XXIV VIE BE CAMOENS
qu'il paraît, à des fêtes qui ne furent pas du goût de tous les habitants de Goa. Il se répandit, à cette occasion, une satire en prose mêlée de vers^ qui porte^ dans les œuvres de Camoens, le titre suivant : Plaisanteries sur quelques hommes qui ne sont pas ennemis du vin. Ce titre est suivi d'une espèce d'argument ainsi conçu : « L'auteur feint qu'à Goa^ « dans les fêtes données pour l'installation du gouverneur, « de certains galants se présentent pour jouer au jeu de « cannes *; ils ont sur leurs banderoles des devises et des « couplets qui font connaître leur caractère et leurs « intentions* » Cette plaisanterie, attribuée à tort ou à raison à Camoens, lui fît un ennemi mortel du gouverneur.
Camoens composa, vers cette époque, ses stances mémorables intitulées : Disparates na India (inconséquences ou folies des Européens dans l'Inde). Il stigmatisa dans cette pièce, avec une vertueuse indignation, la cupidité, les rapines, les mœurs dissolues et tous les vices dans lesquels se plongeaient ses concitoyens. Cette pièce, écrite avec la verve sévère qu'il déploie si souvent dans les Lusiades , est le digne pendant des stances sur le Désordre du monde. On admire, dans la misanthropique tristesse dont ces deux pièces sont empreintes, quelque chose de la profonde amertume qui a dicté, de nos jours, les plus poétiques invectives de lord Byron ; mais il y a de plus, dans les vers de Camoens, une louable discrétion sur les personnes et un généreux pardon de toutes les injures souffertes, deux qualités qui n'étaient pas les vertus dominantes du dernier barde de l'Angleterre.
Quoiqu'il ne se trouvât pas, dans les Disparates^ un seul nom propre ni une seule personnalité, Dom Francisco Barreto, qui ne cherchait qu'un prétexte, voulut y voir une attaque à son autorité. Camoens fut mis en prison ^, et comme plusieurs vaisseaux partirent, peu après, de Goa pour la Chine, le gouverneur le fit embarquer^, avec ordre de rester aux Moluques; c'était jeter douze cents lieues de plus entre Camoens et sa patrie.
Quelques vers du poète, insérés plus tard dans la para-
1 Espèce de tournoi mauresque où l'on combattait avec des roseaux.
2 Voyez Manoel de Faria Severim.