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Se disputèrent le berceau

Traduction littérale d'un ancien distique rapporté par Aulu-Gelle :

Septem urbes cerlant de stirpe insignis Homeri :

Smyrna, Rhodos, Colophon, Salamiri, Chios, Argos, Athense.

42. Les travaux de Gama ont surpassé les travaux d'Énée. Oui, sans doute ; mais Énée a été chanté par Virgile.

Ce sont les poetes qui immortalisent les héros. Horace l'avait dit avant Camoens, dans sa belle ode à Lollius, Ne forte credas, etc.

Vixere fortes ante Agamemnona

Multi; sed omnes illacrymabiles

Urgentur ignotique longa

Nocte, carent quia vate sacro. , Od., lib. IV, vin.

Le monde avant Atride eut des guerriers célèbres, Mais leur nom s'est perdu dans la nuit des ténèbres, Aucun fils d'Apollon ne l'ayant publié, La tombe les dévore, et, dans son sein avide,

Confond l'homme timide

Et le brave oublié.

Trad. de M. Daru.

43. Parlerait-on de l'époux de Lavinie, sans le poëte, ami d'Auguste, qui rassembla dans un livre immor lel tous les titres d'honneur des Romains^ et en forma ce faisceau de gloire qui nous éblouit encore aujourd'hui ?

Ce passage est très-remarquable. Camoens avait embrassé d'un coup d'œil tout le plan de VÉnëide, toutes les intentions de cette magnifique épopée. « Par une multitude d'oracles, dit Delille, par « les prophéties d'Anchise et l'ingénieuse fiction du bouclier forgé « par Vulcain, Virgile a pu suivre les grandes destinées de Rome, « depuis la louve de Romulus jusqu'aux aigles romaines, depuis le « chaume royal du bon Évandre jusqu'aux pompes du Capitole. » A l'exemple de Virgile, Camoens, parle beau récit de Gama au roi de Mélinde, par les peintures tracées sur les bannières portugaises, et enfin parles prédictions de Jupiter et de Téthys, rappelle et développe tout ce que les Portugais ont fait de mémorable, tant en Europe qu'en Asie, depuis Viriate jusqu'au grand Emmanuel, depuis la glorieuse entreprise de Gama jusqu'aux triomphes d'Albuquerque et de Castro. Nous laissons aux lecteurs le soin d'observer le parti admirable que Camoens a tiré des inspirations qu'il avait reçues de Virgile. « Un des plus intéressants spectacles, dit encore « Delille, c'estrimpression du génie sur le génie. »

Cependant le roi de Mélinde offrait aux hardis navigateurs l'hospitalité la plus généreuse ; il voulait obtenir l'amitié de leur souverain et celle de leur nation puissante. Il regrettait que le sort l'eût relégué si loin des terres fertiles de l'Europe et des lieux où Hercule ouvrit à la mer un chemin nouveau.

Les danses et les jeux mélindiens^ la pêche et ses plaisirs variés ; les fruits, les viandes exquises, les oiseaux rares, les poissons recherchés, rien n'était épargné pour les enfants de Lusus. Antoine fut moins fêté à la cour de Cléopâtre ^

Mais les délices de Mélinde ne peuvent captiver Gama. Une vaste mer lui reste encore à parcourir, et le vent favorable l'invite au départ. D'abondantes provisions sont apportées sur ses vaisseaux ; d'habiles pilotes se disposent à le guider. Le monarque veut en vain le retenir ; Gama résiste à sa prière.

(( Partez donc, illustres guerriers ; mais revenez bientôt « visiter nos paisibles bords; mes États vous seront toujours « ouverts. Dites au prince qui vous gouverne que mon trône « et ma vie sont à lui. Partez, accomplissez vos nobles desci tins, et souvenez-vous quelquefois de Mélinde et de son « roi. ))

Les adieux de Gama ne sont ni moins expressifs ni moins tendres. On se sépare enfin, les voiles s'enflent, et les guerriers reprennent le chemin de ces contrées lointaines qui,

depuis si longtemps, se dérobaient à leurs vœux. Un pilote fidèle éclaire et dirige leur navigation. Tranquilles désormais, ils se reposent sans danger sur la foi de leur nouveau guide.

Ils fendaient les mers orientales, et déjà l'Océan de l'Inde présentait à leurs yeux le berceau du soleil. Ils touchaient au terme de leur voyage... Mais leur éternel persécuteur, Bacchus, va tenter un dernier effort^ pour leur ravir la gloire qui les attend. Un dépit mortel le dévore. Il frémit, il s'agite, il menace ; sa colère est un délire.

La grandeur de Lisbonne doit égaler un jour la grandeur de Rome; le ciel l'a décidé, et Bacchus lui-même ne saurait anéantir les décrets d'un pouvoir sous lequel tout fléchit. Désespéré, il descend sur la terre, pénètre au sein des royaumes humides, et se rend au palais du dieu qui tient le sceptre des mers.

Dans les secrets abîmes où la nature a caché le berceau d'Amphitrite ^, dans ces gouffres profonds d'où s'élancent les vagues quand les vents les appellent, réside Neptune avec les filles de ISérée et les autres divinités de l'Océan. Courbés en voûte azurée, les flots suspendus protègent leurs tranquilles retraites.

Au milieu d'une plaine immense que ne contempla jamais l'œil des mortels, sur un sable d'argent, s'élève le palais de Neptune avec ses tours de cristal. A leur éclat, on les prendrait pour des tours de diamant ; et plus on s'en approche, plus l'illusion augmente.

Les portes sont d'or et marquetées de perles brillantes, qui naissent dans les coquillages. Des sculptures magnifiques ont frappé les rencards de Bacchus ; il s'arrête. Sous des couleurs confusément mêlées, se présente à ses yeux l'antique chaos. Il en voit sortir les quatre éléments *, qui s'agitent et se séparent, impatients de prendre la place que leur assigna la nature.

Dans la région supérieure, planeie feu, quine s'alimente

que de lui-même. C'est de là que^ suivant la route que lui traça Prométhée, il donne le mouvement à tout ce qui respire. Au-dessus du feu s'élève, d'un léger vol, l'air invisible, qui s'insinue plus aisément encore, et qui, brûlant ou glacé, ne laisse aucun vide dans l'univers.

Plus bas, la terre se couronne de montagnes, et se revêt d'arbres fleuris et de verts gazons ; on la voit distribuant une nourriture variée aux animaux qu'elle enfante. Sur la terre se répandent les eaux qui circulent avec leurs nombreuses familles de poissons, et vont porter dans tous les corps une sève nourricière et pure.

D'un autre côté, est représentée la guerre des Géants contre les Dieux. Les Géants sont vaincus; Typhée gémit sous le poids de l'Etna; la montagne vomit des flammes. Ici, Neptune frappe la terre de son trident, et donne aux peuples du premier âge le coursier belliqueux. Là, Minerve leur présente l'olivier, doux symbole de la paix.

Bacchus abandonne brusquement ces chefs-d'œuvre d'un art divin; il entre au palais de Neptune, qui, déjà prévenu de son arrivée, s'avançait pour le recevoir. Les filles de Nérée l'accompagnaient, étonnées de voir le roi du vin dans le royaume des eaux.

(( 0 Neptune, lui dit-il, ne sois point surpris de voir Baç- « chus dans les États. Ni la grandeur ni la puissance ne sont à « l'abri des injures du sort. Apprends une grande infortune ; (( que tous les Dieux de la mer l'apprennent en môme (( temps; hâte-toi de les rassembler; ma disgrâce leur est (( commune. »

Il dit, et Neptune inquiet ordonne à Triton de convoquer dans l'un et l'autre hémisphère tous les dieux de l'humide empire. Triton est le fils de Neptune et de la reine des ondes ^ Il est jeune, mais noir et difforme ; sa taille est gigantesque. Il est le trompette et le courrier de son père.

Sa longue barbe, sa longue chevelure, sont formées d'herbes marines que la dent du peigne n'a jamais séparées. De

l'extrémité de ses cheveux pendent de noirs coquillages ; une large écaille, aux reflets de pourpre et d'azur, lui sert de casque et de couronne.

Pour nager avec plus de vitesse, il est nu. Une ceinture presse ses flancs ; elle est formée de homards et de chevrettes, de moules endormies^, de hérissons couverts de mousse^ et de cette foule de petits crustacés qui se développent dans leur coquille à mesure que le disque de Phébé s'arrondit dans les cieux.

Il embouche la trompette, et sa voix éclatante parcourt d'échos en échos l'immensité des mers. Au son perçant qui les appelle, toutes les divinités des eaux se mettent en marche vers le palais du Dieu qui, jadis, à la prière de Laomédon, bâtit des murs que renversèrent les Grecs.

Escorté de sa nombreuse famille^ le vieil Océan s'avance le premier ; Doris et Nérée marchent sur ses pas ; la mer leur doit ses Néréides. Prêtée vient ensuite. Il a quitté^ pour les suivre, le soin des troupeaux d'Amphitrite ; mais d'avance il a pénétré le secret de Bacchus.

Par un autre chemin s'avançait l'épouse de Neptune, Téthys, fille de Cœlus et de Vesta. Sur son front respirent la grâce et la majesté. Une gaze fine et légère enveloppe ses attraits; mais leur éclat se fait jour à travers le voile qui les couvre. Ravie de tant de charmes, la mer n'ose agiter ses flots.

Belle comme les fleurs^ Amphitrite l'accompagne. Elle est suivie du dauphin qui lui conseilla jadis de céder aux vœux de Neptune. Les rayons du jour sont moins brillants que les regards d'Amphitrite et de Téthys. Épouses l'une et l'autre du Dieu des mers, elles se tiennent par la main, et marchent d'un pas égal ^

Ino paraît avec son fils "^ qu'elle a su dérober aux fureurs d'Athamas, et qui partage avec elle les honneurs divins. Le jeune dieu court en avant sous les yeux de sa mère, jouant, folâtrant avec les brillants coquillages qui tapissent le fond

des eaux ^ La belle Panopée se. môle aux jeux de Mélicerte, et, charmée de sa grâce enfantine, l'enlève dans ses bras.

Glaucus les suit, Glaucus, de pêcheur devenu poisson, et de poisson dieu marin ^ Il dut Sa première métamorphose à la puissance d'une herbe magique, et la seconde, à l'amitié de Neptune. L'immortalité ne le console point de la perte de son amante. Scylla, qu'il préférait à Circé ^^, Scylla, qu'il aime encore, n'est plus qu'un objet d'horreur et d'effroi ; la jalouse Circé en a fait un monstre. Oh! que l'amour méprisé est terrible quand il se venge !

Un salon magnifique a reçu les immortels. Déjà tous ont pris place, les déesses sur d'éclatantes estrades, les dieux sur des sièges de cristal. Neptune les salue d'un sourire. A ses côtés, il a placé Bacchus sur un trône égal au sien. L'air est embaumé d'un précieux aromate " qui croît au fond des mers, et qui l'emporte sur les plus doux parfums de l'Arabie.

Les Dieux font silence, et Bacchus s'apprête à leur découvrir la cause de ses tourments. Il charge son front d'un sombre nuage ; et, donnant à sa voix un accent de douleur, il les dispose aux impressions funestes que son discours laissera dans leurs âmes.

(( Fils de Saturne, ô toi qui règnes d'un pôle à l'autre sur (( le vaste séjour des ondes ! toi dont la main posa les bornes « qui séparent les peuples de la terre ; et toi, vénérable « Océan, qui de tes flots embrasses le monde, et défends aux (( nations de franchir les hmites tracées par Neptune !

« Et vous tous, Dieux de la mer, si jaloux de l'indépen- (( dance de vos domaines ; vous qu'un téméraire navigateur « n'affronta jamais impunément, qu'est devenue votre anti- « que sévérité ? N'avez-vous plus ni gouffres ni tempêtes ? « Depuis quand vos inflexibles cœurs savent-ils pardonner à (( l'insolence des humains?

(( Us tentèrent jadis d'escalader l'Olympe. Depuis, on a vu « leurs voiles sacrilèges, leurs rames infatigables, profaner « le sein d'Amphitrite. Ils bravent aujourd'hui et la mer et

tt les deux; bientôt^ si ri^n ne les arrote, ils seront les dieux « de l'univers, et les immortels leur offriront de l'encens et « des vœux.

« Les fils dégénérés d'un soldat qui servit sous mes dra- (( peaux, les descendants de Lusus, viennent insulter à ma « puissance, à la vôtre. Contempteurs de vos lois, ils brisent « les barrières que vous opposiez à leur audace. Ce que les (( Romains eux-mêmes n'avaient jamais tentée les Lusita- « niens l'exécutent.

« Lorsque les Argonautes osèrent se frayer un chemin « dans votre empire, Borée, Notus, Aquilon, tous les enfants (( d'Éole se soulevèrent d'indignation. Et vous, divinités de (( rOcéan, vous que de vils mortels viennent outrager jusqu'à « l'entrée de vos palais, vous tardez encore à les punir !

« Mais le sentiment de l'injure qui vous est faite n'est « point le seul motif qui m'amène parmi vous. Ma gloire est (( offensée^, trahie par les guerriers du Tage. Les trophées « que j'ai plantés en Orient, tous les monuments de mes « victoires, vont disparaître devant eux.

c( Supérieurs aux conquérants les plus renommés, ils arra- « cheront à Bacchus son thyrse, et à toi, Neptune, ton tri- « dent. Ainsi l'ont résolu Jupiter et les Destins. J'ai vaine- « ment combattu cette résolution funeste; Mars et Vénus « ont égaré la raison des Immortels. Une déesse insensée, un (( dieu furibond, l'ont emporté sur le triomphateur de l'inde, « et rOlympe tout entier s'abandonne à leur délire.

<( J'ai quitté cet odieux séjour, cherchant quelque remède « à ma douleur; et je viens voir si, dans vos mers profondes, (( je retrouverai l'honneur et le crédit que j'ai perdus dans u le ciel. » A ces mots, des pleurs de rage s'échappent de ses yeux, et l'émotion qu'il éprouve se communique à tous les Dieux de l'Océan.

Le transport qui les saisit ne souffre ni conseil ni retard. « Périssent les enfants de Lusus ! Périssent d'insolents navi-

« gateurs l » Un message de Neptune ordonne au fougueux Éole d'en purger, à l'instant même, la surface des mers.

Protée seul, parmi les Dieux^ n'a point partagé le mouvement qui les entraîne. Il se lève, et les yeux fixés sur l'avenir, il parle. Des voix tumultueuses couvrent la sienne, u Tais- (( toi , prophète importun, s'écrie Téthys en fureur : les a oracles de Neptune sont plus sûrs que les tiens. »

Mais déjà le dieu d'Éolie vient d'ouvrir la prison des vents. A la voix de leur souverain, les vents irrités s'élancent sur la terre, ébranlent les cités^ les tours et les montagnes, et dirigent leur vol vers les mers orientales. Les nuages s'amoncellent sur leur passage^ et courent avec eux dans l'immensité des airs.

Tandis que les dieux réunis au palais de Neptune conjuraient la perte des enfants de Lusus, la flotte, accompagnée des zéphyrs, fendait paisiblement l'onde azurée. Déjà la nuit avait mesuré le quart de sa course ; la garde fatiguée allait reposer à son tour, et, pour la seconde veille, appelait d'autres guerriers.

Encore accablés de sommeil ^^, les yeux à peine ouverts, ils arrivaient d'un pas incertain, s'appuyant sur les bords élevés du navire. Vêtus à la hâte et mal abrités contre l'air aigu qui soufflait, ils étendaient, en frissonnant, leurs membres engourdis, et cherchaient dans des récits animés un remède contre le sommeil.

(( Amis, disait l'un des guerriers^ c'est un dur métier que « le nôtre. Allons, égayons nos travaux ; rappelons-nous, in- « venions quelque récit qui dissipe l'ennui du voyage. — « Parlons d'amour, répond Léonard (la dame de ses pensées (( l'occupait en ce moment ^^). Est-il un moyen plus sûr et « plus doux de charmer les heures et de triompher du som- (( meil?

(( Parler d'amour au milieu de tant de peines î s'écrie Vel- « loso ; ses douceurs s'accordent mal avec les travaux de la (( mer. Parlons plutôt de guerres et de batailles. Nous avons

« encore des combats à soutenir, des fatigues à surmonter; « et, si j'en crois mes pressentiments, nous ne sommes pas « au bout de nos souffrances. »

Les guerriers applaudissent, et, d'une voix unanime, le prient de raconter une aventure à son choix. « Écoutez une « histoire véritable ^*, une aventure portugaise. Que l'exem- « pie de vos compatriotes vous excite et vous enflamme. Ad- « mirez avec moi les douze chevaliers dont l'Angleterre « elle-même estima la valeur.

« Jean I" n'avait plus d'ennemis à combattre. Les Gastil- « lans respectaient sa puissance, et le monde honorait ses « vertus. Ses guerriers reposaient sur des trophées, quand la « nébuleuse Albion vit éclater une querelle qui devint pour (( la Lusitanie une nouvelle source de gloire.

« Un grand débat s'était élevé entre les jeunes seigneurs (( et les. jeunes beautés de la cour d'Angleterre. La Discorde « secoua sur eux son flambeau ; et les nobles chevaliers, « avec cette arrogance si familière aux hommes de cour, « exhalèrent leur courroux en paroles outrageantes contre M l'honneur des dames.

« Et si quelqu'un ose nous démentir, avaient-ils ajouté, « qu'il paraisse : nous le combattrons en rase campagne, en « champ clos, l'épée ou la lance à la main. A ce langage ince sultant, à ces menaces, que pouvait opposer un sexe faible « et timide? Les dames n'avaient pour défense que leur douce leur et leurs larmes.

« Leurs parents, leurs amis, n'osent entreprendre de les tt venger, tant les offenseurs sont puissants dans le royaume ! « L'amour lui-môme, l'amour méconnaît la voix de l'hon- « neur *°. Au désespoir, elles courent implorer le duc de <( Lancastre *^, Les pleurs dont leur visage est inondé sem- « blaient devoir intéresser à leur cause et les mortels et les (( dieux.

a Lancastre est né sur les marches du trône. Grand par sa « naissance, plus grand par son courage^ il avait naguère,

« avec le secours des Portugais, disputé le royaume de Casce tille au successeur de Transtamare. D'autres liens encore « l'attachaient aux guerriers du Tage ^"^ : leur belle souveu raine, l'épouse du roi Jean, devait le jour à Lancastre.

« Il ne pouvait, sans provoquer une guerre intestine, s'ar- « mer lui-même en faveur des dames; mais il leur dit : « Quand j'osai prétendre à la couronne d'Ibérie, je vis, je (( connus les Portugais. Modèles de courage, adorateurs de « la beauté, ils ne balanceront point à vous offrir leurs épées « et leurs bras.

c( Belles offensées, dites un mot, et vous les verrez accou- (( rir. Que vos lettres les instruisent de l'injure qui vous af- « flige. Qu'elles soient dictées par la réserve, mais que la <( grâce y domine. Parlez à leur cœur, intéressez leur gloire, « et comptez sur d'héroïques défenseurs.

« Elles étaient douze. Un nombre égal de chevaliers leur (( est indiqué par le prince, et le sort assigne à chacune (( d'elles le guerrier qui doit la défendre *^ Elles écrivent « chacune à son héros, et toutes au roi Jean. Un message de « Lancastre accompagne leurs messages.

a Ils sont partis ; le zéphyr les porte à Lisbonne. Leur arec rivée excite à la cour une agitation générale. Jean, l'in- (( vincible Jean, serait le premier à voler à la défense de la (( beauté ; mais la majesté du trône enchaîne sa valeur. (( Chacun des courtisans brûle de s'associer à la noble aven- « ture : cet honneur n'appartient qu'aux guerriers que Lance castre a choisis.

(( Dans la cité fidèle où l'antique Lusitanie a pris le nom (( de Portugal *^, un léger navire attend les chevaliers. Ils c( disposent à l'envi les armes brillantes, les chevaux de ba- (c taille, l'habit de guerre, les casques, les cimiers, les devi- (( ses d'amour et les armoiries aux mille couleurs.

«Déjà le monarque a reçu leurs adieux. Déjà leur nef ce légère est prête à quitter le Douro. Tous sont égauxen c( adresse, en courage, tous sont animés d'une égale ardeur;

(( l'un d'eux, l'intrépide Magrice, leur adresse alors ce dis- « cours :

« Le ciel comble mes vœux. J'étais las de ne voir d'autres « eaux que celles du Tage et du Douro^ d'autre terre que « celle qui m'a vu naître. Je veux observer les nations, leurs « coutumes et leurs lois. Partez donc, fendez les mers; le u monde et son tableau varié m'appellent pai* une autre « route.

« Si le maître de nos destinées dispose de la mienne avant a le temps, vous saurez vaincre sans moi. Mais si mon cœur c( me dit vrai, les fleuves^ les montagnes, les caprices de la « fortune ne m'opposeront que d'impuissantes barrières : je « vous rejoindrai aux rivages d'Albion.

« Il dit, obtient l'aveu de ses amis, les embrasse et s'éloi- (( gne. Il traverse les royaumes de Léon et de Castille, an- « cien tbéâtre de nos exploits; il franchit la Navarre et les « Pyrénées, admire la France et ses merveilles, et s'arrête « quelque temps aux campagnes belgiques, dans cette ville 0 célèbre où le commerce et l'industrie versent à l'envi (( leurs trésors^^.

« Cependant ses compagnons d'armes sillonnaient les flots « de l'océan du Nord. Bientôt ils foulent le rivage de 1' Anti gleterre. Londres les reçoit dans ses murs ; Lancastre les (. accueille avec magnificence, et les dames les encouragent « et les flattent.

« Le jour du combat est fixé. Le roi lui-même a tout dis- « posé pour la sûreté du camp. Le casque en tête et couverts {< de leurs brillantes armures, les guerriers paraissent. A leur (( aspect, les dames se promettent tout bas la victoire. Elles « ont repris les robes de soie brodées d'or, les bijoux pré- (( cieux, les joyaux étincelants.

« Une seule a négligé sa parure. Sous un voile noir, elle (1 cache sa tristesse. Celui que le sort lui donna pour défen- « seur, Magrice, n'a pas encore paru. Rassurez-vous, lui di- (( saient les héros du Tage. Dût-il nous manquer deux et

« trois compagnons^, la cause de l'honneur et de la beauté « n'en serait pas moins victorieuse.

« Sur un pompeux amphithéâtre^ s'étaient placés le mote narque et sa cour. Distribués sur trois lignes égales et (( rangés par le sort, les deux partis sont en présence. La (( fierté respire sur Je front des combattants : jamais, du Tage (( à rOxus^ l'astre du jour n'éclaira tant de courage et d'in- « trépidité.

« Les coursiers impatients blanchissent d'écume leurs « freins dorés. L'acier étincelle de mille feux^ semblable au M cristal, au diamant que frapperaient les rayons du soleil. « Onze contre douze^ les chevaliers allaient combattre, lors- « qu'un bruit confus s'élève parmi les spectateurs.

« Tous les regards se dirigent vers la barrière d'où parte tait le mouvement. Un cavalier se présente ; il est armé, « prêt à combattre. C'est lui, c'est l'intrépide Magrice ! D'un « air fier et poli, il s'inchne devant le monarque, salue les (( dames, et court, ami fidèle, se ranger parmi les Portugais.

« A l'arrivée du héros, la dame voilée a disparu. Elle re- (( vêt l'or et la pourpre et reparaît triomphante. Le signal (( se donne. Au son de la trompette, les chevaliers piquent « de l'éperon leurs coursiers bondissants, et, la lance en arte rêt, les précipitent dans la carrière. La terre tremble ; le (c feu jailUt sur l'arène ; tous les cœurs palpitent d'inquié- « tude et d'effroi.

« Les guerriers sont aux mains. L'un, du premier choc, « est lancé dans les airs;~rautre tombe et gémit sous le poids « de son cheval abattu. Celui-ci, d'un ruisseau de pourpre « inonde sa blanche armure ; celui-là, le corps renversé, « laisse échapper les rênes, et, de son panache flottant, bat la (( croupe de son coursier. Un autre a roulé sur le sable ; le « sommeil de la mort presse sa paupière.

« Les rangs se mêlent et se confondent; chevaux et cava- « liers courent en désordre, séparés les uns des autres. Ces «fiers Bretons ne se croient plus invincibles. Plusieurs

« d'entre eux ont abandonné la lice; les autres tirent l'épée; « mais les Portugais ne se bornent point à leur opposer les « brassards, les boucliers et les cottes de mailles.

« Les épées se brisent sur les épées ; des coups terribles « sont portés et rendus. Comment redire tant de prouesses ? « comment retracer l'ardeur desXusitaniens? La victoire est , « à nous, et la cause des dames est \engée.

« Les vainqueurs sont conduits en triomphe au palais de « Lancastre. La beauté reconnaissante leur prodigue les (( palmes et les couronnes. Des chasseurs et des cuisiniers « leur préparent de magnifiques banquets. Chaque jour, (' jusqu'à leur départ, voit éclore pour eux une fête nou- « velle.

« Toujours avide de gloire et d'aventures, Magrice voulut « revoir la Flandre ; il y fixa ses destins ; mais il n'y perdit (( point l'habitude de vaincre. Noble champion d'Isabelle, il <{ immola un Français dans un combat singulier ^K Tel au- (( trefois Torquatus fit tomber un Gaulois sous ses coups.

« Un des autres chevaliers, Álvaro Vaz d 'Almada ^^, prit (( sa route par l'Allemagne, soutint un combat périlleux (( contre un guerrier déloyal, opposa le courage à la per- « fidie, et sortit vainqueur de la lutte. » Ainsi parlait Velloso; et les Portugais, charmés de l'entendre, le pressaient de raconter le nouveau triomphe de Magrice, et le combat d' Almada contre le Germain ^^

Chacun d'eux prêtait une oreille attentive, quand le chef de la manœuvre, qui observait les airs ^^ donne tout à coup le signal d'alarme, et réveille les matelots sur l'un et l'autre bord. On replie les voiles. « Hâtez-vous, s'écrie le nocher, le « vent s'élève; il sort de ce nuage ténébreux qui se balance « sur nos têtes.

La manœuvre est à peine achevée que l'orage éclate avec fureur. « Abaissez la grande voile, » reprend à grands cris le chef des matelots. Mais les vents déchaînés n'attendent point que la voile soit toaibée ; elle est assaillie, mise en

pièces avec un bruit si terrible, que le monde semblait se dissoudre.

Un cri d'effroi s'élève ; le désordre se mêle à l'épouvante* Le déchirement de la voile a porté le vaisseau sur le flanc ; les vagues s'y précipitent, a Allégez le navire, jetez à la mer « d'inutiles fardeaux ! A la pompe, car l'eau nous gagne ! »

Des soldats pleins de courage courent à la pompe ; mais aussitôt le roulis les renverse. Trois robustes matelots ne peuvent maîtriser le gouvernail, que de forts liens, que plusieurs câbles ne sauraient faire obéir.

Avec moins de force et de courroux les vents auraient ébranlé la solide tour de Babel. Enlevé comme une barque légère, le vaisseau de Gama reste quelque temps suspendu au sommet des vagues : le reste de la flotte le contemple avec effroi.

Le puissant vaisseau de Paul de Gama, presque entièrement submergé, a perdu son mât ; l'équipage invoque le Dieu qui est venu sauver l'univers. De vains cris s'élèvent du vaisseau de Coelho, dont le maître a pris la sage précaution de faire carguer les voiles avant la tempête.

L'onde ^n furie les soulève au-dessus des nuages ou les précipite dans de profonds abîmes. Borée„ Notus,' Auster, Aquilon, semblaient avoir conspiré la ruine du monde. Cette nuit ténébreuse, effroyable, ne s'éclairait que des sillons de la foudre^' qui, par intervalles, embrasait la mer et les cieux.

Sur la cime des rochers, les alcyons élevèrent un chant plaintif ^^ Ils se rappelaient leur antique infortune causée par la fureur des ondes. Les dauphins, amis de l'homme, se sont réfugiés dans les grottes profondes de l'Océan, où les poursuivent encore et les vents et les flots.

Lemnos, où Vulcain forgea la brillante armure du fils d'Anchise et de Vénus, Lemnos et ses noirs arsenaux fournirent contre les Titans des foudres moins terribles ; le mai-

GHANT SIXIExME. 20 9

tre du tonnerre annonça par moins d'éclairs et de feux le déluge immense qui n'épargna que Deucalion etPyrrha.

Que de rochers battus, entraînés par les \agues! Que d'ar- . bres antiques arrachés par les vents ! Les profondes racines s'étonnèrent de voir le jour; le sable bouillonnant s'étonna de monter en tourbillons jusqu'à la surface des eaux.

Gama périssait au moment de voir s'accomplir le plus cher, le plus ardent de ses vœux. Tour à tour précipité dans l'abîme ou reporté jusqu'aux cieux, glacé de terreur, sans espoir de secours, ne voyant autour de lui que des ])ras impuissants, il invoque le bras divin qui seul peut l'arracher au trépas :

« Céleste Providence ^^ qui gouvernes les cieux, la terre (( et l'onde, ô toi qui sauvas jadis Israël au sein du golfe « Érytrhée, et l'Apôtre des nations au miHeu des syrtes sa- « blonneuses; toi qui, -dans le grand naufrage où périt une (( race coupable, daignas épargner la famille de ce Juste qui « devait être le second père des humains.

« 0 mon Dieu ! n'aurions-nous donc franchi tant d'écueils « que pour en trouver ici de plus terribles encore? Ne nous <( aurais-tu délivrés de tant de périls que pour nous aban- « donner au terme de nos travaux? N'est-ce pas pour toi, (( pour ta gloire, que nous avons entrepris ce long et péni- « ble voyage ?

« Ah ! trop heureux nos frères ^^ qui, dans les champs de « la Mauritanie, sont tombés sous la lance africaine! Us sont u morts pour la défense de la foi. Leurs exploits ne resteront (( pas ignorés. En perdant la vie, ils gagnaient une éternelle « renommée : la mort dut leur paraître douce à ce prix. »

Ainsi parlait le héros; et les vents continuaient de mugir ; des sifflements aigus retentissaient dans les cordages ; de sinistres éclairs sillonnaient les nues. On eût dit, au fracas de la foudre, que les cieux tombaient de leur axe, et que les éléments en guerre ramenaient le chaos *^

Mais l'étoile du matin commence à rayonner à l'extrémité

de l'horizon ^^ Brillante avant-co arrière du jour, elle chasse devant elle Orion et les orages. La déesse qui la conduit dans les cieux, Vénus, voit les mers bouleversées et les Lusitaniens en péril. Elle frémit de crainte et de courroux.

« 0 Bacchus! ô génie du mal ! je reconnais là tes complots « et tes fureurs; mais la faible Vénus sera plus forte que « toi. )) Elle dit, et d'un vol rapide descend vers la plaine azurée, appelle les nymphes ses compagnes, et leur ordonne de se couronner de guirlandes de roses.

Les nymphes obéissantes mêlent des fleurs à leurs blondes chevelures. On dirait que la rose vermeille vient de naître sur des réseaux d'or qu'Amour a filés de sa main. Ainsi parées, elles s'avancent, à la voix de Vénus, comme un essaim' d'étoiles radieuses.

La colère des enfants d'Éole expire en les voyant. D'un œil surpris, ils contemplent ces fronts rayonnants, ces blonds cheveux dont l'éclat obscurcirait l'éclat du jour. Ils n'ont plus la force de combattre ; un charme subit les captive et les enchaîne.

Borée, l'impétueux Borée, ne voit plus, n'entend plus qu'Orithye. «Eh 1 comment veux-tu, lui disait-elle, que je me « fie à tes discours ? On est si doux quand on aime ! Ah I « mets un frein ù la fureur qui t'égare, quitte cet air farou- « che, ou bientôt mon amour se changerait en frayeur. »

Galathée disait à Notus : « Tyran des airs, cesse d'agiter <( les flots. Qu'il te suffise d'avoir troublé le cœur de Galace thée. » Ces mots font tressaillir Notus. Depuis longtemps il aimait la tendre Néréide, mais il l'aimait sans espoir de retour. Étonné de son bonheur, il oublie et Neptune et les ordres d'Éole, et, fier d'obéir à la beauté qu'il adore, il se calme soudain.

Gomme Orithye, comme Galathée, les autres Nymphes ont désarmé les fougueux Autans '^^, Tous viennent se livrer entre les mains de Gythérée. Un pacte heureux, garanti par un serment solennel, rétablit la paix entre eux et la déesse.

Vénus protégera les amours des enfants d'Éole; et les enfants d'ÉoIe respecteront les favoris de Vénus.

Déjà le soleil naissant éclairait les collines qui entendent murmurer à leur pied les eaux du Gange. Le calme régnait sur les flotS;, et la joie dans les cœurs, quand, de la cime du grand mât^ les matelots aperçurent la terre qui s'élevait devant eux. « Amis, dit le pilote de Mélinde, si j'en crois « mes yeux, c'est la terre de Calicut.

(( Oui, c'est elle; et si l'Inde est le terme de vos travaux, « réjouissez-vous, vos travaux sont finis. » A ces paroles du pilote, à l'aspect du rivage. Gama ne peut retenir ses transports. Attendri, hors de lui-même, il fléchit le genou, lève Içs mains vers le ciel, et lui rend grâces de son bonheur.

Deux fois heureux, il apercevait enfin cette terre si longtemps désirée, et venait d'échapper aux horreurs d'un naufrage qui semblait inévitable. Ce double bienfait le remplit de reconnaissance et d'amour. Tel un homme oppressé par un songe horrible, se réveille tout à coup, et bénit la lumière.

Amants de la Gloire ^^ voilà les terribles épreuves qu'elle vous donne à subir. Ce n'est point sur des lits dorés^ sous les molles toisons de la Moscovie ^^; ce n'est point à l'ombre des lauriers transmis par de nobles ancêtres, que vous obtiendrez ses immortelles faveurs.

Elle fuit loin des banquets de l'opulence, loin de ces frais bocages où s'égare la volupté, si fatale aux âmes généreuses. Son regard tombe avec mépris sur les esclaves de la Fortune. Elle les appellerait en vain. Énervés par la mollesse, ils ne sauraient briser les liens de fleurs qui les captivent.

Vous êtes grands par vos aïeux ; osez l'être aussi par vousmêmes. Il faut, pour plaire à l'immortelle, ceindre l'épée, supporter les veilles, braver les tempêtes, endurer, sans abri, les glaces du pôle et les feux de l'équateur, et vivre du pain grossier que la faim dévore et que la fatigue assaisonne.

Sachez^, au milieu des combats, garder un front serein en face du plomb meurtrier qui vole en sifflant dans les airs, et vient frapper à vos côtés le compagnon de vos exploits. Que peuvent, sur une âme ainsi préparée, les séductions de la richesse et de la grandeur? Grandeur, richesse ! vous êtes les présents du hasard : mon héros ne doit rien qu'à la vertu.

C'est elle, c'est sa force divine qui l'élève au-dessus des vulgaires humains. Il voit d'un œil tranquille s'agiter à ses pieds l'inquiète ambition. Heureux et libre, il n'aspire point aux dignités ; mais un prince ennemi, des flatteurs, un gouvernement généreux saura bien l'arracher à son indépendance^ et le porter aux honneurs qu'il ne demandait pas.

NOTES

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