‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 15 sur 223 · XXII VIE DE CAMOENS · texte numérisé non relu

XXII VIE DE CAMOENS

« qu'il existe sur la terre beaucoup d'heures de contente- « ment.

« Là, je roulais en moi ces idées, perdant mon temps et « ma Yie^ et ces idées me transportaient si haut sur leurs « ailes, que je retombais (et dites si la chute était petite !) « de ces vains rêves de satisfaction dans le désespoir de « posséder jamais ce que j'avais rôvé. Ltà, mes imagina- « lions se changeaient en pleurs soudains et en soupirs qui « fatiguaient les airs. Là^ mon âme captive et blessée éta- (( lait ses plaies vives, entourée de douleurs et de cha- (( grins. Démantelée et sans défense^ elle était exposée aux « coups de la superbe Fortune^, de la Fortune hautaine, « inexorable, tyrannique.

« Elle n'avait, mon âme, aucun lieu de refuge, aucune « espérance où elle pût appuyer un peu sa tête et se repo- (( ser. Tout lui était douleur et cause de souffrance. Faut-il (( donc qu'elle périsse? Non, il lui faut subir ce qu'a décidé « le cruel Destin. Oh ! qui peut par des plaintes adoucir « cette mer irritée? Les vents,^ importunés par ma voix, « paraissent se calmer; seulement le ciel sévère, les étoiles, « et le Destin toujours farouche, se récréent au spectacle « de ma perpétuelle infortune, et déploient leur courroux « et leur puissance contre un corps formé de limon, vil et « misérable insecte qui rampe sur la terre.

« Si^ du moins, de tant de fatigues je retirais seulement « l'avantage de savoir avec certitude qu'une heure viendra «où les yeux que je voyais se souviendront de moi; si « cette triste voix, en s'exhalant, frappait les oreilles an- « géliques de celle en présence de qui je vivais; si, reve- (( nant un peu sur elle-même, et repassant dans son Ame « agitée, le temps déjà écoulé de mes douces erreurs, de (( mes maux pleins de charme et des fureurs que je cher- •<( chais, que je souffrais pour elle ; si, quoique bien tard, « devenue compatissante, elle éprouvait un peu de regret, « et s'accusait elle-même de cruauté !

« Cela seul, si je le savais, pourrait être un repos pour (( ce qui me reste de vie, et adoucirait mes souffrances. « Ah ! Madame ! Madame ! vous êtes donc bien riche, « puisque, loin comme je le suis de toute joie, vous me « nourrissez par une douce fiction. Dès que ma pensée me

VlÉ DE CAMOENS. XXlIt

« retrace votre imagc^ peines et chagrins s'évanouissent ; « soutenu de votre souvenir, je me sens l'assurance de re- « garder face à face la mort cruelle ; puis^ viennent se join- « dre à ce souvenir des espérances qui rendent mon front « plus serein, et qui changent mes profonds tourments en « regrets doux et suaves.

«Là, je demande de vos nouvelles, Madame, aux vents « amoureux qui soufflent de la contrée où vous habitez; « je demande aux oiseaux qui volent au-dessus de moi « s'ils vous ont vue^ ce que vous faisiez, ce que vous di- (( siez ; où ? comment ? avec qui ? quel jour ? à quelle heure ? « Ici, ma vie fatiguée s'améliore ; elle reprend de nouvelles « forces, capables de vaincre la Fortune et les fatigues, « uniquement pour retourner vous voir, uniquement « pour aller vous servir et vous aimer. Le temps me dit « qu'il m'en donnera les moyens; mais l'ardent désir, qui « ne souffre aucun retard^, rouvre sans pitié mes blessures « à de nouvelles douleurs.

(( Ainsi je vis, et si quelqu'un te demande, Canção, pour- (( quoi je ne meurs pas, tu peux lui répondre que j'endure (( une mort plus cruelle ; c'est la mort que me fait souffrir (( l'amour. »

N'y a-t-il pas dans celte douleur, dont les blessures se rouvrent et saignent à la vue des rochers sauvages, de Babel-Mandeb *, dans ce retour passionné vers un bonheur perdu, quelque chose du désespoir si bien exprimé dans la letlre de Saint-Preux, écrite des Apres rochers de Meillerie ? En vérité, quand on lit de si beaux vers, on ne peut qti'élre stupéfié de l'étrange jugement porté par La Harpe, dans la préface de sa traduction des Lusiades: « Le Camoens, dit-il, a laissé des poésies diverses qui ne sont pas dignes de sa réputation, et qui ne méritent pas d'être traduites. » Qu'en pensez-vous?

Camoens revient à Goa au mois d'octobre 1555. Depuis le 16 juin, le vieux vice-roi Dom Pedro Mascarenhas n'existait plus ; Dom Francisco Barreto venait de lui succéder avec le litre de gouverneur.

L'installation de ce nouveau dignitaire dçnna lieu, à ce

1 Ue située en travers du détroit de ce nom.

Page 1