‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 110 sur 223 · INTERRÈGNE · texte numérisé non relu

INTERRÈGNE

Le roi Don Fernand n'avait pas laissé d'enfant mâle. La princesse Béatrix, qu'il avait eue de Leonor, était mariée au roi de Castillej et celui-ci revendiquait la couronne de Portugal, sauf à la remettre au premier enfant mâle qu'il aurait de Béatrix.

Aux prétentions du roideCastille, le Portugal opposait les droits de Don Jean, fils de Don Pèdre et d'Inez de Castro : mais ce prince était retenu en Espagne, et se trouvait au pouvoir du roi.

Un troisième concurrent, moins redoutable en apparence, mais plus à craindre en effet, était un autre Don Jean, fils naturel de Don Pèdre et d'une obscure Galicienne. Revêtu, dès l'âge de sept ans, du titre de grand-maître de l'ordre d'Aviz, brave et généreux, il comptait dans le peuple, et même dans la noblesse, presque autant de partisans que le fils d'Inez de Castro.

Telle était la disposition générale des esprits, lorsque la reine Leonor, à qui le testament du feu roi avait donné la régence, essaya de faire reconnaître à Lisbonne, et dans toutes les villes du royaume, le roi de Castille pour souverain de Portugal. Partout, comme à Lisbonne, la voix des hérauts fut étouffée par les clameurs du peuple.

La régente ne céda point à ce mouvement, et tous les actes publics furent rendus au nom du roi de Castille, héritier par Béatrix de la couronne de Portugal. Les murmures du peuple continuèrent. La haine que l'on portait à Leonor et au comte Andeiro, son favori, iit calomnier la naissance de Béatrix, que l'on présentait comme le fruit illégitime des amours de Leonor et d'Andeiro.

Tandis que le peuple murmurait, les amis du grand-maître conspi-

raient. Dom Nuno Alvares Pereira, jeune encore et plein d'audace, était l'agent le plus actif de la conspiration ; le grand-maître en était l'àme. Pour éloigner de Lisbonne l'ambitieux Don Jean, Leonor lui offre le gouvernement de l'Alemtejo. il l'accepte ; mais à peine est-il sorti de la ville, qu'il y rentre accompagné des principaux conjurés, tous en armes. 11 se rend au palais, va .droit aux appartements de la reine, y rencontre Andeiro, et le poignarde.

Cependant les conjurés du dehors ameutaient la populace. Elle pousse des cris de fureur, se répand dans la ville et se livre à des excès qui font dire à Camoens :

Podem-se por em longo esquecimento As cruezas mortaes que Roma vio, Feitas do feroz Mario; e do cruento Sylla, quando o contrario lhe fugio.

« Les crimes de cette époque feraient oublier les cruautés de Ma- « rius: Rome fut souillée de moins d'horreurs alors que Sylla rentra « dans ses murs, et vengea le sang par le sang. »

La régente, au désespoir, quitte Lisbonne. Le grand- maître feint de vouloir en sortir lui-même ; mais le peuple, dont il est devenu l'idole, l'assiège, pour ainsi dire, dans son palais, dans les rues, les places publiques. Il se laisse enfin déclarer régent et protecteur du royaume.

il n'avait plus qu'un pas à faire pour arriver au trône. Le fils d'inez était toujours captif en Espagne; Béatrix était flétrie dans l'opinion des peuples ; la régente avait abandonné le Portugal; le roi de Castille, qui s'était avancé jusqu'à Lisbonne et qui n'avait pu s'en emparer, était rentré dans ses États; les sollicitation? du peuple et d'une partie de la noblesse devenaient de jour en jour plus pressantes; tout ce qui agit sur la multitude avait été mis en usage, prédictions, miracles, libéralités. Don Jean convoque à Coïmbre les notables du royaume, et les invite à pourvoir librement à la vacance du trône. La question de droit fut longtemps et violemment débattue ; le fils d'inez et le roi de Castille lui-même avaient des partisans dans l'assemblée. JéandasUegras, chancelier, et Nuno Alvarez Pereira, connétable, plaidaient avec chaleur la cause du grand-maître ; mais l'assemblée balançait encore. Irrité d'une hésitation qui pouvait devenir un refus, Nuno sortbrusquementduheudesséanGes,et,répéeà lamain, court haranguer le peuple, que le haut intérêt des circonstances avait rassemblé sur la place. Les acclamations furent si vives que les notables, intimidés ou entraînés par la voix du peuple, décernèrent enfin la couronne à Dom Jean.

JEANI^^ ( De 138Ò à 1433.) Le choix qu'on venait de faire à Coïmbre fut applaudi avec en-

thousiasme à Lisbonne et dans les provinces. Une armée se forma comme par enchantement. Le nouveau roi l'essaya par des combats partiels, presque toujours heureux, et osa enfin la mener au-devant des Castillans, qui venaient d'envahir TAlemtejo. Les deux armées se trouvèrenten présence, dans les environs d'Aljubarota,lel4aoûtl385. L'avant-garde portugaise était commandée par le connétable ^'uno Alvares. Le premier choc des Castillans fut terrible; le connétable en fut ébranlé ; mais Don Jean, à la tétc d'une troupe d'élite, accourut à son secours et rétablit le combat. De son côté, le roi de Castille, alors malade et porté sur une litière découverte, parcourait lés rangs de son armée. Des prodiges de valeur eurent lieu de part et d'autre ; mais les Espagnols, qui venaieht d'étendre leurs lignes pour envelopper les Portugais, furent rompus à leur tour et mis en fuite. La victoire de Don Jean fut complète, il avait alors vingt-sept ans, et son connétable vingt-cinq.

Tandis qu'il va jouir de son triomphe à Lisbonne, le connétable porte la guerre jusque sur les terres des Castillans, et détruit, dans les environs de Valverde, les débris d'Aljubarota.

Au milieu de ses succès, Don Jean ne négligeait point les alliances étrangères. Ses ambassadeurs à Londres négociaient auprès du duc de Lancastre, et le déterminaient à passer en Espagne avec une armée. Ce duc de Lancastre était le quatrième fils d'Edouard III, roi d'Angleterre. 11 avait épousé, en secondes noces, la princesse Constance, fille de Pierre le Cruel ; et comme ce dernier n'avait point laissé d'enfant mâle. Constance demeurait seule héritière d'ime couronne usurpée par la famille de Henri de Transtamare.

La France, qui jusqu'alors était restée indifférente à la querelle du Portugal et de la Castille, y prit part aussitôt qu'elle vit l'Angleterre s'en mêler ; elle ne pouvait d'ailleurs, oublier que c'était elle qui avait mis la couronne sur la tête de Henri, père du prince régnant ; et Louis de Bourbon fut chargé d'aller défendre contre les Anglais l'ouvrage du Duguesclin.

Le duc de Lancastre et le roi de Portugal réunis s'avancèrent dans le royaume de Léon, et s'emparèrent de plusieurs places fortes. Leurs ennemis eurent la sagesse de faire traîner la guerre en longueur. La division se mit entre les Anglais et les Portugais , les vivres leur manquèrent, et le roi de Portugal, attaqué d^une maladie grave, fut obligé de quitter l'armée et de retourner à Lisbonne» Pendant son absence, le duc fit la paix avec le roi de Castille, et se rembarqua pour l'Angleterre. •

Don Jean vit sans chagrin la défection de son allié. En appelant le duc en Espagne, son but n'avait été que d'inquiéter l'ennemi, d'épuiser les ressources de la Castille et de la disposer à la paix. L'objet de sa politique était rempli ; car, bien que le Portugal ne fût point compris dans le traité, la guerre entre ce royaume et

146 LES LLSIADES.

l'Espagne ne se fit plus que mollement, et les deux peuples posèrent enfin les armes.

Tranquille possesseur de la couronne, le roi de Portugal entreprit avec ardeur, et suivit avec fermeté, la réforme des abus que rétat de guerre ne lui avait pas permis de réprimer. Il fit des mécontents, mais il ferma l'oreille aux murmures. Chef d'un peuple guerrier, il savait que le meilleur moyen de se l'attacher était de le conduire à de nouvelles victoires. Il résolut donc de passer en Afrique, et d'enlever aux Maures la ville de Ceuta, projet hardi qui flattait l'esprit militaire et religieux de la nation, et qui, d'ailleurs, se Hait, dans l'esprit du roi, à ses projets de commerce maritime. L'expédition fut heureuse, et le roi victorieux fut reçu en triomphe à Lisbonne.

La conquête de Ceuta assurait à Jean I^r la possession des mers africaines. Il fut puissamment secondé dans ses desseins par l'infant Don Henri, le prince le plus éclairé de son temps, et particulièrement versé dans les mathématiques appliquées à la navigation. Une première escadre, équipée par les soins de l'infant, s'avança jusqu'au cap Bojador. Une seconde fut mise en mer quelques années après ; elle était composée de trois vaisseaux. Les deux premiers, au lieu de suivre la côte, gagnèrent la haute mer et découvrirent l'île de Madère. L'autre doubla le cap Bojador, et fraya aux Portugais le chemin de l'Ethiopie occidentale. Nous verrons bientôt le roi Jean II continuer l'ouvrage de Jean l^^, et le grand Emmanuel l'accomplir.

Jean I^r mourutà Lisbonne, le 14 août 1433. C'était à pareil jour de l'année 1385 quil avait gagné la bataille d'Aljubarota. Nuno Alvares Pereira, son connétable, était mort quatre ans avant lui. L'opinion de leur siècle ne les a point séparés; ce sont deux grandes figures historiques, qui, rapprochées l'une de l'autre, se prêtent un mutuel éclat.

EDOUARD. (De 1433 à 1438.)

Ce prince avait hérité du courage et des talents de son père, et non pas de son bonjieur. Il régnait depuis trois ans, lorsqu'à la sollicitation de ses frères Don Henri et Don Ferdinand, il forma la résolution de faire la guerre en Afrique ; mais comme il existait entre lui et les Africains des traités que ceux-ci avaient religieusement observés, il crut devoir,- pour la paix de sa conscience, soumettre son projet à la cour de Rome. La matière y fut traitée en plein consistoire, et la réponse dupapeest très-remarquablepourle temps: — La guerre projetée ne serait juste et permise qu'autant que le Portugal serait forcé de la faire dans l'intérêt de sa propre conservation. Autrement, elle serait injuste et condamnable^ attendu que l'air y Veau, la terre, tous les éléments enfin ont été faits pour

les hommes en général ; et que l'on ne peut les en priver sans blesser le droit naturel et le droit des gens.

Cette réponse arriva trop tard;-rexpédition était prête, et les scrupules du roi s'étaient évanouis. La flotte mit à la voile le 22 août l4 3(i; et le 26 elle arriva devant Ceuta. L'armée opéra son déijarquement et marcha vers Tétuan, sous les ordre de Don Henri, tandis que la flotte, sous les ordres de Don Ferdinand, continua sa route vers Tanger. Tétuan se rendit sans résistance, et, le 23 septembre, Don Henri se présenta devant Tanger, dont le port était déjà bloqué par Don Ferdinand. Les Portugais attaquèrent la ville avec leur intrépidité ordinaire^ mais ils furent accablés par le nombre. Poursuivis jusque dans leurs retranchements, ils n'obtinrent la liberté d'en sortir et de se rembarquer, qu'en promettant de rendre Ceuta, et en laissant le prince Ferdinand pour otage. Ceuta ne fut point rendu, et le prince resta au pouvoir des irifldèles. 11 mourut au royaume de Fez, après six ans de captivité.

Edouard avait fait des préparatifs pour le délivrer ; mais il ne put équiper complètement les vaisseaux qu'il destinait à une nouvelle expédition. Les finances de l'État étaient épuisées, les peuples découragés ; la peste désolait le royaume ; le roi allait de ville en ville, cherchant à consoler les peuples par sa présence, et fuyant luimême cette maladie dont il fut enfin attaqué à Thomar. 11 en mourut le 19 septembre 1438, âgé de trente-sept ans. Il n'en avait régné que cinq.

ALP1I0.\SE V. (De 1438 à 1481.)

Alphonse n'avait que six ans lorsqu'il parvint à la couronne. Sa mère, Leonor d'Aragon, devait, en vertu du testament du feu roi, être chargée de la régence ; mais les Portugais, qui souffraient avec peine l'autorité d'une étrangère, déférèrent le gouvernement à Don Pèdre, oncle du jeune roi. 11 en résulta de grandes dissensions qui durèrent encore après la majorité d'Alphonse, et qui ne finirent qu'à la mort de Don Pèdre, tué les armes à la main, à la tête de ses partisans.

Don Pèdre était un grand prince. 11 avait gouverné avec autant de sagesse que de fermeté pendant la minorité de son neveu, et n'avait pris les armes que pour se défendre contre les ennemis qu'il avait à la cour.

Pour rallier tous les esprits et les diriger vers un but commun, le jeune roi eut recours au moyen que son aïeul, Jean ler, avait si heureusement employé. 11 fit la guerre aux Maures d'Afrique, et après de grands succès mêlés de quelques revers, il resta le maître d'Alcacer, de Tanger et d'Arzilla. Ses conquêtes lui valurent le surnom ({'Africain.

Moins heureux en Espagne, il fut battu à Toro par Ferdinand le

Catholique, à qui il disputait la couronne de CastlUe. Don Jean, son fils, qui se trouvait à la bataille, sauva les débris de l'armée. Alphonse, humilié de cette défaite, ne montra plus que de la faiblesse et de l'irrésolution. Le vainqueur d'Alcacer alla se mettre, en France, à la discrétion de Louis XI, qu'il espérait engager dans sa querelle. Ala première entrevue des deux princes, le roi de France dit au roi de Portugal : « Je rends grâces à Dieu et à saint Martin, « mon patron, de la faveur qu'ils font à un pauvre roi tel que je « suis, de recevoir dans sa maison un grand roi tel que vous êtes. » On lui fit un accueil brillant dans Paris, on lui donna des fêtes ; mais l'objet de son voyage fut manqué^ Joué par Louis XI, épié dans toutes ses démarches et craignant d'être à la fin livré au roi d'Aragon, il conçut l'idée de sortir de France en secret, de passer en Palestine pour y visiter les saints lieux, et de se retirer ensuite dans quelque monastère où il pût achever tranquillement ses jours. Dans ce dessein, il envoya l'ordre à Don Jean, son fils, de se faire proclamer roi; mais il changea bientôt de résolution, et tandis que le Portugal le croyait parti pour la Terre Sainte, il reparut dans ses États et reprit la couronne qu'il avait naguère abdiquée.

Dégoûté de nouveau du gouvernement et du trône, il allait se retirer dans un monastère, lorsqu'il mourut de la peste à Cintra, à l'âge de quarante-neuf ans.

JEAN II. (De 1481 à 1495.)

L'indulgence du feu roi, l'extrême facilité de son caractère, avaient laissé se détendre tous les ressorts du gouvernement. Jean II les remonta par une administration vigilante et sévère. La noblesse du royaume, animée par le duc de Bnigance, proche parent du roi, voulut s'opposer a ses réformes. Il fit trancher la tête au duc de Bragance et poursuivit l'exécution de son plan. Une conspiration dirigée par le duc de Viseo, frère de la reine, se forma contre sa vie : il éteignit la conspiratien dans le sang du conspirateur.

Après la réforme du royaume, sa principale occupation fut l'accroissement du commerce maritime. Dès l'année 148I, les Portugais avaient pris possession de la côte de Guinée, et leurs vaisseaux en rapportaient tous les ans une quantité considérable d'or et d'ivoire. En l'i84, ils pénétrèrent jusqu'au royaume de Congo, et découvrirent deux cents lieues de pays au delà du Zaïre.

Ces importantes découvertes étaient loin de satisfaire le roi Jean. Toujours animé du désir de trouver un passage pour l'Inde, il arma trois vaisseaux dont il confia le commandement à Barthélemi Dias, intrépide marin qui, à travers les tempêtes, parvint aux extrémités de la côte d'Afrique, et revint sur ses pas après avoir donné au cap qui la termine le nom de cap des Tourmentes. Don

Jean , comblé de joie , lui donna celui de cap de Bonne-Espérance

Tandis que le roi de Portugal se frayait ainsi une route nouvelle par l'océan Atlantique, il faisait reconnaître l'ancienne route de l'Inde par la mer Rouge. Deux de ces hommes qui savent se dévouer au succès d'une grande entreprise, Pierre de Covilham et Alphonse Paiva, étaient partis pour Alexandrie. Là ils se séparèrent. Covilham s'embarqua sur la mer Rouge, pénétra jusqu'au Malabar, et visita, en revenant, une partie de la côte orientale de l'Afrique. Paiva pénétra de son côté jusqu'au pays des Abyssins. Les deux voyageurs s'étaient rejoints en Egypte, et se disposaient à revoir leur patrie, lorsqu'ils moururent des fatigues d'un si long voyage. Ils avaient eu le temps de faire parvenir à Lisbonne des mémoires instructifs sur les contrées qu'ils avaient parcourues.

Enfin, en 1491, le roi de Portugal résolut défaire une nouvelle tentative à l'extrémité de l'Afrique. 11 lit travailler, en conséquence, à l'armement d'une flotte dont il avait même déjà désigné le commandant ; mais, attaqué d'une maladie de langueur, il y succomba avant d'avoir pu exécuter son projet. Ce commandant était Vasco de Gama, le même qui, sous Emmanuel, fut chargé de l'expédition.

Dans l'analyse rapide que nous venons de donner du règne de Jean II, nous avons négligé beaucoup d'événements qui n'étaient pas sans importance par eux-mêmes, mais qui ne tenaient pas d'assez près au sujet des Lusiades. Quelques traits, recueillis par les historiens portugais, feront mieux connaître que des faits généraux le caractère de ce prince et l'esprit de son gouvernement.

Lorsqu'il eut découvert la conspiration du duc de Viseo, il lui manda de venir à la cour sous le prétexte d'une alFaire importante qu'il avait à lui communiquer. Leduc obéit. Don Jean le reçut d'un air gai, et après un instant de silence: « Mon cousin, lui dit-il, que <« feriez- vous à un homme qui voudrait vous ôter la vie? — Il mour- « rait avant moi, répondit le duc de Viseo. — Meurs donc, répliqua « le roi, en le frappant d'un coup de poignard; tu as prononcé loi- « même ton arrêt. »

On conçoit qu'avec un pareil caractère il devait gouverner par lui-même. Les gens de bien, les hommes de talent étaient admis à sa faveur ; mais aucun ne la possédait exclusivement. Comme il s'entretenait un jour avec Don Diogo d' Almeida, il s'arrêta tout à coup, et lui dit : » Retirez-vous ; car on vous prendrait pour un favori. »

C'était lui faire mal la cour que de le flatter. Il avait donné la charge de majordome à Jean de Menezes. « Il aime la vérité, dit le « roi à ses courtisans, en leur annonçant cette nomination ; il me la « dit lors même qu'elle me déplaît. "

Une tolérait aucun abus dans l'administration de la justice. Ayant appris qu'un juge recevait des présents, et mettait cependant beaucoup de lenteur et de négligence dans l'expédition des afl'aires, il le

fit venir, et lui dit: « Je sais que vos mains sont toujours ouvertes,. « et votre tribunal toujours fermé. Songez-y. »

La rigueur de ses principes l'entraînait quelquefois au delà des bornes d'une juste sévérité ; mais il savait noljlement réparer ses torts. Un jour il fit une réponse dure à Ruy de Souza, vieillard respectable ; un instant après, il alla le trouver dans sa maison. « Je <' vous ai parlé durement, lui dit-il ; mais c'était le roi qui vous par- « lait ; l'homme vous parle à présent ; rendez-lui votre amitié. »

il traitait avec une bienveillance particulière tous ceux de ses sujets qui s'étaient distingués dans les armées. Don Pèdre de Mello, étant à la table du prince, laissa tomber son verre, et chacun se mit à rire de l'accident. « Pourquoi riez- vous? dit le roi: a-t-il janiais « laissé tomber sa lance? »

11 aimait et favorisait les gens de lettres. On trouve dans les ouvrages d'Ange Politien une lettre par laquelle il l'invite, en termes très-flatteurs, à écrire l'histoire du Portugal.

Fier et absolu, et, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, jaloux de son autorité, il était, par la trempe de son àme, supérieur aux préjugés de son rang. Couché sur son lit de mort, il entendit la voix d'un seigneur de la cour qui le traitait d'altesse (on ne donnait pas encore aux rois de Portugal le nom de majesté). » Laissez là,luidit- « il, tous ces titres inventés par l'orgueil ; je ne suis en ce moment « qu'un mortel ordinaire, et rien de plus. »

Haï des grands, il était adoré du peuple. La veille de sa mort, il sembla se ranimer, et l'on espéra de sa vie. Le peuple accourut en foule au palais, et s'efforça d'y pénétrer malgré les gardes. Le roi ordonna qu'on ouvrît toutes les portes, et même celles de l'appartement qu'il occupait. Bientôt il retomba dans ses faiblesses, et l'évéque de Tanger, le croyant près d'expirer, se mit à réciter les prières des agonisants. « 11 n'est pas temps, lui dit le roi ; j'ai en- '< core deux heures à vivre. »

Ses grandes qualités lui avaient acquis l'estime et l'admiration de tous les princes de l'Europe. Henri VII, roi d'Angleterre, demandait à un de ses sujets qui revenait du Portugal, ce qu'il y avait vu de plus rare. « Un roi, répondit-il, qui commande à tous, et à qui « personne ne commande. » L'a reine d'Espagne, en apprenant que Don Jean n'était plus, s'écria : « L'homme est mort. »

EMMANUEL. (De 1495 à 1521.)

Jean II n'ayait point laissé d'héritier direct du trône. Son fils Alphonse était mort quelques années avant lui. La couronne de Portugal passa sur la tète d'Emmanuel, petit-fils du roi Edouard et frère de ce duc de Viseo qui avait conspiré contre Jean II.

C'est sous le règne d'Emmanuel qu'eut lieu l'expédition célébrée

par Camoens. Ce règne est l'époque la plus brillante de l'histoire du Portugal ; nous en renvoyons les détails à la première note du dixième chant.

Page 1