‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 17 sur 223 · VIE DE CAMOENS. XXV · texte numérisé non relu

VIE DE CAMOENS. XXV

jphrase du psaume 136, nous apprennent combien profondément il ressentit cette injustice. «Puisse, dit-il, le souvenir de cet e.xil demeurer sculpté sur le fer et sur la pierre ! » Ce vœu fut toute sa vengeance ; il ne nomma pas même son persécuteur. Les vaisseaux qui l'emmenèrent vers le Sud mirent à la voile au commencement de 1556.

On n'a que des notions peu précises sur ce que fit Camoens pendant les trois premières années de son exil. On croit qu'il fut déposé à Malacca, d'où il se rendit aux Moluques. INous avons la preuve qu'il visita l'île de Ternate, dont il a décrit le volcan dans sa sixième canção. Mous croyons qu'il dut passer la majeure partie de ces trois années dans les îles de Timor ou de Tidor^ qui étaient les lieux d'exil ordinaires des Portugais dan^ l'Inde. C'est à sette extrémité du monde que notre poète, livré au souvenir de toutes ses infortunes, écrivit, je crois, sa belle canção XI, où il raconte sa vie entière et toute l'odyssée de ses malheurs. Quoique très-longne, on nous pardonnera, j'espère, de la citer en entier.

CANÇAO XI

« Viens çà, discret dépositaire des plaintes que j'exhale « sans cesse, papier, sur qui je décharge mes chagrins. Di- « sons les injustes traverses que, pendant tout le cours de « ma vie, m'a suscitées le Destin contraire, inexorable, sourd (( aux larmes et à la prière. Jetons un peu d'eau sur un (( ardent foyer, et qu'à grand bruit s'élève une plainte plus « forte que celles que toutes les mémoires se rappellent. « Disons mes malheurs à Dieu^ au monde, au genre humain « et aux vents, à qui bien des fois déjà je les ai contés tout « aussi vainement que je les conte à cette heure. Mais, « comme je suis né pour les mécomptes, je ne doute pas « que ce projet lui-même ne finisse par en être un. Im- « puissant à réussir, comme je le suis, qu'on ne m'accuse « pas si j'erre encore en ce point: c'est une sorte de con- « solation de pouvoir parler et errer librement et sans re- « cevoir de blâme. Bien triste est le sort de celui qui se « contente de si peu 1

« Je suis, depuis longtemps, désabusé de l'espérance de

XîtVl VIE J)È CAHOÊNS.

« trouver un soulagement dans la plainte. Mais au malheu- « reux qui souffre, force est de crier^ si sa douleur est « grande. Je crierai donc, quelque faible et impuissant que « soit le secours de la parole pour me soulager^ car la dou- « leur ne se calme pas toujours en criant. Qui me donnera, « au moins, le pouvoir de répandre des larmes et des sou- « pirs sans fin, égaux au mal qui habite en mon âme ? Mais « peut-on jamais atteindre la mesure de la souffrance par « des cris ou par des larmes? Je dirai, enfin, ce que m'en- (( seignent la colore et la tristesse, et le souvenir de ces pé- « nibles sentiments, autre douleur plus poignante et non « moins réelle. Hommes désespérés, venez m'entendre ! et « loin, bien loin d'ici ceux qui vivent d'espérances, et qui « livrent leur imagination crédule à de vains rêves ! qu'ils « s'éloignent, car l'Amour et la Fortune ont décidé qu'on ne « pourra comprendre la douleur que dans la mesure où on « l'a sentie.

« Quand je sortis de la sépulture maternelle, hôte récent « du monde, incontinent de funestes étoiles m'asservirent « et m'enlevèrent mon libre arbitre. En effet, j'ai mille fois « connu dans ma vie la meilleure route, et, en dépit de « moi-même, j'ai suivi la plus mauvaise. Dès qu'enfant « j'ouvris doucement les yeux, la Destinée, pour propor- « tionner mes tourments à mon âge, voulut qu'un petit dieu « aveugle me blessât. Les pleurs de mon enfance elle-même « coulèrent pour des chagrins amoureux. Les vagissements « de mon berceau résonnaient déjà comme des soupirs. « Mon âge et mon destin étaient d'accord. Quand, d'aventure, « on me berçait, si l'on me chantait de tristes vers d'amour, « aussitôt je m'endormais : tant mon naturel était porté à la « tristesse.

« Ma nourrice fut une bête féroce, car le Destin n'a pas (( voulu qu'une femme reçût un tel nom de moi, et il ne « s'en fût pas trouvé. Ainsi je fus nourri, sans doute, afin « que je suçasse le poison amoureux, que je devais boire « dans un âge plus avancé, sans que, grâce à l'habitude, il (( me devînt mortel. Dès lors, je vis l'image et l'apparence de « cette créature féroce, si belle, si suave et si venimeuse, « qui m'a allaité au sein de l'espérance. Je vis plus tard « l'original, qui ne rend pas seulement excusables, mais

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