‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 18 sur 223 · VIE DE CAMOENS. XXVII · texte numérisé non relu

VIE DE CAMOENS. XXVII

« triomphantes et glorieuses les fautes où m'a jeté ma fré- « nésie. Elle avait, comme il me sembla, une forme hu- « maine ; mais elle resplendissait d'un éclat divin. Sa taille (( et sa démarche étaient si charmantes, qu'à sa vue tout mal « se changeait en bien. En elle, ombre et lumière, tout « excédait le pouvoir de la nature.

« Quelle sorte de tourments l'Amour a-t-il jamais inven- « tée qu'il n'ait^ je ne dis pas essayée, mais épuisée sur « moi? D'abord, les implacables rigueurs, qui découragent, (( détournent de leur but, et font rougir sous le dédain les « désirs brûlants, dans lesquels la pensée puise sa force; « puis, des ombres fantastiques, introduites par de témé- « raires espérances. Tantôt c'étaient des faveurs imagi- « naires et chimériques, folles illusions que disperse et met « en fuite la douleur des mépris reçus, cette douleur qui (( brise l'aile de l'imagination; tantôt c'était le supplice de « conjecturer et de tenir mes conjectures pour certaines, « puis, tout aussitôt, d'avoir l'humiliation de me dédire ; « c'était d'attribuer à tout ce que je voyais un autre sens « que le sens véritable; c'était, enfin, de chercher des rai- « sons à toutes choses^ tandis que je n'étais environné que « de choses sans raison.

« J'ignore comment la flamme de ses regards savait dé- (( rober les cœurs qui, par les yeux, s'élançaient subtile- « ment vers elle ; peu à peu elle attirait le mien d'une ma- « nière invincible, comme le soleil ardent pompe insensi- « blement la moiteur d'une voile humide. Un visage pur et « transparent, pour qui les noms de beau et de charmant « ne sont qu'un insuffisant éloge, un doux et attrayant « regard qui ravissait les âmes, telles ont été les herbes ma- « giques que le ciel m'a fait boire, et qui, pendant de lon- « gués années, m'ont tenu transformé en un autre être, et « rendu si content de ma métamorphose, que je trouvais « dans mes illusions un remède à mes chagrins. Je plaçais « un bandeau devant mes yeux pour me cacher mon infor- « tune, qui croissait comme un enfant élevé par les soins (( d'un maître, pour lequel il grandit.

« Qui peut peindre ce qu'il y a de tristesse à vivre, « comme moi, absent et mécontent de tout ce que je « voyais; à être si loin du lieu où j'étais; à parler sans sa-

XXVÍJÍ VIE DE CAIMOENS.

«voir ce que je disais; à marcher sans voir ma route; à « soupirer même sans m'apercevoir que je soupirais? Et, « quand j'étais tourmenté par cette douleur sortie des eaux « du Tartare, et que j'éprouvais ce mal, le plus douloureux « de tous, et qui, cependant, a changé souvent les ûpres (( colères en de douces afflictions, alors, tantôt emporté par « l'excès de mes souffrances, je voulais et ne voulais pas ccs- « ser d'aimer, et porter ailleurs, par vengeance, mes désirs (( désespérés, qui depuis longtemps ne pouvaient plus chan- (( ger; tantôt je me replongeais dans le regret du passé, (( tourment pur, doux et mélancolique, qui transformait ma (( douleur en tristes larmes d'amour.

« Je ne cherchais d'excuses que pour moi seul; car le (( doux amour ne me permettait pas d'apercevoir la moin- (( dre f^mte dans l'objet aimé;, et si tendrement aimé ! C'é- « taient là tous les remèdes qu'inventait la crainte de la (( douleur, qui enseignait à ma vie à se nourrir d'illusions. (( Ainsi s'écoula une partie de mon existence, durant la- (( quelle, si j'ai goûté quelques courtes satisfactions, imparei faites, timides, honteuses, ce n'a été pour moi que la se- « mence d'un long et amer chagrin. Ce cours non inter- « rompu de souffrance, ces pas toujours vainement four- (( voyés, ont fini par éteindre en moi le goût ardent et si (( profondément enraciné de ces pensées amoureuses dont « s'est nourrie ma tendre nature, qui, par une longue ha- (( bitude des rigueurs qui surpassent les forces humaines, M s'est enfin convertie en un goût constant pour la tristesse.

«Ainsi, je. changeai ma vie; je changeai^ non, ce fut le « Destin cruel qui la changea dans sa colère; car moi, mal- « gré mes souffrances, je ne l'aurais pas changée. C'est lui « qui me força d'abandonner ma patrie, ce nid tant aimé *, « et me fit traverser les vastes mers qui, plus d'une fois, « ont menacé mes jours. Tantôt j'eus à subir les plus rares « effets de la colère de Mars, qui voulut tout d'abord que « mes yeux vissent et ressentissent les coups les plus cruels. « On peut voir, en effet, imprimées sur mon écu les traces « du feu ennemi. Tantôt j'errais, pèlerin vagabond, au mi-

1 t 0 patrio ninho amado » Expressions favorites de Camoens, qu'il a répétées dans les LusiadeSf et dans le sonnet 168 , que nous citons plus loin.

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