie; on verra que je suis heureux de. mourir, non seulement sur son sol, mais avec elle (nam somente nella, mas com elia).»

Canioëns compte de nombreux et enthousiastes biographes et commentateurs: ce sont : Pedro di Mari/. Dialogos de varia historien . 1613; — Manuel Severim di Faria, Discursos varios e politicos èm Evora 1624; — .Manuel di Faria y Souza, Lusiadas de Luis de Camoê's commentadas, 1639; — Souza Botelho, Vida de Luiz Camoéns, en tête de l'édition de 1817, chez Firmin Didot; — John Adanson, Memoirs of the life and writings of Luiz de Camoéns, Londres, 1820. Parmi nos compatriotes, les beaux travaux de MM. Charles Magnin, le comte de Cireourt el Ferdinand Denis sont à citer comme des études aussi remarquables par l'érudition de leurs auteurs que par la justesse et l'élévation de la critique.

Quant aux éditions des Lusiades, nous ne pouvons citer que les plus importantes. C'est cellede 1 572 chez Antonio Goçaluez, qui, avec la réimpression

NOTICE îl

de la même année, a servi en 1820 à M. Mablin pour reconstituer le texte original, défiguré par des additions ou des coupures dans certaines éditions postérieures. Outre les rééditions de 1584 et de 1597, il faut mentionner les recueils de poésies diverses parues chez Manoel de Lyra, à Lisbonne, en 1595: l'édition la plus complète est celle qui a été donnée en 1685 et 1689, en quatre volumes in-folio, dans la collection des poètes réunis par Faria y Souza. Les commentaires si renommés de cet écrivain sur les Lusiades ont paru en 1639, en deux volumes, résultat de trente-cinq années de travail. Au xvin0 siècle, les éditions furent nombreuses; nous ne citerons que celle du P. Thomas José de Aquino (1779-80), qui passe pour une des plus complètes et des plus correctes. Celle qui a été publiée en 1817. à Paris, par Firmin Didot, est un véritable chef-d'œuvre typographique. Elle n'a été tirée, dit Beuchot, qu'a deux cents exemplaires, réservés pour être donnés à titre d'hommage et qui n'ont pas été mis dans le commerce. Il en existait un sur peau de vélin. Les planches de ce splendide volume, dont l'ornementation est due à Percier, ont été exécutées, d'après les dessins de Gérard, par les graveurs les plus célèbres du temps : Richomme, Torster, Toschi.

Quant aux traductions françaises, celle qui nous a

servi el que nous avons sévèremenl retouchée et soigneusemenl corrigée esl celle de Duperron de Castera, publiée en I7i*>8. De nus jours on doit citer celle de MM. Ortaire Fournier e1 Dessaules, la plus littérale de toutes, celle de M Rayon, on vers, publiée en 1812. et celle de Millié, revue par M. Dubeux, en tête de laquelle se trouve l'excellente étude de M. Cli. Magnin, que nous avons mentionnée plus haut. Pour plus de détails, nous devons renvoyer le lecteur à la bibliographie si complète qu'a publiée M John A.danson en isiio. et que nous avons également citée. Des travaux non moins importants seraienl encore à signaler, entre autres les mémoires et les travaux critiques parus dans de nombreux périodiques de la France et de l'étranger: en Portugal même les érudits ue se sonl pas lait faute de consacrer de patientes recherches à la vie et aux œuvres de leur illustre compatriote. De nombreux documents inédits ont été recueillis par .M. de Jérumenha il y a quarante ans environ, et bien ^\<'> points restés obscurs jusqu'alors ont été définitivement éclaircis. Il est certain que de nouveaux travaux sonl encore à attendre de la pari de- passionnés admirateurs du grand poète et qu'une fois '>n l'autre de précieuses découvertes pourront jeter une lumière complète <ur certaines particularités de -;i biographie qui

n'ont pas été entièrement éclaircies jusqu'à ce jour. Depuis 1856, Lisbonne voit sur une de ses places le monument élevé à la mémoire de l'homme de génie qui est une des plus pures gloires du Portugal : c'est la tardive réparation de la postérité. Le sort des grands maîtres n'a jamais varié chez aucun peuple et dans aucun pays : bien infime est le nombre de ceux qui peuvent assister à leur propre apothéose. C'est seulement le sentiment, si énergiquement exprimé dans les vers des Lusiades, que le poète peul avoir de son immortalité, la confiance que son œuvre perpétuera sa mémoire et glorifiera son nom à travers les âges, qui le fortifie dans les épreuves que lui réserve la destinée pendant sa vie. Aucune de ces souffrances n'a été épargnée à Camoëns : la pitié doit prendre autant de place que la reconnaissance dans les hommages qui vont le saluer au delà de la tombe pour lui rendre à travers les siècles l'admiration qui lui était si impitoyablement marchandée par ses contemporains.

Edmond Hippeau.

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