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CHANT PREMIER

Je veux chanter les illustres héros qui, à travers les mers inconnues, sont allés des côtes portugaises au delà de la terre de Taprobane1, invincibles guerriers qui ont fondé aux extrémités du monde, après avoir accompli des prodiges de valeur, un royaume nouveau dont la gloire a retenti jusqu'aux deux. Je veux aussi célébrer par la terre le nom de ces illustres monarques qui soumirent à leur domination l'Afrique et l'Asie, qui élevèrent des autels à la vertu sur un sol où trônait le vice et qui, par une longue suite d'actions éclatantes, ont affranchi leur mémoire des ténèbres de la mort. Que toutes les ressources de l'art et le génie puissent réaliser ce rêve généreux!

1 Ceylan, appelée parles Indiens Tenarizi, l'île merveilleuse.

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Que l'on ne nous vante plus les expéditions du sage Grec el du pieux Troyen illustrés par les chants impérissables d'Homère et de Virgile; qu'on oublie les conquêtes d'Alexandre, les lauriers de Trajan ' et tout ce que la Muse antique a jamais exalté de merveilles. C'est un sujet plus digne qui s'offre au porte, : je chante la race de Lusus, qui fit obéir à sa voix Mars et Neptune.

Muses du 'Page, qui, dès la plus tendre enfance, m'avez inspiré d'un souffle si brûlant, si j'ai toujours, dans nies chants rustiques, célébré la beauté de votre fleuve, daignez cette fois m'accorder le style sublime, le ton élevé et majestueux. Faites que vos ondes ne soient plus désormais jalouses de celles de l'Hippocrène : donnez-moi la fureur poétique, l'enthousiasme éloquent, pour oublier le mode pastoral et emboucher la trompette guerrière, éveiller la lierlé et voir luire sur le front la flamme divine du génie; enfin prêtez-moi des accents donl la grandeur égale, s'il est possible, les exploits de votre belliqueuse nation.

Et toi, jeune Sebastien-, gage précieux de la liberté portugaise, florissant rejeton du plus bel arbre qui se soit jamais élevé sur le sol de l'Europe, roi puissanl dont le-. États voient le soleil lorsqu'il se levé, lorsqu'il est au milieu de sa carrière et lorsqu'il dis-

1 Trajan avait le projet de diriger une expédition veri l'Iode, à l'exemple d'Alexandre.

I Voir la QOtiee sur Canin.iis.

parait à l'horizon, daigne abaisser jusqu'à moi tes yeux doux et graves, honore d'un regard bienveillant ce poème que m'inspire l'amour de la Patrie. Ce sont les grandes actions de tes illustres ancêtres qu'il retrace : c'est la gloire du peuple qui vit sous tes lois. Tandis que je chanterai ce sujet sublime, tu sortiras de l'enfance pour devenir homme et prendre dans tes mains les rênes de l'État, portant tes armes à travers l'Afrique et l'Orient qui frémissent. Déjà les Maures pâlissent en voyant croître avec toi l'assurance de leur ruine. Déjà, sur les rives de l'Inde, l'idolâtre courue la tête pour se soumettre, et Thétis, charmée des grâces que la nature fait briller sur ton front, s'apprête à te donner pour épouse la plus belle de ses filles et pour dot l'empire des Mers. Du haut de l'Olympe, les grandes âmes de tes deux aïeux ' te contemplent, heureuses de ressusciter en toi ; elles voient en toi l'image de leurs vertus guerrières et pacifiques, et te réservent une place auprès d'eux dans le temple de l'Éternité. Mais, en attendant que tu aies grandi assez pour réaliser ces espérances, protège mon ardeur, reçois l'hommage de mes vers et porte tes yeux vers les modernes Argonautes dont je vais te retracer les brillantes expéditions.

Déjà la Hotte portugaise voguait sur le vaste Océan, un vent favorable enflait les voiles, l'onde écumait sous la proue victorieuse qui sillonnait les plaines

1 Voir les variantes, à l'Appendice.

immenses où Protée promenait ses troupeaux, quand Jupiter lit convoquer par Mercure les hôtes «la ciel pour régler avec eux les destins de l'Orient. Ils viennent, abandonnant les sphères lumineuses qui leur lurent départies par l'arbitre de la nature, esprit souverain dont la pensée dirige seule les astres, les terres et les mers. On voit, en un instant, accourir à l'auguste assemblée les dieux habitant le pôle glacial, ceux qui régnent sur le Midi, ceux qui gouvernent les régions de l'aurore naissante et ceux qui voient le soleil se coucher dans leurs domaines. Sous leurs pas resplendit le cristal des deux, la voie lactée les amène au sommel de l'Olympe d'<>ù parlent les décrets immuable- qui commandenl à l'humanité.

Là. sur son trône brillant d'étoiles, était assis le dieu qui lance la foudre. Sur son fronl sévère et majestueux est empreinte la sérénité. Sa bouche ex baie un parfum divin qui régénère ; son sceptre et sa couronne sont faits de pierres précieuses plus belles que le diamant; au-dessous de lui, sur des sièges enchâ d'or et de perles, se placent les autres dieux, chacun selon son rang-.

Jupiter prend la parole et leur adresse d'une voix retentissante ces paroles :

" Éternels habitants des cieux, si vous n'avez pas oublié le peuple de Lusus et -es mémorables exploits. vous ne pouvez ignorer que le destin veut élever dans les Indes cette nation fameuse au-dessus des assyriens, des Persans, des Grecs et des Romains. Vous

avez vu le Maure succomber contre elle malgré le petit nombre de ses guerriers. Elle a conquis sur cet ennemi redoutable les plaines fertiles qu'arrose le Tage. Notre faveur, vous le savez aussi, a toujours protégé les Portugais contre les Castillans : mille glorieux trophées immortalisent leurs victoires. Vous n'ignorez rien de leur passé et je n'ai pas à rappeler la brillante renommée qu'ils acquirent autrefois sous les étendards de Yiriatus et de Sertorius. Aujourd'hui leur vaillance affronte des entreprises plus audacieuses encore. Voyez-les sur une mince charpente s'exposer aux. hasards des flots, au farouche grondement des aquilons et à la fureur des tempêtes; non contents d'avoir soumis à leur pouvoir la plus grande partie des rivages de l'Afrique, ils prétendent pénétrer jusqu'au foyer du jour. Le destin, dont les lois sont invariables, leur a promis pendant une longue suite d'années l'empire des mers que le soleil dore de ses premiers rayons. Déjà ils ont subi sur l'onde les rigueurs d'un hiver qui les éprouve durement. A l'heure propice, nous leur ferons apparaître la terre nouvelle si ardemment désirée. Mais, dès ce jour, notre clémence exige que nous adoucissions leurs maux; je veux qu'ils soient reçus en amis sur les rivages dont leur flotte s'approche; après qu'un repos salutaire les aura réconfortés au sortir de ces épreuves, ils continueront leur voyage. •>

Ainsi parlait le 'maître de l'Univers. Les dieux lui répondent tour à tour, selon l'ordre de préséance :

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leurs avis sonl partagés, chacun défend son opinion avec ardeur, surtout Bacchus qui s'oppose vivement aux desseins de Jupiter. Il pré vo il qu'on oubliera la gloire qu'il a conquise dans l'Orient, si les Portugais y pénètrent. Il a lu dans le livre du destin que d'une contrée de l'Espagne devait sortir une race guerrière qui dompterait les Ilots du vaste Océan, assujettirait les côtes des Indes et, par le prestige de ses victoires, effacerait tout ce que les siècles antiques virent jamais de plus grand sur ces fertiles rivages ; c'est pour lui la source d'une Apre douleur que de perdre les temples où Nyse ' célèbre encore sa mémoire, temples jusqu'ici respectés par la fortune mais qui, bientôt, seront ensevelis sous des ruines éternelles et dont le Portugais anéantira jusqu'au souvenir.

C'est Vénus la belle qui plaide la cause des Portugais : elle les aime autant qu'elle aimait jadis les Romains : elle voit cuire les doux illustres peuples une ressemblance dont elle est touchée ; c'est la même intrépidité sous les armes, la même harmonie dans le langage et les mêmes conquêtes sur les bords de la Tmgitane.

Un plus pressant motif l'attache i ncore au sort des Portugais. Les Parques lui ont appris que dans tous les pays où s'étendra leur pouvoir, ils institueront son culte. Bacchus craint la disgrâce, Vénus ambitionne la gloire, et dans l'assemblée céleste, leurs partisans

1 Ancienne ville dei Indes, ooniicrée à Btcohui.

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1rs appuient. Les voix se confondent, un tumulte soudain emplit les voûtes de l'Olympe; de même, si les vents révoltés s'engouffrent dans une épaisse forêt, les airs retentissent «l'un bruit terrible, les feuilles dispersées volent de toutes parts, les arbres déracinés tombent en gémissanl et les échos d'alentour redisent leur chute avec d'horribles mugissements.

Dans cette dispute Mars défend la blonde déesse, soit que ses amours d'antan l'y entraînent, soit qu'il veuille favoriser une nation dont la valeur est digne de son appui. Son visage s'assombrît, présageant la colère qui l'anime ; debout et rejetant sur ses reins son bouclier formidable, il relève la visière de son casque de diamant, vient se mettre en face de Jupiter avec une mâle fierté et de sa lance frappe le parvis de l'Olympe : les dieux frémissent, le soleil s'obscurcit. « Père des dieux et des hommes, s'écrie le terrible Mars, maître souverain, qui gouvernes au gré de tes désirs tout ce que ta puissance a créé ; si toujours les Portugais furent tes protégés, ne permet s pas. maintenant qu'ils cherchent, selon ta volonté, un autre hémisphère^ que l'envie leur dérobe l'honneur de le découvrir. N'écoute plus désormais, puisque ta justice est inébranlable , des discours qui doivent l'être suspects, dans certaines bouches. Bacchus, aujourd'hui, devrait s'associera nous, pour la gloire du Portugal, dont les peuples descendent de Lusus, son plus iidele ami, Mais la jalousie l'en détourne, la terreur l'a affolé. La faiblesse appelle l'inconstance; mais toi,

source du courage et de la force qui animent ces héros, montre ta grandeur avec ta puissance; que Mercure, dont L'agilité surpasse le vol des (lèches e1 de l'impétueux Borée, guide leur Molle et leur montre la terre où tu veux qu'ils apprennent; t « m t en se reposant, quelle est la roule des Indes. Que la vertu soit victorieuse el que les décrets du ciel s'accomplissent.»

D'un signe de tète, Jupiter fait connaître qu'il approuve la demande de Mars : en même temps s'exhale à travers les cieux un parfum délicieux d'ambroisie et de nectar. L'assemblée se sépare et chaque dieu retourne vers sa sphère par la voie cristalline.

Tandis que ces événements se passaient dans le palais splendide de l'Olympe, la flotte voguait entre les côtes de l'Afrique et Madagascar; le soleil était dans la constellation radieuse dont Vénus et son fils bien-aimé enrichirent le firmamenl quand ils se métamorphosèrent en poissons pour fuir les attentats de Tiphée. Les vents soufflaient avec douceur, l'air était serein, aucun péril ne menaçait les Portugais, aucun auage n'annonçait de nouvelles tempêtes. Déjà ils avaient franchi le promontoire de Prasso, qui s'élève sur les côtes d'Afrique, quand de nouvelles îles s'offrirent ;i leur vue.

Vasco de Gaina, dont le cœur indomptable semble diriger à son gré la fortune, croit d'abord que les des sont désertes et, dédaignant le repos qu'elles peuvent offrir, \eiit pousser plus loin, sans s'arrêter, sa course victorieuse. Mais un spectacle imprévu l'oblige à

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changer de résolution. Les Portugais voient sortir, en grand nombre, des canots d'une de ces iles. Une joie soudaine saisit leur cœur, ils se demandent tout émus quel est ce peuple, quelles sont ses mœurs, ses lois, sa religion.

Ces barques sont légères, longues et étroites, construites pour obéir aux moindres mouvements de la rame : elles ont pour voiles des nattes artistement tressées en feuilles de palmier; ceux qui les montent ont le noir visage des peuples que brûla jadis des. feux de son père l'audacieux Phaéton, à qui son imprudence causa cette chute fameuse dont l'Eridan se souvient et dont gémit toujours Lampétuse.

Sur leurs têtes sont des turbans de soie; leurs vêtements sont en étoffes de coton de diverses couleurs, mais leur corps n'est recouvert que depuis la ceinture jusqu'aux genoux. Les uns portent l'étoffe flottante, les autres la relèvent légèrement sous le bras, dans une allure libre et virile. Leurs armes sont la dague et le cimeterre : ils fendent la mer en sonnant de la trompette ; ils s'approchent en agitant leurs écharpes pour faire signe qu'ils veulent être accueillis.

Charmés de cette réception enthousiaste, les Portugais tournent vers la terre la proue de leurs navires. Le matelot était si joyeux au travail qu'il semblait entrevoir déjà le terme de ses fatigues et de ses dangers. On cargue les voiles, on baisse la grande vergue ; la mer s'entr'ouvre sous l'ancre qui la frappe, faisant jaillir l'écume.

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A peine les vaisseaux étaienl ils arrêtés, les insulaires s'élançaient à bord. Leur front liant annonce qu'ils viennent eu amis : le capitaine les reçoil avec un air d'humanité qui n'enlève rien à sa dignité. Il l'ail dresser les tables, el dans le cristal brille la liqueur île Bacchus. Pendant le festin, les Maures demandent, eu arabe, aux Portugais, quel est leurpays, ce qu'ils cherchent et quelles mers ils ont traversées. » Nous arrivons de l'Occident, disent-ils. Notre dessein esl d'aborder aux régions fortunées où le soleil se lève. Déjà nous avons parcouru les mers qui du pôle antarctique s'étendent à l'( )urse glaciale : nous avons suivi les côtes de Libye sur une étendue immense ; nous avons vu divers climats et des terres différentes, ('/est pour obéir à notre Roi que nous avons affronté faut de périls, c'est pour proclamer sa gloire chez les peuples qui boivent les eaux de l 'Indus que nous errons sur les vastes plaines de Neptune et dans ses redoutables déserts, dont l'accès n'était ouvert jusqu'à nous qu'aux monstres de l'Océan. La plus noble ambition est ce qui nous soutient. Telle est l'ardeur qui nous attache au service de ce Roi que. pour lui. non-, braverions avec autant d'empressement, s'il le fallait^ les eaux de l'Achéron. Mais, ^j chez vous la vérité ne se cache point, dites-nous a votre tour qui vous 'des, quelle terre vous habitez et quelle est la route que nous d'*\ ons suh re.

— Nous ne sommes point, dit l'un des Maures, originaires de ces contrées. Dès les premiers temps

TES USIAHES .).>

elles eut appartenu aux Cafres , race sauvage qui n'esl guidée que par dos instincts de brute. Quant à nous, nous suivons la loi que nous a apprise lf laineux descendant d'Abraham \ cet illustre prophète qui, né d'une femme juive et d'un père idolâtre, tient aujourd'hui presque tout l'Univers sous son empire. L'île que nous habitons et où vous «''tes maintenant s'appelle Mozambique. Elle offre un port aux marchands de notre nation qui parcourent les mers de Monbaze. de Quiloa et de Sofala; c'est l'intérêt du commerce qui y a fixé notre demeure. Puisque vous êtes venus de si loin pour aller jusqu'aux bords de l'Hydaspe, vous trouverez ici un pilote qui vous y conduira ; mais nous voulons vous donner l'hospitalité et vous conduire près de notre gouverneur, qui vous fournira tout ce qu'il vous faut pour continuer votre route. »

Apres cet entretien, les Maures prennent congé des Portugais; bientôt Phébus plonge dans les eaux son char lumineux et, tandis qu'il se repose, sa sœur éclaire le monde ; le miroir des eaux de Neptune reflète les rayons de la déesse et ajoute à leur éclat : l'Olympe dévoile toutes les splendeurs qui en sont l'ornement. Telle une riante prairie offre aux yeux ravis les fleurs qui rehaussent le charme de la verdure ; les vents restent captifs dans les antres profond- : tout est tranquille.

1 Mahomet.

Mais les Portugais, quoiqu'ils n'aient aucun danger à craindre, passenl la nu il sous les armes. Même au milieu de l'allégresse, Vasco de (lama songe à prévenir la trahison.

Sitôt que l'Aurore, annonçant le réveil du jour, eut fait flotter par les cieux l'or et les roses de sa chevelure, de riches tentures s'élèvent sur les navires. Toute la flotte s'apprête à recevoir avec magnificence le gouverneur des Maures : il vient, apportant au capitaine divers rafraîchissements qu'il lui offre; on le reçoit ainsi que sa suite avec degrandes marques d'amitié. Gaina lui fait présent d'étoffes précieuses, de fruits confits el de liqueurs inconnues sous ces climats lointains. Le Maure accepte avec joie ions ces présents; ses gestes el sa physionomie expriment le plaisir dont son goût est flatté. Étages sur les cordages-, les Portugais observent avec surprise les mœurs de ce peuple barbare et la rudesse de son langage; d'autre part. le teint et les habillements dos descendants de Lusus n'étonnent pas moins le Maure astucieux. Le gouverneur interroge le capitaine qui, pour le satisfaire, lui explique brièvement la religion que suivent les Portugais, l'usage des armes qu'il lui montre sans les essayer devant lui, mais en l'avertissanl qu'elles sont dangereuses i • l'ennemi.

Saisi d'une haine farouche contre les Portugais, il dissimule adroitemenl ses pensées sous des dehors affables. Gama lui demande un pilote pour le conduire jusqu'aux Inde-, l'assurant qu'il aura soin de récom-

penser dignement ce service. Le Maure le lui promet, avec une arrière-pensée infâme, tant, ce spectacle et ces discours lui ont inspiré d'horreur pour la sainte religion des navigateurs. — 0 bonté éternelle, dont les secrets sont impénétrables, faut-il donc que les ennemis naissent toujours contre les adorateurs de tes saintes vérités ! Après avoir comblé les Portugais de trompeuses démonstrations, le Maure retourne à terre avec son escorte, accompagné par la foule jusqu'à sa demeure.

Du haut des airs Bacchus a découvert le noir dessein des Maures. Son espoir se réveille, et il conçoit l'idée de les associer à l'intrigue qui doit perdre les vaillants navigateurs. En même temps, il laisse déborder la rage qui l'obsède : « Quoi, dit-il, cette nation exécrée remporterait de tels triomphes dans les Iodes, effacerait le souvenir de mes exploits, obscurcirait ma renommée, et j'y consentirais? Je subirais cette honte, moi, qui reçus le jour du Père de la nature, et dont l'indomptable courage atteste l'origine divine! Non, non! Plutôt employer la force et l'artifice pour barrer à ces téméraires la route de l'Orient ! « Descendons sur la terre, attisons la haine secrète qui s'allume dans le cœur des Maures contre mes ennemis; c'est préparer l'honneur delà victoire que de savoir saisir l'occasion propice. »

A ces mots, Bacchus, transporté de fureur, s'élance vers les rives de l'Afrique près du cap de Prasso. Là, pour accomplir son cruel projet, il prend les Iraits

d'un vieillards énérable cher aux habitants de Mozambique pour sa vertu el possédanl la confiance du gouverneur qu'il aide par de sages conseils. Il choisit pour aborder celui-ci l'heure où le barbare, agitanl mille desseins pernicieux, tourne toute sa pensée vers la ruine des Portugais; il vient lui dire que tous ces étrangers ne sont qu'une troupe de pirates qui ravagent li"- ports en y pénétranl grâce à des assurances pacifiques, el qui laissenl sur tous les rivages qu'ils parcourent des monuments de leur férocité, s'attachant ;i porter partoul le fer el le feu. * La Renommée, poursuit-il, vient de me donner des nouvelles trop certaines de leurs méfaits: je sais aussi que c'est notre perte qu'ils méditent. Leur intention esl de nous dépouiller et de nous exterminer, emmenant captifs nos femmes el nos enfants. Je sais aussi que dés la

pointe du jour, leur chef doit descendre à terre | r

faire sa provision d'eau : comme la défiance el l'inquiétude accompagnent toujours ceux qui trament de perfides complots, il sera ^ui\i d'une nombreuse escorte et nous verrons sur nos tranquilles rivages ces bandits s'avancer en armes. C'est à toi de profiter habilement de l'avantage que te donne contre eux la connaissance du pays : guette-les sans bruil dan- une embuscade où tu puisses prévenir leurs criminels attentats. Si votre malheur veut qu'ils échappent par la fuite au châtiment qu'ils méritent, j'imagine une autre vengeance. Tu te réconcilieras avec cette odieuse nation, tu leur enverras pour pilote quelque

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homme adroit el subtil qui les fera périr avec tous leurs vaisseaux. »

Le faux Maure avant achevé son discours, le gouverneur Pembras se et le remercie de son conseil avec la joie la plus vive. A l'instant il fait apprêter les armes et prend toutes ses dispositions pour noyer les Lusitains dans des flots de leur sang.

Le grand flambeau des deux dorait de ses rayon.' naissants les monts de l'Arabie lorsque le capitaine et sa troupe descendirent dans trois barques pour se rendre au rivage Leur dessein n'était que de faire provision d'eau, mais ils s'avançaient sous les armes, en bon ordre, comme s'ils eussent prévu le danger qui les menaçait.

Gama en avait quelque soupçon, ayant été peu satisfait la veille de l'attitude du gouverneur quand il lui avait demandé le pilote qui lui avait été promis. Ainsi, connaissant les malheurs qu'entraîne une sécurité imprudente, il marchait en état de se défendre

Soudain, une troupe de Maures parait sur le rivage; les uns sont armés de boucliers et de javelines, les autres d'arcs et de flèches dont la pointe est trempée dans des sucs vénéneux. Ils attendent que les Lusitains prennent terre pour les attirer dans une embuscade où un grand nombre des leurs se tient caché. Peu d'ennemis s'offrent aux yeux du capitaine : c'est une victoire facile, mais le piège est dissimulé sous une apparence trompeuse. La troupe mauresque insulte les Portugais, les harcèle et tourne contre eux la

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pointe menaçante de ses armes. Irrités et surpris par cette attaque présomptueuse, ions s'élancenl sur le sable avec la même ardeur : nul ne peul se vanter de courir le premier au devant du péril. Ainsi, lorsque dans les jeux publics un amant, pour attirer les bravos de l'amphithéâtre e1 les regards de sa maîtresse, s'expose dans l'arène à la furie du taureau, se place vis-à-vis de lui, saule court, siffle et provoque le fougueux animal par des gestes qui accroissent sa rage, le taureau pousse d'effroyables mugissements, baisse fièrement sa tête armée de cornes terribles, ferme les yeux, trappe renverse et immole tout ce qu'il rencontre. Tel, el plus vif encore, s'enflamme le courroux des Portugais : l'artillerie s'allume, le plomb part, la mort vole, l'air <:émit, les antres retentissent, un soudain effroi glace le cour des barbares éperdus. Ceux qui se sont montrés à découvert trouvent dans un prompl trépas la peine de leur audace, deux qui se tenaient en embuscade prennent honteusement la fuite. Le vainqueur s'abandonne au transport qui l'enflamme; il poursuit, il presse, il ravage; rien ne l'arrête. Les habitations sont réduites en cendres, l'île n'est plus qu'un vaste désert où le sang ruisselle el qui n'offre à la vue que des sujets de teneur.

Devant cette désolation, le gouverneur maudit la guerre qu'il a trop légèrement entreprise et dont il attendait une meilleure issue; il s'en prend à la divinité qu'il accuse en blasphémant. Pour retarder la poursuite de l'ennemi, les Maure- tournent de temps

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en temps la tête et font pleuvoir une grêle de flèches, de dards, de bâtons et de pierres ; dans leur désespoir il^ font arme de tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains ; mais leur précipitation trahit leur adresse, la frayeur abat leurs bras et leurs coups impuissants ne portent plus que dans le vide. Enfin, pour échapper au glaive meurtrier qui les menace de la destruction jusqu'au dernier, ils abandonnent leur île, résoins à gagner la terre ferme d'Afrique. Lis uns se sauvent en foule dans des barques dont une partie, trop chargée, s'engouffre dans les flots; d'autres tentent de franchir la distance à la nage; plusieurs sont engloutis dans la mer: d'autres sont repoussés par l'onde vers le rivage d'où les éloignait la peur du trépas. Les traits de feu que les Portugais lancent de la côte atteignent encore le reste de ces malheureux, ensanglantent leur suite et coulent à fond leurs dernières espérances ; c'est ainsi que ces barbares furent châtiés de leur perfidie.

Le Portugais victorieux fait sa provision d'eau sans obstacle et se retire sur sa flotte, chargé de riches dépouilles. Ceux des Maures qui ont réussi à échapper au carnage, accablés de désespoir, contemplent tristement leur disgrâce et le triomphe de leurs ennemis. La douleur envenime leur haine et dans leur cœur s'élève un désir insatiable de vengeance. Ainsi, loin de se laisser abattre par l'insuccès de leur stratagème, ils veulent en employer un nouveau. Le gouverneur, affectant un repentir qui dissimule ses desseins crimi-

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