‹ Les LusiadesChapitre 8 sur 17 · LES LUS] \M · texte numérisé non relu

LES LUS] \M

Grenade, et ceux qui ensemencenl les rives du Bétis. « De l'autre côté de ce puissant empire s'élève l'Afrique Tingitane, séparée des terres d'Ibérie par le détroif fameux qui fui le dernier des travaux d'Hercule; à l'autre extrémité les confins de l'Aragon joignent l'Espagne au royaume de Portugal, heureux royaume donl les armes protégées par le ciel fonl trembler jusque dans leurs brûlantes retraites les peuples de Mauritanie! G'esl là que, en naissant, mes yeux s'ouvrirent à la lumière, c'esl là qu'il me sera duu\ de les fermer si la bonté divine permet que j'y

rentre après cette épreuve si hasardeuse.

i< Cette terre fortunée s'appelait autrefois Lusitanie, du nom de Lu-us, qui fut un des plus aimes des favoris du lils de Sémélé, et, après l'avoir suivi dans toutes ses conquêtes, vint se fixer près des rives du Tage. En ces lieux ravissants naquit le lu-ave pasteur dont la vigueur, dit-on, eut raison de l'aigle romaine. l'invincible Viriatus, qu'aucun héros ne peut effacer dans le temple de Mémoire. Apres Viriatus les rigueurs de la fortune ont retenu le Portugal dans l'asservissemenl el l'isolement, mais à la fin le ciel a répandu sur lui un rayon de sa splendeur.

•• Un roi du nom d'Alphonse régnail sur l'Espagne ; nulle et mille victoires remportées sur les Sarrasins le rendaienl fameux des sommets de Caspé jusques aux rives où naîl l'Aurore : de jeunes héros venaient de toute- 1rs contrées de l'Europe apprendre de lui le métier des armes ; il- laissaient, bouillants d'ardeur,

leur terre aatale, paisihle el riante, pour risquer leur vie sur les traces de ce grand prince. L'illustre Alphonse, pour les récompenser de leurs exploits, lit

don au plus brave entre d'eux, Henri, second fils du mi ili' Hongrie, des terres du Portugal, avec la main de sa fille, la gracieuse Thérésa.

« Dans sa nouvelle patrie, Henri ne se laissa pas envahir par la mollesse ; de tous côtés, les fils d'Agar succombent sous ses corps redoutables et chaque fois il recule à leurs dépens les frontières de son royaume ; bientôt, entraîné par son ardeur, il se transporte aux champs d'Idumée, vole à la conquête de Solime et, par son aide, Godefroy est vainqueur.

« De retour des bords du Jourdain, Henri meurt plein de gloire et d'années; il laisse, en mourant, un fils qui. dès sa plus tendre enfance, promet d'égaler la vaillance de son père, dont il est l'image. Sa mère prend en main les rênes de l'État et, cédant à la faiblesse, malgré son ambition, elle se soumet à la chaîne d'une nouvelle union. Le jeune Alphonse, déshérité, ne demande qu'à son bras la réparation de l'injustice: les Euménides allument le flambeau de la guerre civile, le sang coule sur le sol des Guimaréens. S'armant contre leur propre fils, la reine ne voit pas combien sa fureur outrage l'amour maternel ; un autre amour l'aveugle et ferme son cœur aux élans de la nature.

■ 0 cruelle Progné, barbare épouse de Jason, jouis d'un spectacle trop doux pour toi, qui sur tes fils châ-

!l'i i i - il SIADl S

liais la perfidie de leurs pères. Le crime de Thérèse dépasse même le tien, car sa barbarie n'es! inspirée que par un»; passion scélérate el la plus détestable ambition : l'une fut cause delà trahison de Scylla contre son père, el l'une <'t l'autre firent souhaiter à Thérèse la mort de son lils. Mais ses désirs ne furent pas exaucés: Alphonse est victorieux, ses sujets réparent leurs torts en lui rendanl hommage et en le proclaniant leur roi légitime. Sun ressentiment le porte à rer sa vengeance, et il fait enfermer sa mère dans une étroite prison. Cette rigueur excessive lui valut le châtiment du ciel, qui fut tardif mais aon moins rigoureux.

•< Pour délivrer s;i fille le Castillan s'avance à la tête d'une armée redoutable; mais malgré ses forces imposantes, il est vaincu et mis en déroute par les Portugais qui, malgré le désavantage du nombre, attaquent, écrasent et dispersent en un momenteel ennemi si terrible. Honteux de sa défaite el se flattant de la réparer, il revient à la charge, surprend Alphonse dans Guimaraens, l'assiège, le presse et le réduil a la dernière extrémité. Malgré son héroïque i tance, Alphonse eûtété perdu si le vaillant Egas-Moniz. un de ses plus illustres el fidèles sujets, n'eût conjuré la tempête. Cet homme, dont toute l'Espagne respecte le courage, va trouver le roi de Castille et l'assure que son maître lui fera hommage de sa couronne. Sur la parole d'Egas, l'ennemi se retire. Alphonse, surpris de ce changement soudain, en croit

LES U SIADES 93

à peine ses yeux, mais en apprenant a quelles conditions l'ennemi a levé le siège, il <'sl saisi de desrspoir et refuse de se rendre. Le jour était déjà venu où, selon la promesse d'EgaS, l'invincible Alphonse devait tomber sous l'inflexible loi du vainqueur l'orgueil de sa couronne, jour odieux pour un cœur jaloux de son indépendance. Egas, voyant sa parole méconnue, prévoit un nouvel orage pour le Portugal : il se dévoue généreusement à la mort pour dégager son honneur de la souillure du parjure. Espérant apaiser la colère du roi d'Espagne, il part et s'avance vers le monarque courrouce, amenant sa femme et ses •Mitants, ci Sir \ dit-il, c'est sur moi que doit retomber votre colère. Je me suis trompé en croyant que mon souverain tiendrait les engagements que j'avais pris sans son aveu. Châtiez ma témérité, vengez-vous ; le coupable vous offre sa vie en expiation de sa faute, et s'il ne suffit pas d'une victime, ma famille vient avec moi, animée d'un même esprit, subir, s'il le faut, le supplice suprême. »

« 0 grandeur d'âme, ô admirable fidélité d'un sujet qui se sacrifie pour son maître ! Que fit de plus le Persan qui se défigura lui-même et se meurtrit de ses propres mains pour soumettre au pouvoir de son prince une cité fameuse, par un excès de zèle que Darius regretta bien des fois en disant que si m cher Zopyrelui était plus cher que la conquête de vingt Babylones ! Aux pieds du roi de Castille, Egas attendait le traitement le plus cruel et le plus funeste, ainsi qu'un

malheureux condamné à la morl par ta sentence du juge et qui courbe la tête sous l'homicide acier dont le lil va couper ses jours. Mais le Castillan, touché d'une générosité si rare, laisse sa colère tomber devanl la pitié qui fait battre son cœur.

^.près cet événement, qui fut suivi d'une trêve entre le roi de Castille et le prince de Portugal, celui-ci fit marcher ses troupes belliqueuses contre les fils d'Almanzor, qui habitaient les terres situées au delà du Déjà s. -s étendards flottaient au venl dans la plaine d'Ourique, où son camp faisait face à l'armée des Sarrasins; comptant sur la protection du ciel, il ne se déconcerte pas devant la multitude effroyable de ses ennemis, qui sont plus de cent contre un. Cinq rois les dirigent, donl le premier est Ismar, joignant, comme les quatre autres, une vaillance héroïque à l'expérience consommée de l'art de la guerre. Aux côtés de ces chefs marchent des Amazones charmantes, qu'un amour entrainanl appelle sur leurs pas, ii l'exemple de-, filles du Thermodon el de l'intrépide Penthésilée qui osa braver la valeur des Grecs sur les rives du Scamandre.

« L'aube naissante effaçait les astres de la nuit quand Alphonse el ses troupes virent apparaître dans les nuées le puissant Dieu du Portugal, qui les animait par le feu de — regards et les accents de sa bouche sacrée. Seigneur, s'écrie Alphonse, je t'entends et je cours t'obéir ; soutiens mon bras el fais tomber ta colère sur les ennemis de ton culte sacré! Ce mi-

racle inspire aux Lusitains une force inconnue, et voyanl la bonté divine se déclarer manifestement pour leur prince, ils lui donnent le titre qui manquait à sagrandeur et le proclament roi duTage. Une douce allégresse se répand dans toute l'armée, mille voix se confondent pour porter jusqu'au ciel le nom et la gloire d'Alphonse.

« Comme on voit dans les montagnes le chien fougueux, a la voix du chasseur, s'élancer sur le taureau sauvage, s'attacher tantôt à son flanc, tantôt à son oreille, le mordre et le déchirer jusqu'à ce qu'il le tienne abattu, sans force et inanimé, tel le nouveau monarque et ses courageux sujets, enflammés d'audace par le Dieu qu'ils révèrent, fondent sur les cohortes de Mauritanie. Surprises par cette brusque attaque, les troupes d'Ismar poussent des cris perçants : l'un saisit ses flèches, l'autre sa lance; de tous côtés les trompettes annoncent la fureur de Bellone. Ainsi, quand l'incendie, favorisé par Borée, ravage en un instant les campagnes couvertes des trésors de la blonde Cens et consume les richesses du laboureur, au bruit de la flamme se réveille toute la famille rustique arrachée a son repos ; chacun se désole et se démène pour combattre le fléau, dont la violence les réduit à la fuite. De même les Africains éperdus courent tumultueusement aux armes et, sans savoir ce qu'ils font, s'élancent en avant, poussant leurs chevaux contre l'ennemi.

« Le Portugais impétueux affronte ies soldats d'Is-

98 LES i i SIADES

mar, les renverse el leur ouvre le corps à c<>u]>s de lance: on se rencontre, on se heurte avec une furie qui ébranlerai! la cime des montagm s. La terre tremble siiiis ii' sabol des chevaux fougueux; l'impitoyable Erinnye voit <les blessures énormes el des coups dignes d'elle; les guerriers de Lusus brisent, coupent, taillent, enfoncent plastrons, armures, boucliers, cuirasses et turbans; la Parque étend ses ailes sinistres sur les Mauritains. L'un expire en mordanl la poussière, l'autre implore le secours de son prophète; têtes, jambes el bras volenl el bondissent de toutes paris, l'œil n'aperçoil que visages empreints d'une pâleur livide, corps déchirés el entrailles palpitantes ! « Après une longue résistance, l'armée ennemie perd le champ de bataille el l'abandonne teint «h; pourpre, ruisselant des flots de son sang. Alphonse recueille les riches dépouilles des Mauritains. Pour immortaliser sa victoire, il l'ail peindre sur son bouclier cinq petits écussons qui représentent les cinq rois qu'il a vaincus. Bientûl après, il reprend à Ismar la ville de Leyria, celle d'Aranjuez el l'agréable Santarem, où le Tage semble rouler ses eaux en se complaisanl à travers ce beau séjour. A ces conquêtes il ajoute la prise de Mafia, et, plus rapide qu'un torrenl donl rien ne peul arrêter la course, il soumel à son pouvoir la belle Cintra, si chérie de Phébé et environnée de bocages délicieux où les Naïades restent cachées ilans 1rs sources, pour échapper aux ardeurs des

Ailloli! -.

« Et toi, noble Lisbonne, brillant ouvrage du héros d'Ithaque, toi qui courbes sous les lois le puissant Océan, lu fus aussi contrainte de te soumettre au redoutable Alphonse! Grâce à un puissant renfort de Français, de Germains et des peuples d'Albion, il met le siège (levant cette ville fameuse! Elle soutient fièrement les plus rudes attaques et cinq fois la lune a renouvelé son front d'argent sans qu'on ait pu forcer les Mauritains à se rendre. Ils succombenl enfin, la place est prise d'assaut. Le carnage fui terrible, et si l'héroïsme des vainqueurs accabla les vaincus, le désespoir de ceux-ci ensanglanta les lauriers de la victoire. Ainsi furent emportés ces superbes remparts qui avaient bravé tous les efforts des Scythes et des Vandales, dont l'Èbre et le Bétis subirent jadis le joui:' impérieux.

« Après cette conquête, toute l'Estramadure se range sous la domination portugaise, ainsi que Torrès Vedras, Obidos et Alenquer, où des sources vives et fraîches, courant sur un fond pierreux, charment l'oreille de leur murmure. Elves, Serpa, Moura et Alcazer ont bientôt le même sort ; et vous, terres fécondes situées au delà du Tage, vastes et délicieuses plaines où Céivs répand à pleines mains ses plus précieuses faveurs, c'est à votre maître légitime que désormais vous payerez le tribut de vos moissons.

« Je vois ailleurs le vaillant Giraldo qui soumet au pouvoir d'Alphonse les murs d'Evora, où Sertorius trouva jadis asile contre la puissance romaine et où

100 LES l i -I \M -

des centaines d'arcades superbes conduisenl les eaux d'uni' source lointaine, roulanl pompeusemenl sur des voûtes de marbre el de porphyre ses ondes bienfaisantes. Bn même temps, Alphonse, infatigable el voulant compenser par une gloire impérissable les étroites limites <>ii le destin enferme la vie humaine, s'empare de Béjà. Animés d'une juste colère, los Portugais passent au lil de l'épée toul ce <|u ils rencontrenl dans cette malheureuse cité, terribles représailles de la fureur que les Mauritains <>ni exercée sur les habitants de Françosa.

Bientôt Cyzimbre la poissonneuse ouvre ses portes au vainqueur; bientôt Palmellaesl subjuguée. Le roi de ces deux villes étail un puissanl prince Mauritain qui tenail sa cour dans Badajoz : dès <|u'il apprend 1»' siège de Cyzimbre, il vole à son secours : ses troupes sonl nombreuses el légères, elles s'avancenl à grands pas, mais sans discipline el sans ordre. Alphonse les attaque à l'improviste au revers d'une montagne qui le dérobai! à leurs yeux, el à sa vue il^ sonl glacés d'effroi. Ainsi, quand un taureau s'est caché dans un bois avec la génisse sa compagne, s'il entend quelque bruit ou senl l'approche de quelqu'un, il sort de sa retraite en poussant de terribles mugissements; le voyageur, qui ue s'attendait à rien, frémit du danger qui le menace el se fie a la rapidité de sa course pour sauver sa \i>'. Tels |r roi de Badajoz el ses suidais sonl saisis de panique en voyant paraître Alphpnse : le l.u-iiain les poursuit avec ardeur: leur

déroute est marquée d'une longue trace de leur sang.

Cette heureuse victoire remportée par soixante cavaliers sur une multitude formidable, fut suivie de laconquêtede Badajoz; mais au milieu de ces rapides succès le ciel lit expier à Alphonse ses rigueurs envers sa mère qui avait succombé dans sa prison, el la malédiction qu'elle avait lancée contre lui en descendant dans la nuit du tombeau eut enfin son effet. Ainsi l'ordonnèrent les décrets immuables de l'esprit humain qui règle nos destinées; aux yeux de cet Être parfait, le crime est toujours crime et mille vertus qui l'accompagnent ne l'embellissent pas. Tandis que le conquérant lusitain était encore à Badajoz. le roi de Léon, revendiquant cette place comme dépendant de son sceptre et non du Portugal, vint l'y assiéger. Alphonse refuse de se rendre : il sort, s'élance au combat, avec l'impétuosité d'un ouragan de feu; mais son cheval, trop vivement poussé, lui brise la jambe contre une ferrure des portes de Badajoz :dans ce triste état la victoire l'abandonne, les soldats de Léon s'emparent de lui; sa captivité vengera celle de sa mère.

« 0 grand et généreux Pompée, ne rougis pins désormais de la victoire que César t'a ravie. Ton nom s'est rendu redoutable sur les froides rives du Pbase, dans les brillantes campagnes deSyène, sous l'Ourse glaciale et sous la ligne de l'équinoxe; les riches Arabes, les fiers Sarmates, les babitants de la Col-

102 LES l.i si \in>

chide, fameuse par la Toison d'or, les Cappadociens, les peuples de la Palestine, ceux de Syrie el de Gilicie, el ceux qui boivent les eaux du Tigre <'l de l'Euphrate mit tremblé sou-, les exploits ; enfin des bonis de la mer Atlantique jusqu'au mont Taurus, rien n'a pu te résister; mais si les plaines de Pharsale t'onl été funestes, songe, pour apaiser ta douleur, qu'Alphonse esl prisonnier après que chaque jour a marqué pour lui un triomphe nouveau. La scène change; comme toi il éprouve l'inconstance de la fortune: ton beau-père te vainquit; le héros portugais esl vaincu par s<>n gendre !

•• Rendu à ses États après cette infortune, l'illustre Alphonse esl encore asssiégé dans Santarem par les peuples des Mauritains dont la tentative ne réussit pas au gré de leurs désirs. Alphonse avait alors alteini l'âge du repos; ses lauriers n'avaient pa garanti sa tête des neiges de la vieillesse, et il songea que de plu- jeunes mains devaient recueillir son épée. Le généreux don Sanche, son lils. fui chargé de punir les enfants d'Almanzor qui recommençaient à infester les plaines au delà du Tage.

« Marchant avec ardeur sur les traces de son père, ce prince en fait plus qu'on n'exige de1 lui : ses premiers coups teignenl du s;m^ des Maurusiens le fleuve qui baigne le- mur- de Séville : puis il vole vers Béjà (pie le même peuple assiégeait et son liras la délivre du danger qui la menace. L'Africain, désespéré par des pertes répétées, rassemble toutes ses forces pour

tirer une vengeance mémorable des affronts donl les Portugais le couvrent chaque jour. Il appelle aux armes les habitants de cette montagne qui soutinl jadis la voûte des cieux, ceux du promontoire d'Ampéluse et ceux de Tanger, séjour du cruel Â.ntée; les bergers d'Abyla son! aussi contraints d'abandonner leurs pâturages pour prendre les armes, et la trompette guerrière anime toul le royaume dont Juba fui le maître.

« Avec cette effroyable multitude de races diverses, le roi Marocain descend en Portugal : son cortège se grossit de treize mis qui le reconnaissent pour leur chef et leur souverain maître, la terreur le précède, le carnage le suit, le fer et la flamme marquent sa route et laissent de toutes parts les monuments de sa fureur. Il met le siège devant Santarem où le brave don Sanches'esi renfermé, il lui donne des assauts continuels, et les Mauritains rivalisent-de vaillance et de courage. L'impétueux bélier, la violente baliste et les mines souterraines jouent sans relâche contre les murailles de la cité, mais ce ne sont que vaines attaques. Le fils d'Alphonse pourvoit .atout : sa prudence et sa valeur rendant impuissants les redoutables efforts du Miramolin.

« Le roi était alors dans la riante Coïmbre, environnée de vertes prairies arrosées par les eaux du Mondego. Sitôt qu'il apprend que son lils est en danger, il accourt, oubliant que son âge u'est [dus propice aux fatigues de la guerre et sa vieillesse n'enlève rien à

ll> i . LES l.t SI HES

sun activité. Voyez-le s'avancer contre l'ennemi avec cette in m pi' habituée à vaincre avec lui; voyez le père et le fils fondre en même temps sur les Lybiens, voyez les tentes abattues, les étendards déchirés, les armes el les dépouilles aageanl dans le sang, les morts el les mourants s'amoncelanl sur le sol : la victoire esl complète. Les débris de l'armée mauresque abandonnent honteusement le Portugal, y laissant leur maître qui a perdu la vie en s'enfuyant. Délivrés de cet ennemi terrible, les Portugais adressenl leurs louanges au ciel qui a combattu pour eux dans une conjoncture où toutes les forces humaines n'auraienl pu les défendre !

« Le vieil Alphonse jouissail de sa gloire lorsqu'il dul payer à la nature le tribut qu'elle exige. Il fui amèrement pleuré de ses sujets; les rochers, les bois et les munis retentirent de leur juste douleur; le Tage, grossi (\r> larmes de ses nymphes, précipita avec un murmure funèbre ses eaux vers le séjour de Neptune et longtemps l'écho redit de sa voix plaintive le nom du généreux Alphonse qui laissa, en mourant, sa mémoire éternellement gravée dans le cœur de smi peuple et dans tout l'unn ers.

- Fidèle imitateur des vertus de son père, don Sanche monta aussitôt sur le trône; bientôl après, il assiège les remparts de Sylves, avec le puissant secours de Germains qui allaient porter leurs armes dans les plaines de Galilée sous la bannière de l'empereur Frédéric. Le bul de leur expédition était de relever la

LES 1.1 SI vDES 105

fortune du brave Lusignan dont les troup :s, affaiblies par les souffrances d'une soif ardente, étaienl tombées sous le fer di' Saladin. Ils volàienl à cette pieuse guerre quand une tempête, ou plutôt lf ciel, les amena au port de Lisbonne. Don Sanche profita de leur arrivée pour s'emparer de Sylves. Aux palmes de victoire dont est pan'' le front dujeune héros par la défaite des Africains, se joignent les lauriers que lui cèdent les peuples de Léon. La superbe Tuy, dont il rabaisse l'orgueil, sert de trophée à son courage, et d'autres villes voisines subissent son joug, mais une mort pré mat urée l'enlève au milieu de sa gloire.

•■ Son fils, Alphonse II, prend sa place. C'est sous le règne de ce prinee, notre troisième roi, que les Portugais reprirent Aleazer sur les Mauritains, qui s'en étaient emparés depuis peu. Don Sanche II lui succède : sou caractère le lit haïr de ses sujets, bien qu'il ne fût coupable ni de flammes incestueuses comme Néron, ni de cruauté comme le barbare Phalaris. Son indolence était le seul crime que l'on put lui reprocher; c'était assez pour faire enlever de ses mains les rênes de l'État. Habitué depuis longtemps à vivre sous dis princes généreux, le Portugal se refuse à la loi d'un esclave couronné qui n'agit que par l'organe de ses ministres et de ses favoris.

« Las de ce joug. honteux, les peuples appellent au gouvernement le comte de Boulogne. Il est proclamé roi, d'une voix unanime, à la mort du faible don Sanche, son frère. Le nouveau souverain, qui avec le

nom d'Alphonse Fui illustré du surnom de « brave », ne lui pas plus toi installé au trône qu'il résolul d'étendre les limites de son autorité, son grand cœur se trouvant àl'étroitdans les frontières du Portugal. Il recouvre sur les Maurusiens le royaume des Algarves et les chasse de toutes les terres qu'ils occupaient sans titre sur le sol de Lusus.

* Vint ensuite le sage don Denis, noble el digne (ils d'Alphonse le Brave. Sa libéralité surpasse celle d'Alexandre : sous son règne fortuné la paix descend du ciel et vient fermer le temple de la guerre ; le Porugal voit fleurir les lois de la justice. La savante Goïmbre devient le séjour de Minerve el les Muses quittent l'Hélicon pour se promener dans les plaines fleuries où serpente le Mondego avec un doux murmure. Heureuse Goïmbre] Apollon a transporté chez toi tout ce qu'il aimait dans Athènes; sa confiance te fait dépositaire des couronnes d'or, de baccaris ' et de lauriers immortels qu'il distribue ii ses nourrissons préférés !

■ L'illustre Denis ne cultiva pas moins les beauxarts que la science; l'architecture, nécessaire aux humains, lui une de ses plus chères préoccupations: il construisit des villes, des châteaux, de redoutables forteresses. Tout son royaume pril une face nouvelle; le Tage, voyant ses rives parées de somptueux édifices, crut s'être égaré 'le son cours.

1 Cuuroni!'' (1rs poètes, Bzccare frontem cingite. Virgile, Églosrue IV.)

LES U SIADES 107

« Quand l'inflexible Alropos eul coupé la trame de ce! auguste prince, sou fils Alphonse IV prit en main le timon de l'État. Celui-ci regarda toujours d'un front intrépide et serein les mouvements jaloux de la Castille, et quelque sujet qu'il eût de se plaindre (ICI le, il fut assez généreux pour ne pas la laisser en proie aux. peuples de Lybie, qui voulaient s'emparer de toutes les routes d'Espagne. Leur multitude était effrayante : jamais les plaines arrosées par l'Hydaspe n'avaienl vu des armées si nombreuses à la suite de Sémiramis, jamais le lier Attila, qui se faisait appeler la « terreur du monde et le fléau de Dieu », n'entra en Italie avec tant de troupes. Un déluge de Sarrasins inonde les vastes campagnes de Castille, les forces de Grenade s'unissent avec celles de l'Afrique et les nymphes ibériennes tremblent pour leur patrie.

« Dans cette conjoncture le Castillan frémit des malheurs qui menacent son peuple; il craint de voir renaître les temps déplorables de l'infortuné don Rodrigue. Pour prévenir une si funeste disgrâce et pour implorer l'assistance des Lusitains, il envoie sa chère épouse vers le roi de Portugal dont elle est la fille. Elle arrive dans le palais de son père, et parait devant son trône avec un visage accablé de douleur, mais plus belle encore dans sa tristesse. Ses yeux sont baignés de pleurs et sa chevelure tombe en désordre sur son épaule d'ivoire. Son père l'accueille avec les marques d'une vive tendresse. « Sire, dit-elle, l'empereur du Maroc vient envahir l'Espagne et traîne à sa.

108 LES l.l SIADES

suite toutes les nations que l'Afrique enferme dans ses immenses provinces. La férocité qui les guide, la fureur qui les amène épouvantenl les vivants el troublenl les mânes «lu généreux Pelage jusque dans le séjourde la mort. Le prince que vous m'avez donné pour époux demeure exposé au tranchant du glaive maurusien : trop faible pour repousser cet ennemi redoutable, il met tout son espoir en votre générosité. Daignez le secourir, Sire, ou bientôt vous me verrez privée de mon époux el de cette couronne déjà chancelante et, victime d'un sorl cruel, je pleurerai mon veuvage dans les ténèbres el l'affliction. < I mon père, ô grand roi, dont la valeur fait trembler les Gétuliens et les Garamantes sur les rives de Moluca, si vous m'aimez el si votre bonté paternelle ne s'esl pas refroidie, venez en toute hâte, les instants sonl précieux. Peut-être, si vous hésitez, ne trouverez-vous plus personne qui puisse profiter de votre sec -s !

■■ Ainsi parlait an roi de Portugal la charmante Maria: ainsi parlait jadis au maître du tonnerre l'aimable Vénus imploranl sa laveur pour Énée,son lils. en butte à l'inconstance des vents el des flots pendant ses longs voyages: Jupiter déposait ses foudres redoutables el désarmait son front de cette majesté sourcilleuse qui fascine les dieux mêmes. Alphonse oublie les griei's qu'il peut avoir eus contre son gendre, apaise sa colère et prend un visage paisible pour dire à sa fille qu'elle va être satisfaite aussitôt.

• L'acte suil 1,1 promesse et une troupe choisie

parmi les plus fameux bataillons portugais couvre les plaines d'Ëvora. Les armes étincelantes réfléchissent de toutes parts les rayons du soleil ; les échos voisins, habitués à répéter les chants pacifiques des pasteurs, répondent avec effroi aux hennissements des chevaux qui respirent la guerre et aux accents des trompettes qui appellent le redoutable Mars. Le vaillant Alphonse marche au milieu de ses soldats, qu'il domine de sa grandeur et de la majesté de sa taille autant que par l'éclat de son rang : la noble assurance qui brille sur son front enflamme les cœurs les plus timides.

« Déjà cette belle armée est sur le sol de l'Espagne, déjà les deux Alphonse se sont rejoints dans les plaines de Tarifa et les voilà réunis en présence des Mauritains. Ces peuples, fiers de leur nombre, rient de la petite troupe de leurs adversaires et, comptant sur une victoire facile, se partagent d'avance les riches provinces d'Hispanus. Tel, le formidable géant qui faisait trembler Saiil contemplait avec mépris la fronde et les pierres du jeune berger s'avançant contre lui; mais bientôt celui-ci, qu'il jugeait indigne de ses coups, lui montra que les faibles sont toujours assez forts quand leur bras est soutenu par la faveur du ciel.

« Le Castillan fond sur l'empereur du Maroc, le Portugais attaque les Grenadins; les casques et les cuirasses retentissent au choc des lances et des épées : les cris des blessés montent jusqu'aux cieux, et si le

I 10 LES l.l 9IADES

fer homicide n'achève pas leur vie et leurs souffrances

par des coups mortels, ils meurent étouffés par les Ilots de sang qu'ils perdent. En peu d'instants le Lusi-

tain défait les troupes de Grenade qui tombent et se dispersent devant lui sans que L'acier dont elles sont couvertes puisse les défendre.

« Alphonse ne se contente pas de ce succès : il vole au secours du roi de Castille, encore aux prises avec le maitre du Maroc. Après cette réunion des deux souverains, la fortune ne doute plus du parti qu'elle doit suivre; tous les desrendants d'Agar sont taillés en pièces ou mis en déroute. Jamais le soleil, qui se retirait alors dans l'humide palais deThétis, n'éclaira plus complète victoire : il périt moins de Cimbres dans la journée mémorable où Marius lit boire à ses soldats des eaux teintes du sang de leurs ennemis, et Bellone fut plus avare de meurtre et de carnage quand Annibal remplit trois boisseaux des anneaux pris aux illustres Romains qu'il avait sacrifiés à sa haine mortelle. Et toi, noble Titus, s'il est vrai qu'au siège de Solyme tes puissants efforts tirent descendre aux noirs rivages du Cocyte autant d'Hébreux que vous venez d'y jeter d'Agareniens, c'est que ton triomphe, comme le nôtre, n'est dû qu'à la protection divine.

« De retour en Portugal, Alphonse s'apprêtait à jouir en paix des lauriers et de la gloire conquis, quand une catastrophe déplorable vint troubler le repos de sa vie. Étrange et funeste événement, qui fit voir aux Lusitains désolés une beauté charmante accablée sous

LES LTJSIADES I 11

le poids d'une indigne rigueur pendant sa vie, et déclarée reine après sa mort. C'est toi, cruel amour, c'est toi seul qui causas son trépas, barbare tyran des humains ! Les larmes de tes sujets ne devraient-elles pas te suffire pour éteindre ta soif, et faut-il que tes autels soient arrosés de leur sang?

« Sur la rive de Mondego, douce Inès, tu goûtais la paix solitaire et ta bouche enseignait aux échos des forêts et des monts le nom chéri que tu portais gravé dans ton cœur, le nom de ton prince dont la présence te donnait le bonheur, et dont l'absence, si courte qu'elle fût, te coûtait tant de pleurs! Et lui, s'il ne te voyait pas, le souvenir délicieux des instants passés près de toi remplissait son cœur et te répondait de sa tendresse. Loin de tes beaux yeux, tout ce qu'il voyait lui retraçait ton image, et la nuit, le fantôme exquis de songes ravissants réveillait son ardeur, tandis que sa pensée s'envolait le jour avec ses soupirs vers tes charmes. Pour toi seule, aimable Inès, le lidèle don Pèdre refusait constamment le cœur et la main des princesses les plus illustres et des beautés les plus séduisantes. Le Roi oppose à cette passion profonde le murmure de ses sujets qui veulent voir son fils s'engager par la foi de l'hyménée, et bientôt il décide avec inflexibilité que cette tendre faiblesse est un crime. La malheureuse Inès périra puisque la mort seule peut rompre la chaîne qui tient don Pèdre captif de sa beauté ! Quelle fureur put faire tomber le bras ie ce grand roi sur la tête de l'infortunée, qui n'avait

pour se défendre que ses larmes, ei comment cette épée redoutée dos Maurasiens n'eut-elle pas horreur de se baigner dans I»' sang d'une femme?

o Les ennemis d'Inès, sans pitié, la traînent devant le roi, qui ne peut voir sans émotion sa jeunesse, ses charmes et son malheur ; déjà la compassion s'est glissée dans son cœur, mais les cris sauvages et bruyants du peuple raniment son courroux. lues s'effraye moins de la morl que de la solitude, et du malheur qui va frapper son prince cl les fruits de son amour: elle lève avec angoisse vers le ciel ses yeux baignés de pleurs, les yeux seulement, car ses belles mains sont enchaînées et restenl immobiles. Klle regarde ensuite ses entants, auprès d'elle : aussi tendre mère que vertueuse épouse, elle redouble ses pleurs à leur aspect,

le sort fatal qui les menace la l'ail frémir, et son eo'iir

déborde d'amertume et de douleur. Elle rompt enfin le silence el parle ainsi au roi : « S'il est vrai que la terre renferme des hètes féroces et des oiseaux de proie qui, cruels par nature, peuvent s'attendrir pour de faibles enfants, comme la mère de Ninyas et les deux fondateurs de Rome, jetez sur ces malheureux orphelins, vous qui semblez humain, bien que vous fassiez périr une femme dont le seul crime est d'avoir obéi ii qui faisait battre son cœur, un regard de pitié : que leur innocence, sinon la mienne, vous désarme. Vous m'envoyez à la morl, soyez satisfait ;mais si votre clémence égale voire vaillance, si vous savez faire grâce de la vie à ceux qui n'ont pas mérité de la

LES LL'SIADES 113

perdre, comme vous savez donner la mort aux fiers Agaréniens dans l'ardeur des combats, exilez-moi, plutôt que de verser mon sang, dans quelque misérable retraite, 'dans la froide Scytbie, ou dans les brûlants déserts de l'Afrique, confinez-moi dans le séjour des tigres et des lions, j'éprouverai si je ne trouve pas chez eux la pitié qui m'est refusée par les hommes. Là, au milieu des pleurs et des soupirs, et le cœur plein de celui pour qui l'on me condamne au supplice, j'élèverai mes enfants ; leur vue sera l'unique consolation d'une mère plus tendre encore qu'elle n'est malheureuse. »

« Saisi d'une compassion sincère, Alphonse eût voulu pardonner à Inès, mais le peuple s'y oppose ; il faut céder au destin rigoureux qui frappe l'innocente victime : les barbares qui ont conseillé au roi ce meurtre abominable tirent leurs épées pour l'exécuter euxmêmes; l'aveugle fureur qui les emporte ne leur permet pas de prévoir le châtiment qui tombera tùt ou tard sur leur tête. L'un frappe ce cou d'albâtre qui soutenait le plus beau visage que l'amour ait jamais adoré, l'autre perce avec sauvagerie ce sein si parfait qui eût attendri les cœurs les plus impitoyables, troupe lâche et sanguinaire qui déploie tant d'audace contre une femme ! Tel autrefois Pyrrhus porta le poignard au flanc de la charmante Polyxène, mais la cruauté du Grec fut moins odieuse, puisqu'il obéissait à l'ombre de son père.

« Astre radieux du jour, si l'horreur du festin de

I l \ LES l.l SIAUES

Thyeste te força jadis à voiler ta lumière sous des nuages impénétrables, osas-tu assister au trépas de la vertueuse Inès? Le crime de ses meurtriers égale celui d'Atrée ; retourne en arrière el c*ouche-toi dans l'Orient! Inès meurl : sa bouche froide et pâle prononce le nom de son cher don Pèdre, en exhalant le dernier soupir. Comme la fleur touchée brutalement par la bergère insouciante perd ses brillantes couleurs, ainsi le teint ('datant de la belle Inès s'efface avec la mort. Les filles du Mondégo la pleurèrent longtemps, et pour perpétuer le souvenir de sa vertu, de sa tendresse et de ses malheurs, elles firent de leurs larmes une source qui s'appelle encore la Fontaine d'Amour.

«Bientôt la mort d'Inès fut vengée; ceux qui l'avaient causée, dès que don Pedre moule au trône, prennent la fuite et se cachent dans la Castille pour se dérober à son ressentiment ; mais Némésis, implacable, les suit à la trace ; le Castillan les livre au Lusitain qui les fait expirer dans les tortures, juste châtiment de leur barbarie. Ce roi fut la terreur et le fléau du crime : protégé par sa justice, le faible méprisa l'oppression du plus fort, el l'innocence releva le Iront sans craindre les noires pratiques de ses ennemis. Alcide et le vaillant Thésée se rendirent moins redoutables aux brigands dont il- purgèrenl la terre, que don Pèdre à ceux dont il délivra le Portugal.

« De ce don Pèdre si vaillant et si juste naquit le faible don Fernand, prime efféminé, qui laissa -"H

royaume devenir la proie di> la Castille. Dans ces temps déplorables les Portugais, habitués jadis aux plus pénibles conquêtes, ne retrouvaient ni la force, ni la volonté pour défendre leurs propres foyers, soit que la colère céleste voulût châtier le peuple pour la faute de son roi, qui avait enlevé à son époux légitime la charmante Léonor et s'était uni à elle par un lien sacrilège, soit qu'à l'exemple de son roi, qui sacrifiait l'honneur de son nom à une passion criminelle, ses sujets, plongés dans la mollesse, ne connussent plus le prix de la vraie gloire. Sans doute même le Portugal s'abaissa dans cette double influence : la Providence punit toujours l'adultère qui s'abrite sous la couronne royale et brave dans cet asile sacré la justice des hommes. L'enlèvement d'Hélène alluma le flambeau qui réduisit Troie en cendres ; Appius et Tarquin virent leur grandeur ruinée pour prix de leurs déportements. Et l'amour coupable énerve les cœurs des grands, mille expériences fameuses l'attestent. La valeur du fils d'Alcmène s'épuise aux pieds de la belle Omphale, sous un travestissement honteux; Marc Antoine prend la fuite, et cède la victoire avec infamie pour ne pas se séparer de son idole ; et toi, fier enfant de Carthage, tu perds tes forces dans les délices de Capoue, tu n'es plus le terrible Annibal dont le nom seul épouvantait les Romains, tes soldats ne trouvent dans leur chef que l'esclave dune femme !

■ Amour, voilà ton ouvrage : rien n'échappe à tes

116 LES l.l -I UJES

traits d'autan! plus suis qu'ils sont trempés d'un doux poison qui rend charmantes leurs piqûres. Peuton éviter les pièges que tu tends entre les roses et

les lis d'un beau visage? Moins funeste était la tête de Méduse, qui ôtait le sentimenl avec la vie. Mais le charme de la beauté nous laisse vivre pour nous l'aire sentir le poids de la chaîne ! Malheureux don Fernand, si l'horreur de les taules peul être excusée, c'esl par les attraits de Léonor et par ta tendressi : si lu fus coupable, l'amour seul en lui cause. »

Page 1