‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 164 sur 223 · Tantôt^ comme Ézéchias, etc · texte numérisé non relu

Tantôt^ comme Ézéchias, etc

A ce passage, on se rappelle involontairement l'ode si mélancolique et si touchante de J.-B. Rousseau t

J'ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant; Au midi de mes années Je touchais à mon couchant, etc.

33. Jamais, oh ! non, jamais vous ne m'entendrez célébrer, etc.

Nous avons dit, au commencement de la vie de Camoens, que l'amour avait été la cause première de ses disgrâces ; mais leur prolongation, si inconcevable, devait avoir d'autres causes. En lisant ce morceau du septième chant, en le rapprochant de la fm du huitième : 0 Plutus, dieu de Vor; de la peinture allégorique de la cour de Sébastien au neuvième chant, Vn jeune épi commençait à fleurir , et surtout de l'éloquent épilogue du dixième, on a la clef de toutes les infortunes de Camoens.

Il célébra avec enthousiasme la gloire et les vertus des vieux Portugais; mais il gourmanda avec rudesse les vices de ses contemporains. Il ne réussit ni à la cour ni chez les grands, et ce n'était pas encore la société moyenne qui faisait les réputations. Sa résignation fut complète. Il ne demanda rien ni aux riches ni aux puissants ; pauvre et délaissé, il vécut de l'aumône du pauvre, et mourut de misère, en rêvant à son immortalité. Cette situation touchante a inspiré à M. Raynouard, de l'Académie française, une ode où l'auteur a su réunir au mouvement qui caractérise ce genre de composition, la force des pensées, la simplicité du style et la hardiesse des images. Nous la citerons en entier :

Habitants des rives du Tage, Dirigez mes pas incertains :

J'apporte mon pieux hommage Au chantre heureux des Lusitains; Montrez-moi l'auguste retraite Où repose ce grand poëte Comblé d'honneurs et de bienfails...

Que vois-je? votre indifférence Dans le besoin, dans la souffrance Laisse l'Homère portugais!

Barbares! l'affreuse indigence, Les noirs chagrins et la douleur, Auraient épuisé sa constance, S'il ne dominait le malheur.

Dans ce délaissement funeste, Un ami toutefois lui reste.

Mais ce n'est pas un Lusitain ; Chaîne soir sa main charitable Quête le pain que, sur leur table.

Ils partagent le lendemain.

Antonio! ton digne maître T'aurait célébré dans ses chants; Les miens t'assureront peut-être Des souvenirs non moins touchants.

Apprends, serviteur magnanime, Qu'un dévoûment aussi sublime D'âge en âge sera cité.

Oui, de mes chants écho fidèle.

L'avenir dira que ton zèle Ennoblit la mendicité.

Cependant ce zèle pudique, Durant la nuit, à demi-voix, Demande à la pitié publique D'acquitter la dette des rois.

Pourquoi te cacher? Bélisaire, Étalant sa noble misère, Ne croyait pas s'humilier, Lorsque ce casque où la Victoire r.eignit les f)almes de la Gloire, Était réduit à mendier.

Ose te montrer dans Lisbonne, Mendie à la clarté du jour.

Impose une pieuse aumône Et sur le peuple et sur la cour.

Qu'avec toi l'illustre poëme, Plus hardi que l'auteur lui-même, Implore ses concitoyens :

Et les cœurs les plus insensibles Frémiront à ces mots terribles :

Faites l'aumône à Camoens, Mais non; digne rival d'Homère, De son indigence héritier, 11 sait souffrir, il sait se taire, 11 veut le malheur tout entier.

Leur pitié serait un outrage :

Que la gloire le dédommage Et de sa vie et de sa mort!

Fort de courage et d'espérance, Il se résigne à la souffrance.

Sans orgueil comme sans effort.

Écoutons; il parle, il s'écrie :

a Lusitains ingrats ou jaloux!

« Lorsque j'illustrais ma patrie, « Je n'ai rien espéré de vous.

« Je souffre, mais j'ai l'assurance « Qu'un jour de votre indifférence « Vos enfants sauront s'indigner.

« Je souffre, mais avec courage :

* Ma gloire est de braver l'outrage ; « Ma vertu, de le pardonner.

NOTES DU CHANT SEPTIEME. i49

(1 Et ii'ai-je pas offert moi-même « Dans les succès de mes héros « Le consolant et digne emblème a Du génie et de ses travaux?

« Pour conquérir aux eaux du Tage « Les tributs d'un lointain rivage, « Suffisait-il de la valeur?

« Non, non, il leur fallait encore « Cette constance qui s'h(jnore « De lutter contre le malheur.

« Le géant du cap des Tempêtes « Soudain se dressant devant eux, « Déploie au-dessus de leurs têtes « Son corps immense, monstrueux :

« D'une main il touche aux nuages « D'où la foudre et tous les orages v< Seront à l'instant détachés;

a De l'autre, il refoule les ondes, a Ouvrant les cavités profondes a Où les abîmes sont cachés.

a Fuyez, leur dit-il avec rage,

a 0 téméraires étrangers!

a C'est moi qui fermai ce passage;

« Ici j'amasse les dangers. »

« Mais eux, au haut du promontoire,

« Ont bientôt reconnu la Gloire

« Qui les promet à l'univers :

« Soudain ces guerriers magnanimes,

« Bravant la foudre et les abîmes,

« Ravissent le sceptre des mers.

« Qui n'applaudit en cette image

« L'homme dont l'intrépidité

a Force le pénible passage

« Qui mène à la postérité?

« Si jusqu'aux palmes immortelles

« Il tente des routes nouvelles,

« Son siècle voudra len punir;

« Mais quand l'ignorance et l'envie

(I Persécutent sa noble vie ,

« Il se jette dans l'avenir.

« Et n'attendez pas qu'il se plaigne

« Ni des hommes ni du destin;

€ Qu'on l'oublie ou qu'on le dédaigne,

« Son espoir n'est pas incertain

« Souvent l'envie inexorable

« S'applaudit d'un essai coupable;

« Elle croit l'avoir insulté :

« Et lui, sans regret ni murmure,

a Expiant la gloire future,

t Rêve son immortalité.

« Et que nous font les vains hommages « D'un peuple follement épris, « Qui tour à tour à nos images « Porte le culte ou le mépris?

« Ecoutons l'instinct magnanime « Qui nous prédit la longue estime « Des temps et des lieux ignorés :

« Que le vulgaire nous condamne, « Autour de nous tout est profane, « Nous n'eu sommes que plus sacrés. »

Il a dit. Mon respect contemple Ce vainqueur de l'adversité A l'univers donnant l'exemple De souffrir avec dignité.

Imitez cet exemple auguste, Talents qu'outrage un sort injuste, Ou l'ignorance des mortels; Soutenez cette noble lutte :

Si, vivants, on vous persécute, Morts, on vous dresse des autels

Le ministre du Samorin contemplait en silence la figure vénérable dont les traits l'avaient frappé d'abord. Une longue barbe blanche descendait sur la poitrine du vieillard. {( Quel est ce vieux guerrier ? dit le Gatual au frère de « Gama ; que signifie ce rameau qu'il tient à la main ? » Mozaïde lui transmet dans sa langue la réponse du Portugais :

« Tu vois les héros de ma patrie. Cette fierté, cette granit deur que tu remarques dans leurs traits, éclatent plus vi- « vement dans leurs actions. Il y a longtemps qu'ils ont passé « sur la terre, mais leur gloire y brille encore. Ce vieillard (( est Lusus ^ La Lusitanie lui doit son nom.

« Fils du Thébain qui étendit si loin ses conquêtes, il le « suivit jusqu'au sein de l'Hespérie, jusqu'aux plaines char- « mantes qu'arrosent le Douro et la Guadiana. C'est là que « les anciens avaient placé leur Elysée. Lusus voulut y re- « poser sa vieillesse, et cette terre, honorée de son nom, le « fut aussi de son tombeau. Le rameau qu'il tient à la main « nous apprend qu'il était le fils et le compagnon du Dieu « du thyrse.

« Cet autre héros, qui foule la rive du Tage, a longtemps « sillonné les mers. Il élève des murs d'une éternelle durée, (( et consacre un temple à Minerve. C'est Ulysse *. Il rend « hommage à la déesse qui lui fit don de l'éloquence. L'effroi « de l'Asie, le destructeur d'il ion, devient en Europe le « fondateur de Lisbonne.

-— « Quel est ce guerrier dont l'aspect m'épouvante ? Il

2 52 LES LLSIADES.

« couvre de moris les champs de bataille, renverse des co- « hortes entières, et foule aux pieds des drapeaux où des « aigles sont peintes. — C'est Viriate ^ Ce héros fut ber- « ger. Plus habile à manier la lance que la houlette, il battit « des préteurs et des consuls, et fit trembler les maîtres du « monde.

M Rome, qu'il avait humiliée, Rome autrefois si géné- « reuse envers Pyrrhus, fit périr par un lâche assassinat « le héros qu'elle n'avait pu vaincre. Triste exemple d'une « nation civihsée, sacrifiant le droit des gens à son orgueil « et l'honneur à ses intérêts !

« Vois cet étranger qui, réfugié parmi nous, guide nos « étendards contre son injuste patrie. C'est à nous qu'il de- « vra sa renommée. Depuis longtemps les guerriers de la « Lusitanie avaient fait leurs preuves de courage. Avec eux, « il triomphe des aigles romaines.

« Vois par quel heureux artifice il s'empare de l'esprit « des peuples l Une biche apprivoisée s'approche de son a oreille, et lui promet la victoire. Sertorius entend seul la « voix de l'oracle, et tout marche à la voix de Sertorius *.

« Cette autre bannière offre à tes yeux le père de nos « souverains. Nos historiens lui donnent pour berceau la « Hongrie, et les étrangers la Lorraine. Après avoir vaincu « les Maures, les peuples de la Galice et les guerriers de « Léon, le comte Henri ^ va sur le tombeau du Christ sanc- « tifier la tige de nos rois.

« Quel est, disait le Malabare étonné, ce foudre de guerre « qui, avec une armée si peu nombreuse, enfonce et dé- « truit tant de bataillons ? Que de combats livrés I que de « villes emportées d'assaut ! La terre, autour de lui, est cou- « verte de couronnes brisées et d'étendards renversés.

— « C'est le fils de Henri, Alphonse I" ^ qui enlève aux « Maures le Portugal. La Renommée oubliera pour lui tous « les héros de l'antiquité : elle en jure par le Styx. C'est lui « que le ciel a choisi pour dompter les infidèles. D'un bras

« terrible il les saisit, les renverse, et, sur les dc^bris de leur « puissance, fonde à jamais la grandeur de sa race.

« Mets César ou Alexandre à la place d'Alphonse ; donne- « leur une poignée de soldats à commander, et tout le peu- « pie maure à combattre ; et tu douteras qu'Alexandre ou <c César fussent sortis de la lutte aussi glorieusement que « mon héros. Voilà quels sont nos rois ; connais maintenant a leurs sujets.

« Observe ce vieillard qui lance un regard courroucé sur « le jeune souverain qui fut son élève. Indigné de le voir « Vc^incu : Rallie tes guerriers^ lui dit-il, et retourne au « combat. Le prince obéit ; le vieux guerrier l'accompagne « et lui rend la victoire. Ce grand homme est Egas Mo- « niz '^. L'honneur et la fidélité n'ont point de plus parfait « modèle.

« Le voici qui, la corde au cou et vêtu d'une humble tu- « nique, se jette avec sa femme et ses enfants aux pieds du « roi de Castille. Son jeune maître, qu'il a sauvé par le « traité de Guimaraens, refuse d'en remplir les conditions. « Egas en était le garant : pour dégager sa parole, il se dé- « voue à la mort, et se condamne noblement pour absou- « dre son roi.

« Fut-il moins grand que ce consul romain qui, surpris a aux Fourches Caudines et contraint de passer sous le u joug, se livra, pour sauver Thonneur de son pays, entre « les mains des Samnites ? J'admire la constance et la fer- « meté du Romain; mais il ne donnait que sa vie, mais il « portait la peine de sa funeste imprévoyance. Egas Moniz « n'a point de faute à expier, et il offre en sacrifice avec lui « ses propres enfants et leur mère I

« Regarde cette forteresse qu'assiège un roi maure. Il est (t près d'en franchir les murs ; mais un guerrier sort d'une « embuscade, tombe comme la foudre sur l'infidèle, le « charge de fers, et délivre la forteresse. Exploit digne de «.Mars! Le même guerrier va se retrouver sur mer aux

<( prises avec les Musulmans. Le fer et la flamme à la main, « il enlève^ brûle ou coule à fond leurs vaisseaux.

« C'est Don Fuas ^. Les feux dont il embrase l'escadre (( maure éclairent les sommets du mont Abyla. Mais il tombe « sur ses trophées, heureux de mourir en combattant les « ennemis de son Dieu. Le ciel lui réserve une palme que la « main des infidèles ne pourra plus lui ravir.

« Ne vois-tu pas dans le lointain des hommes armés qui « descendent en amis sur nos bords ? leurs vêtements^ leurs « vaisseaux n'ont point la forme des nôtres. Ce sont des « Germains : ils viennent aider notre premier monarque à « la conquête de Lisbonne. Vois briller et mourir à leur « tête le chevalier Enric ^. Un palmier naîtra miraculeuse- « ment sur sa tombe.

« Ce prêtre-soldat dont la foudroyante épée menace Arron- « chès, c'est le fier Théotonio **^. Il vengera sur celte ville la « perte de Leiria, envahie par les soldats de Mahomet. Plus « loin, les Portugais assiègent Santarém. Remarque celui « qui monte à l'assaut le premier, et qui déploie sur les « remparts la bannière aux cinq écussons.

« Cours avec lui dans les plaines de l'Andalousie. Les « regards de son roi doublent son ardeur : il enfonce^, il (( rompt les phalanges musulmanes, abat l'étendard de Sé- « ville, et fait mordre la poussière à Finfidèle qui le por- « tait. C'est le digne fils d'Egas, c'est Mem Moniz ^*, repro- « duisant à nos yeux les prodiges de cette valeur qui dort « dans la tombe avec les ossements de son père. Il figure (( à bon droit sur nos drapeaux, le guerrier qui allait ren- « versant les drapeaux des ennemis^ et conservant toujours « le sien.

(( Vois-tu ce Portugais qui, du haut d'une tour, descend <( appuyé sur sa lance^ emportant les têtes des deux senti- « nelles d'Evora ? La cité surprise va céder à tant d'audace. « Elle prendra pour armes l'image du vainqueur tenant « dans sa main les têtes froides des Ismaélites. Prouesse in-

« comparable ! elle assure à Giraldo *^ le surnom de Clieyalier « sans peur.

« Un Castillan s'est jeté dans les rangs des infidèles. Dis- (( gracié de son prince, et poursuivi par l'antique haine des « Laras, il fait cause commune avec les ennemis du nom (( chrétien, et leur soumet Abrantes. Mais son triomphe sera « court. Un Portugais, presque seul, vole à sa rencontre, le « terrasse et le force à recevoir des fers. Martin Lopès ^^ est « le nom du vainqueur.

« Mais j'aperçois un prélat belliqueux, déposant la crosse (( d'or pour la lance de fer. Intrépide, inébranlable, il ac- « cepte la bataille que lui présente l'Ismaélite. Vois briller « dans les airs ce signe lumineux qui ranime soudain le cou- « rage de ses soldats intimidés; vois la défaite et la mort des « rois de Se ville et de Cor doue.

« Deux autres rois tombent avec eux, victimes frappées par « la main du Tout-Puissant, plutôt que par un bras mortel. « L'orgueilleuse cité d'Alcacer est le prix de la victoire. Le « courage de ses guerriers, ni ses remparts de fer ne saute raient la défendre ; elle ouvre ses portes à Don Matthieu ^*, « pasteur des peuples et vengeur de son troupeau.

« Voici le conquérant des Algarves. La Castilie le compte « parmi ses généraux, mais le Portugal l'a vu naître. Tout « fléchit sous ses armes ; tout cède à sa fortune : il escalade « en plein jour les forteresses^ les remparts. Ici, il venge (( ^ur Tavira la mort de quelques-uns des siens que l'ardeur « de la chasse avait entraînés loin du camp. Là, par une « ruse de guerre, il s'empare de Sylves, dont la conquête (( avait coûté si cher aux infidèles. 0 Corrêa *^ ! tes exploits « font le désespoir de tes rivaux.

« Donnons un coup d'œil à ces trois chevaliers. Ils ont « parcouru l'Espagne et la France, cherchant les combats (( singuliers, les joutes, les tournois, jeux favoris de Mars et « de Bellone. Une fête guerrière les appelle à Tolède. Ils y « volent et remportent le prix de la valeur. Les Castillans

« vaincus osent les défier encore. Le premier qu'ils atta- (( quent, Ribeiro *^ les étend morts à ses pieds. Son bras est « invincible, et son nom, immortel.

« Mais un héros bien plus grand va fixer nos regards. La « patrie périssait : il la soutient au bord de l'abîme. Le vois- « tu qui rougit de colère, accusant la nation elle-même de- « vaut la nation rassemblée, s'indignant des lâches frayeurs, « des honteux délais, et ranimant dans tous les cœurs l'a- « mour du prince et la haine de l'étranger?

« Sans autre secours que ses hardis conseils et la faveur (( des cieux, les Portugais soutiennent leur indépendance et « leurs droits, et, dans les champs d'Aljubarota, anéantissent « la grande armée des Castillans. Le voilà qui passe le Tage : « il va cueillir de nouveaux lauriers entre le Guadalquivir et « la Guadiana.

« La scène change. Les Lusitaniens tremblent à leur tour : (( le héros n'est plus à leur tête. Solitaire et tranquille, il (( ne vit plus que pour son Dieu, Ses anciens compagnons « d'armes volent à sa retraite. Il priait. Tout est perdu, lui « crient-ils, tout cède au torrent de l'ennemi ; viens ranimer « nos courages, viens nous rendre la victoire.

« Le ciel vous la rendra, leur répond le guerrier, et d'un « air calme, il continue sa prière. Tel autrefois Numa Pom- (( pilius, au récit des ravages exercés par l'ennemi dans la « campagne de Rome, répondit sans s'émouvoir : Qu'on me « laisse d'abord achever mon sacrifice.

« Quel nom donner au guerrier qui puisa tant de force « dans sa foi? L'appellerai-je le Scipion Portugais? Le nom (( de Nuno Alvares" est plus illustre encore. Heureuse pa- <( trie qui possède un tel fils, ou plutôt un si glorieux père ! (( Tant que le soleil embrassera dans sa course et les champs (( de Gérés et les plaines de Neptune, la Lusitanie regrettera <( son libérateur.

« L'exetnple d'Alvarès enfanta des héros dans tous les <( rangs. Vois ce hardi capitaine harceler les ennemis, et de

« leurs dépouilles guerrières enrichir ses compagnons. C'est « Rodrigue de Landroal *^. Ici, il arrache à deux chefs cas- « tillans les troupeaux que nous avait enlevés leur audace. « Là^ plus terrible, il baigne sa lance dans le sang espagnol « et brise les fer.< d'un ami. '

« Ailleurs, Fernand d'Elvas ^^ vient de punir un Portugais « perfide. Vengeur de la foi violée, il porte le fer et le feu « dans les campagnes de Xérès et les inonde du sang de leurs « maîtres. Admire à l'entrée du Tage ce généreux Pereira ^° « qui, seul, fait lete à une escadre formidable, et sauve, en « périssant, les navires qu'il commande.

« Mais regarde ce prodige ^K Dix-sept Portugais, groupés « sur un tertre, opposent une invincible résistance à quatre « cents Castillans. L'ennemi, d'un cercle étroit, les environne « et les presse. Las de se défendre, ils attaquent à leur tour^ « et, le fer à la main, s'ouvrent un libre passage. Ce fait « d'armes serait grand dans tous les âges.

« Jadis trois cents guerriers de la Lusitanie osèrent se me- (( surer avec mille Romains, et la victoire se déclara pour « les soldats de Viriate. Héritiers de leur gloire, nous le « sommes aussi de leur valeur. Jamais, tous nos fastes l'at- « testent^ jamais le Portugais ne compte ses ennemis.

« Voici les nobles fils du roi Jean, Don Pèdre et Don « Henri ^K Le premier s'immortalise aux champs de la Ger- « manie. Le second, plus célèbre encore, ordonne et dirige « nos glorieuses navigations. Ceuta^, que les infidèles regar- « daient comme imprenable, Ceuta le voit entrer victorieux « dans ses murs.

«C'est là que l'illustre Menezes ''soutient deux sièges « contre tous les efforts de l'Asie. Regarde son fils ^* : à la « fierté qui brille sur son front, à la vigueur de son bras, on « le prendrait pour le dieu des batailles. 11 repousse loin « d' Alcácer d'innombrables bataillons, et, de son corps cou- « vert de blessures, fait un rempart à son roi.

(( Une foule d'autres héros *^ mériteraient d'avoir ici leurs

« images. Mais où sont les récompenses, la gloire, la faveur « qui alimentent les arts? Les pinceaux et les couleurs manei quent à nos peintres. C'est la faute de ces fils dégénérés^ « qui, plongés dans la mollesse, ont oublié les exploits de « de leurs pères.

« Les grands hommes dont ils descendent ne s'étaient « ennoblis que par la vertu. Ils aspiraient à fonder sur elle «l'honneur de leur race. Aveugles qu'ils étaient! Leur « gloire, si péniblement acquise, a livré leurs enfants à des « loisirs corrupteurs; et plus l'éclat de leurs actions se ré- « pand dans l'univers, plus l'ombre s'étend sur leur obscure « postérité.

« Des hommes vulgaires les ont remplacés sur la scène « du monde. Sans vertus, sans aïeux, ils sont pourtant char- « gés de pouvoir et d'opulence. C'est la faute des rois qui « prodiguent à la faveur ce qu'ils refusent au mérite. Ces (( enfants de la fortune ne nous demandent pas les image's « de leurs pères ; la vérité de nos pinceaux révolterait leur « orgueil.

« Sans doute, il est encore parmi nous de dignes rejetons « des héros, d'illustres chevaliers qui n'ont point démenti « leur origine. S'ils n'ajoutent point à la gloire de leurs « aïeux, ils savent du moins en soutenir l'éclat. Mais chaque « jour en voit décroître le nombre, et le génie de nos peintres « n'aura bientôt plus d'aliment. »

Ainsi, tour à tour, admirateur passionné ou censeur inexorable, Paul de Gama expliquait au Catual les faits glorieux qu'une main savante avait tracés sur nos bannières. Le Malabare enchanté se faisait répéter et redemandait encore le récit des batailles dont l'image était sous ses yeux.

Mais déjà le tlambeau du monde descendait sous l'horizon. Aux derniers rayons du jour, le Catual s'éloigne de la flotte. Ses Naïres le suivent sur les eaux et vont demander à la nuit le silence et la tranquiUité qui réparent les fatigues du jour.

Cependant, rassemblés par ordre du Samorin, les arúspices ^^, les devins, les prêtres des idoles, se livraient aux prestiges d'un art trompeur^ et dans leurs sacrifices ténébreux, interrogeaient la magie sur les suites incertaines de l'arrivée des étrangers, sur les événements heureux ou malheureux qui devaient naître de ce premier événement.

L'enfer leur dit vrai cette fois. Il leu imontre les guerriers de l'Hespérie enchaînant les nations du Gange, et fondant un éternel empire sur les débris des trônes de l'Inde. Les devins épouvantés vont porter au Samorin la terrible réponse trouvée dans les entrailles des victimes.

A l'effroi des idolâtres se joindra bientôt la fureur des Musulmans ^'^. Bacchus, toujours constant dans sa haine, prend la figure du prophète que révèrent les enfants d'IsmaëP^, et visite en songe un ministre de FAlcoran. Le •prêtre dort, mais le fanatisme veille dans son cœur.

« Tremblez, enfants de Mahomet, un grand malheur vous « menace. Craignez tout de ces étrangers que l'Océan vient « de vomir sur vos bords. » Il dit ; le Musulman se réveille en sursaut ; mais, se croyant abusé par un songe ordinaire, il se rassure, et se rejette, plus calme, dans les bras du sommeil.

Le Dieu lui apparaît encore : « Ne reconnais-tu pas le « grand législateur qui donna jadis à tes pères cette loi sa- « crée qui vous a sauvés tous de l'opprobre du baptême ? Je « veille pour toi, barbare, et tu dors ^^l Apprends que ces (( vils chrétiens n'aspirent qu'à vous replonger dans les « ténèbres dont j'ai tiré le genre humain.

« Ils sont encore peu nombreux et sans force. Armez- « vous pour les détruire. Quand les premiers rayons du « soleil éclairent l'horizon, on en supporte aisément l'é- « clat; mais lorsqu'au miheu de sa course il étincelle de « tous ses feux, malheur à l'œil téméraire qui tenterait de « le braver. Et malheur à vous, enfants de Mahomet, si

« VOUS laissez votre ennemi grandir et se fortifier sur ces (( rives ! »

A ces mots, il disparaît. L'Ismaélite a frissonné dliorreuf.- Il s'élance de sa couche, et d'un cri terrible éveille ses serviteurs. Impatient et farouche;, il attend, à la lueur d'un flambeau, levretour de l'aurore. A peine a-t-elle paru, qu'il convoque les chefs de la loi. Un moment les rassemble, uri moment les instruit de l'horrible songe.

Ils délibèrent en tumulte. Le fer^ le poison, la violence et la perfidie, mille projets homicides sourient tour à tour à leur fureur. Mais un dernier avis les entraîne: « Abordons « en secret les conseillers du prince, achetons leur secours ; « et par leurs mains immolons les ennemis du Prophète. »

L'assemblée se sépare^ et bientôt For et la calomnie coulent par mille canaux chez les ministres du Samorin. Ces nobles navigateurs qu'ils venaient de recevoir en triomphe,, ces ambassadeurs de l'Occident, accueillis avec tant de magnificence, sont devenus tout à coup à leurs yeux un fléau destructeur, un ramas de brigands, sans roi, sans culte et sans patrie, de vils pirates qu'il faut se hâter de punir.

0 vous que la Providence a chargés du soin de gouverner les peuples^, armez-vous de prudence et de sévérité dans le choix des hommes que vous appelez à vos conseils. C'est par eux que la vérité doit parvenir jusqu'à vous. Que desmœurs pures, qu'une vie sans tache, vous répondent de leur fidélité.

Mais gardez-vous d'un autre écueil. L'humble vertu des anachorètes ne " doit pas être la vertu de vos ministres. De grandes vues, un grand caractère^, doivent s'unir en eux à la probité scrupuleuse. Et si le génie lui-même, éclairé par l'expérience, s'est égaré quelquefois dans la conduite des affaires, les confierez-vous à ce mortel pieux qui, tranquille à l'ombre du sanctuaire, ne médita jamais que sur les intérêts du ciel ?

L'or des Musulmans venait d'interdire à Gama l'accès du trône. La réponse qu'il attendait, cette réponse si solen-

nellement promise, se différait de jour en jour; et c'est à l'obtenir qu'il bornait tous ses vœux. Favorable ou contraire, elle attesterait du moins à la Lusitanie l'existence d'un nouveau monde.

Il savait bien qu'une fois assuré du chemin de l'Orient, Emmanuel, le grand Emmanuel, enverrait des vaisseaux et des armées qui soumettraient à la domination portugaise et la terre de l'Inde et les flots qui baignent ses rivages. L'honneur de la découverte suffisait à Gama.

Le silence du monarque indien, le langage de ses ministres, tant de délais sans motif et sans teçme, éveillent les soupçons du héros. Il reconnaît l'œuvre des Maures, et se dispose à la dévoiler au Samorin. Celui-ci, troublé par ses augures, trompé par les Musulmans et par les hommes de son conseil;, flottait dans l'incertitude.

La peur est entrée dans son ame ; mais l'avarice y règne encore, et, plus forte que les oracles, le rassure et l'encourage. 11 songe aux immenses profits que lui garantirait pour de longues années une alliance avec le roi de la Lusitanie.

Mais ces hommes de l'Occident sont-ils en effet les envoyés d'un grand roi ? Et s'ils n'étaient^ comme l'affirme son conseil, que des aventuriers sans mission !... Pour éclaircir enfin tous ses doutes, il appelle Gama : « Viens, lui dit-il, parle- « moi sans détour ^^ Avoue ta faute ; le pardon sera le prix « de ton aveu.

« J'ai la preuve que ton ambassade n'est qu'une feinte. « Tu n'as ni roi ni patrie. Ta vie est errante et vagabonde. « Quel serait, dans vos lointains climats, le monarque assez « insensé pour exposer ses flottes à des courses si longues « et si périlleuses?

« Et si ton prince est, comme tu l'annonces^ le souve- « rain d'un grand empire, quels présents m'apportes-tu de (( sa part? Où sont les dons magnifiques qui signalent et con-

« solideiit les alliances des rois? Quelle garantie puis-je « trouver dans les paroles d'un obscur navigateur?

« Fuyez-vous une ingrate patrie, comme autrefois d'il- « lustres exilés? Parlez... Mon empire vous est ouvert; la (( patrie des âmes fortes est partout. Ne fussiez-vous que des (( forbans, parlez encore et ne craignez point d'injustes (( riguears ; l'homme n'est que trop souvent aux prises avec « l'impt^ rieuse nc^cessité. »

Ce discours venait de révéler à Gama les calomnies ténébreuses que la haine des Musulmans avait semées dans l'esprit du Samorin. Indigné, mais calme et tranquille, il prend aussitôt la parole. Vénus avait mis la fierté sur son front et la persuasion sur ses lèvres :

« Si l'ennemi du genre humain n'eût, dès les premiers « jours du monde, versé sur les enfants d'Adam la coupe du « mensonge et de l'iniquité; si des hommes perfides, éternel « fléau des chrétiens, ne nous eussent peints à tes yeux « sous de fausses couleurs, jamais tu n'aurais conçu contre « nous de pareils soupçons.

« Tes paroles m'affligent sans me surprendre. En aspi- « rant à ta confiance, je n'ai pas dû m'attendre à la con- « quérir sans efforts : c'est le sort des mortels d'être con- « damnés à une douloureuse alternative de craintes et d'es- « pérances. Mais oublie des conseils dictés par la haine, et u daigne m'écouter un moment.

« Un vil pirate^ un malheureux banni, serait-il venu do « si loin demander à ces rives un asile ignoré ? Aurait-il « bravé^ pour y parvenir, les tempêtes, les glaces du pôle, {( et les feux de l'équateur ?Quel serait son but, son espoir?

(c Tu veux que des présents magnifiques attestent la vérité « de ma mission. Mais le seul but de mon voyage était la dé- « couverte des climats où fleurit ton empire. Ah ! si la fortune « achève son ouvrage, si, toujours favorable à mes vœux, elle « me rend à ma patrie, tu me verras bientôt revenir avec « de riches et magnifiques présents.

« Ta sagesse s'étonne que du fond de l'Hespérie un roi « puissant m'ait envoyé vers toi. L'entreprise est, en effet, « surprenante ; mais des projets vulgaires ne tentèrent jamais {( nos rois. Il faut connaître les Portugais, le génie des princes (( qui les gouvernent, pour croire aux efforts dont leur couif rage est capable.

« Depuis longtemps nous avions vaincu les terreurs qui (( enchaînaient les grandes navigations. Déjà les mers ora- « geuses qui baignent la côte africaine avaient vu flotter nos « drapeaux, quand, sur les marches du trône, apparut un (( nouveau Génie dont le regard prophétique se porta jusif qu'aux dernières limites de l'Océan.

« Ce Génie fut Henri : Henri, le noble fils de ce roi fortuné {( qui le premier franchit les ondes pour chasser de leurs « propres foyers les derniers Maures d'Abyla. De flottants c( édifices s'élevèrent à la voix du héros^ et s'avancèrent « glorieusement vers les régions que dominent les constel- « lations d'Argo, de l'Hydre, du Lièvre et de l'AuteL

(( Ces premiers succès enflammèrent notre audace. Des « chemins nouveaux s'ouvrirent pour nos navigateurs, et se « prolongèrent au delà des brûlants tropiques, jusqu'à ces « contrées dont les noies habitants n'ont jamais vu les sept « astres du Nord.

« Leur courage nous a frayé la route. Vainqueur comme « eux de la fortune et des flots, nous venons à travers les « tempêtes marquer ici le terme de nos travaux, et te de- ({ mander un simple témoignage de notre arrivée dans tes (( ports.

(( Telle est la vérité, ô roi ^^ Supposerais-tu que, dans Tes- « poir incertain d'une aussi faible faveur, j'essayasse de « t'éblouir par de longs et fastueux mensonges ? Le fruit que «je pourrais tirer de mon imposture en balancerait-il le « péril ? N'irais-je pas plutôt me réfugier sur les ondes, et, « misérable pirate, leur confier mes trésors et ma destinée ?

« Si j'ai dit vrai, si j'ai porté la conviction clans ton ame,

(( daigne hâter ta réponse, ne retarde pas plus longtemps « mon départ; et, s'il te reste encore quelques doutes sur « la sincérité de mes paroles, interroge ta sagesse ; elle « achèvera de dissiper le nuage qui te cachait la vérité. »

A mesure que le héros parlait, la confiance renaissait dans le cœur du monarque. Frappé du discours de Gama^, de l'air de candeur et de dignité qui respirait sur son front, il commence à croire que ses ministres ont été trompés , lui-même se trompe : ses ministres sont corrompus.

D'autres pensées encore le sollicitent en faveur de Gama. Les trésors de la Lusitanie versés dans ses États, celte brillante perspective efface à ses yeux les dangers dont le menaçaient ses oracles et les Maures.

« Retourne à tes vaisseaux, dit-il à Gama, et que, dès au- M jourd'hui, l'Asie et l'Europe soient unies par les nœuds du « commerce. Habitants des bords du Tage, apportez aux (( peuples de l'Inde les productions de l'Occident, et re- « portez à vos chmats les aromates et les parfums dont mon « empire abonde. »

Il dit. Empressé d'obéir, le guerrier vole au palais du Catual, et demande un esquif qui le conduise à la flotte. Le Catual hésite et temporise : il ne peut se résoudre à laisser échapper sa victime. Pressé de nouveau, il marche avec Gama vers le port, l'égaré vingt fois dans sa route et l'entraîne hors des murs, loin du palais où réside le Samorin.

Le rivage est désert. Un ordre secret du Catual en a détaché toutes les barques. « Tu le vois, dit-il à Gama, la mer « est aujourd'hui fermée pour toi. Mais attends la nouvelle « aurore, et je prendrai d'assurer ton départ. » Aux derniers mots du perfide, à son affreux sourire, le héros frémit et reconnaît le complice des Maures. Il ne l'avait pas encore soupçonné.

De tous les ministres qui présidaient aux destinées de l'empire, te Catual était le plus puissant ; les cités s'ouvraient ou se fermaient à sa voix. Vendu comme le reste de la cour aux

^infants de Mahomet, vil confident de leurs complots, il en tétait devenu le chef et Finstrument.

Gama renouvelle en vain sa prière. Il invoque le nom du Samorin, du noble héritier de Périmai. « Quels sont tes « motifs pour suspendre mon départ et retarder ainsi nos « échanges? Depuis quand le serviteur du prince a-t-il le « droit de désobéir à son maître ? »

Sourd à sa voix, le Catual roulait dans sa pensée mille projets sinistres. Plongera-t-il le poignard dans un sang qu'il abhorre, ou, la flamme à la main, ravira-t-il à nos vaisseaux embrasés tout espoir de retour ?

Qu'aucun d'eux ne revoie l'Hespérie, avaient dit les Musulmans ; que le roi des Lusitaniens ignore à jamais les chemins qui conduisent à la terre orientale. Surveillez surtout, surveillez Taudacieux Gama. Qu'à son aspect, les barques, les canots, s'éloignent du rivage, qu'il reste enchaîné sur ces bords.

Gama continue de se plaindre. Il s'irrite^ il éclate en reproches. « Appelle tes vaisseaux, lui répond le Catual ; leur « voisinJige rendra nos communications plus faciles. Et pource quoi craindrais-tu de les confier à nos rivages ? Tant de « défiance n'appartient qu'à des pirates ; des cœurs amis <( montreraient plus de franchise et d'abandon. »

Mais le héros a pénétré le dessein du Barbare. Si l'ordre est donné, si la flotte obéit, elle est à l'instant surprise, assailhe et livrée aux flammes. Mille pensées se pressent dans son esprit. Inquiet, mais toujours ferme, il envisage les dangers et délibère sur les ressources.

Comme on voit, aux rayons du soleil, l'acier poli ou le cristal d'un miroir ^* promener sur les toits, sur les murs, l'éclat vacillant de sa lumière empruntée et suivre tous les mouvements d'une, main folâtre et légère :

Telle s'agite incertaine la pensée de Gama. Elle vole du rivage à la flotte, et de la flotte au rivage. Il se rappelle ru

frémissant que peut-être, en ce moment même, le fidèle Coelho l'attend sur la plage avec ses chaloupes. Il le fait secrètement avertir de s'éloigner et de se tenir en garde contre les pièges des Musulmans.

Admirable prévoyance ! c'est toi qui caractérises le grand capitaine. Plus rapide que l'éclair^ sa pensée vigilante est partout. Il devine et prévient les périls, pénètre et déjoue les desseins de l'ennemi ; sa prudence n'est jamais en défaut. Voilà l'homme de guerre : je ne le reconnais qu'à ces traits.

Le Catual s'efforçait d'intimider Gama ; a Obéis, s'écriait- « il, fais avancer tes vaisseaux dans le port ; ta liberté, ta vie « est à ce prix. » Une noble colère était la seule réponse du héros à des discours qu'il bravait. Les menaces, les insultes, la mort même, il souffrira tout plutôt que de mettre en péril les vaisseaux de son roi.

La nouvelle aurore le retrouve dans les mêmes inquiétudes. 11 veut retourner au palais du Samorin ; une garde nombreuse l'en empêche. Le Catual, étonné de tant de résistance, commence à craindre que sa lâche perfidie ne parvienne aux oreilles du monarque, et ne reçoive le cnâtiment qu'elle mérite. Il change tout à coup de résolution :

« Que tes vaisseaux restent donc loin de nous, dit-il à son « prisonnier ; mais qu'ils nous livrent les marchandises dont « on peut faire ici ou rechange ou la vente. Qui ne veut pas « le commerce, veut la guerre, » L'intention de l'avare Catual ne pouvait être douteuse ; mais Gama ne met point en balance ses richesses et sa liberté.

11 cède, et cependant, toujours fidèle à sa prudence a( coutumée, il refuse d'employers au transport les chaloupi s portugaises. Des barques indiennes sont dirigées vers la flotte, et reçoivent les tissus précieux, les divers objets d'industrie destinés, s'il le faut, à payer la délivrance do Gama.

Alvare et Diogo, chargés d'en surveiller la vente, les

iiccompagnent à Calicut elles déposent aux pieds du Catual. î.e traître sourit «1 sa proie. Le sentiment du devoir, l'ordre du prince, les instances du noble captif, n'avaient rien ol)tenu. L'intérôt parle, et Gama se voit libre.

Impatient de quitter sans retour un rivage qui ne lui promet que des fers^ il regagne promptement ses vaisseaux, et s'y repose enfin de ses longues anxiétés.

Tranquille désormais, il abandonne au temps le soin de lui apprendre le sort de ses deux envoyés, et des richesses confiées à leur surveillance. Que pouvait-il attendre d'un monarque sans force et sans résolution, d'un ministre avide et corrompu ? 0 Plutus, dieu de l'or ^^ î le- riche, comme le pauvre, rampe nu pied de tes autelb.

C'est pour s'emparer des richesses de Polydore, que le roi des Thraces devint un lAche meurtrier. Une tour impénétrable s'ouvrit à la ploie d'or qui descendait sur la fille <^î'Acrisius. L'éclat d'un métal corrupteur égara cette infortunée Tarpeïa qui livra le Capitole aux Sabins et mourut étouffée sous le poids de leurs boucliers.

L'or soumet les forteresses ; il fait les faux amis et les traîtres, conseille des bassesses aux plus nobles cœurs, et de lâches défections aux vaillants capitaines. Il ravit aux vierges timides les pudiques alarmes de l'honneur. Il tente quelquefois les enfants de Minerve, il déprave leur conscience et flétrit leur génie.

L'or interprète et dénature les oracles de Thémis. 11 fait ot défait les lois. Par lui le parjure entre dans les familles, et la tyrannie dans le cœur des rois. Souvent même on l'a vu se glisser jusqu'au sanctuaire, éblouir le pieux cénobite «!-t profaner la pureté des autels.

NOTES

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