Vous l'avez redit en longs échos
Camoens était sans doute inspiré par le souvenir de ces beaux vers de Virgile :
Eurydicen vox ipsa et frigida lingua, Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente, vocabat Eurydiceu tolo referebant flumine ripœ.
Geor<7Îc., lib. IV, V. 525.
Là, sa langue glacée et sa voix expirante, Jusqu'au dernier soupir formant un faible son,
D'Eurydice en flottant murmuraient le doux nom Eurydice, ô douleur! touchés de son supplice, Les échos répétaient : Eurydice, Eurydice. Delille.
4 1 . Comme la fleur des champs, etc.
Purpureus veluti quum flos succisus aratro Languescit moriens, lassove papavera collo Demisere caput, pluvia quum forte gravantur. yEneîd.,\ih.U,\.A33.
Tel languit un pavot courbé par la tempête ; Tel meurt avant le temps, sur la terre couché, Un lis que la charrue en passant a touché. Demlle.
Le tableau du poëte portugais e.st plus étendu que celui de Virgile; les deux poetes ont donné, l'un et l'autre, à leur comparaison, la juste mesure qu'indiquait la nature du sujet.
Dans l'Enéide, c'est un jeune guerrier, c'est Euryale qui tombe tout à coup, sous la lance de Volscens. Volvitur Euryalus lefho. Dans les Lusiades, c'est une jeune beauté sans défense, qui périt d'une mort cruelle et prolongée. C'est une fleur nouvelle qui, moissonnée avant le temps, perd par degrés son éclat et son parfum. Les ombres du trépas descendent lentement sur la malheureuse Inez ; ses traits s'effacent, ses yeux s'éteignent, les roses de son teint s'évanouissent avec sa vie.
42. Passant, vois cette claire fontaine : elle arrose des fleurs, ses eaux sont des larmes... c'est la fontaine des Amours.
Tel est cet admirable épisode qui, avec la fiction d'Adamastor, a fait la fortune des, Lusiades. Florian, qui entendait très-bien le texte portugais, en a fait une traduction qui manque, il est vrai, de force et de couleur, mais où l'on trouve l'heureuse simplicité qui faisait le caractère de son talent, des vers faciles et naturels, et surtout une fidélité remarquable. Il traduit octave par octave et presque vers par vers :
Vainqueur du Maure, au comble de la gloire, L'heureux Alphonse, après tantde combats, Croyait goûter, au sein de ses États, La douce paix que donne la victoire :
0 vain espoir! dTnez le triste sort D'un si beau règne a terni la mémoire; En traits de sang on lit dans notre histoire Qu'Inez obtint le trône après sa mort.
Cruel amour, toi seul commis le crime.
La tendre Inez ne vivait que pour toi :
12 0 LES LI3SIADES.
Jamais un cœur ne suivit mieux ta loi; Et tu la fis expirer ta victime !
Ainsi les pleurs des malheureux moitels Pour toi, tyran, n'ont pas assez de cliarmes ; Tu veux encor, non content de leurs larmes, Que de leur sang ils baignent tes autels .
Le front paré des roses du bel âge, Charmante Inez, dans une douce erreur.
Tu jouissais de ce calme trompeur.
Toujours, hélas! si voisin de l'orage.
Du Mondego, témoin de ton ardeur, Tu parcourais les campagnes fleuries, En répétant aux nymphes attendries Le nom qu'Amour a gravé dans ton cœur.
Un doux lien à ton prince t'engage; Le jeune Pèdre est digne de tes feux : Un seul moment s'il est loin de tes yeux. Tout vient aux siens présenter ton image : Pendant la nuit en songe il est heureux. Pendant le jour il cherche (a présence; Ce qu'il entend, ce qu'il voit, ce qu'il pense, Tout est Inez pour son cœur amoureux.
A ses serments Pèdre toujours fidèle
A dédaigné les filles de vingt rois.
0 dieu d'amour I quand on vit sous tes lo-s.
Dans l'univers il n'est plus qu'une belle.
De ses refus son vieux père irrité
Apprend bientôt que le peuple en murrinre;
Dès ce moment les droits de la nature
Sont immolés à son autorité.
Le cruel roi, pour vaincre la constance D'un tils qui doit lui succéder un jour, Veut dans le sang éteindre tant d'amour. Et sur Inez fait tomber sa vengeance.
Le fer est prêt : ce fer qui, dans sa utawi. Du vaillant Maure abattit la puissance.
Menace alors la beauté sans défense , Et le héros devient un assassin.
Par des soldats indignement traînée.
Aux pieds d'Alphonse Inez attend son S'tI :
La roi la plaint et diffère sa mort ;
Ma s par le peuple elle était condamnée.
Les fils d'Inez, désolés et tremblants,
Sur son péril témoignaient leurs alarmes ;
C'était pour eux qu'elle versait des larmes,
Non pour ses jours moins chers que seseufai.l-
Leur désespoir, leurs prières plaintives. Ont des bourreaux suspendu les fureurs :
Inez au ciel lève ses yeux en pleurs.
Ses yeux.. . les fers tenaient ses mains captives.
Elle retrarde en poussant des sanijlots.
Ses orphelins dont le sort l'épouvante ;
Et d'une voix affaiblie et tremblante,
A leur aïeul elle adresse ces mots :
« Si l'on a vu plus d'uu monstre sauvage «< Près d'un enfant oublier ses fureurs; « Si l'on a vu ces oiseaux ravisseurs « Qui sont toujours altérés de carnage, >< Aimer, nourrir la mère de Ninus, 0 Comme Ton dit qu'une louve attendrie « Avec son lait soutint la faible vie « Des deux jumeaux Romulus et Rémus :
<i Vous qui d'un homme avez la ressemblance,
« (Si l'on est telquanrl on prive du jour, ^
« Pour n'avoir pu résister à l'amour,
« Un être faible et qu'on voit sans défense!)
« Oserez-vous montrer tant de rigueur
•1 A ces enfants qui demandent ma vie?
« Regardez-moi, je suis assez punie
« D'avoir su plaire au maître de mon cœur.
« Vous qui savez d'une main triomphante, <i Avec ce glaive à qui tout est soumis, « Exterminer un peuple d'ennemis, « Sachez aussi sauver une innocente.
« Si de Don Pèdre il faut me séparer, • Exilez-moi dans la froide Scythie, « Dans les déserts brûlants de la Libye, « Partout, hélas! où je pourrai pleurer.
" Dans les rochers, loin des lieux où nous sommes,
« Chez les lions, capables d'amitié,
<i Je trouverai sans doute la pitié
« Que je n'ai pu trouver parmi les hommes.
« De mes amours ces fruits tristes et doux
a Rempliront seuls mon âme désolée ;
« Et de mes maux je serai consolée
« Eu leur voyant les traits de mon époux. »
A ce discours de la tendre victime, Alphonse ému sent palpiter son cœur.
Mais les destins et le peuple en fureur Ont résolu de consommer le crime.
Les grands, auteurs de ces affreux complots. Le fer en main, volent sans plus attendre. . . Ciel! arrêtez I vous, nés pour la défendre. Vous, chevaliers, vous êtes ses bourreaux !
Ainsi Pyrrhus, sur la rive troyenne, Voulant ravir à la mère d'Hector
152 LES LI'SIADES.
Le seul enfant qui lui restait encor, Des brasd'Hécube arracha Polyxèue.
Confïme uu agneau destiné pour l'autol, Elle suivit le héros sanguinaire, Et, ne songeant qu'aux douleurs de sa mère, Sans murmurer reçut le coup mortel.
Telle est Inez ; le glaive l'a frappée : Ce sein d'albâtre, où le dieu de l'amour ^ Plaça son trône et fixa son séjour,
Est déchiré par la tranchante épée ; Ces yeux si doux se ferment pour jamais. Les assassins, consommant lei^r ouvrage, Ne pensent pas, dans leur aveugle rage, Que Pèdre un jour punira leurs forfaits.
Et toi, soleil, que le coupable Atrée Fit reculer loin d'un affreux festin, Ah! tu devais reprendre ce chemin Le jour qu'Inez à la mort fut livrée.
Et vous, échos du paisible vallon, A qui sa voix, en mourant, dit encore Le nom chéri de l'amant qu'elle adore.
En longs accents répétez ce doux nom.
Comme la fleur qui, trop tôt moissonnée, De la beauté pare uu moment lé sein, Fraîche et brillante aux rayons du matin, Et vers le soir languissante et fanée : De même Inez, à peine en ses beaux ans, Descend, hélas! dans la nuit éternelle; Sur son visage une pâleur mortelle A remplacé les roses du printemps.
Le Mondego, dans sa course lointaine, N'entend partout que de tristes regrets; Tout est en deuil : des Nymphes des forêts Les pleurs bientôt se changent en fontaine. Ce monument dure jusqu'à ce jour; Dans tous les temps mille fleurs l'environnent; Et ce beau lieu, que des myrtes couronnent, S'appelle encor la Fontaine d'amour.
11 est étonnant que Florian ait manqué le trait si moral et si touchant qui termine l'épisode :
Vede que fresca fonte rega as flores,
Que lagrimas sâo a agua, e o nome amores.
Dans une traduction de M. Carrion de Nisas, cette dernière stance est rendue d'une manière très-heureuse :
Quand cet horrible coup retentit sur tes rives, !\londego, quel effroi pour tes Nymphes craintives ! Le long torrent de pleurs qui coula de leurs yeux
NOTES DU CHANT TllOISIEME. 123
En fontaine, dit-on, fut chan^^é par les dieux. Ses flots murmurero^nt la mémoire éternelle Et des beaux jours d'Inez, et de sa mort cruelle. Au bord de ce ruisseau, croissez, funèbres fleurs : C'est ta fontaine, Amour! ces ondes sont des pleurs.