VIE DE CAMOENS. XXI
station en face du cap Guardafu^, au milieu d'une mor souvent agitée^ et cà la vue des cimes dépouillées du mont Félix, que Camoens, reportant ses pensées vers l'Europe, composa son admirable canção dixième : Junto de hum seco, duro, estéril monte,,,
CANÇÃO X
« Prés d'un mont aride, escarpé, stérile, terrain in- (( culte et nu, chauve et diiTorme, abhorré de toute la na- <( ture, où nul oiseau ne vole, nulle bêle sauvage ne dort ; « où nulle pure rivière ne coule, nulle fontaine ne bouil- « lonne, nul vert rameau ne s'agite avec un doux bruit « mont que le vulgaire a nommé felix par une triste an- « tiphrase, et que la nature a jeté à l'endroit où un bras (( de la haute mer sépare les terres abassiques des sables de « l'Arabie, sur le lieu même où fut jadis fondée Bérénice, « du côté où le soleil qui la brûle se cache pour elle ;
« Près de ce mont, on découvre le cap, limite de la côte « africaine, qui court du midi au nord ; on l'appelle le cap « des Aromates, ou plutôt on l'appelait ainsi autrefois, « car, la roue du temps accomplissant son tour, la langue (( rude et mal ordonnée des habitants a imposé à ce lieu (( un autre nom. Là^ sur cette mer dont les flots se près- (( sent pour entrer dans la gorge du détroit, ma cruelle « fortune m'a amené et retenu longtemps ; là, dans cette « lointaine et apre partie du monde, la destinée a voulu « que ma brève existence laissât une courte partie d'elle- (( même, afin que ma vie fût dispersée comme par lam- (( beaux dans le monde entier.
« Là je demeurai/usant mes tristes jours, jours de mal- « aise, de contrariétés, de solitude, jours mauvais, pleins « de fatigues, de dépits et d'afflictions, ayant non-seule- « ment à lutter contre la vie, le soleil ardent, les eaux « froides, l'épaisseur des brouillards tièdes et lourds, « mais ayant encore pour ennemis mes propres pensées, (( mes pensées, ce moyen de donner le change à notre (( propre nature. Elles rappelaient à mon souvenir ce peu « de gloire fugitive et depuis longtemps écoulée qui m'é- « tait échue dans le monde, au temps où je vivais, comme (( pour doubler le sentiment de mes maux, et me montrer