‹ Les LusiadesChapitre 6 sur 17 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

L'astre radieux qui marque les heures du jour touchait au terme de sa carrière lorsque les envoyés du roi de Monbaze parurent devant la flotte. « Généreux capitaine, dit un de ces traîtres, s'adressant au brave Gaina, le roi qui gouverne cette île m'envoie vers toi pour t'exprimer la joie profonde qu'il éprouve en apprenant ta venue. 11 connaît ta valeur et les voyages merveilleux que tu as accomplis, dontle bruit s'est propagé jusqu'aux contrées barbares ; il t'admire et brûle du désir de te connaître. Son vœu le plus cher est de te faire un accueil digne de toi. Aussi te fail-il demander d'entrer dans son port avec toute ton armée, bannissant de ton cœur l'inquiétude et la défiance. Un roi magnanime t'attend, tu le verras s'empresser à prévenir tes besoins et ceux de tes compagnons. Si, lassés par une longue et pénible navigation, vous êtes tentés de vous reposer sur cette

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côte pacifique, suivez le penchant de la nature qui l'ail désirer la terre à tous ceux qui onl éprouvé l'inconstance des flots. Si même vous devez transporter vers l'Orient les marchandises qui s'échangent dans ces pays, la cannelle, le girofle, les aromates qui sont l'agrément et la volupté «lu luxe, les médicaments souverains pour guérir les maux des hommes, les pierres précieuses, le rubis el le diamant, vous trouvère/ tous ces produits en telle abondance dans noire île que, sans aller plus loin, vous pourriez y satisfaire vos plus ambitieux désirs. »

Le capitaine répond au messager que son cœur est pénétré de reconnaissance pour les bontés du roi, que s'il retarde son entrée dans le porl de Monbaze, c'est parce que le soleil es! prêt à se cacher sous les ondes, et. que dans les ténèbres de la nuit ses navires pourraient heurter des récifs. Mais une fois cet obstacle disparu, plein de confiance dans la parole d'un prince si généreux, il se rendra des l'aube, le lendemain, à son invitation.

Gama demanda ensuite s'il esl vrai que la religion portugaise fleurisse dans cette île, comme le nouveau pilote l'a assuré. Le perfide messager, que Bacchus inspire, confirme le récit du pilote et atteste que la plupart des habitants professent cette loi. pensant, par cette flatterie trompeuse, endormir la prudence

de liaina et dissiper les soupçons qui l'empêcheraient de tomber dans le piège,

Mais (iaina, toujours \ [filant pour la sécurité de-

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siens, ne veut pas s'en tenir à cette affirmation. 11 choisit, parmi les criminels qu'il a dû traîner à sa suite pour les mettre en avant dans les circonstances difficiles, en péril de mort, deux hommes adroits et alertes qu'il envoie à terre avec les Maures et leur enjoint d'étudier la ville, son étendue et sa puissance, les mœurs du peuple, la qualité du souverain et de s'informer si des temples sont consacrés au vrai culte sur cette terre barbare. Il leur remet aussi des présents pour le roi. afin de le trouver favorablement disposé.

La troupe mauresque s'éloigne de la flotte et lance ses barques vers le rivage. Les envoyés du capitaine sont accueillis dans File avec une bienveillance d'autant plus flatteuse qu'elle est feinte; après avoir parlé au roi et lui avoir donné les présents qu'ils apportaient, ils parcourent la ville, mais bientôl reconnaissent qu'on se cache d'eux. Leur curiosité est deeue et les Maures ne leur montrent que bien peu de ce qu'ils voudraient voir. Cette nation trompeuse est agitée par la défiance et l'inquiétude qui décèlent la perfidie, toujours accompagnée de la timidité.

Pendant que les espions de Gama s'efforçaient d'exécuter ses ordres, le dieu dont le visage est exempt des rides de la vieillesse, l'implacable Bacchus, toujours fécond en artifices, s'était introduit dans une maison où s'élevait un autel magnifique paraissant consacré aux rites du culte portugais. Diverses images en représentaient lus principaux mystères; le

dieu de Thèbes, sous les traits d'un prêtre vénérable, se tenait prosterné devant elles, en faisant brûler les parfums les plus suaves de l'Arabie. Sou extérieur est celui d'un des plus fermes disciples de la vérité, mais son coeur démenl la piété qu'attestent ses yeux el sa bouche. Les envoyés passenl une nuit paisible dans celle demeure où chacun les comble de prévenances.

Déjà les ténèbres de la nuil avaienl l'ail place à réponse de Tithon, el le soleil répandail sa lumière par tout l'univers quand les .Manies reprirenl le chemin de la flotte, ramenant avec eux les deux envoyés du capitaine. 11 apprend d'eux commenl ils ont été reçus dans Moubaze, avec quel empressement, disanl n'avoir trouvé chez le roi el ses sujets que des sentiments d'une joie trop sincère pour inspirer des soupçons. Ils racontenl qu'ils on! vu un autel sacré el un pieux pontife rendant hommage au Créateur de la nature, enliu qu'ils ont goûté les douceurs du sommeil dans nue maison où tous s'efforçaient de prévenir leurs désirs.

Rassuré par ci' récit, Gama n'hésite pins à entrer dans le fleuve qui conduit au port de Monbaze. Les Manies viennent en foule sur son vaisseau, et il les accueille en amis, eu \ qui ne méditent que sa perle. lie joie trompeuse éclate sur leur- Iront s. à la peu -ce que la proie convoitée ne peut pi us leur échapper. Dans l'île, on court aux armes, on s'apprête ii attaquer la flotte des qu'elle aura jeté l'ancre. Par cette noire

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trahison, les barbares comptent détruire la troupe de Lusus et venger sur elle le traitement qu'elle a infligé aux rebelles de Mozambique.

Les Portugais lèvent l'ancre en poussant des cris d'allégresse, carguant les grandes voiles en n'abandonnant au vent que celle de la prone et s'avancent lentement vers l'ouverture dn port.

Mais la belle Erycine, qui ne perd jamais de vue sa nation chérie, découvre du haut des cieux l'embuscade des barbares. Elle vent sauver les siens, et, pins légère qu'une flèche, descend dans le vaste royaume de Neptune, rassemble en bâte les aimables filles de Nérée et d'antres divinités marines qui s'empressent de répondre à l'appel de leur compatriote. Elle leur apprend comment elle a dû quitter le Palais où les immortels trônent au-dessns des astres e! implore leur secours pour délivrer la flotte et l'éloigner du rivage odieux où un désastre terrible le menace.

Aussitôt les nymphes font écurner la plaine liquide en la fendant avec impétuosité. Doto nage moins qu'elle ne vole; Nérine effleure la crête des vagues; Nisa bondit; Vénus, enflammée dune juste fureur, se fait porter par un triton qui s'enorgueillit sous le poids d'un fardeau si charmant : les ondes s'entr'ouvrent en toute hâte pour leur laisser passage.

En un instant la troupe atteint la flotte guerrière qui vogue vers Monbaze. Chaque vaisseau est entouré par des divinités protectrices qui s'opposent à sa perte. Vénus et des Néréides sont devant celui du capitaine

el lui barrent l'accès du pori de telle sorte que le vent qui gonfle sa voile est impuissant. Les unes le repoussent en arrière avec leur beau sein qu'elles appuient contre la proue; les autres le prènnenl en liane, le soulèvent etle détournent de la route fatale. Comme on voit en été les laborieuses fourmis s'exercer au travail, traîner vers leurs souterrains des fardeaux qui semblent au-dessus do leurs forces, courir, s'empresser et n'épargner ni leurs forcesni leurs fatigues,, telles les nymphes de l'Océan s'attachent à préserver les Portugais de la trahison préparée par les Maures. Ces perfides s'aperçoivent avec une surprise mêlée de douleur et d'effroi que le vaisseau recule; en vain les matelots voudraient résister à ce mouvement surnaturel, leur adresse et leurs efforts sont inutiles. Leurs voix tumultueuses el le bruit de la manœuvre jettent autant d'effroi que les cris d'une mêlée sanglante parmi les Maures qui ne peuvent pénétrer la véritable cause de ce tumulte inattendu et se croient perdus sans ressource, s'imaginant que leurs complots sont découverts et qu'on s'apprête à les châtier.

Supposant donc que leurs projets criminels sont dévoilés, les barbares s'élancent précipitamment les uns dans leurs barques, les mitres à la mer. De toutes parts ils fuient devant les Portugais étonnés ; leur terreur les porte à préférer le péril de se aoyer au malheur de tomber au pouvoir de leurs ennemis. De même, ces peuplades qui jadis furenl victimes dé

la colère deLatone l, en entendant quelque bruit sur le bord des étangs qu'ils habitent, en voyant approcher dos hommes dont l'aspect les épouvante, en proie à la frayeur, s'élancent, se précipitant en désordre vers leur asile : l'onde résonne sons leur chute, et s'ils reviennent du fond de la retraite humide où ils se sont plongés, ils ne montrent hors de l'eau que leur tète craintive. Ainsi fuyaient les Maures et avec eux le pilote de Mozambique, qui avait exposé les Portugais à de si terribles dangers. Le capitaine fait jeter l'ancre pour éviter un récif qu'il voit devant son navire : bientôt le reste de la flotte se range autour de lui. Il voit clairement, à présent, par la fuite des Maures, quel accueil l'île de Mozambique réservait aux Portugais. Il devine qu'il a fallu un miracle pour détourner ses vaisseaux des funestes rivages où les poussaient les vents et le courant, et bénit la main invisible qui l'a sauvé. « 0 aventure prodigieuse '. s'écrie-t-il, merveille digne d'être inscrite sur l'airain ! Race infâme ! voilà comment tu trahissais l'innocence ! Qui donc échapperait à de tels attentats si le ciel abandonnait l'homme à sa destinée ? La Providence nous montre bien le peu de sûreté de notre situation parmi ces peuplades sauvages, qui nous abusaient en feignant de l'amitié, versant dans une coupe dorée un breuvage empoisonné ! Dieu puissant, qui lis dans le fond du cœur

* Los Lyciens, changés en grenouilles;

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humain, daigne nous aider encore, ei si notre prudence est en défaut pour éviter les pièges qu'on nous tend, défends des malheureux qui sont impuissants à se défendre seuls. S'il esl vrai que tu compatisses à nos maux, si nos fatigues el nos souffrances Louchent ta bonté paternelle, conduis-nous vers un porl sûr et tranquille ou découvre-nous la terre que nous cherchons, el vers laquelle ta gloire seule nous appelle. »

Ces mots frappent l'oreille de la fille de Dioné, qui en esl émue. Elle quitte les nymphes marines qui se désolent de la voir partir. Déjà, dans un vol rapide, elle a franchi 1rs astres les plus voisins de la terre, el traversé la troisième sphère, où elle règne. Elle arrive au sixième ciel, séjour grandiose etglorieux où le Père de la nature esl assis sur son trône.

En ce momenl les charmes fie la déesse brillent d'un éclat incomparable. La rapidité du trajet a couvert ses joues d'un feu qui embellit la beauté même; s ss yeux où l'amour est tout-puissant, ses yeux vainqueurs enflamment tout ce qu'ils rencontrent, vivifiant jusqu'aux êtres inanimés et, pour la première fois le pôle glacial s'attiédit. Ne voulant rien épargner pour toucher le cœur de Jupiter, elle apparaît devant lui telle que la contempla jadis le berger qui couronna sa beauté en lui décernanl la pomme d'or. Si. au lieu de Diane, c'étail elle que le chasseur thébain ' eût vue ainsi, il n'eût péri que par la vio-

• Actcon, changé f-n mrf el déchiré par ses 'liions.

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lence de l'ardeur qu'il eût ressentie, et sa meute en furie n'eût pas causé sa perte. Sur la gorge de neige de la déesse retombent en boucles épaisses ses cheveux blonds: l'invisible Cupidon raccompagne en folâtrant, effleurant ses seins qui frissonnent d'un frémissement plein de charme : un voile léger tombe de sa ceinture, ne recouvrant les lis et les roses que pour les faire apparaître plus brillants à l'imagination qui les devine. Dans le cœur de Vulcain se réveille la jalousie, et dans celui de Mars, la tendresse.

« 0 mon Père, dit Vénus avec un sourire plein de grâce et de langueur, j'ai toujours cru que vous m'aimiez et que vous protégiez ceux que j'aime; mais si, sans l'avoir méritée j'ai encouru votre colère, je cède aux envieux qui m'ont attiré votre disgrâce et je me soumets à votre volonté. Je pleure, et Bacchus triomphe. Qu'il perde donc ces infortunés voyageurs qu'il exècre et, malgré les larmes que je verse pour eux, qu'il les livre à la fureur des peuples barbares : je ne puis lutter contre lui, je vois trop que mes angoisses... "

Elle n'en peut davantage: l'excès de la douleur lui coupe la parole, et les pleurs débordent de ses yeux. Sa beauté n'en est que plus touchante, comme une rose est plus brillante que jamais lorsqu'elle est enrichie des perles liquides que l'aurore verse le matin sur les fleurs.

Après un court silence elle veut reprendre la parole, mais Jupiter l'arrête : sou cœur est troublé

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par le chagrin de la déesse qui attendrirait les monstres d'Hircanie; il essuie ses larmes, il l'embrasse, puis, jetanl sur elle an de ces regards doux par lesquels il dissipe 1rs ouées et calme 1rs tempêtes, il lui parle en ces termes :

« Cesse, ma chère Bile, de craindre pour tes Portugais, et sache que ma volonté n'a d'égard que pour les pleurs que tu verses. Tu verras, j'en fais le serment, tu verras les lauriers des Grecs <■! des Humains se flétrir, s'éclipser devant ceux que ton peuple bienaimé aura conquis sur les terres d'Orient. Si le sage Ulysse a illustré son nom en échappanl aux chaînes de Calypso, si Anténor s'est comblé de gloire en pénétrant jusqu'au sources de Timave el le pieux

Éné u domptanl les flots de Chàrybde et de Scylla,

les héros que tu protèges s'immortaliseronl en ajoutant à l'ancien monde un monde nouveau. Sous leurs mains vaillantes se drosseront des murailles invincibles, des villes el des forteresses qui braveront les plus terribles assauts de Bellone ; le croissant belliqueux tMiij.Mii> cédera devant eux; leur illustre souverain aura pour sujets les rois de l'Inde qui vivaienl dan- une fière indépendance an milieu île- délices et de la mollesse, el ta l"i sainte s'étendra jusqu'à ces contrées qui gémirent si longtemps -"us le joug de l'erreur. Tu verras ce capitaine dont la course glorieuse est entravée maintenant par tant d'obstacles, taire trembler sous lui le royaume de Neptune el le- flots se soulever d'eux-

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mêmes pour lui rendre hommage, sans le secours des vents et des tempêtes; tu verras cette même terre qui lui a refusé de l'eau devenir un asile sûr et heureux où les navigateurs portugais trouveront le repos dans leurs longs voyages; enfin, loutes ces eûtes où se sont formées contre lui des trahisons si noires lui payeront tribut, se déclarant impuissantes à résister à ses armes victorieuses. Tu verras les hululants desrives de la mer Rouge trembler d'effroi au bruit des. exploits de ton peuple, l'empire d'Ormuzd deux fois soumis à son pouvoir, et les flèches des Persans, repoussées contre eux-mêmes par d'invisibles mains, répandre dans leurs rangs le carnage et la mort ; tu verras les remparts de Diu soutenir deux sièges terribles et là, pour conserver cette place importante, tes amis se surpasseront par une valeur surhumaine; Bellone en sera jalouse et le Maure terrassé maudira la faiblesse de son Prophète. Tu verras la superbe Goa, conquise sur eux, devenir la reine de l'Orient, s'élever au faîte de la gloire par mille triomphes l'un sur l'autre entassés, met ire fin aux pratiques impies et opposer une barrière inviolable à tous les audacieux qui oseraient menacer su grandeur. Tu verras la forteresse de ('ananor, défendue par une petite troupe de Portugais, se maintenir contre un déluge de barbares ; la puissante Calicul tomber sous tes lois, et à Gochin, l'un de les guerriers invincibles accomplir des e\ploits -j merveilleux que lu lyre des poètes n'en

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célébra jamais de pareils. Tu verras la terreel ronde troublés par les batailles innombrables que les tiens soutiendront. Le flambeau il»' Bellone étail moins éclatanl à Leucate quand Auguste y battit le général célèbre par ses victoires el par ses faiblesses ', le Romain qui irai n;i il à sa suitetoutes les nations d'Europe, les peuplades de Scythie, les habitants des rives du Ml et les fiers Bactriens, esclave lui-même d'un amour funeste pour sa renommée. Tu verras les fils de Lusus soumettre la Chersonèse d'Or, pénétrer jusqu'aux confins de la Chine, découvrir une multitude d'iles que les conquérants de l'antiquité n'avaient jamais connue, enfin régner sur l'immense étendue des eaux qui séparenl les rives du Gange des Colonnes d'Hercule, et les régions de Borée de ce détroit qu'un Portugais baptisera. Les siècles passés n/onl pas vu naître de héros qui égalent tes immortels favoris. ■

11 dit, et aussitôt envoie lefils de Maïa vers le séjour des mortels pour préparera la flotte l'accès de quelque port paisible et pour avertir le capitaine de s'éloigner des dangereuses côtes de Monbaze.

Mercure obéit. Il vole et descend à terre portanl 1»' sceptre fatal qui a le pouvoir de livrer 1rs yeux de l'homme aux pavots de Morphée el de rendre la lumière aux âmes errantes dan- le séjour de la mort. Sa tête et scs pieds <>ui des ailes; il arrive dans Mélinde, accompagné de la Renommée, donl le con-

' Marc- tatoini

cours l'aidera à propager la gloire du nom portugais.

sail qu'une réputation brillante prévient les esprits en leur inspirant des sentiments sympathiques. Bientôt son espoir se réalise et le peuple de Mélinde, tout entier, brûle de connaître cette race si généreuse et si brave.

De Mélinde, Mercure vole vers Monbaze. Les navires étaient restés en rade prés de l'île : il descend sur celui du capitaine. La nuit étendait sur le monde ses ailes sombres, et les astres qui brillent après la chute du jour avaient atteint la moitié de leur course. Las de veiller, et cédant au besoin de la nature, Gaina se livrait au plaisir du repos. Mercure s'approche et, à l'aide du rêve, se présente à lui. « Homme aimé des dieux, dit-il, fuis, éloigne-toi de ces rives fatales où un chef barbare prépare ta ruine et celle de tes compagnons. Pars en toute hâte : les vents t'attendent, le temps est pur, la mer est calme et le ciel t'est propice. In autre roi plus sincère etplus bienveillant s'apprête à t'accueillir en véritable ami : tu trouveras son royaume près d'ici, non loin de la ligne embrasée où le soleil rend la nuit égale au jour. C'est là que ta flotte trouvera le remède aux longues fatigues qu'elle a supportées, et qu'on te donnera le pilote fidèle qui te conduira aux Indes. Ici tu ne dois t'attendre qu'aux cruautés de Diomède, qui faisait dévorer les passants par ses chevaux ou aux pratiques de Busiris * dont les

• Tyran de l'époque fie Diomède,

hôtes étaient immolés sur l'autel des Furies. Fuis, te dis-je, échappe à la fureur d'un peuple avide de sang. •

En achevanl ce discours, Mercure réveille Gama el disparaît. Le héros rouvre les yeux et, avec une joie mêlée d'admiration, se voit éclairé, en pleine nuit, par une lumière céleste qui rayonne autour de lui. Une ardeur nouvelle l'anime, el l'espérance renaît <'ii son cœur. ■• Partons, dit-il au pilote; que toutes les voiles soient déployées à l'instanl même! Le ciel nous favorise, c'esl lui qui guidera notre marche: le messager des dieux m'en esl venu porter lui-même la promesse ! •

Tandis qu'il parlait, l'ancre était levée : la flotte voguait, les habitants de Monbaze, qui s'en étaient approchés à la faveur des ténèbres pour couper les amarres des vaisseaux qui eussenl étéainsi précipités contre les côtes voisines, se lamentent de voir impuissante leur scélératesse el fuienl vers leur lie, avec de vains regrets pour la proie qui leur .1 échappé.

Délivrée de ce danger, la flotte fendait légèrement les ondes argentées de Neptune, avec un venl doux en poupe, au souffle duquel elle volait plutôt qu'elle ne voguait sur les flots. Les Lusitains s'entretenaient sans se lasser des périls qu'ils avaienl rencontrés : on a peine à oublier des événements si graves etsi terribles, où l'on ne trouve son salut que par nne protection inespérée. I > ♦ '■ j .: i le soleil avait fait le tour de l'univers et le recommençait pour la seconde fois, lorsque les

matelots aperçurent do loin deux petites barques : les croyant montées par dos Maures, ils se préparent à (es arrêter; lorsqu'elles sont à peu de distance, l'une prend la fuite et se retire vers le rivage, l'autre, moins prompte ou plus hardie, tombebientôt au pouvoir dt>* Portugais. Toute résistance étant inutile et même dangereuse, elle se rend sans attendre que Bellone ait. montré ses colères et le redoutable Vulcain ses Irait s do feu. •

Depuis longtemps le capitaine désirait ardemment trouver un pilote capable de le guider sur la route des Indes : il pensait pouvoir le prendre parmi les Maures qui montaient la barque, mais c'étaient des gens simples et ignorants dont aucun ne savait sous quelle partie du ciel est située l'heureuse contrée que cherchent les Portugais. Tout ce qu'ils apprennent à Gaina, c'est qu'il n'est pas loin de Mélinde, où les pilotes habiles et sûrs ne lui manqueront pas. Les Maures sont unanimes à louer la générosité du roi de cette ville, sa magnificence, son cœur droit et sincère, mille vertus qui augmentent le respectdùà sonsceptre. Le capitaine écoute avec plaisir l'éloge de ce prince, n'y voyant aucun artifice, car il est conforme au discours de Mercure. Au comble de la joie, il retourne la proue de ses vaisseaux vers le rivage où les Maures le conduisent et où l'appelle un songe divin. C'était alors ladouce saison où le char de Phébus entre dans la constellation du ravisseur d'Europe; Flore renversait sur la terre la corne d'Amalthée ; les richesses du

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printemps naissaient de toutes paris. C'est le jour de la Résurrection du Sauveur que la flotte arrive en vue des eûtes de Mélinde. On la pan1 avec empressement de tous les ornements qui peuvent charmer les regards : les mais sont chargés de rubans et de banderoles de pourpre qui obéissent au zéphyr en badinant : l'étendard flotte à l'air, huilant dans des replis on-

doyants les flots qu'il a domptés ; la pou] i la proue

sont recouvertes de restons el d'étoffes précieuses; les tambourins et les flûtes de Biscaye témoignent la joie • les matelots.

Le peuple de Mélinde accourt tout entier sur le rivage pour voir aborder cette Hutte si brillante; c'est un peuple bon, franc, affable : ce n'est plus la sauvagerie des races de l'Afrique. Dès qu'on a jeté l'ancre, le capitaine envoie au roi un de ses Manies pour le complimenter el lui annoncer sa visite. Ce sage monarque, déjà instruit par les Dieux de la noblesse et de la gloire des Portugais, répond qu'il esl charmé de recevoir ces guerriers dans ses États; il leur fait porter de> montons. des punies, des fruits de la saison : il les fait prier de se rendre à terre pour se reposer dans sa capitale, mettant toute sa volonté à leurs ordres, Ce ne sont pas là des assurances mensongères, car elles partent d'une âme droite : s'il donne beaucoup, il fail valoir ses dons par son empressement à les offrir.

L'illustre Gaina reçoil avec ravissemenl le messager du r<»i de Mélinde, et lui en renvoie un autre aussitôt pour offrir en soi m an monarque an présenl qu'i]

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croit agréable dans ces pays lointains on la rareté donne des prix aux produits de l'Europe. Ce sont des étoffes écarlates et des ouvrages de corail, plante merveilleuse que la nature produit tendre et molle sous les eaux et qui se durcit dès qu'elle est à l'air. Avec ces présents, Gama envoie au roi un homme qui possède à fond la langue arabe, à la voix éloquente et persuasive, qui doit négocier une alliance durable'entre les Portugais et les peuples de Mélinde. Celui-ci arrive en présence du souverain et lui tient ce discours :

« Grand roi, qui as su t'élever à la tète d'une nation redoutable qui te craint et qui t'aime, nous nous réfugions dans ton empire comme dans un port assuré : tout l'Orient parle de ta justice et de ta clémence. Aussi nous espérons trouver près de toi le soulagement de nos épreuves; nous ne sommes point de ces brigands qui portent le fer et la flamme au sein des villes qu'ils ont surprises et jamais la soif des richesses ne nous fait verser le sang des malheureux. Nous sommes des voyageurs qui venons des climats de la belle Europe, chercher les rivages fertiles de l'Inde pour obéir à notre roi, un des plus illustres souverains dumonde. Avant toi, nous n'avons rencontré que des cœurs impitoyables. Quelle est donc cette race de tribus féroces et barbares qui, non contentes de nous fermer l'accès de leurs ports, nous ont interdit jusqu'au plaisir de nous reposer sur des sables stériles? De quoi nous soupconnait-on? Notre petit nombre est-il

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si menaçanl qu'on doive employer contre lui la ruse et la violence? Nous aurions pu nous lasser d'une si longue série d'infortunes, si l'interprète des dieux ne nous eû1 révélé que tu daignerais adoucir notre suri. C'esl luimême qui mais a conduit au pied de ton trône ; aussi ne pouvons nous douter que lu sois humain, fidèle à tes promesses et ambitieux d'une juste renommée. Ne crois pas, grand roi, que d'injurieux soupçons empêcheni unir»' capitaine de venir te voir"; sache qu'il n'esl arrêté que par les ordres de son maître, qui lui a prescril de ne jamais s'éloigner de sa flotl •. Puisqu'un devoir sacré oblige les sujets à respecter les volontés du souverain, tu peux exiger, toi qui occupes le rang suprême, que (lama désobéisse à sou roi. Mais sois assuré, je te le dis en son nom aussi bien qu'au nom de toute l'armée, que les bienfaits demeureronl toujours gravés dans nos cœurs : avant que nuire reconnaissance s'éteigne, les fleuves auronl cessé de couler \ ers les mers! »

Ainsi parla l'orateur Lusitain. In mumure favorable s'élève parmi les Maures : ils admirenl la fermeté de cette nation guerrière qui a parcouru tant de climats divers. Le roi conçoil une haute idée d'un prince que ses sujets respectenl de si loin ; son Iront dépouille cette fière majesté qui environne le diadème; c'est d'un air affable e1 simple qu'il répond ainsi au messager :

S il vous reste quelque soupçon, qu'il soit banni de vos eo-urs et que les froides alarmes ne troublent

point la douceur du repos que vous cherchez en ces lieux. Votre gloire et vos exploits vous assurent l'estime de tous ; ce ne peut être que parmi des lâches que vous trouvez mauvais accueil. Je souhaiterais que votre chef vint avec vous à terre ; il me serait doux de vous montrer que Mélinde ne ressemble pas aux pays sauvages dont vous vous plaignez ; mais puisque les lois de votre souverain ne lui permettent pas de me donner cette satisfaction, j'approuve cette réserve et je lui sacrifie mes désirs. Demain, dès le retour de la lumière, je monterai dans une de mes barques et j'irai vers votre flotte : je vous présenterai moi-même des pilotes, j'apporterai des vivres, des munitions, tout ce qui vous sera nécessaire pour réparer vos vaisseaux si la fureur des vents et des tempêtes leur a fait quelque dommage. »

Ainsi parla le roi de Mélinde. L'aimable fils de Latone allait se cacher sous les eaux quand le messager se retire. Les nouvelles qu'il rapporte sur la flotte répandent la joie dans tous les cœurs; le capitaine veut donner une fête solennelle pour célébrer cette bonne fortune inattendue. Des milliers de fusées s'élèvent dans les airs, imitant les comètes; les foudres d'airain retentissent ; le ciel en est ému, la terre en tremble et les flots s'en étonnent. En même temps sur tous les vaisseaux résonne une symphonie guerrière ; Mélinde y répond par de semblables démonstrations d'allégresse: les fuses, les serpenteaux, les girandoles ardentes dissipent l'ombre et créent un nouveau jour ;

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la terre et la mer paraissent s'embraser, les acclamations des Mélindiens se mêlent à celles des Portugais ; d'un côté ot de l'autre la meilleure partie de la nuit s'écoule en réjouissances.

Déjà la rosée du malin brillait sur les fleurs ei la mère de Memnon réveillait les mortels pour les appeler au travail quand le roi de Mélinde s'embarqua pour aller vers la flotte. Sur toute la côte se pressait une foule innombrable portant au lieu d'arcs de 11eches et de lances, des rameaux de palmier, symboles flatteurs qui présageaient aux neveux de L'usus le triomphe dans les Indes. Le roi était dans unenefbrillammenl parée d'étoffes de toutes couleurs, accompagné de plusieurs illustres personnages de sa cour. Il porte un vêtement splendide el précieux, un turban de c<»t<>n et de soie croisé de tils d'or, an manteau damassé de pourpre ; à son cou est un collier d'or pur dont la valeur e^i surpassée par la beautédu travail, et à son côté une dague dont la poignée, enrichie de diamants, jette des feux et des rayons donl l'œil peut à peine supporter la vue: il est chaussé d'une sorte de cothurne de velours cramoisi relevé d'or el de perles. Derrière lui un seigneur de sa suite portail un riche parasol s'élevant au-dessus de la tête du roi pour le préserver des ailleurs du soleil. Le bateau vogue au son d'une musique mauresque gaie, vive et bizarre, qui traduit la joie de ceux qui y ont pris place.

De son côté, Gama vient en canot au devant du roi de Mélinde, suivi d'un cortège pompeux. Smi as-

pect noble, sa parure brillante de guerrier, le signalent comme le chef de ceux qui l'escortent. Les uns et les autres sont habillés d'étoffes riches, mais de nuances diverses qui réjouissent la vue par leur agréable variété ; telle la charmante Iris lorsqu'elle déploie son arc splendide dans la suprême région des airs. Une musique plus douce encore que celle des Maures accompagne le bateau des Portugais et anime ses rameurs, qui accostent bientôt la barque de Mélinde.

En témoinage de ses intentions amicales, le roi [tasse aussitôt dans le canot de Gama, l'embrasse et lui exprime sa joie par des paroles bienveillantes dictées par la simple nature. Le capitaine le reçoit avec le respecl et les hommages dus à son rang; ce prince le contemple avec admiration, ne pouvant croire que c'est bien lui le héros indomptable qui vient chercher de si loin les bords de l'Inde, à travers tant de dangers et d'obstacles. Il lui offre aide et appui, l'invitant à disposer de ses richesses en maître absolu, lui disant qu'il connaît depuis longtemps déjà sa nation, et par ses louanges, qu'a chantées la Renommée et par le bruit des guerres qu'en d'autres contrées les Maures ont soutenues contre sa race magnanime ; il dit enfin que l'Afrique entière a retenti de ces exploits qui soumirent le royaume des Hespérides à la puissance de Lusus.

« Illustre et généreux monarque, lui répond Gaina. vous (Hes le seul, parmi tous ceux que le soleil brûle de ses ardents rayons, qui nous ait fait un accueil

favorable. Victimes des vents et des ondes, accables de fatigues el <le maux, de toutes parts repoussés par <lcs peuples inhumains, nous trouvons asile près «le vous. Daigne l'esprit éternel qui l'ail mouvouir les cœurs et gouverner la terre vous donner la juste ré compense de vos bienfaits puisque v otre grandeur cl notre faiblesse s'opposent à notre désir de les reconnaître dignement ! En quelque endroit de la terre que le devoir m'appelle, j'y publierai voire gloire el votre nom. Taul que les étoiles brilleront au champ d'azuroù leur Créateur les a placées, les Portugais honoreront votre mémoire. ■■

Tandis que le roi et Gama parlaient ainsi, les barques arrivent près «le la Hotte. Le Manie se promenait avec curiosité de vaisseau en vaisseau; il examinait tout el loui lui paraissait digne de son attention. En son honneur les Portugais fonl une salve de toute l'artillerie, les fanfares des trompettes s'unissenl au tonnerre de Vulcain et la troupe mauresque y joint les accords de ses instruments.

Après avoir visité toute la Hotte selon son désir, le roi fait arrêter la nef où il se trouve avec (lama, et ordonne de jeter l'ancre, afin qu'en profitant de la beauté du jour el <ln zéphyr bienfaisant, il puisse interroger le capitaine sur tout ce qui .1 excité sa curiosité.

■■ Brave guerrier, lui dit-il, instruis-nous des particularités de l'Europe, dépeins-nous ta pairie, les climats qui l'environnent, apprends-moi l'origine antique

de ta nation, la naissance de la monarchie portugaise et les exploits fameux qui l'ont élevée à un tel degré de grandeur, car, bien que je les ignore, je sais qu'ils commandent l'admiration. Fais-moi aussi le récit de tes voyages, des aventures que le sort t'a suscitées, des tempêtes qui ont assailli ta marche et des différentes mœurs qui' tu as observées le long des côtes de notre Afrique. Parle, contente mes désirs : le soleil n'est pas encore d'une ardeur incommode, les fiers aquilons reposent, rien ne troublera ton discours, que nous écouterons d'une oreille attentive. Nous ne sommes pas si grossiers et le radieux Apollon ne regarde pas avec si peu de bienveillance les habitants de Mélinde qu'ils ne sachent apprécier le vrai mérite. Jadis les géants voulurent escalader le palais du brillant Olympe, Pirithous et Thésée osèrent affronter les sombres horreurs du royaume de Plutus : ce n'est pas une moins héroïque entreprise que d'avoir bravé les orages et la fureur de Nérée! Pour taire parler de lui. Erostrate brûla le temple de Diane, chef-d'œuvre de Ctésiphon: si parfois l'ambition d'éterniser leur mémoire a pu servir d'excuse pour les auteurs de si exécrables forfaits, combien doivent être honorés ceux que cette haute pensée a fixés dans le chemin de la vertu et qui n'ont cherché l'immortalité, comme vous, que dans des voies glorieuses ! »

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